OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE THÉÂTRE I
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OEDIPE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES AVEC DES CHOEURS
REPRÉSENTÉE, POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE 18 NOVEMBRE 1718. (1718)

Avertissement sur l’Oedipe.
Notice bibliographique
Lettres écrites en 1719, qui contiennent la critique de l'Oedipe de Sophocle, de celui de Corneille, et de celui de l'auteur.
Lettre première écrite au sujet des calomnies. dont on avait chargé l'auteur.
Lettre II
Lettre III, contenant la critique de l'Oedipe de Sophocle.
Lettre IV, contenant la critique de l'Oedipe de Corneille.
Lettre V qui contient la critique du nouvel Oedipe.
Lettre VI qui contient une dissertation sur les choeurs.
Lettre VII à l'occasion de plusieurs critiques qu'on a faites d'Oedipe.
Préface de l’édition de 1730.
Des trois unités.
De l'opéra.
Des tragédies en prose.
Oedipe, tragédie en cinq actes, 1718
Personnages
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V
Variantes

AVERTISSEMENT SUR L'OEDIPE.


(9)L'auteur composa cette pièce à l'âge de dix-neuf ans(10). Elle fut jouée, en 1718, quarante-cinq fois de suite. Ce fut le sieur Dufresne, célèbre acteur de l'âge de l'auteur, qui joua le rôle d'Oedipe; la demoiselle Desmares très grande actrice, joua celui de, Jocaste, et quitta le théâtre quelque temps après. On a rétabli dans cette édition le rôle de Philoctète tel qu'il fut joué à la première représentation. 

La pièce fut imprimée pour la première fois en 1719. M. de Lamotte approuva la tragédie d'Oedipe.On trouve dans son approbation cette phrase remarquable: " Le public, à la représentation de cette pièce, s'est promis un digne successeur de Corneille et de Racine; et je crois qu'à la lecture il ne rabattra rien de ses espérances. " 

L'abbé de Chaulieu fit une mauvaise épigramme(11) contre cette approbation: il disait que l'on connaissait Lamotte pour un mauvais auteur, mais non pour un faux prophète. C'est ainsi que les grands hommes sont traités au commencement de leur carrière; mais il ne faut pas que tous ceux que l'on traite de même s'imaginent pour cela être de grands hommes: la médiocrité insolente éprouve les mêmes obstacles que le génie; et cela prouve seulement qu'il y a plusieurs manières de blesser l'amour-propre des hommes. 

La première édition d'Oedipe fut dédiée à Madame, femme du Régent(12). Voici cette dédicace: elle ressemble aux épîtres dédicatoires de ce temps-là. Ce ne fut qu'après son voyage en Angleterre, et lorsqu'il dédia Brutus au lord Bolingbroke, que M. de Voltaire montra qu'on pouvait, dans une dédicace, parler à celui qui la reçoit d'autre chose que de lui-même. 

" Madame, 

" Si l'usage de dédier ses ouvrages à ceux qui en jugent le mieux n'était pas établi, il commencerait par Votre Altesse Royale. La protection éclairée dont vous honorez les succès ou les efforts des auteurs met en droit ceux mêmes qui réussissent le moins d'oser mettre sous votre nom des ouvrages qu'ils ne composent que dans le dessein de vous plaire(13). Pour moi, dont le zèle tient lieu de mérite auprès de vous, souffrez que je prenne la liberté de vous offrir les faibles essais de ma plume. Heureux si, encouragé par vos bontés, je puis travailler longtemps pour Votre Altesse Royale, dont la conservation n'est pas moins précieuse à ceux qui cultivent les beaux-arts qu'à toute la France, dont elle est les délices et l'exemple. 


" Je suis, avec un profond respect,  " Madame, " De Votre Altesse Royale, 
" Le très humble et très obéissant serviteur, 
                 " Arouet de Voltaire(14). "
On trouvera, plus loin, une préface imprimée en 1729(15), dans laquelle M. de Voltaire combat les opinions de M. de Lamotte sur la tragédie. Lamotte y a répondu avec beaucoup de politesse, d'esprit et de raison. On peut voir cette réponse dans ses oeuvres. M. de Voltaire n'a répliqué qu'en faisant Zaïre, Alzire,Mahomet, etc.; et jusqu'à ce que des pièces en prose, où les règles des unités seraient violées, aient fait autant d'effet au théâtre et autant de plaisir à la lecture, l'opinion de M. de Voltaire doit l'emporter(16).


LETTRES ÉCRITES EN 1719
QUI CONTIENNENT LA CRITIQUE DE L'OEDIPE DE SOPHOCLE,
DE CELUI DE CORNEILLE, ET DE CELUI DE L'AUTEUR.

(17)LETTRE PREMIÈRE

ÉCRITE AU SUJET DES CALOMNIES. DONT ON AVAIT CHARGÉ L'AUTEUR(18)

 
Je vous envoie, monsieur, ma tragédie d'Oedipe que vous avez vue naître. Vous savez que j'ai commencé cette pièce à dix-neuf ans: si quelque chose pouvait faire pardonner la médiocrité d'un ouvrage, ma jeunesse me servirait d'excuse. Du moins, malgré les défauts dont cette tragédie est pleine, et que je suis le premier à reconnaître, j'ose me flatter que vous verrez quelque différence entre cet ouvrage et ceux que l'ignorance et la malignité m'ont imputés. 
(19)Vous savez mieux que personne que cette satire intitulée les J'ai vu, est d'un poète dit Marais, nommé Le Brun, auteur de l'opéra d'Hippocrate amoureux, qu'assurément personne ne mettra en musique. 

Ces J'ai vu sont grossièrement imités de ceux de l'abbé Regnier, de l'Académie, avec qui l'auteur n'a rien de commun. Ils finissent par ces vers: 

J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans.
Il est vrai que je n'avais pas vingt ans alors; mais ce n'est pas une raison qui puisse faire croire que j'ai fait les vers de M. Le Brun. 
Hos Le Brun versiculos fecit; tulit alter honores.
J'apprends que c'est un des avantages attachés à la littérature, et surtout à la poésie, d'être exposé à être accusé sans cesse de toutes les sottises qui courent la ville. On vient de me montrer une épître de l'abbé de Chaulieu au marquis de La Fare, dans laquelle il se plaint de cette injustice. Voici le passage: 
· · · · · · 
Accort, insinuant, et quelquefois flatteur, 
J'ai su d'un discours enchanteur 
Tout l'usage que pouvait faire 
Beaucoup d'imagination, 
Qui rejoignît avec adresse, 
Au tour précis, à la justesse, 
Le charme de la fiction. 
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · 

Chapelle, par malheur · · · · · · · · · · · · · · · 
· · · · · · · · · · · · · · · · · · comme moi libertin, 
Entre les amours et le vin, 
M'apprit, sans rabot et sans lime, 
L'art d'attraper facilement, 
Sans être esclave de la rime, 
Ce tour aisé, cet enjouement 
Qui seul peut faire le sublime. 

Que ne m'ont point coûté ces funestes talents! 
Dès que j'eus bien ou, mal rimé quelque sornette, 
Je me vis, tout en même temps, 
Affublé du nom de poète. 
Dès lors on ne fit de chanson, 
On ne lâcha de vaudeville, 
Que, sans rime ni sans raison, 
On ne me donnât par la ville. 

Sur la foi d'un ricanement, 
Qui n'était que l'effet d'un gai tempérament, 
Dont je fis, j'en conviens, assez peu de scrupule, 
Les fats crurent qu'impunément 
Personne devant moi ne serait ridicule. 
Ils m'ont fait là-dessus mille injustes procès: 
J'eus beau les souffrir et me taire. 
On m'imputa des vers que je n'ai jamais faits; 
C'est assez que j'en susse faire.

Ces vers, monsieur, ne sont pas dignes de l'auteur de la Tocane et de la Retraite; vous les trouverez bien plats(20), et aussi remplis de fautes que d'une vanité ridicule. Je vous les cite comme une autorité en ma faveur; mais j'aime mieux vous citer l'autorité de Boileau. Il ne répondit un jour aux compliments d'un campagnard qui le louait d'une impertinente satire contre les évêques, très fameuse parmi la canaille, qu'en répétant à ce pauvre louangeur: 
.
Vient-il de la province une satire fade, 
D'un plaisant du pays insipide boutade; 
Pour la faire courir on dit qu'elle est de moi, 
Et le sot campagnard le croit de bonne foi. 
Boileau, épître vi, vers 69-72.
.
Je ne suis ni ne serai Boileau; mais les mauvais vers de M. Le Brun m'ont attiré des louanges et des persécutions qu'assurément je ne méritais pas. 

(21)Je m'attends bien que plusieurs personnes, accoutumées à juger de tout sur le rapport d'autrui, seront étonnées de me trouver si innocent, après m'avoir cru, sans me connaître, coupable des plus plats vers du temps présent. Je souhaite que mon exemple puisse leur apprendre à ne plus précipiter leurs jugements sur les apparences les plus frivoles, et à ne plus condamner ce qu'ils ne connaissent pas. On rougirait bientôt de ses décisions, si l'on voulait réfléchir sur les raisons par lesquelles on se détermine. 

(22)Il s'est trouvé des gens qui ont cru sérieusement que l'auteur de la tragédie d'Atrée était un méchant homme, parce qu'il avait rempli la coupe d'Atrée du sang du fils de Thyeste; et aujourd'hui il y a des consciences timorées qui prétendent que je n'ai point de religion, parce que Jocaste se défie des oracles d'Apollon. C'est ainsi qu'on décide presque toujours dans le monde(23); et ceux qui sont accoutumés à juger de la sorte ne se corrigeront pas par la lecture de cette lettre; peut-être même ne la liront-ils point. 

Je ne prétends donc point ici faire taire la calomnie, elle est trop inséparable des succès; mais du moins il m'est permis de souhaiter que ceux qui ne sont en place que pour rendre justice ne fassent point des malheureux sur le rapport vague et incertain du premier calomniateur. Faudra-t-il donc qu'on regarde désormais comme un malheur d'être connu par les talents de l'esprit, et qu'un homme soit persécuté dans sa patrie, uniquement parce qu'il court une carrière dans laquelle il peut faire honneur à sa patrie même? 

Ne croyez pas, monsieur, que je compte parmi les preuves de mon innocence le présent dont M. le Régent a daigné m'honorer; cette bonté pourrait n'être qu'une marque de sa clémence; il est au nombre des princes qui, par des bienfaits, savent lier à leur devoir ceux mêmes qui s'en sont écartés. Une preuve plus sure de mon innocence, c'est qu'il a daigné dire que je n'étais point coupable, et qu'il a reconnu la calomnie lorsque le temps a permis qu'il pût la découvrir. 

Je ne regarde point non plus cette grâce que monseigneur le duc d'Orléans m'a faite comme une récompense de mon travail, qui ne méritait tout au plus que son indulgence; il a moins voulu me récompenser que m'engager à mériter sa protection(24).

Sans parler de moi, c'est un grand bonheur pour les lettres que nous vivions sous un prince qui aime les beaux-arts autant qu'il hait la flatterie, et dont on peut obtenir la protection plutôt par de bons ouvrages que par des louanges, pour lesquelles il a un dégoût peu ordinaire dans ceux qui, par leur naissance et par leur rang, sont destinés à être loués toute leur vie. 
 

LETTRE II
Monsieur, avant que de vous faire lire ma tragédie, souffrez que je vous prévienne sur le succès qu'elle a eu, non pas pour m'en applaudir, mais pour vous assurer combien je m'en défie. 

Je sais que les premiers applaudissements du public ne sont pas toujours de sûrs garants de la bonté d'un ouvrage. Souvent un auteur doit le succès de sa pièce ou à l'art des acteurs qui la jouent, ou à la décision de quelques amis accrédités dans le monde, qui entraînent pour un temps les suffrages de la multitude; et le public est étonné, quelques mois après, de s'ennuyer à la lecture du même ouvrage qui lui arrachait des larmes dans la représentation. 

Je me garderai donc bien de me prévaloir d'un succès peut-être passager, et dont les comédiens ont plus à s'applaudir que moi-même. 

On ne voit que trop d'auteurs dramatiques qui impriment à la tête de leurs ouvrages des préfaces pleines de vanité; " qui comptent les princes et les princesses qui sont venus pleurer aux représentations; qui ne donnent d'autres réponses à leurs censeurs que l'approbation du public "; et qui enfin, après s'être placés à côté de Corneille et de Racine, se trouvent confondus dans la foule des mauvais auteurs, dont ils sont les seuls qui s'exceptent. 

J'éviterai du moins ce ridicule; je vous parlerai de ma pièce plus pour avouer mes défauts que pour les excuser; mais aussi je traiterai Sophocle et Corneille avec autant de liberté que je me traiterai avec justice. 

J'examinerai les trois Oedipes avec une égale exactitude. Le respect que j'ai pour l'antiquité de Sophocle et pour le mérite de Corneille ne m'aveuglera pas sur leurs défauts; l'amour-propre ne m'empêchera pas non plus de trouver les miens. Au reste, ne regardez point ces dissertations comme les décisions d'un critique orgueilleux, mais comme les doutes d'un jeune homme qui cherche à s'éclairer. La décision ne convient ni à mon âge, ni à mon peu de génie; et si la chaleur de la composition m'arrache quelques termes peu mesurés, je les désavoue d'avance, et je déclare que je ne prétends parler affirmativement que sur mes fautes. 


LETTRE III

CONTENANT LA CRITIQUE DE L'OEDIPE DE SOPHOCLE.

(25)Monsieur, mon peu d'érudition ne me permet pas d'examiner " si la tragédie de Sophocle fait son imitation par le discours, le nombre et l'harmonie; ce qu'Aristote appelle expressément un discours agréablement assaisonné(26). " Je ne discuterai pas non plus " si c'est une pièce du premier genre, simple et implexe: simple parce qu'elle n'a qu'une simple catastrophe; et implexe, parce qu'elle a la reconnaissance avec la péripétie. " 

Je vous rendrai seulement compte avec simplicité des endroits qui m'ont révolté, et sur lesquels j'ai besoin des lumières de ceux qui, connaissant mieux que moi les anciens, peuvent mieux excuser tous leurs défauts. 

La scène ouvre, dans Sophocle, par un coeur de Thébains prosternés au pied des autels, et qui, par leurs larmes et par leurs cris, demandent aux dieux la fin de leurs calamités. Oedipe, leur libérateur et leur roi, paraît au milieu d'eux. 

" Je suis Oedipe, leur dit-il, si vanté par tout le monde. " Il y a quelque apparence que les Thébains n'ignoraient pas qu'il s'appelait Oedipe. 

A l'égard de cette grande réputation dont il se vante, M. Dacier dit que c'est une adresse de Sophocle, qui veut fonder par là le caractère d'Oedipe, qui est orgueilleux. 

" Mes enfants, dit Oedipe, quel est le sujet qui vous amène ici? " Le grand-prêtre lui répond: " Vous voyez devant vous des jeunes gens et des vieillards. Moi qui vous parle, je suis le grand-prêtre de Jupiter. Votre ville est comme un vaisseau battu de la tempête; elle est prête d'être abîmée, et n'a pas la force de surmonter les flots qui fondent sur elle. " De là le grand-prêtre prend occasion de faire une description de la peste, dont Oedipe était aussi bien informé que du nom et de la qualité du grand-prêtre de Jupiter. D'ailleurs ce grand-prêtre rend-il son homélie bien pathétique, en comparant une ville pestiférée, couverte de morts et de mourants, à un vaisseau battu par la tempête? Ce prédicateur ne savait-il pas qu'on affaiblit les grandes choses quand on les compare aux petites? 

Tout cela n'est guère une preuve de cette perfection où on prétendait, il y a quelques années, que Sophocle avait poussé la tragédie; et il ne paraît pas qu'on ait si grand tort dans ce siècle de refuser son admiration à un poète qui n'emploie d'autre artifice pour faire connaître ses personnages que de faire dire à l'un: " Je m'appelle Oedipe, si vanté par tout le monde; " et à l'autre: " Je suis le grand-prêtre de Jupiter. " Cette grossièreté n'est plus regardée aujourd'hui comme une noble simplicité. 

La description de la peste est interrompue par l'arrivée de Créon, frère de Jocaste, que le roi avait envoyé consulter l'oracle, et qui commence par dire à Oedipe: .


" Seigneur, nous avons eu autrefois un roi qui s'appelait Laïus. 

OEDIPE.

Je le sais, quoique je ne l'aie jamais vu. 

CRÉON.

Il a été assassiné, et Apollon veut que nous punissions ses meurtriers. 

OEDIPE.

Fut-ce dans sa maison ou à la campagne que Laïus fut tué? "

.
Il est déjà contre la vraisemblance qu'Oedipe, qui règne depuis si longtemps, ignore comment son prédécesseur est mort; mais qu'il ne sache pas même si c'est aux champs ou à la ville que ce meurtre a été commis, et qu'il ne donne pas la moindre raison ni la moindre excuse de son ignorance, j'avoue que je ne connais point de terme pour exprimer une pareille absurdité. 

C'est une faute du sujet, dit-on, et non de l'auteur: comme si ce n'était pas à l'auteur à corriger son sujet lorsqu'il est défectueux! Je sais qu'on peut me reprocher à peu près la même faute; mais aussi je ne me ferai pas plus de grâce qu'à Sophocle, et j'espère que la sincérité avec laquelle j'avouerai mes défauts justifiera la hardiesse que je prends de relever ceux d'un ancien. 

Ce qui suit me paraît également éloigné du sens commun. Oedipe demande s'il ne revint personne de la suite de Laïus à qui on puisse en demander des nouvelles; on lui répond " qu'un de ceux qui accompagnaient ce malheureux roi, s'était sauvé, vint dire dans Thèbes que Laïus avait été assassiné par des voleurs, qui n'étaient pas en petit, mais en grand nombre. " 

Comment se peut-il faire qu'un témoin de la mort de Laïus dise que son maître a été accablé sous le nombre, lorsqu'il est pourtant vrai que c'est un homme seul qui a tué Laïus et toute sa suite? 

Pour comble de contradiction, Oedipe dit au second acte qu'il a ouï dire que Laïus avait été tué par des voyageurs, mais qu'il n'y a personne qui dise l'avoir vu; et Jocaste, au troisième acte, en parlant de la mort de ce roi, s'explique ainsi à Oedipe: 

" Soyez bien persuadé, seigneur, que celui qui accompagnait Laïus a rapporté que son maître avait été assassiné par des voleurs: il ne saurait changer présentement ni parler d'une autre manière; toute la ville l'a entendu comme moi. " 

Les Thébains auraient été bien plus à plaindre, si l'énigme du sphinx n'avait pas été plus aisée à deviner que toutes ces contradictions(27).

Mais ce qui est encore plus étonnant, ou plutôt ce qui ne l'est point après de telles fautes contre la vraisemblance, c'est qu'Oedipe, lorsqu'il apprend que Phorbas vit encore, ne songe pas seulement à le faire chercher; il s'amuse à faire des imprécations et à consulter des oracles, sans donner ordre qu'on amène devant lui le seul homme qui pouvait lui fournir(28) des lumières. Le choeur lui-même, qui est si intéressé à voir finir les malheurs de Thèbes, et qui donne toujours des conseils à Oedipe, ne lui donne pas celui d'interroger ce témoin de la mort du feu roi; il le prie seulement d'envoyer chercher Tirésie. 

Enfin Phorbas arrive au quatrième acte. Ceux qui ne connaissent point Sophocle s'imaginent sans doute qu'Oedipe, impatient de connaître le meurtrier de Laïus et de rendre la vie aux Thébains, va l'interroger avec empressement sur la mort du feu roi. Rien de tout cela. Sophocle oublie que la vengeance de la mort de Laïus est le sujet de sa pièce: on ne dit pas un mot à Phorbas de cette aventure; et la tragédie finit sans que Phorbas ait seulement ouvert la bouche sur la mort du roi son maître. Mais continuons à examiner de suite l'ouvrage de Sophocle. 

Lorsque Créon a appris à Oedipe que Laïus a été assassiné par des voleurs qui n'étaient pas en petit, mais en grand nombre, Oedipe répond au sens de plusieurs interprètes: " Comment des voleurs auraient-ils pu entreprendre cet attentat, puisque Laïus n'avait point d'argent sur lui? " La plupart des autres scoliastes entendent autrement ce passage, et font dire à Oedipe: " Comment des voleurs auraient-ils pu entreprendre cet attentat, si on ne leur avait donné de l'argent? " Mais ce sens-là n'est guère plus raisonnable que l'autre: on sait que des voleurs n'ont pas besoin qu'on leur promette de l'argent pour les engager à faire un mauvais coup. 

Et puisqu'il dépend souvent des scoliastes de faire dire tout ce qu'ils veulent à leurs auteurs, que leur coûterait-il de leur donner un peu de bon sens? 

Oedipe, au commencement du second acte, au lieu de mander Phorbas, fait venir devant lui Tirésie. Le roi et le devin commencent par se mettre en colère l'un contre l'autre. Tirésie finit par lui dire: 

" C'est vous qui êtes le meurtrier de Laïus. Vous vous croyez fils de Polybe, roi de Corinthe, vous ne l'êtes point; vous êtes Thébain. La malédiction de votre père et de votre mère vous a autrefois éloigné de cette terre; vous y êtes revenu, vous avez tué votre père, vous avez épousé votre mère, vous êtes l'auteur d'un inceste et d'un parricide; et si vous trouvez que je mente, dites que je ne suis pas prophète. " 

Tout cela ne ressemble guère à l'ambiguïté ordinaire des oracles: il était difficile de s'expliquer moins obscurément; et si vous joignez aux paroles de Tirésie le reproche qu'un ivrogne a fait autrefois à Oedipe qu'il n'était pas fils de Polybe, et l'oracle d'Apollon qui lui prédit qu'il tuerait son père et qu'il épouserait sa mère, vous trouverez que la pièce est entièrement finie au commencement de ce second acte. 

Nouvelle preuve que Sophocle n'avait pas perfectionné son art, puisqu'il ne savait pas préparer les événements, ni cacher sous le voile le plus mince la catastrophe de ses pièces. 

Allons plus loin. Oedipe traite Tirésie de fou et de vieux enchanteur: cependant, à moins que l'esprit ne lui ait tourné, il doit le regarder comme un véritable prophète. Eh! de quel étonnement et de quelle horreur ne doit-il point être frappé en apprenant de la bouche de Tirésie tout ce qu'Apollon lui a prédit autrefois? Quel retour ne doit-il point faire sur lui-même en apprenant ce rapport fatal qui se trouve entre les reproches qu'on lui a faits à Corinthe qu'il n'était qu'un fils supposé, et les oracles de Thèbes qui lui disent qu'il est Thébain? entre Apollon qui lui a prédit qu'il épouserait sa mère et qu'il tuerait son père, et Tirésie qui lui apprend que ses destins affreux sont remplis? Cependant, comme s'il avait perdu la mémoire de ces événements épouvantables, il ne lui vient d'autre idée que de soupçonner Créon, son ancien et fidèle ami (comme il l'appelle), d'avoir tué Laïus; et cela, sans aucune raison, sans aucun fondement, sans que le moindre jour puisse autoriser ses soupçons, et (puisqu'il faut appeler les choses par leur nom) avec une extravagance dont il n'y a guère d'exemple parmi les modernes, ni même parmi les anciens. 

" Quoi! tu oses paraître devant moi! dit-il à Créon; tu as l'audace d'entrer dans ce palais, toi qui es assurément le meurtrier de Laïus, et qui as manifestement conspiré contre moi pour me ravir ma couronne! 

" Voyons, dis-moi, au nom des dieux, as-tu remarqué en moi de la lâcheté ou de la folie pour que tu aies entrepris un si hardi dessein? N'est-ce pas la plus folle de toutes les entreprises que d'aspirer à la royauté sans troupes et sans amis, comme si, sans ce secours, il était aisé de monter au trône? " 

Créon lui répond: 

" Vous changerez de sentiment si vous me donnez le temps de parler. Pensez-vous qu'il y ait un homme au monde qui préférât d'être roi, avec toutes les frayeurs et toutes les craintes qui accompagnent la royauté, à vivre dans le sein du repos avec toute la sûreté d'un particulier qui, sous un autre nom, posséderait la même puissance? " 

Un prince qui serait accusé d'avoir conspiré contre son roi, et qui n'aurait d'autre preuve de son innocence que le verbiage de Créon, aurait besoin de la clémence de son maître. Après tous ces grands discours, étrangers au sujet, Créon demande à Oedipe: 
 

" Voulez-vous me chasser du royaume(29)?

OEDIPE.

Ce n'est pas ton exil que je veux; je te condamne à la mort. 

CRÉON.

Il faut que vous fassiez voir auparavant si je suis coupable. 

OEDIPE.

Tu parles en homme résolu de ne pas obéir. 

CRÉON.

C'est parce que vous êtes injuste. 

OEDIPE.

Je prends mes sûretés. 

CRÉON.

Je dois prendre aussi les miennes. 

OEDIPE.

O Thèbes! Thèbes! 

CRÉON.

Il m'est permis de crier aussi: Thèbes! Thèbes! 

Jocaste vient pendant ce beau discours, et le choeur la prie d'emmener le roi; proposition très sage, car, après toutes les folies qu'Oedipe vient de faire, on ne ferait pas mal de l'enfermer. 

JOCASTE.

" J'emmènerai mon mari quand j'aurai appris la cause de ce désordre. 

LE CHOEUR.

Oedipe et Créon ont eu ensemble des paroles sur des rapports fort incertains. On se pique souvent sur des soupçons très injustes. 

JOCASTE.

Cela est-il venu de l'un et de l'autre? 

LE CHOEUR.

Oui, madame. 

JOCASTE.

Quelles paroles ont-ils donc eues? 

LE CHOEUR.

C'est assez, madame; les princes n'ont pas poussé la chose plus loin, et cela suffit. "

Effectivement, comme si cela suffisait, Jocaste n'en demande pas davantage au choeur. 

C'est dans cette scène qu'Oedipe raconte à Jocaste qu'un jour, à table, un homme ivre lui reprocha qu'il était un fils supposé: " J'allai, continue-t-il, trouver le roi et la reine; je les interrogeai sur ma naissance; ils furent tous deux très fâchés du reproche qu'on m'avait fait. Quoique je les aimasse avec beaucoup de tendresse, cette injure, qui était devenue publique, ne laissa pas de me demeurer sur le coeur, et de me donner des soupçons. Je partis donc, à leur insu, pour aller à Delphes: Apollon ne daigna pas répondre précisément à ma demande; mais il me dit les choses les plus affreuses et les plus épouvantables dont on ait jamais ouï parler: que j'épouserais infailliblement ma propre mère; que je ferais voir aux hommes une race malheureuse qui les remplirait d'horreur, et que je serais le meurtrier de mon père. 

Voilà encore la pièce finie. On avait prédit à Jocaste que son fils tremperait ses mains dans le sang de Laïus, et porterait ses crimes jusqu'au lit de sa mère. Elle avait fait exposer ce fils sur le mont Cithéron, et lui avait fait percer les talons (comme elle l'avoue dans cette même scène): Oedipe porte encore les cicatrices de cette blessure; il sait qu'on lui a reproché qu'il n'était point fils de Polybe: tout cela n'est-il pas pour Oedipe et pour Jocaste une démonstration de leurs malheurs? et n'y a-t-il pas un aveuglement ridicule à en douter? 

Je sais que Jocaste ne dit point dans cette scène qu'elle dût un jour épouser son fils; mais cela même est une nouvelle faute.. Car, lorsque Oedipe dit à Jocaste: " On m'a prédit que je souillerais le lit de ma mère, et que mon père serait massacré par mes mains ", Jocaste doit répondre sur-le-champ: " On en avait prédit autant à mon fils "; ou du moins elle doit faire sentir au spectateur qu'elle est convaincue, dans ce moment, de son malheur. 

Tant d'ignorance dans Oedipe et dans Jocaste n'est qu'un artifice grossier du poète, qui, pour donner à sa pièce une juste étendue, fait filer jusqu'au cinquième acte une reconnaissance déjà manifestée au second, et qui viole les règles du sens commun pour ne point manquer en apparence à celles du théâtre. 

Cette même faute subsiste dans tout le cours de la pièce. 

Cet Oedipe, qui expliquait les énigmes, n'entend pas les choses les plus claires. Lorsque le pasteur de Corinthe lui apporte la nouvelle de la mort de Polybe, et qu'il lui apprend que Polybe n'était pas son père, qu'il a été exposé par un Thébain sur le mont Cithéron, que ses pieds avaient été percés et liés avec des courroies, Oedipe ne soupçonne rien encore: il n'a d'autre crainte que d'être né d'une famille obscure; et le choeur, toujours présent dans le cours de la pièce, ne prête aucune attention à tout ce qui aurait dû instruire Oedipe de sa naissance. Le choeur, qu'on donne pour une assemblée de gens éclairés, montre aussi peu de pénétration qu'Oedipe; et, dans le temps que les Thébains devraient être saisis de pitié et d'horreur à la vue des malheurs dont ils sont témoins, il s'écrie: " Si je puis juger de l'avenir, et si je ne me trompe dans mes conjectures, Cithéron, le jour de demain ne se passera pas que vous ne nous fassiez connaître la patrie et la mère d'Oedipe, et que nous ne menions des danses en votre honneur, pour vous rendre grâces du plaisir que vous aurez fait à nos princes. Et vous, prince, duquel des dieux êtes-vous donc fils? Quelle nymphe vous a eu de Pan, dieu des montagnes? Êtes-vous le fruit des amours d'Apollon? car Apollon se plaît aussi sur les montagnes. Est-ce Mercure ou Bacchus, qui se tient aussi sur les sommets des montagnes? etc. " 

Enfin celui qui a autrefois exposé Oedipe arrive sur la scène. Oedipe l'interroge sur sa naissance; curiosité que M. Dacier condamne après Plutarque, et qui me paraîtrait la seule chose raisonnable qu'Oedipe eût faite dans toute la pièce, si cette juste envie de se connaître n'était pas accompagnée d'une ignorance ridicule de lui-même. 

Oedipe sait donc enfin tout son sort au quatrième acte. Voilà donc encore la pièce finie. 

M. Dacier, qui a traduit l'Oedipe de Sophocle, prétend que le spectateur attend avec beaucoup d'impatience le parti que prendra Jocaste, et la manière dont Oedipe accomplira sur lui-même les malédictions qu'il a prononcées contre le meurtrier de Laïus. J'avais été séduit là-dessus par le respect que j'ai pour ce savant homme, et j'étais de son sentiment lorsque je lus sa traduction. La représentation de ma pièce m'a bien détrompé; et j'ai reconnu qu'on peut sans péril louer tant qu'on veut les poètes grecs, mais qu'il est dangereux de les imiter. 

J'avais pris dans Sophocle une partie du récit de la mort de Jocaste et de la catastrophe d'Oedipe. J'ai senti que l'attention du spectateur diminuait avec son plaisir au récit de cette catastrophe: les esprits, remplis de terreur au moment de la reconnaissance, n'écoutaient plus qu'avec dégoût la fin de la pièce. Peut-être que la médiocrité des vers en était la cause; peut-être que le spectateur, à qui cette catastrophe est connue, regrettait de n'entendre rien de nouveau; peut-être aussi que la terreur ayant été poussée à son comble, il était impossible que le reste ne parût languissant. Quoi qu'il en soit, je me suis cru obligé(30) de retrancher ce récit, qui n'était pas de plus de quarante vers; et dans Sophocle, il tient tout le cinquième acte. Il y a grande apparence qu'on ne doit point passer à un ancien deux ou trois cents vers inutiles, lorsqu'on n'en passe pas quarante à un moderne. 

M. Dacier avertit dans ses notes que la pièce de Sophocle n'est point finie au quatrième acte. N'est-ce pas avouer qu'elle est finie que d'être obligé de prouver qu'elle ne l'est pas? On ne se trouve pas dans la nécessité de faire de pareilles notes sur les tragédies de Racine et de Corneille; il n'y a que les Horaces qui auraient besoin d'un tel commentaire; mais le cinquième acte des Horaces n'en paraîtrait pas moins défectueux. 

Je ne puis m'empêcher de parler ici d'un endroit du cinquième acte de Sophocle, que Longin a admiré, et que Despréaux a traduit(31):
 

Hymen, funeste hymen, tu m'as donné la vie; 
Mais dans ces mêmes flancs où je fus renfermé 
Tu fais rentrer ce sang dont tu m'avais formé; 
Et par là tu produis et des fils et des pères, 
Des frères, des maris, des femmes et des mères, 
Et tout ce que du sort la maligne fureur 
Fit jamais voir au jour et de honte et d'horreur.

Premièrement, il fallait exprimer que c'est dans la même personne qu'on trouve ces mères et ces maris; car il n'y a point de mariage qui ne produise de tout cela. En second lieu, on ne passerait point aujourd'hui à Oedipe de faire une si curieuse recherche des circonstances de son crime, et d'en combiner ainsi toutes les horreurs; tant d'exactitude à compter tous ses titres incestueux, loin d'ajouter à l'atrocité de l'action, semble plutôt l'affaiblir. 

Ces deux vers de Corneille(32) disent beaucoup plus: 
 

Ce sont eux qui m'ont fait l'assassin de mon père; 
Ce sont eux qui m'ont fait le mari de ma mère.

Les vers de Sophocle sont d'un déclamateur, et ceux de Corneille sont d'un poète. 

Vous voyez que, dans la critique de l'Oedipe de Sophocle, je ne me suis attaché à relever que les défauts qui sont de tous les temps et de tous les lieux: les contradictions, les absurdités, les vaines déclamations, sont des fautes par tout pays. Je ne suis point étonné que, malgré tant d'imperfections, Sophocle ait surpris l'admiration de son siècle: l'harmonie de ses vers et le pathétique qui règne dans son style ont pu séduire les Athéniens, qui, avec tout leur esprit et toute leur politesse, ne pouvaient avoir une juste idée de la perfection d'un art qui était encore dans son enfance. 

Sophocle touchait au temps où la tragédie fut inventée: Eschyle, contemporain de Sophocle, était le premier qui se fût(33) avisé de 

mettre plusieurs personnages sur la scène. Nous sommes aussi touchés de l'ébauche la plus grossière dans les premières découvertes d'un art, que des beautés les plus achevées lorsque la perfection nous est une fois connue. Ainsi Sophocle et Euripide, tout imparfaits qu'ils sont, ont autant réussi chez les Athéniens que Corneille et Racine parmi nous. Nous devons nous-mêmes, en blâmant les tragédies des Grecs, respecter le génie de leurs auteurs: leurs fautes sont sur le compte de leur siècle, leurs beautés n'appartiennent qu'à eux; et il est à croire que, s'ils étaient nés de nos jours, ils auraient perfectionné l'art qu'ils ont presque inventé de leur temps. 

Il est vrai qu'ils sont bien déchus de cette haute estime où ils étaient autrefois: leurs ouvrages sont aujourd'hui ou ignorés ou méprisés; mais je crois que cet oubli et ce mépris sont au nombre des injustices dont on peut accuser notre siècle. Leurs ouvrages méritent d'être lus, sans doute; et, s'ils sont trop défectueux pour qu'on les approuve, ils sont trop pleins de beautés pour qu'on les méprise entièrement. 

Euripide surtout, qui me paraît si supérieur à Sophocle, et qui serait le plus grand des poètes s'il était né dans un temps plus éclairé, a laissé des ouvrages qui décèlent un génie parfait, malgré les imperfections de ses tragédies. 

Eh! quelle idée ne doit-on point avoir d'un poète qui a prêté des sentiments à Racine même? Les endroits que ce grand homme a traduits d'Euripide, dans son inimitable rôle(34) de Phèdre, ne sont pas les moins beaux de son ouvrage. 
 

Dieux, que ne suis-je assise à l'ombre des forêts! 
Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, 
Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière? 
. . . . . . . . . .Insensée, où suis-je? et qu'ai-je dit? 
Où laisse je égarer mes voeux et mon esprit? 
Je l'ai perdu, les dieux m'en ont ravi l'usage. 
Oenone, la rougeur me couvre le visage; 
Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs, 
Et mes yeux, malgré moi, se remplissent de pleurs. 
Phèdre, I, iii.

Presque toute cette scène est traduite mot pour mot d'Euripide. Il ne faut pas cependant que le lecteur, séduit par cette traduction, s'imagine que la pièce d'Euripide soit un bon ouvrage: voilà le seul bel endroit de sa tragédie, et même le seul raisonnable; car c'est le seul que Racine ait imité. Et comme on ne s'avisera jamais d'approuver l'Hippolyte de Sénèque, quoique Racine ait pris dans cet auteur toute la déclaration de Phèdre, aussi ne doit-on pas admirer l'Hippolyte d'Euripide pour trente ou quarante vers qui se sont trouvés dignes d'être imités par le plus grand de nos poètes. 

Molière prenait quelquefois des scènes entières dans Cyrano de Bergerac, et disait pour son excuse: " Cette scène est bonne; elle m'appartient de droit: je reprends mon bien partout où je le trouve(35).

Racine pouvait à peu près en dire autant d'Euripide. 

Pour moi, après avoir dit bien du mal de Sophocle, je suis obligé de vous en dire tout le bien(36) que j'en sais: tout différent en cela des médisants, qui commencent par louer un homme, et qui finissent par le rendre ridicule. 

J'avoue que peut-être sans Sophocle je ne serais jamais venu à bout de mon Oedipe; je ne l'aurais même jamais entrepris. Je traduisis d'abord la première scène de mon quatrième acte; celle du grand-prêtre qui accuse le roi est entièrement de lui; la scène des deux vieillards lui appartient encore. Je voudrais lui avoir d'autres obligations, je les avouerais avec la même bonne foi. Il est vrai que, comme je lui dois des beautés, je lui dois aussi des fautes, et j'en parlerai dans l'examen de ma pièce, où j'espère vous rendre compte des miennes. 

LETTRE IV

CONTENANT LA CRITIQUE DE L'OEDIPE DE CORNEILLE.

(37)Monsieur, après vous avoir fait part de mes sentiments sur l'Oedipe de Sophocle, je vous dirai ce que je pense de celui de Corneille. Je respecte beaucoup plus, sans doute, ce tragique français que le grec; mais je respecte encore plus la vérité, à qui je dois les premiers égards. Je crois même que quiconque ne sait pas connaître les fautes des grands hommes est incapable de sentir le prix de leurs perfections. J'ose donc critiquer l'Oedipe de Corneille; et je le ferai avec d'autant plus de liberté, que je ne crains pas que vous me soupçonniez de jalousie, ni que vous me reprochiez de vouloir m'égaler à lui. C'est en l'admirant que je hasarde ma censure; et je crois avoir une estime plus véritable pour ce fameux poète que ceux qui jugent de l'Oedipe par le nom de l'auteur, et non par l'ouvrage même, et qui eussent méprisé dans tout autre ce qu'ils admirent dans l'auteur de Cinna.

Corneille sentit bien que la simplicité ou plutôt la. sécheresse de la tragédie de Sophocle ne pouvait fournir toute l'étendue qu'exigent nos pièces de théâtre. On se trompe fort lorsqu'on pense que tous ces sujets, traités autrefois avec succès par Sophocle et par Euripide, l'Oedipe, le Philoctète, l'Électre, l'Iphigénie en Tauride, sont des sujets heureux et aisés à manier: ce sont les plus ingrats et les plus impraticables; ce sont des sujets d'une ou de deux scènes tout au plus, et non pas d'une tragédie. Je sais qu'on ne peut guère voir sur le théâtre des événements plus affreux ni plus attendrissants; et c'est cela même qui rend le succès plus difficile. Il faut joindre à ces événements des passions qui les préparent: si ces passions sont trop fortes, elles étouffent le sujet; si elles sont trop faibles, elles languissent. Il fallait que Corneille marchât entre ces deux extrémités, et qu'il suppléât, par la fécondité de son génie, à l'aridité de la matière. Il choisit donc l'épisode de Thésée et de Dircé; et quoique cet épisode ait été universellement condamné, quoique Corneille eût pris dès longtemps la glorieuse habitude d'avouer ses fautes, il ne reconnut point celle-ci; et parce que cet épisode était tout entier de son invention, il s'en applaudit dans sa préface: tant il est difficile aux plus grands hommes, et même aux plus modestes, de se sauver des illusions de l'amour-propre! 

Il faut avouer que Thésée joue un étrange rôle pour un héros. Au milieu des maux les plus horribles dont un peuple puisse être accablé, il débute par dire(38) que, 
 

Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, 
L'absence aux vrais amants est encor plus funeste.

En parlant dans la troisième scène(39), à Oedipe: 
 

Je vous aurais fait voir un beau feu dans mon sein, 
Et tâché d'obtenir cet aveu favorable 
Qui peut faire un heureux d'un amant misérable. 
. . . . . . . . . Il est tout vrai, j'aime en votre palais; 
Chez vous est la beauté qui fait tous mes souhaits. 
Vous l'aimez à l'égal d'Antigone et d'Ismène; 
Elle tient même rang chez vous et chez la reine; 
En un mot, c'est leur soeur, la princesse Dircé, 
Dont les yeux...

Oedipe répond: 
 

Quoi! ses yeux, prince, vous ont blessé? 
Je suis fâché pour vous que la reine sa mère 
Ait su vous prévenir pour un fils de son frère. 
Ma parole est donnée, et je n'y puis plus rien: 
Mais je crois qu'après tout ses soeurs la valent bien. 

THÉSÉE.

Antigone est parfaite, Ismène est admirable 
Dircé, si vous voulez, n'a rien de comparable; 
Elles sont l'une et l'autre un chef-d'oeuvre des cieux; 
Mais . . . . . . . 
Ce n'est pas offenser deux si charmantes soeurs 
Que voir en leur aînée aussi quelques douceurs.

Il faut avouer que les discours de Guillot-Gorju et de Tabarin ne sont guère différents. 

Cependant l'ombre de Laïus demande un prince ou une princesse de son sang pour victime: Dircé, seul reste du sang de ce roi, est prête à s'immoler sur le tombeau de son père; Thésée, qui veut mourir pour elle, lui fait accroire qu'il est son frère, et ne laisse pas de lui parler d'amour, malgré la nouvelle parenté(40):
 

J'ai mêmes yeux encore, et vous mêmes appas. 
Mon coeur n'écoute point ce que le sang veut dire; 
C'est d'amour qu'il gémit, c'est d'amour qu'il soupire;
Et, pour pouvoir sans crime en goûter la douceur, 
Il se révolte exprès contre le nom de soeur.

Cependant, qui le croirait? Thésée, dans cette même scène, se lasse de son stratagème. Il ne peut pas soutenir plus longtemps le personnage de frère; et sans attendre que le frère de Dircé soit connu, il lui avoue toute la feinte, et la remet par là dans le périt dont il voulait la tirer, en lui disant pourtant que 
 

L'amour, pour défendre une si chère vie, 
Peut faire vanité d'un peu de tromperie.

Enfin, lorsque Oedipe reconnaît qu'il est le meurtrier de Laïus, Thésée, au lieu de plaindre ce malheureux roi, lui propose un duel pour le lendemain, et il épouse Dircé à la fin de la pièce. Ainsi la passion de Thésée fait tout le sujet de la tragédie, et les malheurs d'Oedipe n'en sont que l'épisode. 

Dircé, personnage plus défectueux que Thésée, passe tout son temps à dire des injures à Oedipe et à sa mère; elle dit à Jocaste, sans détour(41), qu'elle est indigne de vivre: 
 

Votre second hymen put avoir d'autres causes: 
Mais j'oserai vous dire, à bien juger des choses, 
Que, pour avoir reçu la vie en votre flanc, 
J'y dois avoir sucé fort peu de votre sang. 
Celui du grand Laïus, dont je m'y suis formée, 
Trouve bien qu'il est doux d'aimer et d'être aimée; 
Mais il ne trouve pas qu'on soit digne du jour, 
Quand aux soins de sa gloire on préfère l'amour.

Il est étonnant que Corneille, qui a senti ce défaut, ne l'ait connu que pour l'excuser. Ce manque de respect, dit-il(42), de Dircé envers sa mère ne peut être une faute de théâtre, puisque nous ne sommes pas obligés de rendre parfaits ceux que nous y faisons voir. " Non, sans doute, on n'est pas obligé de faire des gens de bien de tous ses personnages; mais les bienséances exigent du moins qu'une princesse qui a assez de vertu pour vouloir sauver son peuple aux dépens de sa vie, en ait assez pour ne point dire des injures atroces à sa mère. 

Pour Jocaste, dont le rôle devrait être intéressant, puisqu'elle partage tous les malheurs d'Oedipe, elle n'en est pas même le témoin; elle ne paraît point au cinquième acte, lorsque Oedipe apprend qu'il est son fils en un mot, c'est un personnage absolument inutile, qui ne sert qu'à raisonner avec Thésée, et à excuser les insolences de sa fille, qui agit, dit-elle, 

En amante à bon titre, en princesse avisée(43).

Finissons par examiner le rôle d'Oedipe, et avec lui la contexture du poème. 

Il commence par vouloir marier une de ses filles avant que de s'attendrir sur les malheurs des Thébains; bien plus condamnable en cela que Thésée, qui, n'étant point, comme lui, chargé du salut de tout ce peuple, peut sans crime écouter sa passion. 

Cependant comme il fallait bien dire, au premier acte, quelque chose du sujet de la pièce, on en touche un mot dans la cinquième scène. Oedipe soupçonne que les dieux sont irrités contre les Thébains, parce que Jocaste avait autrefois fait exposer son fils, et trompé par là les oracles des dieux qui prédisaient que ce fils tuerait son père et épouserait sa mère. 

Il me semble qu'il doit croire plutôt que les dieux sont satisfaits que Jocaste ait étouffé un monstre au berceau; et vraisemblablement ils n'ont prédit les crimes de ce fils qu'afin qu'on l'empêchât de les commettre. 

Jocaste soupçonne, avec aussi peu de fondement, que les dieux punissent les Thébains de n'avoir pas vengé la mort de Laïus. Elle prétend qu'on n'a jamais pu venger cette mort: comment donc peut-elle croire que les dieux la punissent de n'avoir pas fait l'impossible? 

Avec moins de fondement encore Oedipe répond(44):
 

Pourrions-nous en punir des brigands inconnus, 
Que peut-être jamais en ces lieux on n'a vus? 
Si vous m'avez dit vrai, peut-être ai-je moi-même 
Sur trois de ces brigands vengé le diadème; 
Au lieu même, au temps même, attaqué seul par trois, 
J'en laissai deux sans vie, et mis l'autre aux abois.

Oedipe n'a aucune raison de croire que ces trois voyageurs fussent des brigands, puisqu'au quatrième acte(45), lorsque Phorbas paraît devant lui, il lui dit: 
 

Et tu fus un des trois que je sus arrêter 
Dans ce passage étroit qu'il fallut disputer.

S'il ne les a arrêtés lui-même, et s'il ne les a combattus que parce qu'ils ne voulaient pas lui céder le pas, il n'a pas dû les prendre pour des voleurs, qui font ordinairement très peu de cas des cérémonies, et qui songent plutôt à détrousser les gens qu'à leur disputer le haut du pavé. 

Mais il me semble qu'il y a dans cet endroit une faute encore plus grande. Oedipe avoue à Jocaste qu'il s'est battu contre trois inconnus, au temps même et au lieu même où Laïus a été tué. Jocaste sait que Laïus n'avait avec lui que deux compagnons de voyage: ne devrait-elle donc pas soupçonner que Laïus est peut-être mort de la main d'Oedipe? Cependant elle ne fait nulle attention à cet aveu; et de peur que la pièce ne finisse au premier acte, elle ferme les yeux sur les lumières qu'Oedipe lui donne; et, jusqu'à la fin du quatrième acte, il n'est pas dit un mot de la mort de Laïus, qui pourtant est le sujet de la pièce. Les amours de Thésée et de Dircé occupent toute la scène. 

C'est au quatrième acte(46) qu'Oedipe, en voyant Phorbas, s'écrie: 
 

C'est un de mes brigands à la mort échappé, 
Madame, et vous pouvez lui choisir des supplices 
S'il n'a tué Laïus, il fut un des complices.

Pourquoi prendre Phorbas pour un brigand? et pourquoi affirmer avec tant de certitude qu'il est complice de la mort de Laïus? Il me paraît que l'Oedipe de Corneille accuse Phorbas avec autant de légèreté que l'Oedipe de Sophocle accuse Créon. 

Je ne parle point de l'acte gigantesque d'Oedipe qui tue trois hommes tout seul dans Corneille, et qui en tue sept dans Sophocle. Mais il est bien étrange qu'Oedipe se souvienne, après seize ans, de tous les traits de ces trois hommes; " que l'un avait le poil noir, la mine assez farouche, le front cicatrisé et le regard un peu louche; que l'autre avait le teint frais et l'oeil perçant; qu'il était chauve sur le devant et mêlé sur le derrière "; et pour rendre la chose encore moins vraisemblable, il ajoute (acte IV, scène iv): 

On en peut voir en moi la taille et quelques traits.

Ce n'était point à Oedipe à parler de cette ressemblance; c'était à Jocaste, qui, ayant vécu avec l'un et avec l'autre, pouvait en être bien mieux informée qu'Oedipe, qui n'a jamais vu Laïus qu'un moment en sa vie. Voilà comme Sophocle a traité cet endroit: mais il fallait que Corneille, ou n'eût point lu du tout Sophocle, ou le méprisait beaucoup, puisqu'il n'a rien emprunté de lui, ni beautés, ni défauts. 

Cependant, comment se peut-il faire qu'Oedipe ait seul tué Laïus, et que Phorbas, qui a été blessé à côté de ce roi, dise pourtant qu'il a été tué, par des voleurs? Il était difficile de concilier cette contradiction; et Jocaste, pour toute réponse, dit que 
 

                                                C'est un conte 
Dont Phorbas, au retour, voulut cacher sa honte.

Cette petite tromperie de Phorbas devait-elle être le noeud de la tragédie d'Oedipe? Il s'est pourtant trouvé des gens qui ont admiré cette puérilité; et un homme distingué à la cour par son esprit m'a dit que c'était là le plus bel endroit de Corneille. 

Au cinquième acte(47), Oedipe, honteux d'avoir épousé la veuve d'un roi qu'il a massacré, dit qu'il veut se bannir et retourner à Corinthe; et cependant il envoie chercher Thésée et Dircé, pour lire 
 

                                                    En leur âme 
S'ils prêteraient la main à quelque sourde trame.

Eh! que lui importent les sourdes trames de Dircé, et les prétentions de cette princesse sur une couronne à laquelle il renonce pour jamais? 

Enfin il me paraît qu'Oedipe apprend avec trop de froideur son affreuse aventure. Je sais qu'il n'est point coupable, et que sa vertu peut le consoler d'un crime involontaire; mais s'il a assez de fermeté dans l'esprit pour sentir qu'il n'est que malheureux, doit-il se punir de son malheur? et s'il est assez furieux et assez désespéré pour se crever les yeux, doit-il être assez froid pour dire à Dircé dans un moment si terrible(48):
 

Votre frère est connu; le savez-vous, madame?... 
Votre amour pour Thésée est dans un plein repos. 
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · 
Aux crimes, malgré moi, l'ordre du ciel m'attache; 
Pour m'y faire tomber, à moi-même il me cache; 
Il offre, en m'aveuglant sur ce qu'il a prédit 
Mon père à mon épée, et ma mère à mon lit. 
Hélas! qu'il est bien vrai qu'en vain on s'imagine 
Dérober notre vie à ce qu'il nous destine! 
Les soins de l'éviter font courir au-devant, 
Et l'adresse à le fuir y plonge plus avant.

Doit-il rester sur le théâtre à débiter plus de quatre-vingts vers avec Dircé et avec Thésée, qui est un étranger(49) pour lui, tandis que Jocaste, sa femme et sa mère, ne sait encore rien de son aventure, et ne paraît pas même sur la scène? 

Voilà à peu près les principaux défauts que j'ai cru apercevoir dans l'Oedipe de Corneille. Je m'abuse peut-être; mais je parle de ses fautes avec la même sincérité que j'admire les beautés qui y sont répandues; et quoique les beaux morceaux de cette pièce me paraissent très inférieurs aux grands traits de ses autres tragédies, je désespère pourtant de les égaler jamais; car ce grand homme est toujours au-dessus des autres, lors même qu'il n'est pas entièrement égal à lui-même. 

Je ne parle point de la versification: on sait qu'il n'a jamais fait de vers si faibles et si indignes de la tragédie. En effet, Corneille ne connaissait guère la médiocrité, et il tombait dans le bas avec la même facilité qu'il s'élevait au sublime. 

J'espère que vous me pardonnerez, monsieur, la témérité avec laquelle je parle, si pourtant c'en est une de trouver mauvais ce qui est mauvais, et de respecter le nom de l'auteur sans en être l'esclave. 

Et quelles fautes voudrait-on que l'on relevât? Seraient-ce celles des auteurs médiocres, dont on ignore tout, jusqu'aux défauts? C'est sur les imperfections des grands hommes qu'il faut attacher sa critique; car si le préjugé nous faisait admirer leurs fautes, bientôt nous les imiterions, et il se trouverait peut-être que nous n'aurions pris de ces célèbres écrivains que l'exemple de malfaire. 
 
 

LETTRE V.

QUI CONTIENT LA CRITIQUE DU NOUVEL OEDIPE.

Monsieur, me voilà enfin parvenu à la partie de ma dissertation la plus aisée, c'est-à-dire à la critique de mon ouvrage; et pour ne point perdre de temps, je commencerai par le premier défaut, qui est celui du sujet. Régulièrement, la pièce d'Oedipe devrait finir au premier acte. Il n'est pas naturel qu'Oedipe ignore comment son prédécesseur est mort. Sophocle ne s'est point mis du tout en peine de corriger cette faute; Corneille, en voulant la sauver, a fait encore plus mal que Sophocle; et je n'ai pas mieux réussi qu'eux. Oedipe, chez moi, parle ainsi à Jocaste (acte Ier, scène iii): 
 

On m'avait toujours dit que ce fut un Thébain 
Qui leva sur son prince une coupable main. 
(50)Pour moi, qui, sur son trône élevé par vous-même, 
Deux ans après sa mort ai ceint le diadème, 
Madame, jusqu'ici respectant vos douleurs, 
Je n'ai point rappelé le sujet de vos pleurs, 
Et, de vos seuls périls chaque jour alarmée, 
Mon âme à d'autres soins semblait être fermée.

Ce compliment ne me paraît point une excuse valable de l'ignorance d'Oedipe. La crainte de déplaire à sa femme en lui parlant de son premier mari ne doit point du tout l'empêcher de s'informer des circonstances de la mort de son prédécesseur; c'est avoir trop de discrétion et trop peu de curiosité. Il ne lui est pas permis non plus de ne point savoir l'histoire de Phorbas: un ministre d'État ne saurait jamais être un homme assez obscur pour être en prison plusieurs années sans qu'on n'en sache rien. 

Jocaste a beau dire (acte Ier, scène iii): 
 

Dans un château voisin conduit secrètement, 
Je dérobai sa tête à leur emportement;

on voit bien que ces deux vers ne sont mis que pour prévenir la critique; c'est une faute qu'on tache de déguiser, mais qui n'est pas moins faute. 

Voici un défaut plus considérable qui n'est pas du sujet, et dont je suis seul responsable; c'est le personnage de Philoctète. Il semble qu'il ne soit venu à Thèbes que pour y être accusé; encore est-il soupçonné peut-être un peu légèrement. Il arrive au premier acte, et s'en retourne au troisième; on ne parle de lui que dans les trois premiers actes, et on n'en dit pas un seul mot dans les deux derniers. Il contribue un peu au noeud de la pièce, et le dénouement se fait absolument sans lui. Ainsi il paraît que ce sont deux tragédies dont l'une roule sur Philoctète et l'autre sur Oedipe. 

J'ai voulu donner à Philoctète le caractère d'un héros; mais j'ai bien peur d'avoir poussé la grandeur d'âme jusqu'à la fanfaronnade. Heureusement, j'ai lu dans Mme Dacier qu'un homme peut parler avantageusement de soi lorsqu'il est calomnié. Voilà le cas où se trouve Philoctète: il est réduit par la calomnie à la nécessité de dire du bien de lui-même. Dans une autre occasion, j'aurais tâché de lui donner plus de politesse que de fierté; et s'il s'était trouvé dans les mêmes circonstances que Sertorius et Pompée, j'aurais pris la conversation héroïque de ces 

deux grands hommes pour modèle, quoique je n'eusse pas espéré de l'atteindre. Mais comme il est dans la situation de Nicomède, j'ai donc cru devoir le faire parler à peu près comme ce jeune prince, et qu'il lui était permis de dire: " unhommetel que moi, lorsqu'on l'outrage. Quelques personnes s'imaginent que Philoctète était un pauvre écuyer d'Hercule, qui n'avait d'autre mérite que d'avoir porté ses flèches, et qui veut s'égaler à son maître dont il parle toujours. Cependant il est certain que Philoctète était un prince de la Grèce, fameux par ses exploits, compagnon d'Hercule, et de qui même les dieux avaient fait dépendre le destin de Troie. Je ne sais si je n'en ai point fait en quelques endroits un fanfaron; mais il est certain que c'était un héros. 

Pour l'ignorance où il est, en arrivant, sur les affaires de Thèbes, je ne la trouve pas moins condamnable que celle d'Oedipe. Le mont Oeta, où il avait vu mourir Hercule, n'était pas si éloigné de Thèbes qu'il ne pût savoir aisément ce qui se passait dans cette ville. Heureusement, cette ignorance vicieuse de Philoctète m'a fourni une exposition du sujet qui m'a paru assez bien reçue; et c'est ce qui me persuade que les beautés d'un ouvrage naissent quelquefois d'un défaut. 

Dans toutes les tragédies, on tombe dans un écueil tout contraire. L'exposition du sujet se fait ordinairement à un personnage qui en est aussi bien informé que celui qui lui parle. On est obligé, pour mettre les auditeurs au fait, de faire dire aux principaux acteurs ce qu'ils ont du vraisemblablement déjà dire mille fois. Le point de perfection serait de combiner tellement les événements, que l'acteur qui parle n'eût jamais dû dire ce qu'on met dans sa bouche que dans le temps même où il le dit. Telle est, entre autres exemples de cette perfection, la première scène de la tragédie de Bajazet. Acomat ne peut être instruit de ce qui se passe dans l'armée; Osmin ne peut savoir des nouvelles du sérail; ils se font l'un à l'autre des confidences réciproques qui instruisent et qui intéressent également le spectateur; et l'artifice de cette exposition est conduit avec un ménagement dont je crois que Racine seul était capable. 

Il est vrai qu'il y a des sujets de tragédie ou l'on est tellement gêné par la bizarrerie des événements, qu'il est presque impossible de réduire l'exposition de sa pièce à ce point de sagesse et de vraisemblance. Je crois, pour mon bonheur(51), que le sujet d'Oedipe est de ce genre; et il me semble que, lorsqu'on se trouve si peu maître du terrain, il faut toujours songer à être intéressant plutôt qu'exact: car le spectateur pardonne tout, hors la longueur; et lorsqu'il est une fois ému, il examine rarement s'il a raison de l'être. 

A l'égard de ce souvenir d'amour(52) entre Jocaste et Philoctète, j'ose encore dire que c'est un défaut nécessaire. Le sujet ne me fournissait rien par lui-même pour remplir les trois premiers actes; à peine même avais-je de la matière pour les deux derniers. Ceux qui connaissent le théâtre, c'est-à-dire ceux qui sentent les difficultés de la composition aussi bien que les fautes, conviendront de ce que je dis. Il faut toujours donner des passions aux principaux personnages. Eh! quel rôle insipide aurait joué Jocaste, si elle n'avait eu du moins le souvenir d'un amour légitime, et si elle n'avait craint pour les jours d'un homme qu'elle avait autrefois aimé(53)?

Il est surprenant que Philoctète aime encore Jocaste après une si longue absence: il ressemble assez aux chevaliers errants, dont la profession était d'être toujours fidèles à leurs maîtresses. Mais je ne puis être de l'avis de ceux qui trouvent Jocaste trop âgée pour faire naître encore des passions: elle a pu être mariée si jeune, et il est si souvent répété dans la pièce qu'Oedipe est dans une grande jeunesse, que, sans trop presser les temps, il est aisé de voir qu'elle n'a pas plus de trente-cinq ans. Les femmes seraient bien malheureuses si on n'inspirait plus de sentiments à cet âge. 

Je veux que Jocaste ait plus de soixante ans dans Sophocle et dans Corneille; la construction de leur fable n'est pas une règle pour la mienne; je ne suis pas obligé d'adopter leurs fictions; et s'il leur a été permis de faire revivre dans plusieurs de leurs pièces des personnes mortes depuis longtemps, et d'en faire mourir d'autres qui étaient encore vivantes, on doit bien me passer d'ôter à Jocaste quelques années. 

Mais je m'aperçois que je fais l'apologie de ma pièce au lieu de la critique que j'en avais promise; revenons vite à la censure. 

Le troisième acte n'est point fini: on ne sait pourquoi les acteurs sortent de la scène. Oedipe dit à Jocaste (acte Ier, scène v): 
 

Suivez mes pas, rentrons; il faut que j'éclaircisse 
Un soupçon que je forme avec trop de justice. 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Suivez-moi, 
Et venez dissiper ou combler mon effroi.

Mais il n'y a pas de raison pour qu'Oedipe éclaircisse son doute plutôt derrière le théâtre que sur la scène: aussi, après avoir dit à Jocaste de le suivre, revient-il avec elle le moment d'après, et il n'y a aucune autre distinction entre le troisième et le quatrième acte que le coup d'archet qui les sépare. 

La première scène du quatrième acte est celle qui a le plus réussi; mais je ne me reproche pas moins d'avoir fait dire dans cette scène à Jocaste et à Oedipe tout ce qu'ils avaient dû s'apprendre depuis longtemps. L'intrigue n'est fondée que sur une ignorance bien peu vraisemblable: j'ai été obligé de recourir à un miracle pour couvrir ce défaut du sujet. 

Je mets dans la bouche d'Oedipe (acte IV, scène ire): 
 

Enfin je me souviens qu'aux champs de la Phocide 
(Et je ne conçois pas par quel enchantement 
J'oubliais jusqu'ici ce grand événement; 
La main des dieux sur moi si longtemps suspendue 
Semble ôter le bandeau qu'ils mettaient sur ma vue): 
Dans un chemin étroit je trouvai deux guerriers, etc.

Il est manifeste que c'était au premier acte qu'Oedipe devait raconter cette aventure de la Phocide; car, dès qu'il apprend de la bouche du grand-prêtre que les dieux demandent la punition du meurtrier de Laïus, son devoir est de s'informer scrupuleusement et sans délai de toutes les circonstances de ce meurtre. On doit lui répondre que Laïus a été tué en Phocide, dans un chemin étroit, par deux étrangers; et lui, qui sait que, dans ce temps-là même, il s'est battu contre deux étrangers en Phocide, doit soupçonner dès ce moment que Laïus a été tué de sa main. Il est triste d'être obligé, pour cacher cette faute, de supposer que la vengeance des dieux ôte dans un temps la mémoire à Oedipe, et la lui rend dans un autre. La scène suivante d'Oedipe et de Phorbas me paraît bien moins intéressante chez moi que dans Corneille. Oedipe, dans ma pièce, est déjà instruit de son malheur avant que Phorbas achève de l'en persuader; Phorbas ne laisse l'esprit du spectateur dans aucune incertitude, il ne lui inspire aucune surprise, il ne doit donc point l'intéresser. Dans Corneille, au contraire, Oedipe, loin de se douter d'être le meurtrier de Laïus, croit en être le vengeur, et il se convainc lui-même en voulant convaincre Phorbas. Cet artifice de Corneille serait admirable, si Oedipe avait quelque lieu de croire que Phorbas est coupable, et si le noeud de la pièce n'était pas fondé sur un mensonge puéril. 
 

                                                C'est un conte 
Dont Phorbas, au retour, voulut cacher sa honte. 
Acte iv, scène iv.

Je ne pousserai pas plus loin la critique de mon ouvrage; il me semble que j'en ai reconnu les défauts les plus importants. On ne doit pas en exiger davantage d'un auteur, et peut-être un censeur ne m'aurait-il pas plus maltraité. Si on me demande pourquoi je n'ai pas corrigé ce que je condamne, je répondrai qu'il y a souvent dans un ouvrage des défauts qu'on est obligé de laisser malgré soi; et d'ailleurs il y a peut-être autant d'honneur à avouer ses fautes(54) qu'à les corriger. J'ajouterai encore que j'en ai ôté autant qu'il en reste: chaque représentation de mon Oedipe était pour moi un examen sévère où je recueillais les suffrages et les censures du public, et j'étudiais son goût pour former le mien. Il faut que j'avoue que monseigneur le prince de Conti est celui qui m'a fait les critiques les plus judicieuses et les plus fines(55). S'il n'était qu'un particulier, je me contenterais d'admirer son discernement: mais puisqu'il est élevé au-dessus des autres par son rang autant que par son esprit, j'ose ici le supplier d'accorder sa protection aux belles-lettres dont il a tant de connaissance. 

J'oubliais de dire que j'ai pris deux vers dans l'Oedipe de Corneille. L'un est au premier acte (scène ire): 

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme, et lion.

L'autre est au dernier acte(56); c'est une traduction de Sénèque; Oedip., act. V, v. 950: 
 

. . . . Nec sepultis mistus, et vivis tamen 
Exemptus. . . 
Et le sort qui l'accable 
Des morts et des vivants semble le séparer.

Je n'ai point fait scrupule de voler ces deux vers, parce qu'ayant précisément la même chose à dire que Corneille, il m'était impossible de l'exprimer mieux; et j'ai mieux aimé donner deux bons vers de lui que d'en donner deux mauvais de moi. 

Il me reste à parler de quelques rimes que j'ai hasardées dans ma tragédie. J'ai fait rimer frein à rien(57), héros à tombeaux, contagion à poison, etc. Je ne défends point ces rimes, parce que je les ai employées; mais je ne m'en suis servi que parce que je les ai crues bonnes. Je ne puis souffrir qu'on sacrifie à la richesse de la rime toutes les autres beautés de la poésie, et qu'on cherche plutôt à plaire à l'oreille qu'au coeur et à l'esprit. On pousse même la tyrannie jusqu'à exiger qu'on rime pour les yeux encore plus que pour les oreilles. Je ferois, j'aimerois, etc., ne se prononcent point autrement que traits et attraits; cependant on prétend que ces mots ne riment point ensemble, parce qu'un mauvais usage veut qu'on les écrive différemment. M. Racine avait mis dans son Andromaque (III, i): 
 

M'en croirez-vous? lassé de ses trompeurs attraits, 
Au lieu de l'enlever, seigneur, je la fuirois.

Le scrupule lui prit, et il ôta la rime fuirois, qui me paraît, à ne consulter que l'oreille, beaucoup plus juste que celle de jamais qu'il lui substitua. 

La bizarrerie de l'usage, ou plutôt des hommes qui l'établissent, est étrange sur ce sujet comme sur bien d'autres. On permet que le mot abhorre, qui a deux r, rime avec encore, qui n'en a qu'une. Par la même raison, tonnerre et terre devraient rimer avec père et mère: cependant on ne le souffre pas, et personne ne réclame contre cette injustice. 

Il me paraît que la poésie française y gagnerait beaucoup, si on voulait secouer le joug de cet usage déraisonnable et tyrannique. Donner aux auteurs de nouvelles rimes, ce serait leur donner de nouvelles pensées, car l'assujettissement à la rime fait que souvent on ne trouve dans la langue qu'un seul mot qui puisse finir un vers: on ne dit presque jamais ce qu'on voulait dire; on ne peut se servir du mot propre; on est obligé de chercher une pensée pour la rime, parce qu'on ne peut trouver de rime pour exprimer ce que l'on pense. 

C'est à cet esclavage qu'il faut imputer plusieurs impropriétés 

qu'on est choqué de rencontrer dans nos poètes les plus exacts. Les auteurs sentent encore mieux que les lecteurs la dureté de cette contrainte, et ils n'osent s'en affranchir. Pour moi, dont l'exemple ne tire point à conséquence, j'ai tâché de regagner un peu de liberté; et si la poésie occupe encore mon loisir, je préférerai toujours les choses aux mots, et la pensée à la rime. 

LETTRE VI

QUI CONTIENT UNE DISSERTATION SUR LES CHOEURS.

Monsieur, il ne me reste plus(58) qu'à parler du choeur que j'introduis dans ma pièce. J'en ai fait un personnage qui paraît à son rang comme les autres acteurs, et qui se montre quelquefois sans parler, seulement pour jeter plus d'intérêt dans la scène, et pour ajouter plus de pompe au spectacle. 

Comme on croit d'ordinaire que la route qu'on a tenue était la seule qu'on devait prendre, je m'imagine que la manière dont j'ai hasardé les choeurs est la seule qui pouvait réussir parmi nous. 

Chez les anciens, le choeur remplissait l'intervalle des actes, et paraissait toujours sur la scène. Il y avait à cela plus d'un inconvénient; car, ou il parlait dans les entr'actes de ce qui s'était passé dans les actes précédents, et c'était une répétition fatigante; ou il prévenait de ce qui devait arriver dans les actes suivants, et c'était une annonce qui pouvait dérober le plaisir de la surprise; ou enfin il était étranger au sujet, et par conséquent il devait ennuyer. 

La présence continuelle du choeur dans la tragédie me paraît encore plus impraticable. L'intrigue d'une pièce intéressante exige d'ordinaire que les principaux acteurs aient des secrets à se confier. Eh! le moyen de dire son secret à tout un peuple? C'est une chose plaisante de voir Phèdre, dans Euripide, avouer à une troupe de femmes un amour incestueux, qu'elle doit craindre de s'avouer à elle-même. On demandera peut-être comment les anciens pouvaient conserver si scrupuleusement un usage si sujet au ridicule: c'est qu'ils étaient persuadés que le choeur était la base et le fondement de la tragédie. Voilà bien les hommes, qui prennent presque toujours l'origine d'une chose pour l'essence de la chose même. Les anciens savaient que ce spectacle avait commencé par une troupe de paysans ivres qui chantaient les louanges de Bacchus, et ils voulaient que le théâtre fût toujours rempli d'une troupe d'acteurs qui, en chantant les louanges des dieux, rappelassent l'idée que le peuple avait de l'origine de la tragédie. Longtemps même le poème dramatique ne fut qu'un simple choeur; les personnages qu'on y ajouta ne furent regardés que comme des épisodes; et il y a encore aujourd'hui des savants qui ont le courage d'assurer que nous n'avons aucune idée de la véritable tragédie, depuis que nous en avons banni les choeurs. C'est comme si, dans une même pièce, on voulait que nous missions Paris, Londres et Madrid sur le théâtre, parce que nos pères en usaient ainsi lorsque la comédie fut établie en France. 

M. Racine, qui a introduit des choeurs dans Athalie et dans Esther, s'y est pris avec plus de précaution que les Grecs; il ne les a guère fait paraître que dans les entr'actes; encore a-t-il eu bien de la peine à le faire avec la vraisemblance qu'exige toujours l'art du théâtre. 

A quel propos faire chanter une troupe de Juives lorsque Esther a raconté ses aventures à Élise? Il faut nécessairement, pour amener cette musique, qu'Esther leur ordonne de lui chanter quelque air (I, ii): 

Mes filles, chantez-nous quelqu'un de ces cantiques...

Je ne parle pas du bizarre assortiment du chant et de la déclamation dans une même scène; mais du moins il faut avouer que des moralités mises en musique doivent paraître bien froides après ces dialogues pleins de passion qui font le caractère de la tragédie. Un choeur serait bien mal venu après la déclaration de Phèdre, ou après la conversation de Sévère et de Pauline. 

Je croirai donc toujours, jusqu'à ce que l'événement me détrompe, qu'on ne peut hasarder le choeur dans une tragédie qu'avec la précaution de l'introduire à son rang, et seulement lorsqu'il est nécessaire pour l'ornement de la scène; encore n'y a-t-il que très peu de sujets où cette nouveauté puisse être reçue. Le choeur serait absolument déplacé dans Bajazet, dans Mithridate, dans Britannicus, et généralement dans toutes les pièces dont l'intrigue n'est fondée que sur les intérêts de quelques particuliers: il ne peut convenir qu'à des pièces où il s'agit du salut de tout un peuple. 

Les Thébains sont les premiers intéressés dans le sujet de ma tragédie: c'est de leur mort ou de leur vie dont il s'agit; et il n'est pas hors des bienséances de faire paraître quelquefois sur la scène ceux qui ont le plus d'intérêt de s'y trouver. 

LETTRE VII

A L'OCCASION DE PLUSIEURS CRITIQUES QU'ON A FAITES D'OEDIPE.

(59)Monsieur, on vient de me montrer une critique(60) de mon Oedipe, qui, je crois, sera imprimée avant que cette seconde édition puisse paraître. J'ignore quel est l'auteur de cet ouvrage. Je suis fâché qu'il me prive du plaisir de le remercier des éloges qu'il me donne avec bonté, et des critiques qu'il fait de mes fautes avec autant de discernement que de politesse. 

J'avais déjà reconnu, dans l'examen que j'ai fait de ma tragédie, une bonne partie des défauts que l'observateur relève: mais je me suis aperçu qu'un auteur s'épargne toujours quand il se critique lui-même, et que le censeur veille lorsque l'auteur s'endort. Celui qui me critique a vu sans doute mes fautes d'un oeil plus éclairé que moi: cependant je ne sais si, comme j'ai été un peu indulgent, il n'est pas quelquefois un peu trop sévère. Son ouvrage m'a confirmé dans l'opinion où je suis que le sujet d'Oedipe est un des plus difficiles qu'on ait jamais mis au théâtre. Mon censeur me propose un plan sur lequel il voudrait que j'eusse composé ma pièce: c'est au public à en juger; mais je suis persuadé que, si j'avais travaillé sur le modèle qu'il me présente, on ne m'aurait pas fait même l'honneur de me critiquer. J'avoue qu'en substituant, comme il le veut, Créon à Philoctète, j'aurais peut-être donné plus d'exactitude à mon ouvrage; mais Créon aurait été un personnage bien froid, et j'aurais trouvé par là le secret d'être à la fois ennuyeux et irrépréhensible. 

On m'a parlé de quelques autres critiques: ceux qui se donnent la peine de les faire me feront toujours beaucoup d'honneur, et même de plaisir, quand ils daigneront me les montrer. Si je ne puis à présent profiter de leurs observations, elles m'éclaireront du moins pour les premiers ouvrages que je pourrai composer, et me feront marcher d'un pas plus sûr dans cette carrière dangereuse. 

On m'a fait apercevoir que plusieurs vers de ma pièce se trouvaient dans d'autres pièces de théâtre. Je dis qu'on m'en a fait 

apercevoir; car, soit qu'ayant la tête remplie de vers d'autrui, j'aie cru travailler d'imagination quand je ne travaillais que de mémoire, soit qu'on se rencontre quelquefois dans les mêmes pensées et dans les mêmes tours, il est certain que j'ai été plagiaire sans le savoir, et que, hors ces deux beaux vers de Corneille que j'ai pris hardiment, et dont je parle dans mes lettres, je n'ai eu dessein de voler personne. 

Il y a dans les Horaces (I, iii): 

Est-ce vous, Curiace, en croirai-je mes yeux?

Et dans ma pièce il y avait (I, i): 

Est-ce vous, Philoctète, en croirai-je mes yeux?

J'espère qu'on me fera l'honneur de croire que j'aurais bien trouvé tout seul un pareil vers. Je l'ai changé cependant, aussi bien que plusieurs autres, et je voudrais que tous les défauts de mon ouvrage fussent aussi aisés à corriger que celui-là. 

On m'apporte en ce moment une nouvelle critique de mon Oedipe(61): celle-ci me paraît moins instructive que l'autre, mais beaucoup plus maligne. La première est d'un religieux, à ce qu'on vient de me dire; la seconde est d'un homme de lettres; et, ce qui est assez singulier, c'est que le religieux possède mieux le théâtre, et l'autre le sarcasme. Le premier a voulu m'éclairer, et y a réussi; le second a voulu m'outrager, mais il n'en est point venu à bout. Je lui pardonne sans peine ses injures en faveur de quelques traits ingénieux et plaisants dont son ouvrage m'a paru semé. Ses railleries m'ont plus diverti qu'elles ne m'ont offensé; et même, de tous ceux qui ont vu cette satire en manuscrit, je suis celui qui en ai jugé le plus avantageusement. Peut-être ne l'ai-je trouvée bonne que par la crainte où j'étais de succomber à la tentation de la trouver mauvaise: le public jugera de son prix. 

Ce censeur assure, dans son ouvrage, que ma tragédie languira tristement dans la boutique de Ribou, lorsque sa lettre aura dessillé les yeux du public. Heureusement il empêche lui-même le mal qu'il veut me faire: si sa satire est bonne, tous ceux qui la liront auront quelque curiosité de voir la tragédie qui en est l'objet; et, au lieu que les pièces de théâtre font vendre d'ordinaire leurs critiques, cette critique fera vendre mon ouvrage. Je lui aurai la même obligation qu'Escobar eut à Pascal. Cette comparaison me paraît assez juste; car ma poésie pourrait bien être aussi relâchée que la morale d'Escobar; et il y a quelques traits dans la satire de ma pièce qui sont peut-être dignes des Lettres provinciales, du moins pour la malignité. 

Je reçois une troisième critique(62): celle-ci est si misérable que je n'en puis moi-même soutenir la lecture. On m'en promet encore deux autres(63), Voilà bien des ennemis: si je fais encore une tragédie, où fuirai-je(64)?

Nota. La lettre du P. Porée, qui, dans beaucoup d'éditions, a été mise à la suite des sept lettres qu'on vient de lire, a été par moi reportée dans la Correspondance, à la date du 7 janvier 1730. (B.) 

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OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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THÉÂTRE I

NOTES

Note_9 Le premier alinéa formait tout l’Avertissement en 1738. Le reste parut pour la première fois dans les éditions de Kehl, et probablement est des rédacteurs de cette édition. (B.) 

Note_10 Dans une note de son Commentaire historique sur sa vie, Voltaire parle d’une lettre écrite, en 1713, par Dacier, à l’auteur, qui avait déjà fait sa pièce. (B.) 

Note_11 Voici cette épigramme: 
 

O la belle approbation! 
Qu’elle nous promet de merveilles! 
C’est la sûre prédiction 
De voir Voltaire un jour remplacer les Corneilles. 
Mais où diable, Lamotte, as-tu pris cette erreur? 
Je te connaissais bien pour assez plat auteur, 
Et surtout très méchant poète, 
Mais non pour un lâche flatteur, 
Encor moins pour un faux prophète.

Note_12 Françoise-Marie de Bourbon, dite Mlle de Blois, fille de Louis XIV et de Mme de Montespan, épouse de Philippe, duc d’Orléans, régent. Voyez aussi l’Épître au roi d’Angleterre George Ier en lui envoyant la tragédie d’Oedipe. (M.) 

Note_13 Dans la seconde édition d’Oedipe, qui est aussi de 1719, il y a: « ... de vous plaire. La liberté que je prends de vous offrir ces faibles essais n’est autorisée que par mon zèle qui me tient lieu de mérite auprès de vous. Heureux, etc. » (M.) 

Note_14 Il avait écrit au duc d’Orléans pour lui demander de souffrir qu’il lui dédiât son Oedipe. Cela est d’autant plus à noter qu’on avait voulu voir dans le personnage de Jocaste une allusion aux moeurs affreuses du Régent. Nous ne savons si le prince déclina catégoriquement l’hommage; il est à croire, s’il en eût été ainsi, qu’Arouet n’eût pas osé le reporter sur un membre de la famille, la duchesse douairière d’Orléans. Le poète envoya également sa tragédie au roi d’Angleterre en lui disant que ce tribut d’estime et de respect, ce n’était pas au roi, mais au sage, mais au héros qu’il le rendait. Même envoi et compliment pareil au duc et à la duchesse de Lorraine, auxquels il offrait les prémices de sa jeune muse: « C’est aux dieux qu’on les doit, et vous êtes les miens. » La dédicace à Madame a cela de remarquable qu’elle est signée « Arouet de Voltaire ». C’est la première fois qu’il prend ce nom. (G. D.) 

Note_15 Le millésime 1730 est celui de l’édition qui la contient. (B.) 

Note_16 Le 17 avril 1719, Dominique fit jouer, sur le théâtre italien, Oedipe travesti, comédie, imprimée en 1719, in-12, et qu’on trouve dans le tome Ier des Parodies du nouveau théâtre italien. Beaucoup d’autres écrits parurent à l’occasion d’Oedipe:

I. Remarques critiques sur la nouvelle tragédie d’Oedipe, dénoncées à M. de Voltaire (dans le Nouveau Mercure, mars 1719, pages 107-123). 

Il. Lettre critique sur la nouvelle tragédie d’Oedipe. Paris, Mongé, 1719, in-8°, attribuée au jésuite Arthuis. 

III. Lettre à M. de Voltaire sur la nouvelle tragédie d’Oedipe. Paris, Guillaume, 1719, in-8°. Quelques personnes la croient de Longepierre. Une note que je crois de l’écriture de Voltaire, sans l’affirmer toutefois, la donne à Racine le cadet. Cette Critique est celle dont Laharpe parle dans son Lycée (dix-huitième siècle, chapitre III, section ire comme étant de Louis Racine, et la seconde de celles dont Voltaire parle dans la VIIe de ses Lettres, ci-après. On trouve à la fin près de cent vers d’Oedipe, imprimés en regard d’autant de vers de P. Corneille, J. Racine, La Fontaine, Mme de La Suze, Th. Corneille, Molière, Despréaux, l’abbé Genest, et d’un Recueil d’épigrammes, auxquels ressemblaient beaucoup de vers dont Voltaire a depuis changé une partie. 

IV. Critique de l’Oedipe de M. de Voltaire, par M. Le G*** (Legendre, ou Le Grimarets, ou plutôt Le Grand, le comédien). Paris, Gandouin, 1719, in-8°. 

V. Apologie de Sophocle, ou Remarques sur la troisième lettre critique de M. de Voltaire (par l’abbé Capperonier). Paris, Coustelier, 1719, in-8°. 

VI. Apologie de la nouvelle tragédie d’Oedipe, par M. Mannory, avocat au parlement. Paris, Muet, 1719, in-8°. 

VII. Réponse à l’apologie du nouvel Oedipe, par M. M***. Paris, Trabouillet, 1719, in-8°. 

VIII. Le Journal satirique intercepté, ou Apologie de M. Arouet de Voltaire et de M. Houdard de Lamotte, par le sieur Bourguignon (Gacon). 1719, in-8° de quarante-huit pages. 

IX. Lettre d’un abbé à un gentilhomme de province, contenant des observations sur le style et les pensées de la nouvelle tragédie d’Oedipe, et des Réflexions sur la dernière lettre de M. de Voltaire. Paris, Mongé, 1719, in-8°. 

X. Lettre d’un gentilhomme suédois à M***, maître de la langue française, sur la nouvelle tragédie d’Oedipe. Paris, Cailleau (1719), in-8°. 

XI. Réfutation de la lettre d’un gentilhomme suédois, etc., par M. D***. Paris, Jollet et Lamesle, 1719), in-8°. 

XII. Lettre de M. le marquis de M*** à un gentilhomme de ses amis, contenant la critique des critiques de l’Oedipe de M. de Voltaire. Paris, Sevestre (1719), in-8°. 

XIII Lettre à madame ***, contenant la critique de l’Oedipe de M. de Voltaire, par M. Van Effen (dans le Journal historique, politique, critique et galant, mars-avril 1719). 

XIV. Nouvelles Remarques sur l’Oedipe de M. de Voltaire et sur ses lettres critiques où l’on justifie Corneille, etc. (par l’abbé Gérard). Paris, L. D’Houry, 1719, in-8°. 

Dix ans plus tard, à l’occasion d’une représentation de l’Oedipe de Corneille, l’abbé Pellegrin fit insérer dans le Mercure (1729, deuxième volume de juin, pages 1315-1345, et mois d’août, pages 1700-1734) une Dissertation sur l’Oedipe de Corneille et sur celui de M. de Voltaire, par M. le chevalier de..., à madame la comtesse de...

La Grange Chancel a fait une Épître à M. Arouet de Voltaire sur sa tragédie d’Oedipe et sur les deux dissertations qui la suivent. (B.) 

Note_17 Tel est le titre de ces lettres dans les éditions de 1768, 1775, etc. Les éditeurs de Kehl et leurs successeurs les ont intitulées Lettres à M. Genonville, etc. Le ton de ces lettres m’a permis de ne pas les classer dans la Correspondance, et me porte à douter qu’elles aient été adressées à Genonville, que Voltaire traitait bien moins cérémonieusement; voyez, dans la Correspondance, l’année 1718; les Lettres sur Oedipe, imprimées en 1719, à la suite de la tragédie, n’ont été comprises dans les Oeuvres de l’auteur qu’à partir de 1764. Le début de la seconde lettre prouve qu’elles doivent être placées avant la pièce. (B.) 

Note_18 Les éditions de 1719 portent de plus ces mots: « Imprimée par permission expresse de monseigneur le duc d’Orléans. » (B.) 
Ce n’étaient pas des calomnies qui l’avaient fait mettre à la Bastille. Il se défend ici d’être l’auteur des J’ai vu; mais il sait bien que c’est pour le Puere regnante qu’il fut arrêté; et le Puero regnante est bien de lui. (G. A.) 

Note_19 Dans l’édition de 1719, au lieu de ce qui suit, on lisait: « Je sens combien il est dangereux de parler de soi; mais mes malheurs ayant été publics, il faut que ma justification le soit aussi. La réputation d’honnête homme m’est plus chère que celle d’auteur: ainsi je crois que personne ne trouvera mauvais qu’en donnant au public un ouvrage pour lequel il a eu tant d’indulgence, j’essaie de mériter entièrement son estime en détruisant l’imposture qui pourrait me l’ôter. 
« Je sais que tous ceux avec qui j’ai vécu sont persuadés de mon innocence; mais aussi, bien des gens, qui ne connaissent ni la poésie ni moi, m’imputent encore les ouvrages les plus indignes d’un honnête homme et d’un poète. 
« Il y a peu d’écrivains célèbres qui n’aient essuyé de pareilles disgrâces; presque tous les poètes qui ont réussi ont été calomniés; et il est bien triste pour moi de ne leur ressembler que par mes malheurs. 
« Vous n’ignorez pas que la cour et la ville ont de tout temps été remplies de critiques obscurs, qui, à la faveur des nuages qui les couvrent, lancent, sans être aperçus, les traits les plus envenimés contre les femmes et contre les puissances, et qui n’ont que la satisfaction de blesser adroitement, sans goûter le plaisir dangereux de se faire connaître. Leurs épigrammes et leurs vaudevilles sont toujours des enfants supposés dont on ne connaît point les vrais parents; ils cherchent à charger de ces indignités quelqu’un qui soit assez connu pour que le monde puisse l’en soupçonner, et qui soit assez peu protégé pour ne pouvoir se défendre. Telle était la situation où je me suis trouvé en entrant dans le monde. Je n’avais pas plus de dix-huit ans; l’imprudence attachée d’ordinaire à la jeunesse pouvait aisément autoriser les soupçons que l’on faisait naître sur moi: j’étais d’ailleurs sans appui, et je n’avais jamais songé à me faire des protecteurs, parce que je ne croyais pas que je dusse jamais avoir des ennemis. 
« Il parut, à la mort de Louis XIV, une petite pièce imitée des J’ai vu de l’abbé Regnier. C’était un ouvrage où l’auteur passait en revue tout ce qu’il avait vu dans sa vie; cette pièce est aussi négligée aujourd’hui qu’elle était alors recherchée; c’est le sort de tous les ouvrages qui n’ont d’autre mérite que celui de la satire. Cette pièce n’en avait point d’autre; elle n’était remarquable que par les injures grossières qui y étaient indignement répandues, et c’est ce qui lui donna un cours prodigieux: on oublia la bassesse du style en faveur de la malignité de l’ouvrage. Elle finissait ainsi: 

J’ai vu ces maux, et je n’ai pas vingt ans.

« Comme je n’avais pas vingt ans alors, plusieurs personnes crurent que j’avais mis par là mon cachet à cet indigne ouvrage; on ne me fit pas l’honneur de croire que je pusse avoir assez de prudence pour me déguiser. L’auteur de cette misérable satire ne contribua pas peu à la faire courir sous mon nom, afin de mieux cacher le sien. Quelques-uns m’imputèrent cette pièce par malignité, pour me décrier et pour me perdre; quelques autres, qui l’admiraient bonnement, me l’attribuèrent pour m’en faire honneur: ainsi un ouvrage que je n’avais point fait, et même que je n’avais point encore vu alors, m’attira de tous côtés des malédictions et des louanges. 
« Je me souviens que, passant alors par une petite ville de province, les beaux-esprits du lieu me prièrent de leur réciter cette pièce, qu’ils disaient être un chef-d’oeuvre; j’eus beau leur répondre que je n’en étais point l’auteur, et que la pièce était misérable, ils ne m’en crurent point sur ma parole; ils admirèrent ma retenue, et j’acquis ainsi auprès d’eux, sans y penser, la réputation d’un grand poète et d’un homme fort modeste. 
« Cependant ceux qui m’avaient attribué ce malheureux ouvrage continuèrent à me rendre responsable de toutes les sottises qui se débitaient dans Paris, et que moi-même je dédaignais de lire. Quand un homme a eu le malheur d’être calomnié une fois, il est sûr de l’être toujours, jusqu’à ce que son innocence éclate, ou que la mode de le persécuter soit passée; car tout est mode en ce pays, et on se lasse de tout à la fin, même de faire du mal. 
« Heureusement ma justification est venue, quoique un peu tard; celui qui m’avait calomnié et qui avait causé ma disgrâce m’a signé lui-même, les larmes aux yeux, le désaveu de sa calomnie, en présence de deux personnes de considération, qui ont signé après lui. M. le marquis de la Vrillière a eu la bonté de faire voir ce certificat à monseigneur le Régent. 
« Ainsi il ne manquait à ma justification que de la faire connaître au public. Je le fais aujourd’hui parce que je n’ai pas eu occasion de le faire plutôt; et je le fais avec d’autant plus de confiance, qu’il n’y a personne en France qui puisse avancer que je suis l’auteur des choses dont j’ai été accusé, ni que j’en aie débité aucune, ni même que j’en aie jamais parlé que pour marquer le mépris souverain que je fais de ces indignités. 
« Je m’attends bien, etc. » 
Dans l’édition de 1775, Voltaire fit des additions et corrections à ce morceau. Il y a: « Quand un homme a eu le malheur d’être calomnié une fois, on dit qu’il le sera longtemps. On m’assure que de toutes les modes de ce pays-ci, c’est celle qui dure davantage. 
« La justification est venue, quoique un peu tard; le calomniateur a signé, les larmes aux yeux, le désaveu de sa calomnie devant un secrétaire d’État; c’est sur quoi un vieux connaisseur en vers et en hommes m’a dit: « Oh! le beau billet qu’a La Châtre! Continuez, mon enfant, à faire des tragédies; renoncez à toute profession sérieuse pour ce malheureux métier; et comptez que vous serez harcelé publiquement toute votre vie, puisque vous êtes assez abandonné de Dieu pour vous faire de gaieté de coeur un homme public. » Il m’en a cité cent exemples; il m’a donné les meilleures raisons du monde pour me détourner de faire des vers. Que lui ai-je répondu? Des vers. 
« Je me suis donc aperçu de bonne heure qu’on ne peut ni résister à son goût dominant, ni vaincre sa destinée. Pourquoi la nature force-t-elle un homme à calculer, celui-ci à faire rimer des syllabes, cet autre à former des croches et des rondes sur des lignes parallèles? 
 

« Scit Genius, natale comes qui temperat astrum. » 
Horace, II, épître ii, v. 187. 

 

« Mais on prétend que tous peuvent dire: 
 

« Ploravere suis non respondere favorem 
« Speratum mentis. » 
Id., II, épître ire, v. 2.

« Boileau disait à Racine (épître vii, 43-45): 
 

« Cesse de t’étonner si l’Envie animée, 
« Attachant à ton nom sa rouille envenimée, 
« La calomnie en main, quelquefois te poursuit. »

« Scudéri et l’abbé d’Aubignac calomniaient Corneille; Montfleury et toute sa troupe calomniaient Molière; Térence se plaint dans ses prologues (Andria, prol., 5-7) d’être calomnié par un vieux poète; Aristophane calomnia Socrate; Homère fut calomnié par Margitès. C’est là l’histoire de tous les arts et de toutes les professions. 
« Il s’est trouvé des gens, etc. » (Voyez, dans le texte l’alinéa qui commence ainsi.) 
« Vous savez comment M. le Régent a daigné me consoler de ces petites persécutions; vous savez quel beau présent il m’a fait. Je ne dirai pas, comme Chapelain disait de Louis XIII: 
 

« Les trois fois mille francs qu’il met dans ma famille 
« Témoignent mon mérite, et font connaître assez 
« Qu’il ne hait pas mes vers, pour être un peu forcés. »

« Chaerile, Chapelain et moi, nous avons été tous trois trop bien payés pour de mauvais vers. 
 

« Retulit acceptos, regale numisma, Philippos. » 
Horace, II, épître i, v. 234.

« Le Régent, qui s’appelle Philippe, rend la comparaison parfaite. Ne nous enorgueillissons ni des méchancetés de nos ennemis, ni des bontés de nos protecteurs: on peut être avec tout cela un homme très médiocre; on peut être récompensé et envié sans aucun mérite. 
« Mais il faut convenir que c’est un grand bonheur pour les lettres, etc. » (La fin comme dans le texte.) 
L’édition de Kehl est la première qui ait donné le texte actuel. Le présent fait par le Régent à Voltaire était une pension de 2,000 francs. (B.) 

Note_20 Tout ce morceau fut retranché dans l’édition qu’on fit de ces lettres, parce qu’on ne voulut pas affliger l’abbé de Chaulieu: on doit des égards aux vivants; on ne doit aux morts que la vérité. ¾ Cette note est posthume, ainsi que le passage auquel elle se rapporte. Cependant la sentence qui la termine est citée par Trublet, page 139 de ses Mémoires pour servir à l’histoire de Fontenelle, 1759ou 1761, in-12. (B.) 

Note_21 Cet alinéa existait dès 1719, ainsi que presque tout le reste de cette lettre. (B.) 

Note_22 La plus grande partie de cet alinéa est aussi de 1719. (B.) 

Note_23 Dans la première édition de 1719, on lisait: « ... d’Apollon. Voilà comme on décide presque toujours dans le monde; et rien n’est si dangereux que de se faire connaître par les talents de l’esprit qui, en donnant à un homme un peu de célébrité, ne font que prêter des armes à la calomnie. Ne croyez pas, etc. » L’alinéa qui commence par les mots: « Je ne prétends point, etc. », fut ajouté dans la seconde édition de 1719. (B.) 

Note_24 Dans les éditions de 1719, on lisait de plus ici cette phrase: « L’envie de lui plaire me tiendra lieu désormais de génie. » (B.) 

Note_25 Sophocle est mieux apprécié par Voltaire dans l’Épître dédicatoire à la duchesse du Maine, qui est en tête d’Oreste. Une critique de cette troisième lettre parut en 1719. (B.) 

Note_26 M. Dacier, préface sur l’Oedipe de Sophocle. 

Note_27 Les éditions de 1719 à 1775 portent: « que tout ce galimatias. » (B.) 

Note_28 Toutes les éditions du vivant de l’auteur portent donner. (B.) 

Note_29 On avertit qu’on a suivi partout la traduction de M. Dacier. (Note de Voltaire.

Note_30 Toutes les éditions du vivant de l’auteur portent: « j’ai été obligé. » (B.) 

Note_31 Traité du sublime, chapitre XIX. 

Note_32 Oedipe, V, v. 

Note_33 Toutes les éditions du vivant de l’auteur portent: « qui s’était ». (B.) 

Note_34 Les éditions de 1719 à 1775 disent: « inimitable tragédie ». (B.) 

Note_35 Partout répété, ce mot de Molière n’a pourtant rien d’authentique. (M.) 

Note_36 Les éditions antérieures à celles de Kehl portent: « le peu de bien ». (B.) 

Note_37 Comparez la critique du même Oedipe faite par Voltaire quarante-cinq ans plus tard, dans ses Commentaires sur Corneille. (M.) 

Note_38 Acte Ier, scène ire 

Note_39 Les éditions antérieures à l’édition de Kehl portent: seconde scène. Mais Voltaire ayant, dans son édition de Corneille, fait, avec raison, deux scènes de la première, il était assez naturel que les éditeurs de Voltaire suivissent la distribution qu’il avait faite, et missent ici: troisième scène. (B.) 

Note_40 Acte IV, scène ire 

Note_41 Acte III, scène ii. 

Note_42 Dans l’Examen d’Oedipe. (M.) 

Note_43 Acte Ier, scène v. 

Note_44 Acte Ier, scène vi. 

Note_45 Scène iv. 

Note_46 Scène iv. 

Note_47 Scène ire. 

Note_48 Acte V, scène vii. 

Note_49 Dans les éditions antérieures à l’édition de Kehl, il y a: « qui sont deux étrangers pour lui ». (B.) 

Note_50 Ce vers et le suivant ne sont dans aucune édition d’Oedipe. La première même contient les deux qu’on lit aujourd’hui. (B.) 

Note_51 On lit bonheur dans les éditions de 1768 et 1775. Il ya honneur dans celles de 1719. (B.)

Note_52 Les éditions antérieures à celles de Kehl portent: « A l’égard de l’amour de Jocaste et de Philoctète ». (B.) 

Note_53 Voyez l’épître dédicatoire d’Oreste à la duchesse du Maine. 

Note_54 C’est ainsi qu’on lit dès la seconde édition. Mais dans la première, il y a: « Et d’ailleurs j’ai peut-être autant de plaisir à les avouer que j’en aurais à les corriger ». (B.) 

Note_55 Il est tout naturel que Voltaire encense ici le prince de Conti, qui, après la première représentation d’Oedipe, lui adressa une pièce de vers enthousiaste. 

Note_56 Scène vi. 

Note_57 L’auteur a depuis changé les vers où était cette rime (acte Ii, scène ire), qui lui avait été reprochée par La Grange Chancel, dans l’épître dont j’ai parlé ci-dessus, dans une note. 
 

. . . De frein avec rien tu n’as pas d’éloquence 
Qui fasse tolérer l’horrible dissonance.

Voyez les Variantes, à la suite d’Oedipe. (B.) 

Note_58 La première édition ne contenait que six lettres. (B.) 

Note_59 Cette septième lettre ne parut qu’avec la seconde édition d’Oedipe, en 1719. (B.) 

Note_60 C’est celle que j’ai mentionnée sous le n° II, dans ma note sur l’Avertissement initial. (B.) 

Note_61 C’est la Lettre à M. de Voltaire, etc. (par Louis Racine), dont il est question sous le n° III, dans ma note. (B.) 

Note_62 Ce doit être la pièce intitulée: Critique de l’Oedipe de M. de Voltaire, par Le G***, Paris, Gandouin, 1719, in-8°, attribuée à Le Gendre, à Le Grand, et à Le Grimarest. Voyez le n° IV de ma note. (B.) 

Note_63 Il parut plus de cinq critiques d’Oedipe. Voyez ma note. (B.) 

Note_64 Toutes les éditions données du vivant de l’auteur se terminent ainsi: « .... la lecture. J’en attends encore deux autres; voilà bien des ennemis. Mais je souhaite donner bientôt une tragédie qui m’en attire encore davantage. » (B.)