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| Index Voltaire | Commande CDROM | Tome I: Introduction | LETTRE DE M. DE VOLTAIRE, A M. LE CURÉ DE SAINT-SULPICE. 4 mars 1778.
Monsieur, M. le marquis de Villette m’a assuré que
si j’avais pris la liberté de m’adresser à vous-même
pour la démarche nécessaire que j’ai faite, vous auriez eu
la bonté de quitter vos importantes occupations pour venir daigner
remplir auprès de moi des fonctions que je n’ai cru convenables
qu’à des subalternes auprès des passagers qui se trouvent
dans votre département.
M. l’abbé Gauthier(1) avait
commencé par m’écrire sur le bruit seul de ma maladie; il
était venu ensuite s’offrir de lui-même, et j’étais
fondé à croire que, demeurant sur votre paroisse, il venait
de votre part. Je vous regarde, monsieur, comme un homme du premier ordre
de l’état. Je sais que vous soulagez les pauvres en apôtre,
et que vous les faites travailler en ministre. Plus je respecte votre personne
et vous, monsieur, plus j’ai craint d’abuser de vos extrêmes bontés.
Je n’ai considéré que ce que je devais à votre naissance,
à votre ministère et à votre mérite. Vous êtes
un général à qui j’ai demandé un soldat. Je
vous supplie de me pardonner de n’avoir pas prévu la condescendance
avec laquelle vous seriez descendu jusqu’à moi. Pardonnez-moi aussi
l’importunité de cette lettre; elle n’exige point l’embarras d’une
réponse votre temps est trop précieux.
RÉPONSE DU CURÉ SAINT-SULPICE. Le 4 mars.
Tous mes paroissiens, monsieur, ont droit à mes soins,
que la nécessité seule me fait partager avec mes coopérateurs;
mais quelqu’un comme M. de Voltaire est fait pour attirer toute mon attention.
Sa célébrité, qui fixe sur lui les yeux de la capitale
de la France, même de l’Europe, est bien digne de la sollicitude
pastorale d’un curé. La démarche que vous avez faite, monsieur,
n’était nécessaire qu’autant qu’elle pouvait être utile
et consolante dans le danger de votre maladie. Mon ministère ayant
pour objet le vrai bonheur de l’homme, en tournant à son profit
les misères inséparables de sa condition, et en dissipant
par la foi les ténèbres qui offusquent sa raison et le bornent
dans le cercle étroit de cette vie, jugez avec quel empressement
je dois l’offrir à l’homme le plus distingué par ses talents,
dont l’exemple seul ferait des milliers d’heureux, et peut-être l’époque
la plus intéressante aux moeurs, à la religion et à
tous les vrais principes, sans lesquels la société ne sera
jamais qu’un assemblage de malheureux insensés divisés par
leurs passions et tourmentés par leurs remords.
Je sais, monsieur, que vous êtes bienfaisant. Si vous me permettez de vous entretenir quelquefois, j’espère que vous conviendrez qu’en adoptant parfaitement la sublime philosophie de l’Évangile, vous pouvez faire le plus grand bien, et ajouter à la gloire d’avoir porté l’esprit humain au plus haut degré de ses connaissances, le mérite de la vertu la plus sincère, dont la sagesse divine, revêtue de notre nature, nous a donné la juste idée et fourni le parfait modèle que nous ne pouvons trouver ailleurs. Vous me comblez, monsieur, de choses obligeantes que vous
voulez bien me dire et que je ne mérite pas. Il serait au-dessus
de mes forces d’y répondre, en me mettant au nombre des savants
et des gens d’esprit qui vous portent avec tant d’empressement leur tribut
et leurs hommages. Pour moi, je n’ai à vous offrir que le voeu de
votre solide bonheur, et la sincérité des sentiments avec
lesquels j’ai l’honneur d’être, etc.
ENTERREMENT DE M. DE VOLTAIRE, A SCELLIÈRES PIÈCES DONT ÉTAIT
PORTEUR L’ABBÉ MIGNOT,
1° Le curé de Saint-Sulpice lui donna la renonciation suivante: « Je consens que le corps de M. de Voltaire soit emporté sans cérémonie, et je me départs à cet égard de tous droits curiaux. » 2° Il obtint de l’abbé Gauthier la déclaration qui suit: « Je soussigné, certifie à qui il appartiendra, que je suis venu à la réquisition de M. de Voltaire, et que je l’ai trouvé hors d’état de l’entendre en confession. » Ces pièces étaient appuyées d’une
profession de M. de Voltaire.
LETTRE DE L’ÉVÊQUE DE TROYES AU PRIEUR DE SCELLIÈRES. Je viens d’apprendre, monsieur, que la famille de M. de Voltaire, qui est mort depuis quelques jours, s’était décidée à faire transporter son corps à votre abbaye, pour y être enterré, et cela parce que le curé de Saint-Sulpice leur avait déclaré qu’il ne voulait pas l’enterrer en terre sainte. Je désire fort que vous n’ayez pas encore procédé à cet enterrement, ce qui pourrait avoir des suites fâcheuses pour vous; et si l’inhumation n’est pas faite, comme je l’espère, vous n’avez qu’à déclarer que vous n y pouvez procéder sans avoir les ordres exprès de ma part. J’ai l’honneur d’être bien sincèrement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Évêque de Troyes. 2 juin 1778.
(Nota. Ce digne homme se nommait Claude-Mathias-Joseph
de Barral; il était alors âgé de soixante-deux ans.)
RÉPONSE DU PRIEUR. A Scellières, 3 juin 1778.
Je reçois dans l’instant, monseigneur, à trois
heures après midi, avec la plus grande surprise, la lettre que vous
m’avez fait l’honneur de m’écrire en date du jour d’hier 2 juin:
il y a maintenant plus de vingt-quatre heures que l’inhumation du corps
de M. de Voltaire est faite dans notre église, en présence
d’un peuple nombreux. Permettez-moi, monseigneur, de vous faire le récit
de cet événement, avant que j’ose vous présenter mes
réflexions.
Dimanche au soir, 31 mai, M. l’abbé Mignot, conseiller au grand conseil, notre abbé commendataire, qui tient à loyer un appartement dans notre monastère, parce que son abbatiale n’est pas habitable, arriva en poste pour occuper cet appartement. Il me dit, après les premiers compliments, qu’il avait eu le malheur de perdre M. de Voltaire, son oncle; que ce monsieur avait désiré dans ses derniers moments d’être porté après sa mort dans sa terre de Ferney; mais que le corps, qui n’avait pas été enseveli, quoique embaumé, ne serait pas en état de faire un voyage aussi long; qu’il désirait, ainsi que sa famille, que nous voulussions bien recevoir le corps en dépôt dans le caveau de notre église; que ce corps était en marche, accompagné de trois parents, qui arriveraient bientôt. Aussitôt M. l’abbé Mignot m’exhiba un consentement de M. le curé de Saint-Sulpice, signé de ce pasteur, pour que le corps de M. de Voltaire pût être transporté sans cérémonie; il m’exhiba, en outre, une copie collationnée par ce même curé de Saint-Sulpice, d’une profession de foi catholique, apostolique et romaine, que M. de Voltaire a fait entre les mains d’un prêtre approuvé, en présence de deux témoins, dont l’un est M. Mignot, notre abbé, neveu du pénitent, et l’autre un M. le marquis de Villevieille. Il me montra en outre une lettre du ministre de Paris, M. Amelot, adressée à lui et à M. Dampierre d’Ornoy, neveu de M. l’abbé Mignot, et petit-neveu du défunt, par laquelle ces messieurs étaient autorisés à transporter leur oncle à Ferney ou ailleurs. D’après ces pièces, qui m’ont paru et qui me paraissent encore authentiques, j’aurais cru manquer au devoir du pasteur, si j’avais refusé les secours spirituels dus à tout chrétien, et surtout à l’oncle d’un magistrat qui est depuis vingt-trois ans abbé de cette abbaye, et que nous avons beaucoup de raisons de considérer. Il ne m’est pas venu dans la pensée que monsieur le curé de Saint-Sulpice ait pu refuser la sépulture à un homme dont il avait légalisé la profession de foi, faite tout au plus six semaines avant son décès, et dont il avait permis le transport tout récemment au moment de sa mort; d’ailleurs, je ne savais pas qu’on pût refuser la sépulture à un homme quelconque, mort dans le corps de l’Église; et j’avoue que, selon mes faibles lumières, je ne crois pas encore que cela soit possible. J’ai préparé en hâte tout ce qui était nécessaire. Le lendemain matin, sont arrivés dans la cour de l’abbaye deux carrosses, dont l’un contenait le corps du défunt, et l’autre était occupé par M. d’Ornoy, conseiller an parlement de Paris, petit-neveu de M. de Voltaire; par M. Marchand de Varennes, maitre-d’hôtel du roi, et M. de La Houllière, brigadier des armées, tous deux cousins du défunt. Après midi, M. Mignot m’a fait à l’église la présentation solennelle du corps de son oncle, qu’on avait déposé; nous avons chanté les vêpres des morts; le corps a été gardé toute la nuit dans l’église, environné de flambeaux. Le matin, depuis cinq heures, tous les ecclésiastiques des environs, dont plusieurs sont amis de M. l’abbé Mignot, ayant été autrefois séminaristes à Troyes, ont dit la messe en présence du corps, et j’ai célébré une messe solennelle à onze heures, avant l’inhumation, qui a été faite devant une nombreuse assemblée. La famille de M. de Voltaire est repartie ce matin, contente des honneurs rendus à sa mémoire, et des prières que nous avons faites à Dieu pour le repos de son âme Voilà les faits, monseigneur, dans la plus exacte vérité. Permettez, quoique nos maisons ne soient pas soumises à la juridiction de l’ordinaire, de justifier ma conduite aux yeux de votre grandeur quels que soient les privilèges d’un ordre, ses membres doivent toujours se faire gloire de respecter l’épiscopat, et se font honneur de soumettre leurs démarches, ainsi que leurs moeurs, à l’examen de nosseigneurs les évêques. Comment pouvais-je supposer qu’on refusait ou qu’on pouvait refuser à M. de Voltaire la sépulture qui m’était demandée par son neveu, notre abbé commendataire depuis vingt-trois ans, magistrat depuis trente ans, ecclésiastique qui a beaucoup vécu dans cette abbaye, et qui jouit d’une grande considération dans notre ordre; par un conseiller au parlement de Paris, petit-neveu du défunt; par des officiers d’un grade supérieur, tous parents et tous gens respectables? Sous quel prétexte aurais-je pu croire que M. le curé de Saint-Sulpice eût refusé la sépulture à M. de Voltaire, tandis que ce pasteur a légalisé de sa propre main une profession de foi faite par le défunt, il n’y a que deux mois; tandis qu’il a écrit et signé de sa propre main un consentement que ce corps fût transporté sans cérémonie? Je ne sais ce qu’on impute à M. de Voltaire; je connais plus ses ouvrages par sa réputation qu’autrement: je ne les ai pas lus tous. J’ai ouï dire à monsieur son neveu, notre abbé, qu’on lui en imputait de très répréhensibles qu’il a toujours désavoués; mais je sais, d’après les canons, qu’on ne refuse la sépulture qu’aux excommuniés, lata sententia, et je crois être sûr que M. de Voltaire n’est pas dans ce cas. Je crois avoir fait mon devoir en l’inhumant, sur la réquisition d’une famille respectable, et je ne puis m’en repentir. J’espère, mon seigneur, que cette action n’aura pas pour moi des suites fâcheuses; la plus fâcheuse, sans doute, serait de perdre votre estime; mais d’après l’explication que j’ai l’honneur de faire à votre grandeur, elle est trop juste pour me la refuser. Je suis avec un profond respect,
Le Prieur de Scellières.
MANDEMENT DE L'EVÊQUE DU PUY CONTRE L'EDITION DES OEUVRES DE VOLTAIRE. Lorsque le prospectus des Oeuvres de Voltaire parut en 1781, plusieurs prélats se déchaînèrent contre lui. Ceux qui se signalèrent le plus furent M. de Machault, évêque d’Amiens, dans son mandement du 9 avril, et M. Lefranc de Pompignan, archevêque de Vienne, dans le sien du 31 mai. Ce dernier mandement est trop curieux pour ne le pas conserver. « Mes très chers frères, « On annonce dans ce royaume une édition complète des Oeuvres du sieur de Voltaire: les souscriptions sont ouvertes et pour en grossir le nombre, on fait retentir de toutes parts, après la mort de cet écrivain, les mêmes éloges de son génie et de ses écrits qui lui ont été prodigués pendant sa vie. « S’il ne s’agissait ici que de l’intérêt des lettres, nous ne regarderions pas, mes chers frères, les préparatifs de cette entreprise comme un objet de notre sollicitude pastorale: nous demeurerions tranquilles spectateurs de l’empressement de quelques-uns de vous à y prendre part, et de l’indifférence des autres: nous renverrions au tribunal du public (dont les jugements peuvent flatter quelque temps, mais deviennent tôt ou tard des arrêts irrévocables) le soin de fixer le rang de Voltaire dans la classe des écrivains. « Mais un intérêt plus sacré, celui des moeurs et de la religion, nous force à élever la voix: cet intérêt, mes frères, a les mêmes droits sur vos coeurs: il n’est point d’ouvrages littéraires dont vous ne deviez lui sacrifier la recherche et la lecture, fussent-ils supérieurs à tout ce qui a paru admirable en ce genre. Apprenez donc ce que vous avez à craindre du recueil dont on propose la souscription; et, si plusieurs d’entre vous n’en connaissent l’auteur que par la réputation de ses talents, qu’ils considèrent avec nous le funeste abus qu’il en a fait. « Quel a été le caractère distinctif de Voltaire? Poète, orateur, historien, philosophe, ou, pour parler plus juste, écrivant sur des matières philosophiques, il a partagé ces divers attributs avec des auteurs, ses devanciers ou ses contemporains; il n’est ni le seul, ni le premier qui ait entrepris de les réunir. Laissons dire à ses admirateurs qu’il a excellé en tout, et au-dessus de tous. Si cela était vrai, le rôle unique qu’il a joué sur le théâtre de la littérature n’en serait que plus déplorable, car on ne connaît que lui, parmi les écrivains qui, dans cette carrière où il est entré de si bonne heure, et dans le cours d’une des plus longues vies, n’ait cessé d’insulter à la religion. Il a été poète, pour chanter sur tous les tons de la poésie les leçons de l’impiété; orateur, pour déclamer contre l’autel et contre ses ministres; historien, pour altérer les faits au préjudice de la révélation, de l’Église et des saints; philosophe, ou jaloux de le paraître, pour obscurcir les vérités les plus précieuses des nuages du scepticisme. C’est ainsi qu’il est devenu dans notre siècle le coryphée des incrédules, le patriarche de l’irréligion; il a dû à ce titre, plus encore qu’à ses talents littéraires le bruit qu’il a fait dans le monde, les honneurs outrés et inouïs que l’enthousiasme de ses partisans lui a décernés. « Ce n’est pas qu’il n’y ait eu de nos jours, et malheureusement en trop grand nombre, d’autres écrivains qui aient attaqué la religion, quelques-uns même avec plus de profondeur et de méthode que lui, et qui, dès lors, auraient dû être plus dangereux si c’était par le raisonnement et par l’examen que l’incrédulité acquît beaucoup plus de prosélytes; mais Voltaire connaissait assez la cause à laquelle il s’était dévoué pour sentir qu’il lui fallait d’autres armes que celles d’une controverse sérieuse; il connaissait assez les hommes pour leur présenter des pièges plus attirants; il suivait d’ailleurs son génie, ses connaissances, ses goûts: né avec d’heureuses dispositions pour la poésie, il en a fait l’assaisonnement du poison qu’il voulait répandre; naturellement moqueur et satirique, il s’est servi du ridicule et de la plaisanterie pour aiguiser ses traits contre la religion; il n’a pas négligé le charlatanisme d’une érudition contrefaite: sa philosophie a eu cela de commode pour les esprits superficiels et frivoles, que, les promenant sans ordre et sans suite, d’objets en objets, de questions en questions, effleurant tout avec eux, et ne discutant rien les invitant à parler comme lui un langage dédaigneux et tranchant, elle leur persuadait que, pour devenir eux-mêmes philosophes, ils n’avaient qu’à le croire sur sa parole. « Un seul ouvrage, ou des ouvrages d’une même espèce n’auraient pas satisfait sa haine contre le christianisme, ni le désir dont il brûlait de se signaler en le combattant; il a épuisé dans cette vue tous les genres de littérature et en prose et en vers. Qui pourrait compter les productions de cette plume licencieuse, que les glaces de la vieillesse n’ont pu lui faire tomber des mains? Il est vrai que ces innombrables écrits, quelque titre qu’il leur donnât, de quelque forme qu’il les revêtit, n’avaient jamais été, pour le fond des choses, qu’un tissu de répétitions. Dans le déclin de son âge, il y distillait encore le même venin; mais son génie usé, affaibli, n’y versait plus les mêmes agréments: n’importe, son nom était leur passeport; à la faveur de ce nom fameux, et de la matière qu’ils traitaient, chers à des lecteurs incrédules ou disposés à le devenir, ils excitaient la curiosité; on les accueillait avidement; ils ont maintenu Voltaire dans la triste possession de régner, jusqu’à la fin de ses jours, dans la secte des mécréants. « Cet empire n’avait rien perdu; au contraire, il ne s’était que plus affermi par les obscénités dont il avait souillé ses écrits; elles s’accordaient (ou pour le dire sans jugement téméraire, et c’est ici que s’explique l’oracle de Jésus-Christ, la bouche parle de l’abondance du coeur),elles s’accordaient avec la dépravation du sien; elles entraient dans le plan de l’impiété, qui, rompant toutes les digues, respecte moins que les autres celles de la pudeur; elles favorisaient la vogue rapide de ces écrits dont il inondait le public: aussi a-t-il retracé tout ce qu’il y avait eu de plus obscènes écrivains, avec cette différence que la hardiesse cynique des pensées et des expressions n’avait été dans ceux-ci que le fruit du libertinage des moeurs, ou d’une imagination déréglée; dans Voltaire, c’était une effronterie systématique. « Eh! que devait-on attendre d’un homme qui avait pris pour base de sa philosophie le fatalisme, dont les inévitables et invincibles décrets enchaînent la volonté de l’homme, subjuguent la nature entière, captivent jusqu’à la Divinité, et anéantissent sa providence? Que deviennent alors les lois divines et humaines, les barrières qui séparent le vice de la vertu, les peines et les récompenses d’une autre vie, les moeurs, la probité, l’ordre public? On ne lui reproche pas d’avoir expressément tiré toutes ces conséquences; convenons qu’il les désavoue quelquefois, et ne prenons pas droit contre lui des variations où il est souvent tombé! Un fait constant au milieu de ces variations, c’est qu’il n’a rétracté ou adouci dans aucun de ses écrits, qu’il a même inculqué dans ses derniers son dogme favori du fatalisme, le germe de tous les crimes, la consolation et la ressource des scélérats désespérés. « Ajouterons-nous à tant d’excès et de travers l’amour effréné de la liberté populaire, l’aversion pour l’autorité souveraine, l’esprit d’indépendance; sentiments dont la publication, d’une périlleuse conséquence dans tout état policé, est singulièrement condamnable dans un état monarchique tel que la France; l’aigreur et la malignité de son style contre ceux dont il se déclarait l’ennemi; son audace en plus d’une occasion contre la magistrature, ce corps respectable, auquel il n’a jamais pardonné la juste flétrissure imprimée sur quelques-uns de ses écrits? Nous avouons que ces dernières observations, sans être étrangères au ministère épiscopal, sont encore plus du ressort des puissances du siècle: nous ne cherchons pas à les irriter contre sa mémoire: elles connaissent leurs droits, leurs intérêts; et ce n’est pas à nous qu’il appartient d’exciter sur cela leur vigilance; mais il était de notre devoir et du dessein de cette instruction d’y rassembler tous les traits qui montrent dans cet écrivain l’un des séducteurs prédits et dépeints par les apôtres, hommes superbes, amoureux d’eux-mêmes, instigateurs des voluptés criminelles, mordants et emportés dans leurs discours, censeurs méprisants de la domination, blasphémateurs de la divine majesté. « Voilà donc ce que c’est que cette édition promise avec tant d’emphase, un amas de sarcasmes, de maximes anarchiques, d’ordures et d’impiétés. « Qu’on ne dise pas qu’on en peut retrancher tout ce qui peut déplaire à des lecteurs vertueux; ce retranchement est imaginaire, si l’édition elle-même n’est pas totalement supprimée. Voltaire n’a pas fait un seul ouvrage de considération dans lequel il n’ait outragé la religion ou directement, ou d’une manière oblique ou détournée. C’est ce que nous avons vérifié, lorsque, engagés par les malheurs des temps dans la discussion d’une foule de livres impies, nous portâmes notre principale attention sur ceux de Voltaire. Qui ne connaît d’ailleurs un des stratagèmes de la moderne typographie? A la suite d’ouvrages tolérés, et pour lesquels on a surpris sous des prétextes spécieux, une approbation, on en imprime du même auteur, et dans le même format, pour lesquels on n’aurait osé demander de privilèges, ni de permission, même tacite; ils se répandent avec tous les autres, soit par un effet de cette curiosité qui s’attache aux livres furtivement distribués, soit pour ne pas diviser une édition qu’on peut se procurer tout entière. C’est ce qui arriverait infailliblement à celle qu’on nous annonce, quand même on promettrait de n’y pas insérer ce que Voltaire a composé de plus scandaleux et de plus choquant contre la religion et contre les moeurs. « Défiez-vous, mes très chers frères, défendez-vous avec une inflexible fermeté, de l’amorce qu’on vous prépare; s’il vous faut des livres propres à inspirer, à entretenir l’amour des lettres à former et à cultiver le goût, ils ne vous manqueront pas: vous en trouverez beaucoup d’autres qui rempliront ces vues, aussi bien et mieux que ceux de Voltaire. Voudriez-vous pour un simple amusement d’esprit, compromettre votre foi et vos moeurs? Voudriez-vous introduire dans vos familles des principes qui ne seraient bons qu’à bannir le respect du noeud conjugal, la piété des enfants envers leurs pères et leurs mères, la fidélité des domestiques? Voudriez-vous devenir complices des ravages affreux dont les progrès de l’irréligion menacent la société civile? Tout vous presse d’écouter notre voix: le bonheur que vous pouvez goûter dans cette vie n’y est pas moins intéressé que votre salut éternel. « A ces causes, nous déclarons à tous nos diocésains qu’aucun d’eux ne peut, sans pécher mortellement, sousscrire à l’édition des Oeuvres de Voltaire, les acheter, les lire, les retenir, les communiquer. Nous mettons ces Oeuvres au nombre des livres spécialement défendus dans notre diocèse, et dont la lecture emporte, par conséquent, les peines encourues en pareil cas. Nous exhortons les curés, les autres directeurs des âmes, tous ceux qui ont quelque autorité, d’empêcher, par tous les moyens qui dépendent d’eux, la distribution, l’acquisition ou la lecture desdites Oeuvres. « Sera notre présent mandement répandu dans tout notre diocèse, lu et publié aux prônes des messes paroissiales, dans les villes et principaux lieux de notre diocèse, etc. Donné à Vienne, le 31 mai 1781 « Signé † Jean-Georges, évêque de Vienne. Gazette de Leyde, ann. 1781, n° 63 et 70, vol. G.
1214. † B. 10 de la Bibliothèque du roi.
ODE AU ROI DE PRUSSE
APOTHÉOSE DE VOLTAIRE L’assemblée nationale constituante décréta,
le 30 mai 1791, jour anniversaire de la mort de Voltaire, qu’il était
digne de recevoir les honneurs réservés aux grands hommes.
L’abbaye de Scellières, où ses cendres avaient été
déposées, venait d’être vendue; le décret ordonna
leur translation dans l’église de Sainte-Geneviève, à
Paris, à laquelle on avait donné la dénomination de
Panthéon
français. Les amis des Lettres et de la philosophie brûlaient
de voir rentrer glorieusement dans la capitale ces restes précieux
qu’un fanatisme barbare avait privés de sépulture, qu’on
n’avait pu dérober à la rage de leurs ennemis qu’en les travestissant,
et qui, sortis furtivement de Paris, reposaient en silence, depuis treize
ans, dans une solitude monastique, visités seulement par quelques
sages bravant la superstition régnante, et par les étrangers,
surpris qu’un désert renfermât celui dont le nom remplissait
le monde. Son apothéose, qui devait humilier également le
fanatisme et l’ignorance, fut fixée au 12 juillet. La cérémonie
de la translation présenta tout ce que la pompe antique et le concours
de toutes les classes de la nation peuvent réunir de plus majestueux
et de plus touchant. Nous n’en retracerons pas les détails: ils
se trouvent dans tous les journaux du temps. Nous citerons seulement quelques
strophes d’un hymne composé à cette occasion par Marie-Joseph
Chénier et mis en musique par Gossec:
A la même époque, on reprit au Théâtre
Français
les Muses rivales, ou l’Apothéose de Voltaire,
pièce
dramatique de Laharpe, déjà jouée en 1779 par les
comédiens français du palais des Tuileries. L’auteur avait
ajouté à la scène huitième ces vers, qui ne
se retrouvent pas dans ses Oeuvres choisies, publiées par
M. Petitot, non plus que le Dithyrambe aux mânes de Voltaire,
couronné
en 1779 par l’Académie Française: nous les tirons d’une édition
in-18, publiée par l’auteur lui-même en 1779. C’est Apollon
qui parle:
Les restes de Voltaire ne sont plus dans la place honorable que l’admiration et la reconnaissance publique lui avaient consacrée.
1826
Notes. Note_1 Chapelain des Incurables. Note_2 Cette
pièce a pour auteur Palissot, qui la composa en 1759, par l’ordre
du duc de Choiseul.
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