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| Index Voltaire | Commande CDROM | Tome I: Introduction | PIÈCES POUR SERVIR A L’HISTOIRE POSTHUME DE VOLTAIRE. XXVI. LETTRE DE M. DE BURIGNY
A M. L’ABBÉ MERCIER,
Vous m’avez pressé, monsieur l’abbé, avec tant d’instance de vous apprendre ce que je savais des disputes de M. de Voltaire et de M. de Saint-Hyacinthe, que je ne peux pas me dispenser de satisfaire votre curiosité. Je vous avoue cependant que ce n’est qu’avec douleur que je me rappelle tout ce qui s’est passé dans cette querelle. Il est triste de voir des gens de lettres, avec lesquels on a des liaisons, se livrer à des excès dont ils rougiraient eux-mêmes, si la colère, que les anciens regardaient comme une espèce de folie, n’affaiblissait leur raison. Pour être instruit de ce qui s’est passé dans cette occasion, vous ne pouviez pas mieux vous adresser qu’à moi. M. de Saint-Hyacinthe était mon intime ami, et M. de Voltaire, avec qui j’avais quelque liaison, me porta ses plaintes contre M. de Saint-Hyacinthe, et me pressa de le déterminer à lui faire satisfaction de l’injure qu’il prétendait en avoir reçue; de sorte que personne n’a été plus au fait que moi de tout ce qui s’est fait de part et d’autre dans ce différend. Je crois devoir d’abord vous faire connaître M. de Saint-Hyacinthe. Il était entré fort jeune dans le régiment Royal; ayant été fait prisonnier à la bataille d’Hochstet, il fut mené en Hollande, où, ayant fait connaissance avec plusieurs gens d’esprit, il prit la résolution de renoncer à la profession militaire, pour s’appliquer entièrement aux belles-lettres et à la philosophie. C’était précisément dans le temps qu’il y avait à Paris une dispute très animée sur la comparaison des anciens avec les modernes. Les partisans de l’antiquité prêtaient au ridicule par leur exagération en faveur de ceux à qui ils donnaient la préférence, et par le peu de justice qu’ils rendaient aux bons écrivains de notre siècle. Cette partialité fut l’occasion du livre intitulé le Chef d’oeuvre d’un Inconnu, par Mathanasius(2), que M. de Saint-Hyacinthe fit imprimer en Hollande. Ce joli ouvrage eut le plus grand succès: Paris en fut enthousiasmé pendant quelque temps, et on le lisait avec d’autant plus de plaisir, qu’outre que les commentateurs passionnés des anciens y étaient tournés dans le plus grand ridicule par l’imitation parfaite que l’auteur avait faite de leur méthode dans l’explication des écrivains de l’antiquité, on y trouvait quelques traits assez plaisants qui avaient rapport aux jésuites et à la bulle Unigenitus., qui causait pour lors les plus grandes disputes, et qui souffrait beaucoup de contradiction. Ce fut dans ce moment que M. de. Saint-Hyacinthe quitta la Hollande pour venir à Paris: il y fut accueilli de la manière la plus agréable; les gens d’esprit étaient empressés de voir un homme qui leur avait procuré beaucoup de plaisir. Son ouvrage était entre les mains de tout le monde: on en avait retenu divers traits, qu’on se plaisait à répéter. Il fit connaissance avec M. de Voltaire, qui commençait déjà cette carrière brillante dont il n’y a point d’exemple dans notre histoire littéraire. On représentait alors Oedipe, où tout Paris accourait. Je me souviens que M. de Saint-Hyacinthe se trouvant à une de ces nombreuses représentations près de l’auteur, lui dit, en lui montrant la multitude des spectateurs: « Voilà un éloge bien complet de votre tragédie; » à quoi M. de Voltaire répondit très honnêtement: « Votre suffrage, monsieur; me flatte plus que celui de toute cette assemblée. » Ils se voyaient quelquefois, mais sans être fort liés; ils se rendaient pour lors justice l’un à l’autre. Quelques années après, ils se retrouvèrent tous deux en Angleterre; et ce fut dans ce voyage que leur haine commença, pour durer le reste de leur vie. M. de Saint-Hyacinthe m’a dit et répété plusieurs fois que M. de Voltaire se conduisit très irrégulièrement en Angleterre; qu’il s’y fit beaucoup d’ennemis, par des procédés qui ne s’accordaient pas avec les principes d’une morale exacte; il est même entré avec moi dans des détails que je ne rapporterai point, parcequ’ils peuvent avoir été exagérés. Quoi qu’il en soit, il fit dire à M. de Voltaire que s’il ne changeait de conduite, il ne pourrait s’empêcher de témoigner publiquement qu’il le désapprouvait; ce qu’il croyait devoir faire pour l’honneur de la nation française afin que les Anglais ne s’imaginassent pas que les Français étaient ses complices, et dignes du blâme qu’il méritait. On peut bien s’imaginer que M. de Voltaire fut très mécontent d’une pareille correction; il ne fit réponse à M. de Saint-Hyacinthe que par des mépris; et celui-ci, de son côté, blâma publiquement, et sans aucun ménagement, la conduite de M. de Voltaire. Voilà la querelle commencée; nous allons en voir les suites. Ce fut M. de Saint-Hyacinthe qui prit le premier la plume dans cette dispute: il se proposa de faire une critique de la Henriade; et, en 1728, il fit imprimer à Londres un petit ouvrage sous ce titre: Lettres critiques sur la Henriade de M. de Voltaire; l’année de l’impression n’est pas marquée dans le titre; mais on trouve la date de l’ouvrage à la fin; où on lit: Londres, 22 avril 1728. Cette lettre n’est que la critique du premier chant de
la
Henriade; elle ne fut suivie d’aucune autre! M. de Saint-Hyacinthe
me l’envoya: je doute qu’il y en ait d’autre exemplaire à Paris.
Cette critique roule presque toute sur des points de grammaire; elle est
assez modérée: on en peut juger par le jugement que l’auteur
fait de la Henriade.
M. de Voltaire ne cessait, dans toutes les occasions, de témoigner sa haine et son mépris pour M. de Saint-Hyacinthe. La bile de celui-ci s’enflamma, et il résolut de se venger par un trait qui offenserait vivement son adversaire. Il faisait dans ce temps-là une nouvelle édition de Mathanasius, à laquelle il joignit l’Apothéose, ou la Déification du docteur Masso(3); il y inséra la relation d’une fâcheuse aventure de M. de Voltaire, qui avait été très indignement traité par un officier français, nommé Beauregard. Cette édition du Mathanasius, augmentée de l’Apothéose, ne fit pas grande sensation à Paris, où elle n’avait pas été imprimée; mais l’abbé Desfontaines ayant fait imprimer, dans sa Voltairomanie, l’extrait qui regardait M. de Voltaire, on recommença à parler beaucoup de sa triste aventure, qui était presque oubliée. L’abbé Desfontaines avait été assez lié avec M. de Voltaire, qui lui avait donné plusieurs fois des preuves d’amitié; mais ils s’étaient depuis brouillés, et s’insultaient publiquement. L’abbé Desfontaines, pour se venger des discours injurieux de M. de Voltaire; composa contre lui un libelle, auquel il donna le titre de Voltairomanie, dans lequel M. de Saint-Hyacinthe était cité, comme nous l’avons dit. Je me souviens que cet écrit n’était pas encore public, lorsque le marquis de Loc-Maria se proposa de. donner un grand dîner à divers gens de lettres qui ne s’aimaient pas; il y avait entre autres l’abbé Desfontaines, l’abbé Prévost, Marivaux, M. de Mairan. Il m’invita à ce repas, en me disant: « Je suis curieux de voir comment mon dîner finira. » Je me rendis chez le marquis, où je trouvai une grande assemblée; l’abbé Desfontaines nous proposa, avant le dîner, d’entendre une lecture qui, disait-il, nous ferait grand plaisir. On agréa sa demande; il nous lut la Voltairomanie, qui, loin de nous faire plaisir, fut regardée comme un libelle très grossier; lui seul s’applaudissant, après avoir fini sa lecture, dit ces propres paroles, avec le ton brutal que la nature lui avait donné, et que l’éducation n’avait pas corrigé: « Voltaire n’a plus d’autre parti à prendre que de s’aller pendre. » M. de Voltaire ayant appris à Cirey, où il demeurait, que la Voltairomanie était publique dans Paris, écrivit au comte d’Argenson, qui était pour lors à la tête de la librairie, pour se plaindre de ce qu’on laissait imprimer à Paris d’aussi infâmes libelles que la Voltairomanie, que l’abbé Desfontaines avait rempli de calomnies, et dont l’auteur méritait une punition exemplaire. M. d’Argenson envoya chercher cet écrivain, qui nia d’abord que l’ouvrage fût de lui; mais ayant été convaincu de mensonge, il eut assez d’effronterie pour assurer qu’il n’y avait pour lui d’autre moyen de vivre que le style caustique et mordant dont il était dans l’usage de se servir; sur quoi le comte lui répondit qu’il ne voyait pas de nécessité qu’il vécût. M. de Voltaire s’étant imaginé que M. de
Saint-Hyacinthe avait travaillé, conjointement avec l’abbé
Desfontaines, à la Voltairomanie, en fut très irrité.
Il savait que je vivais avec lui dans la plus grande union, ce qui l’engagea
à m’écrire la lettre que voici:
Cette lettre fut bientôt suivie d’une autre qui prouve que M. de Voltaire était dans la plus grande agitation, la voici: .
Je fis réponse à M. de Voltaire que M. de Saint-Hyacinthe n’avait aucune liaison avec l’abbé Desfontaines, qu’il avait pour lui le plus grand mépris, et que certainement il n’avait aucune part à la Voltairomanie. M. de Voltaire, non content de ces deux lettres qu’il venait de m’écrire, pria une de ses parentes, qui revenait de Cirey à Paris, de me venir voir, afin de m’engager à tirer une satisfaction de M. de Saint-Hyacinthe, et à le déterminer à désavouer l’abbé Desfontaines. Cette dame(4) vint chez moi, et me dit, avec une grande émotion, que si l’on n’apaisait pas M. de Voltaire, il y aurait du sang répandu; qu’il était dans la plus grande colère, et que plusieurs de ses parents, qui étaient dans le service, partageraient sa querelle. Je répondis à cette dame que j’étais prêt à aller avec elle chez M. de Saint-Hyacinthe, et qu’elle serait contente de la manière dont je lui parlerais; mais je lui conseillai en même temps de ne point se servir de menaces, parceque nous avions affaire à un homme sur qui elles ne pouvaient rien; qu’on ne pourrait rien obtenir de lui que par des raisons tirées de l’honnêteté et du devoir. Nous allâmes sur-le-champ trouver M. de Saint-Hyacinthe: je lui représentai qu’ayant insulté M. de Voltaire dans son Apothéose du docteur Masso, et ayant donné des armes contre lui à un aussi méchant homme et aussi méprisable que l’abbé Desfontaines, il était juste de faire une réparation à M. de Voltaire; qu’autrement celui-ci aurait sujet de croire qu’il était complice de l’abbé Desfontaines. La parente de M. de Voltaire ajouta qu’elle souhaiterait que M. de Saint-Hyacinthe déclarât que ce qui avait été cité comme étant de lui, lui était faussement attribué; et avait été supposé par l’abbé Desfontaines. Cette dernière proposition fut entièrement rejetée. M. de Saint-Hyacinthe dit que ce qu’on voulait exiger de lui était un mensonge dont il serait aisé de le convaincre; que tous ses amis savaient qu’il avait fait l’Apothéose; qu’il l’avait toujours avouée; il nous conta à ce sujet les raisons qui l’avaient déterminé à se venger de M. de Voltaire. Enfin, après beaucoup de digressions, j’obtins qu’il écrirait une lettre à M. de Voltaire, dans laquelle il déclarerait qu’il n’avait aucune part au libelle de l’abbé Desfontaines; qu’il n’avait aucune liaison avec lui; qu’il avait pour lui le plus grand mépris, et qu’il était très fâché de ce qu’il avait inséré dans son misérable écrit cet extrait de l’Apothéose, qu’il avouait avoir fait autrefois dans un moment de colère. Cette lettre fut effectivement écrite et envoyée à M. de Voltaire, qui n’en fut nullement content, parcequ’il avait espéré que M. de Saint-Hyacinthe désavouerait, comme n’étant pas de lui, ce qui en avait été cité, et qu’en conséquence il pourrait attaquer l’abbé Desfontaines comme faussaire. Depuis ce temps, M. de Voltaire fit profession d’une haine implacable contre M. de Saint-Hyacinthe; il le décria autant qu’il put, et il chercha toutes les occasions de lui nuire. Il l’attaqua par l’endroit le plus sensible à un
homme de lettres; il se proposa de lui ôter la gloire d’avoir fait
le Chef d’oeuvre d’un Inconnu. Voici ce qu’il inséra dans
un écrit, qui a pour titre Conseils donnés à un
Journaliste.
M. de Voltaire avait certainement très grand tort de nier que M. de Saint-Hyacinthe fut l’auteur du Chef d’oeuvre d’un Inconnu. J’ai vécu un an en Hollande dans une très grande liaison avec MM. Van Effen, Salengre et s’Gravesende, cet illustre mathématicien dont il est fait mention dans les Conseils à un Journaliste; ils m’ont tous assuré que M. de Saint-Hyacinthe était l’auteur du Chef d’oeuvre. Il est bien vrai que, comme il était intime ami de ces messieurs, il leur lisait son ouvrage; et il est très possible qu’ils lui aient fourni quelques citations pour l’embellir, car ils avaient tous trois beaucoup de littérature; mais ils n’ont jamais prétendu partager avec M. de Saint-Hyacinthe l’honneur que ce livre avait fait à son auteur; et effectivement quelques passages qu’ils auront pu lui indiquer ne les mettaient point en droit de s’approprier cet ouvrage; aussi ne l’ont-ils jamais fait; c’est de quoi je puis rendre un témoignage certain. M. de Saint-Hyacinthe fut très sensible au reproche qui lui était fait de se donner pour auteur d’un ouvrage qui n’était pas de lui; il fut aussi très offensé de la manière injurieuse dont M. de Voltaire avait parlé de l’Apothéose; car c’est cet écrit qu’il désigne dans ses Conseils à un Journaliste comme un libelle infâme, fait par un de ces mauvais Français qui déshonorent les belles-lettres et leur patrie. Il répondit à M. de Voltaire par une lettre que la plus violente colère semble avoir dictée; elle fut d’abord imprimée dans le XLe volume (seconde partie) de la Bibliothèque française, et ensuite dans le Voltariana. M. de Saint-Hyacinthe y prouve d’abord démonstrativement
qu’il est l’auteur du Chef-d’oeuvre.
Il ajoute que personne ne s’en est jamais dit l’auteur, quoique le succès en fût très heureux. Il entreprend ensuite l’apologie de la Déification du docteur Aristarchus Masso, que M. de Voltaire avait traitée avec le plus grand mépris, comme nous l’avons vu: il prétend prouver que cette pièce est une critique judicieuse des pédants comme Masso. « J’ai vu, dit-il, des personnes que vous n oseriez traiter de viles canailles qu’à quelques lieues de distance qui croyaient qu’il y avait dans cette pièce autant de gaîté, plus d’art et plus de savoir que dans le commentaire sur le Chef-d’oeuvre. » Après n’avoir oublié aucun des reproches que les ennemis de M. de Voltaire lui faisaient, il l’accuse de louer excessivement les Anglais aux dépens des Français, et il ajoute: « J’ai, par un seul trait, un peu trop loué les Anglais, je l’avoue; mais ils m’en ont corrigé, et j’ai réparé mon erreur. » Je l’avais vu effectivement si enthousiasmé des Anglais, qu’il avait pris la résolution de s’aller établir en Angleterre. Il y alla; mais il se dégoûta bientôt d’eux, et il abandonna ce royaume, en haïssant les Anglais au moins autant qu’il les avait aimés. Il finit cette lettre, qu’il avait écrite dans
l’accès de la plus furieuse colère, par menacer M. de Voltaire
de publier des anecdotes qui le regardaient, et qui ne lui feraient pas
plaisir, s’il ne cesse de l’insulter.
M. de Saint-Hyacinthe ne manqua pas de me faire part de l’insulte que lui avait faite M. de Voltaire, en lui voulant ôter le Mathanasius; il m’écrivit à ce sujet deux lettres qui peignent au naturel la vive colère dont il était pénétré. Sa première lettre est datée de Geneken,
près Breda, où il était allé s’établir;
il s’y exprime ainsi:
Cette lettre me fut écrite avant celle à M. de Voltaire, dont j’ai rendu compte; il m’en adressa ensuite une autre, datée aussi de Geneken, du 11 octobre 1745, qui est du même style. .
Ce n’est pas sans répugnance que je rapporte tous ces indécents détails; mais l’exactitude que je vous ai promise m’y oblige. Dans le temps de cette malheureuse et scandaleuse dispute, M. de Saint-Hyacinthe travaillait à l’ouvrage qui a pour titre: Recherches philosophiques sur la nécessité de s’assurer par soi-même de la Vérité, sur la certitude des connaissances et sur la nature des êtres(6). On lui conseilla de dédier ce livre au roi de Prusse, que la protection éclairée dont il favorisait les gens de lettres avait rendu aussi célèbre dans la littérature, que ses talents militaires avaient inspiré d’admiration pour lui à l’Europe. Il m’envoya cette épître dédicatoire en manuscrit, en me priant de l’examiner, et d’en conférer avec ceux que je croirais capables de lui donner de bons conseils. Je ne crus pas pouvoir mieux faire que de consulter M. de Maupertuis, que le roi de Prusse honorait de son amitié, qui lui était attaché, et que l’on regardait comme un des courtisans de sa majesté prussienne; je le connaissais beaucoup et il était grand ami de M. de Saint-Hyacinthe. Il lut l’épître dédicatoire, l’examina avec beaucoup d’attention, fit quelques remarques grammaticales, et jugea qu’on pouvait l’imprimer, en remarquant cependant que les louanges n’y étaient pas distribuées avec assez de délicatesse. Effectivement, on ne pouvait rien y ajouter; ce grand prince y est représenté comme un souverain aimable par sa bonté, admirable par sa justice, redoutable par sa valeur, l’admiration des étrangers, et la gloire de la royauté. M. de Saint-Hyacinthe s’aperçut lui-même « que ce ton, qui paraissait approcher de la flatterie, convenait mieux à un courtisan qu’à un philosophe; » et il m’écrivit: « Si vous trouvez cette épître trop forte, plaignez-moi d’être dans la nécessité de la faire; je crois cependant le fond de ce que je dis. » Cette dédicace ne produisit aucun des effets qu’en avait espérés l’auteur; le roi n’y fit pas la moindre attention. M. de Saint-Hyacinthe s’imagina que c’était l’effet des mauvais services que M. de Voltaire lui avait rendus à la cour de Prusse: c est ce qu’on peut voir dans les lettres qu’il m’adressa, et que je vais rapporter. Il m’écrivit le 8 juillet 1744:
M. Jordan, qui était en relation avec M. de Saint-Hyacinthe, était un homme de lettres qui avait une place à la cour de Prusse; il est connu par plusieurs ouvrages, et entre autres par l’Histoire de M. de La Croze. M. de Saint-Hyacinthe m’écrivit une autre lettre,
dans laquelle il répète à peu près ce qu’il
m’avait déjà mandé; elle est du 10 octobre 1745; la
voici:
Ce fut la dernière lettre que je reçus de lui; il mourut peu de temps après l’avoir écrite. La haine avait produit chez lui son effet ordinaire, un jugement très injuste de son adversaire. Lorsqu’il fut question de nommer M. de Voltaire à l’académie française, tout le monde applaudit à un choix si convenable. M. de Saint-Hyacinthe fut le seul qui le désapprouva. Il m’écrivait de Saint-Jorry, le 17 février 1743: « A l’égard de Voltaire, l’académie sera bien honorée de recevoir dans le nombre des quarante un homme sans moeurs, sans principes, qui ne sait pas sa langue, à moins qu’il ne l’ait étudiée depuis quelques années, et qui n’a de talent que celui que donne une imagination vive, avec le talent de s’approprier tout ce qu’il peut trouver de bon chez les autres, avec quoi il fait des ouvrages pleins de pensées belles ou de traits brillants, qui ne sont pas de lui, et qui sont liés sans justesse, et mal assortis à ce qui est de lui. » Comme je m’étais conduit dans le cours de cette étrange dispute avec candeur et honnêteté, M. de Voltaire ne se plaignit jamais de moi, quoiqu’il ne pût ignorer mon intime liaison avec M. de Saint-Hyacinthe. J’avais connu M. de Voltaire dans sa jeunesse; je l’avais souvent vu chez M. de Pouilly mon frère, pour qui il avait beaucoup d’estime. J’ai vu de ses lettres, où il assurait que M. de Pouilly raisonnait aussi profondément que Bayle, et écrivait aussi éloquemment que Bossuet. Dans une lettre qu’il m’écrivait de Cirey, le 29 octobre 1738, en réponse au remerciement que je lui avais fait du livre des Éléments de Newton, il me disait, en parlant de la philosophie de Newton: « Cette philosophie a plus d’un droit sur vous; elle est la seule vraie, et monsieur votre frère de Pouilly est le premier en France qui l’ait connue; je n’ai que le mérite d’avoir osé effleurer le premier en public ce qu’il eût approfondi s’il l’eût voulu. » M. de Saulx, dans l’éloge historique qu’il a fait de M. de Pouilly, que l’on trouve à la tête de la dernière édition de la Théorie des sentiments agréables, a aussi remarqué que c’était lui qui, le premier en France, avait osé sonder les profondeurs dont on s’était contenté de demeurer étonné; c’est ainsi qu’il s’exprime en parlant du célèbre ouvrage de M. Newton. J’avais vu aussi plusieurs fois M. de Voltaire chez milord Bolingbroke, qui l’aimait; je me souviens qu’un jour on parlait chez ce seigneur de Pope et de Voltaire; il les connaissait tous deux également; on lui demanda auquel des deux il donnait la préférence; il nous répondit que c’étaient les deux plus beaux génies de France et d’Angleterre; mais qu’il y avait bien plus de philosophie dans la tête du poète anglais que chez Voltaire. Dans cette même lettre, que M. de Voltaire m’avait
écrite de Cirey, dont je viens de parler, il me faisait part de
l’ouvrage qu’il avait entrepris, et auquel il donna le titre de Siècle
de Louis XIV; il m’en parlait ainsi:
En répondant à cette lettre, je fis part à M. de Voltaire de quelques observations dont il ne fut pas mécontent, puisque dans la première lettre qu’il m’écrivit, à l’occasion de sa querelle avec M. de Saint-Hyacinthe, que l’on a rapportée plus haut, « il me remerciait de mes bons documents, » et qu’il ajoutait: « Il faudrait avoir l’honneur de vivre avec vous, pour mettre fin à la grande entreprise à laquelle je travaille. » C’était un compliment dont je conclus seulement qu’il n’avait pas désapprouvé les avis que je lui avais donnés. Sa dispute avec M. de Saint-Hyacinthe ne changea point du tout sa façon de penser à mon égard, et j’ai toujours eu sujet de me louer de ses procédés. Je rapporterai quelques unes de ses lettres, qui démontrent qu’il ne m’a jamais su mauvais gré de l’amitié que j’avais conservée avec M. de Saint-Hyacinthe jusqu’à sa mort. Je lui envoyai la Vie que j’avais faite d’Érasme;
ce présent m’attira la réponse la plus honnête la voici:
Après que M. de Voltaire eut donné au public son histoire universelle, je ne craignis pas de lui représenter qu’il s’y trouvait beaucoup de faits racontés avec peu d’exactitude. Ma critique était accompagnée de cette honnêteté dont les gens de lettres ne devraient jamais s’écarter; aussi fut-elle très bien reçue, et il m’écrivit une lettre à ce sujet, qui prouve qu’il écoutait avec plaisir les avis qu’on lui donnait. En voici quelques morceaux: .
Il m’écrivit une seconde lettre, datée de Monrion, près de Lausanne, le 20 mars I757, où il me réitère (ce sont ses termes) « ses sincères et tendres compliments; je vous en dois beaucoup, pour les bontés que vous avez eues de remarquer quelques unes de ces inadvertances de l’histoire générale. Je ne vous enverrai cette histoire qu’avec les corrections dont je vous ai l’obligation. » Il ne regardait cette première édition que comme un essai, et comme une occasion de recueillir les avis des hommes éclairés; c’est ainsi qu’il s’explique dans cette même lettre. Il finissait une autre lettre qu’il m’écrivait, par cette politesse: « Je me recommande à vous, monsieur, comme à un homme de lettres, à un philosophe pour qui j’ai eu toujours autant d’estime que d’attachement pour votre famille. » Je pourrais encore rapporter d’autres lettres de M. de Voltaire; mais celles-ci suffisent pour vous prouver que sa haine, son mépris et sa colère contre M. de Saint-Hyacinthe n’ont jamais influé sur moi, qu’il savait être son intime ami; et qu’avant et après cette violente dispute, il a toujours eu pour moi les égards les plus honnêtes. Voilà, monsieur l’abbé, un compte très exact de tout ce qui s’est passé dans cette querelle, qui m’a causé beaucoup de chagrin, parcequ’elle ne faisait honneur ni à l’un ni à l’autre des deux adversaires, que j’aimais et estimais: l’un m’était très cher, et l’autre était regardé par la nation, par l’Europe même, comme un des plus beaux génies que la France ait jamais eu. Je vous prie, monsieur, de regarder cette lettre, que je n’ai écrite qu’avec répugnance, comme une preuve de l’empire que vous avez sur moi et de l’estime respectueuse avec laquelle j’ai l’honneur d’être votre très humble et très obéissant serviteur, etc., De Burigny.
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