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| Index Voltaire | Commande CDROM | Tome I: Introduction | DÉTAILS SUR L’AFFAIRE DE FRANCFORT, EXTRAITS DES MÉMOIRES DE M. COLLINI, SECRÉTAIRE DE M. DE VOLTAIRE SECRÉTAIRE DE M. DE VOLTAIRE L’année 1752 est remarquable dans la vie de Voltaire, par la mésintelligence qui naquit entre lui et Maupertuis, que jusqu’alors il avait traité avec toutes les apparences de l’estime et de l’amitié; une querelle littéraire entre le même Maupertuis et le professeur Koenig, à laquelle Frédéric et Voltaire prirent part chacun dans un sens différent; des tracasseries suscitées par la Beaumelle, venu à Berlin vers la fin de 1751, opérèrent dans la cour littéraire du roi une révolution qui changea ce temple de la sagesse en une arène d’injures, de calomnies et d’injustices. Voltaire fut la principale victime de ces dissensions; plus il avait de gloire, plus il devait avoir d’ennemis et d’envieux. Je donnerai, sur ces querelles, les détails dont je fus le témoin; je dois dire avant, que si ces misérables discussions ne fussent venues troubler la tranquillité dont il jouissait, et le système d’indépendance qu’il s’était formé, il est probable que jamais il n’eût songé à quitter la Prusse. L’amitié de Frédéric, la liberté de penser et d’écrire, si chère à son génie, l’existence honorable que lui procuraient ses travaux et les bienfaits du roi, l’avaient conduit à regarder ce pays comme sa patrie; il méditait même d’y attirer madame Denis, sa nièce, et de l’y établir; mais en très peu de temps le dégoût succéda à l’enthousiasme, et dès qu’il crut porter des fers Voltaire ne songea plus qu’aux moyens de les briser. On ne sera cependant pas surpris de ces troubles, si l’on veut envisager la situation respective des principaux acteurs. Maupertuis, arrivé avant Voltaire à la cour de Frédéric, revêtu du titre de président de l’Académie de Berlin, considéré comme bon géomètre, jaloux à l’excès, prétendait au droit exclusif d’être l’ami ou le protecteur des Français de quelque mérite qui se rendaient dans la capitale de la Prusse. Il était d’un caractère dur; les gens de lettres ne l’aimaient point, parce qu’il voulait primer dans tous les genres. Il avait des idées bizarres qu’il décorait du nom de philosophiques. On connaît ses projets de percer un trou jusqu’au centre de la terre, de disséquer des cerveaux de géants pour faire des découvertes sur la nature de l’âme, d’enduire les malades de poix-résine, de créer une ville latine, et autres idées aussi extravagantes, que Voltaire livra au ridicule. Dans son Discours de réception à l’Académie Française, il entreprit de prouver les rapports qui existaient entre l’éloquence et la géométrie, et l’influence de celle-ci sur l’autre. Son extérieur était aussi singulier que son esprit; il rendit célèbre sa perruque ronde et courte, composée de cheveux roux et de crins poudrés en jaune. Voltaire, dont le vaste génie et les lumières éclairaient l’Europe et éclipsaient ses contemporains; Voltaire, le flambeau de son siècle, aussi grand poète que profond historien, occupé sans relâche à combattre les préjugés, ennemi du despotisme et de l’intolérance, jouissant d’une réputation colossale et d’une grande fortune, avait cédé, en venant à Berlin, aux instances pressantes et réitérées de Frédéric. Il réunissait en lui toutes les connaissances sur lesquelles les favoris du roi établissaient leur renommée, et celui-ci lui marquait une préférence bien méritée, mais qui devint un motif de haine et de jalousie. La Beaumelle, récemment arrivé à Berlin de Copenhague, où il avait tenu un cours de littérature française, se produisait comme homme de lettres, et répandait un livre intitulé: Qu’en dira-t-on? ou mes Pensées, son titre unique à la gloire. Il se présenta à tous les beaux esprits de la cour de Frédéric avec une arrogance qui fit douter de ses talents. On eût dit qu’il n’était venu à Berlin que pour tout réformer. Selon lui, il n’y avait dans cette cour ni assez d’esprit ni assez de goût. Sa critique n’épargnait personne: il disait que le langage d’Algarotti n’était qu’un baragouin. Dès la première visite, La Beaumelle déplut à Voltaire, et Voltaire à La Beaumelle(1). Ce dernier avait inséré dans le Qu’en dira-t-on? des éloges outrés de Frédéric et des phrases injurieuses aux gens de lettres. Il disait: « Qu’on parcoure l’histoire ancienne et moderne on ne trouvera point d’exemple de prince qui ait donné sept mille écus de pension à un homme de lettres, à titre d’homme de lettres. Il y a eu de plus grands poètes que Voltaire; il n’y en eut jamais de si bien récompensé, parce que le goût ne met jamais de bornes à ses récompenses. Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à talent, précisément par les mêmes raisons qui engagent un petit prince d’Allemagne à combler de bienfaits un bouffon ou un nain. » Ce ridicule parallèle fut, au souper du roi, une source féconde de plaisanteries; chacun des convives s’égaya et sur l’ouvrage et sur l’auteur: c’était la meilleure manière de s’en venger. Le lendemain cependant, Maupertuis rapporta ces sarcasmes à La Beaumelle et les mit tous sur le compte de Voltaire. Il parvint à lui persuader que l’intention de son adversaire était d’empêcher qu’il n’eût les bonnes grâces du roi, et de l’éloigner de Berlin. La Beaumelle n’était déjà que trop disposé à devenir l’ennemi de Voltaire; il crut aux rapports de Maupertuis, et jura une haine éternelle à un homme qui n’en avait point pour lui. Il fallait bien peu connaître Voltaire pour lui attribuer une semblable conduite. Avec un peu de réflexion, La Beaumelle aurait jugé que celui à qui on prêtait une aussi basse jalousie avait trop de réputation et de crédit pour augmenter l’un et l’autre par l’humiliation d’un jeune écrivain à peine connu dans le monde littéraire. Mais ce grand homme ne puisait pas son indulgence dans sa supériorité, elle était dans son caractère. Je l’ai vu accueillir avec bonté des jeunes gens dont les heureuses dispositions promettaient aux sciences de dignes soutiens, les aider de ses conseils et de sa bourse, et même commencer leur réputation dans le monde. Il est évident qu’on cherchait à le rendre odieux, ses ouvrages étant à l’abri de la critique. Voltaire ne faisait la cour à personne, et n’aimait pas qu’on la lui fît, parce que, des deux parts, il eût perdu un temps précieux. Il se bornait à composer ses ouvrages et à plaire au roi. Cette manière de vivre lui attira l’envie de beaucoup de personnes qui s’étudièrent à lui faire des ennemis. On commença par La Beaumelle, et on réussit. La Beaumelle, pour se venger, composa en partie à Berlin ses notes critiques sur le Siècle de Louis XIV. Il était occupé de ce travail, lorsqu’il fut obligé de quitter la Prusse après avoir été enfermé à Spandau pour une affaire scandaleuse. La querelle qui éclata entre Voltaire et Maupertuis fit en Europe beaucoup plus de bruit et eut des suites plus sérieuses. Elle commença par une simple discussion philosophique entre Maupertuis et Koenig. Maupertuis, dans un Mémoire inséré dans sa Cosmologie et dans les Actes de l’Académie des Sciences de Berlin, avait avancé que la nature, pour ses opérations, employait toujours un minimum (ou moindre action), et il présentait cette assertion comme un principe général et constant dont il se vantait avec emphase d’avoir fait la découverte. Koenig, qui, avant son séjour en Prusse, était professeur de philosophie à la Haye, et qui alors était membre de l’Académie que présidait Maupertuis, avertit celui-ci que le principe de la moindre quantité d’action n’était pas sans objections, et lui fit parvenir quelques réflexions par lesquelles il révoquait en doute la généralité de ce principe. Le président ne se donna pas la peine de les parcourir, et en les renvoyant à Koenig, lui fit dire qu’il pouvait les imprimer, et qu’il y répondrait. Cette Dissertation parut en effet dans le journal de Leipsick, au mois de mars 1752. On y rapportait un fragment d’une lettre de Leibnitz, dans lequel il était question de ce principe général de la nature, auquel ce célèbre philosophe paraissait s’opposer. Maupertuis croit que par ce fragment on veut lui enlever l’honneur d’avoir découvert la moindre action. Il somme Koenig de produire l’original de cette lettre: celui ci répond qu’il n’en a qu’une copie qui lui a été donnée par un savant respectable, mort en Suisse, et dont les papiers étaient dispersés. Maupertuis irrité accuse Koenig d’avoir forgé cette lettre; il fait assembler les membres de l’Académie de Berlin, séduit ou intimide les plus faibles, et le professeur est déclaré faussaire en philosophie. Le 13 avril, cette absurde sentence est imprimée et publiée; Koenig renvoie son diplôme d’académicien, et fait paraître un ouvrage intitulé: Appel au public, dans lequel il défend victorieusement son honneur outragé. Voltaire, indigné du procédé de Maupertuis, prit la défense de Koenig; n’eût-il eu contre le premier aucun sujet antérieur d’animosité, on l’aurait vu se ranger du parti de l’opprimé. On doit reconnaître à ce trait le grand homme que l’injustice, exercée à l’égard d’un seul de ses semblables, révoltait autant que si elle lui eût été personnelle; on reconnaîtra celui qui fut le défenseur et le bienfaiteur des Sirven et des Calas, qui enleva à l’ignominie le nom de l’infortuné chevalier de La Barre, et qui plaida avec tant de chaleur, contre la féodalité, la cause des habitants du mont Jura. Maupertuis avait voulu perdre Koenig dans l’opinion publique; Voltaire se contenta de rendre Maupertuis ridicule. Ce fut alors que parurent la Diatribe du docteur Akakia, la Séance mémorable, et tous ces écrits, chefs-d’oeuvre de plaisanterie, où le badinage le plus ingénieux se trouve confondu avec la plus saine philosophie, et dans lesquels il se moquait de la ville latine, du trou à percer jusqu’au centre de la terre, de la dissection des cerveaux de Patagons, et de la poix-résine dont le président voulait que l’on enduisît les malades. Au nombre de ces ouvrages, il faut distinguer celui qui a pour titre: Lettre d’un Académicien de Berlin à un Académicien de Paris, avec les réponses. Les unes étaient de Voltaire, et condamnaient Maupertuis; les autres étaient de Frédéric, et défendaient le président. Cette guerre n’eût eu probablement d’autres suites que d’amuser la cour et la ville, si Maupertuis se fût contenté de se servir des armes qu’employait son adversaire; mais trop faible dans ce genre de lutte, il eut recours à des moyens plus puissants, et qui eurent tout le succès qu’il en désirait. Frédéric était aussi jaloux de sa réputation d’homme de lettres que de sa réputation militaire. La connaissance qu’il avait du caractère du roi favorisa ses plans. Il publia que Voltaire avait répondu au général Manstein, qui le pressait de revoir ses mémoires: « Mon ami, à une autre fois. Le roi vient de m’envoyer son linge sale à blanchir; je blanchirai le vôtre après. » Qu’il avait dit dans une autre occasion, en parlant de Frédéric: « Cet homme-là est César et l’abbé Cottin. » Je ne ferai aucune réflexion sur ces calomnies, qui cependant n’en sont point aux yeux de beaucoup de personnes. Est-il croyable que Voltaire eût insulté en face le général Manstein dans la personne de son souverain et dans la sienne? J’ai suivi ce grand homme dans tous les pays qu’il parcourut avant de se fixer sur les bords du lac de Genève; il m’honorait de son amitié et d’une entière confiance. Pendant le cour de nos voyages, la Prusse et les événements auxquels il eut quelque part furent les sujets de nos entretiens, et toujours je l’entendis désavouer les indiscrétions que la haine de Maupertuis lui avait attribuées. Frédéric fut sensible à ces rapports, et, sans en approfondir la source et le motif, il s’éloigna de Voltaire et se déclara ouvertement pour Maupertuis. Cette disgrâce n’arrêta point le cours des brochures contre le président, qui établissait un nouveau genre de tribunal dans la république des lettres, qui n’en connaît pas d’autre que ce lui du public. Cette opiniâtreté révolta Frédéric; et le 24 décembre de cette année, il fit brûler la Diatribe du docteur Akakia par la main du bourreau. Cette exécution se fit devant la maison de M. de Francheville, où logeait alors Voltaire qui était venu de Potsdam à Berlin pour prendre part aux divertissements du carnaval. Je fus témoin, a ma fenêtre, de cette brûlure, sans en comprendre le sujet. J’allai sur-le-champ rendre compte à Voltaire de ce que j’avais vu: « Je parie, dit-il que c’est mon Docteur qu’on vient de brûler. » Il ne se trompait pas. Dans la même matinée, le marquis d’Argens et l’abbé de Prades vinrent le voir peu après cette exécution: peut-être y venaient-ils de la part du roi, afin qu’ils pussent lui rendre compte de la contenance de Voltaire. Il fut sans doute sensible à cette injure; il ne pensait pas que des plaisanteries dussent provoquer un acte diffamant, presque toujours accompagné d’une prise de corps. Cependant, fort de sa conscience, et certain de ne s’être porté à aucun excès criminel, il finit par plaisanter sur cette exécution: mais il fut plus que jamais affermi dans la résolution de quitter Potsdam et le Brandebourg, ce qu’il ne réalisa cependant que trois mois après. Madame la comtesse de Bentinck, née comtesse d’Oldenbourg, femme d’un grand mérite et d’une grande fermeté, était l’amie de Voltaire. Elle ne cessa pas de l’être pendant cette catastrophe littéraire. Frédéric paraissait ne vouloir que vaincre l’obstination de Voltaire, et ne songeait point à en tirer une satisfaction plus éclalante. Celui-ci cependant passait pour disgrâcié; mais il lui eût été facile de détruire ces bruits en renonçant à cette fierté qui seule déplaisait au roi, et en devenant souple et rampant comme ses adversaires. Vers la fin de cette année, parut l’édition du Siècle de Louis XIV, avec des notes critiques de La Beaumelle(2). Cet écrivain, forcé de quitter la Prusse quelques mois auparavant, avait fini et fait imprimer cet ouvrage à Francfort-sur-le-Main. Voltaire le sut par la comtesse de Bentinck, et fit venir le livre. La critique était plus digne de la pitié que de la colère de ce grand homme; mais il ne put voir d’un oeil indifférent un de ses meilleurs ouvrages attaqué par un jeune présomptueux dont il eût fait son apologiste au moyen de quelques caresses. Il répondit par un supplément beaucoup plus mordant que les notes de son commentateur. L’exécution de l’Akakia parut à Voltaire
une mesure trop vive entre gens de lettres; car jusque-là Frédéric
n’avait agi qu’en cette qualité. Dix jours après cette scène,
il écrivit au roi, qui était encore à Berlin, une
lettre passionnée et respectueuse, dans laquelle il lui exposait
qu’il était inconsolable de lui avoir déplu, et que, persuadé
qu’il était indigne des marques de distinction dont il avait bien
voulu l’honorer et le décorer, il prenait la liberté de les
remettre à ses pieds. Il joignit à cette lettre la croix
de l’ordre du mérite, en fit un paquet qu’il cacheta lui-même,
et sur l’enveloppe, il écrivit de sa main ces quatre vers:
Le jeune Francheville fut chargé d’aller porter ce paquet au château, et de s’adresser à M. Federsdorff, à qui Voltaire avait en même temps écrit un billet pour le prier de remettre ce paquet entre les mains du roi. Ce Federsdorff était auprès du monarque une espèce de factotum, qui réunissait les emplois les plus disparates. Il était à la fois secrétaire, intendant, valet-de-chambre, grandmaître-d’hôtel, grand-échanson et grand-pannetier. Le même jour, après midi, un fiacre arrêta devant notre porte; c’était Federsdorff qui venait, de la part du roi rapporter à Voltaire la croix de l’ordre et la clef de chambellan. Il y eut entre eux une longue conférence: j’étais dans la pièce voisine, et je compris, à quelques exclamations, que ce ne fut qu’après un débat très vif que Voltaire se détermina à reprendre les présents qu’il avait renvoyés. Duvernet, et d’autres après lui, rendent compte de cette circonstance d’une manière peu exacte. Ils disent que Voltaire, étant un jour dans l’antichambre du roi à Potsdam, dit à son domestique de le débarrasser de ces marques honteuses de la servitude, et de lui ôter ce carcan. Ils ajoutent que Voltaire les suspendit à la clef de la porte de la chambre du roi, après quoi il partit pour Berlin. Il n’est rien de plus faux dans toutes ces circonstances. D’abord Voltaire n’avait point de domestique à sa suite quand il allait chez le roi: ce fut à Berlin, et non à Potsdam, que la croix de l’ordre et la clef de chambellan furent renvoyées; il n’est pas vraisemblable non plus qu’il ait eu la témérité de tenir, dans l’antichambre du roi, un langage aussi peu réservé, lui qui, dans la plus grande intimité, n’en parlait jamais qu’avec respect. Croira-t-on, d’ailleurs, qu’au château de Potsdam, du temps de Frédéric, on pût se promener dans les appartements avec des domestiques, pendre tout ce que l’on voulait à la porte de la chambre même du roi, et de s’en aller ensuite paisiblement? Sans doute Voltaire n’attachait à ces objets que le prix qu’ils peuvent avoir aux yeux du philosophe; il n’en faisait point les instruments d’une vanité ridicule, mais il les avait reçus comme des témoignages d’estime et de considération, et il n’était pas assez fanatique pour les jeter, comme des babioles, au nez de celui qui les lui avait donnés. Quelques jours après le roi quitta Berlin. Voltaire y resta environ deux mois, pendant lesquels il fit une maladie causée par l’excès du travail et par toutes les contrariétés qu’il venait d’éprouver. Je n’ai point donné le détail de son procès avec un juif, nommé Hirschel, qui lui vola environ deux mille écus; je n’ai pas parlé des pamphlets qui lui furent faussement attribués, tels que le Tombeau de la Sorbonne, et une Vie privée de Frédéric; des contrefaçons que l’on faisait, presque sous ses yeux, de plusieurs de ses ouvrages que l’on mutilait, ou auxquels on ajoutait, de manière à les rendre méconnaissables. Toutes ces anecdotes ont été publiées, et je ne m’attache qu’à celles qui ne sont point connues ou sur lesquelles je puis donner des détails plus exacts. Lorsqu’il se sentit assez de forces pour supporter la fatigue d’un voyage, il demanda au roi la permission d’aller prendre les eaux de Plombières, dont les médecins lui conseillaient de faire usage. Il. resta quelque temps sans avoir une réponse positive, ce qui l’inquiétait beaucoup. Le dernier jour de février, il eut avec moi un entretien particulier: il me dit qu’il se préparait à quitter la maison de M. de Francheville, et qu’il avait déjà déclaré au père qu’il ne pouvait plus garder son fils; qu’il avait donné pour raison, qu’étant dans l’intention d’aller à Plombières y soigner sa santé, il ne voulait pas emmener un sujet du roi, ce qui déplairait à sa majesté. « Mon véritable motif, ajouta-t-il, est que je ne veux pas auprès de moi ce jeune homme, qui serait moins l’un de mes secrétaires, qu’un agent dont on se servirait pour rendre compte à Berlin de toutes mes démarches. Vous viendrez seul avec moi. » Il me chargea en même temps d’avoir soin de faire toutes les dépenses nécessaires à une sorte de ménage que nous allions avoir, et pour lequel il m’avança une somme convenable. Il avait été jusqu’alors défrayé par le roi. Je fus donc à la fois chargé d’écrire sous sa dictée, de mettre au net ses ouvrages, et de pourvoir à tous les besoins d’un ménage qui allait devenir errant. Le 5 mars, je fus très occupé. Voltaire avait chez lui beaucoup de livres qui appartenaient à la bibliothèque du roi; il me chargea d’en faire la recherche et de les rendre, ce que j’exécutai. Je mis ensuite ses papiers en ordre et fis emballer ses effets. Ce jour même nous quittâmes la maison de M. de Francheville, qui était située au centre de Berlin, et nous nous rendîmes loin de là dans une autre du faubourg Stralan. Elle appartenait à un gros marchand nommé Schweiger, et sa position en formait une espèce de maison de campagne. Nous vécûmes onze jours dans cette solitude. Notre petit ménage était composé du maître, d’une cuisinière, d’un domestique et de moi, économe et directeur de la troupe. Malgré son éloignement de la ville, Voltaire recevait des visites. La comtesse de Bentinck, cette femme illustre et sensible, digne de gouverner un empire, lui fut constamment attachée, et venait souvent lui apporter des consolations. Le médecin Coste était aussi au nombre de ses amis, et lui prodiguait les secours de son art; il lui avait conseillé les eaux de Plombières. Cependant la permission n’arrivait pas; ces retards donnaient à Voltaire les plus grandes inquiétudes. Il craignait quelque événement funeste, et que l’on n’eût pris la résolution de l’empêcher de sortir du Brandebourg. Cette idée le tourmentait et lui donnait encore plus d’impatience J’allais quelquefois promener avec lui dans un grand jardin dépendant de la maison. Lorsqu’il désirait être seul il me disait: A présent, laissez-moi un peu révasser. C’était son expression, et il continuait sa promenade. Un soir, dans ce jardin, après avoir causé ensemble sur sa situation, il me demanda si je saurais conduire un chariot attelé de deux chevaux. Je le fixai un moment, et comme je savais qu’il ne fallait pas contrarier sur-le-champ ses idées, je lui répondis affirmativement. « Écoutez, me dit-il, j’ai imaginé un moyen de sortir de ce pays. Vous pourriez acheter deux chevaux. Il ne sera pas difficile ensuite de faire emplette d’un chariot. Lorsqu’on aura des chevaux, il ne paraîtra pas étrange que l’on fasse une provision de foin. ¾ Eh bien, monsieur, lui dis-je, que ferons-nous du chariot, des chevaux et du foin? ¾ Le voici: nous emplirons le chariot de foin. Au milieu du foin nous mettrons tout notre bagage. Je me placerai, déguisé sur le foin, et me donnerai pour un curé réformé qui va voir une de ses filles mariée dans le bourg voisin. Vous serez mon voiturier. Nous suivrons la route la plus courte pour gagner les frontières de la Saxe où nous vendrons chariot, chevaux et foin; après quoi nous prendrons la poste pour nous rendre à Leipsick. Il ne pouvait s’empêcher de rire en me communiquant ce projet, et il accompagnait son récit de mille réflexions gaies et singulières. Je lui répondis que je ferais ce qu’il voudrait, et que j’étais disposé à lui donner toutes les preuves de dévouement qui dépendraient de moi; mais que ne sachant pas l’allemand je ne pourrais répondre aux questions qui me seraient adressées; que d’ailleurs ne sachant pas très bien conduire, je ne pouvais répondre de ne pas verser mon pasteur dans quelque fossé, ce qui m’affligerait beaucoup. Nous finîmes par rire ensemble de ce projet. Il ne tenait pas beaucoup à le réaliser, mais il aimait. à imaginer des moyens de sortir d’un pays où il se regardait comme prisonnier. « Mon ami, me dit-il, si la permission d’aller aux eaux ne vient sous peu de temps, je saurai de manière ou d’autre sortir de l’île d’Alcine. » Depuis que l’on avait brûlé son livre, il craignait plus que jamais les princes et les grands, et vantait sans cesse le bonheur de vivre libre et loin d’eux. Enfin le roi envoya de Potsdam la permission d’aller à Plombières, et témoigna à Voltaire le désir de le voir avant son départ. Sans perdre un moment nous fîmes nos malles et disposâmes tout pour quitter la Prusse. Nous partîmes de Berlin, et arrivâmes à Potsdam à sept heures du soir. Voltaire occupa au château le même appartement qu’il avait eu d’abord; mais cette fois il ne fit pas un long séjour dans cette fameuse résidence de Frédéric. Il laissa emballés ses papiers et ses effets. Le 19, après dîner, il se rendit dans le cabinet du roi. Leur entretien dura deux heures; il y avait deux mois qu’ils ne s’étaient vus. Au sortir de cette entrevue, qui dut former une scène intéressante entre d’aussi grands acteurs, Voltaire avait l’air tellement satisfait, qu’il me fut facile de juger que la paix était faite. En effet, j’appris de lui que Frédéric était entièrement revenu à la confiance et à l’amitié, et que Maupertuis lui-même avait été, dans quelques saillies, immolé à leur réconciliation. Voltaire ne resta à Potsdam que six jours, pendant lesquels il soupa toujours avec Frédéric. Il appela depuis ces repas familiers des soupers de Damoclès; l’aventure de Francfort maîtrisait sans doute ses idées lorsqu’il composa ces Mémoires que publia l’indiscrétion, et qui renferment à la fois l’éloge et la satire des actions du roi de Prusse. Le 26, Frédéric devait aller en Silésie faire la revue de ses troupes. Il restait encore à Voltaire des arrangements à prendre avant de partir. Nous passâmes ensemble une partie de la nuit du 23 au 24. Il me remit plusieurs sacs d’argent, me chargea d’aller le lendemain à Berlin, accompagné d’un domestique, les porter au banquier Splitgerfer, et prendre de lui des lettres de change. J’exécutai cette commission, et retournai à Potsdam le 25 dans la matinée. Ce fut le lendemain que Voltaire quitta Potsdam pour n’y plus revenir. Il alla de bonne heure prendre congé du roi qui, de son côté, partait pour la Silésie. Frédéric lui fit promettre de revenir lorsqu’il aurait fait usage des eaux de Plombières. Il quitta le monarque, et monta aussitôt dans sa voiture de voyage que j’avais fait préparer et nous prîmes la route de Leipsick. Telle fut la fin du séjour de Voltaire en Prusse, où il était venu chercher le repos, un abri contre l’intolérance et la persécution, et où il trouva, dans ceux mêmes qui suivaient la même carrière que lui, des ennemis plus acharnés que les fanatiques qui l’avaient poursuivi en France. C’est à tort que quelques auteurs ont prétendu que Voltaire et Frédéric se quittèrent brouillés, et que celui-ci demanda la croix et la clef qu’il n’avait pas voulu recevoir. Il est constant qu’au moment du départ ils étaient entièrement réconciliés, qu’ils avaient, plusieurs jours de suite, soupé gaiement ensemble, et que les querelles littéraires qui avaient occasionné la rupture étaient oubliées. Il est encore constant que le roi, lorsque Voltaire se disposa à prendre congé de lui, ne redemanda point, non seulement les décorations qu’il avait déjà refusées, mais encore aucun livre, aucune lettre, aucuns papiers. Aussi grand homme que grand roi, Frédéric pouvait-il connaître le ressentiment? Il avait quelquefois daigné appeler Voltaire son ami; on peut dire qu’ils se séparèrent tels qu’ils s’étaient revus en 1750. Les deux personnages les plus illustres de leur siècle devaient en être aussi les plus sages. Le procès du juif Hirschel, les tracasseries suscitées par La Beaumelle et par Maupertuis, la disgrâce dans laquelle Voltaire vécut pendant trois mois, ne refroidirent pas un instant son ardeur pour le travail. Il semblait au contraire puiser dans ses occupations un adoucissement à ses peines, et l’oubli de ses infirmités. Au commencement de l’année 1753, il répondit aux notes critiques de La Beaumelle sur le Siècle de Louis XIV, par le Supplément dont j’ai parlé plus haut. L’indignation lui avait mis la plume à la main. Je lui observais souvent qu’il devait mépriser cette critique, que La Beaumelle n’avait cherché à l’irriter que dans le dessein de s’attirer une réponse qui fît parler davantage de lui, et que Voltaire n’était pas fait pour lutter contre un champion aussi faible. Mes représentations furent inutiles; sa réponse parut. Au mois de février de la même année, il commença le quinzième chant de la Pucelle. Qui aurait pensé qu’au milieu de nombreuses contrariétés, entre un procès désagréable et la crainte d’avoir déplu à un roi, un homme de lettres s’occupât d’un sujet qui exige la plus grande sérénité d’âme, de la liberté d’esprit, de la gaieté, et toutes les ressources de l’imagination? Mais ce qui aurait paralysé les moyens d’un homme ordinaire donnait plus d’essor à cet homme étonnant. Il possédait l’art d’affaiblir les chagrins par des objets contraires. Ce poème était devenu pour lui un délassement nécessaire. Il lui faisait quelquefois oublier tout ce qu’il venait d’éprouver de la part d’un souverain qu’il avait adoré, dont les sollicitations l’avaient engagé à s’expatrier pour venir en Prusse, où, fuyant les bastilles, il était prisonnier dans un palais; où, fuyant Fréron et Desfontaines, il avait trouvé Maupertuis et La Beaumelle; où, croyant être à l’abri des persécutions du fanatisme, et de l’humiliation de voir brûler publiquement ses ouvrages à Paris, le bourreau de Berlin avait livré aux flammes l’Akakia. L’homme de lettres que l’on offense a le droit de se venger en se servant des armes que l’on a employées contre lui(4). Qui oserait entrer dans cette carrière s’il ne se trouvait pas des écrivains assez courageux pour immoler à la sûreté publique les libellistes et les folliculaires, de même que la maréchaussée purge les grands chemins des vagabonds et des voleurs? On ne doit donc pas s’étonner que Voltaire, outragé dans sa personne et dans ses ouvrages, ait eu recours aux seuls moyens de vengeance qui fussent en son pouvoir. Ces moyens eussent été faibles aux mains d’un autre que lui; dans les siennes, ils étaient toujours victorieux. Encore froissé des injustices qu’il venait d’éprouver, il composa les Voyages de Scarmentado, conte ingénieux, qui renferme des allusions visiblement applicables aux événements dans lesquels il avait figuré. Il fit des additions considérables au roman de Zadig. On reconnaît facilement dans cet ouvrage Voltaire, sous le nom du sage Zadig; les calomnies et les méchancetés des courtisans, la fausse interprétation donnée par ceux-ci à des demi-vers trouvés dans un buisson, la disgrâce du héros sont autant d’allégories dont l’explication se présente naturellement. C’est ainsi qu’il se vengea de ses ennemis; ceux-ci perdirent sans doute beaucoup dans l’opinion, mais ils eurent l’avantage d’être tirés de l’oubli, et de donner quelque célébrité à leurs noms, que l’on ignorerait encore s’ils n’étaient point inscrits dans les productions de Voltaire. Tels furent les travaux littéraires qui occupèrent ce grand homme dans les derniers moments de son séjour en Prusse. Nous en partîmes, comme je viens de le dire le 26 mars 1753, à neuf heures du matin et nous arrivâmes à Leipsick le 27, à six heures du soir. Cette ville était pour lui une station où il se proposait de s’arrêter le temps nécessaire pour se concerter avec madame Denis sa nièce, et avec ses amis de Paris. Nous ne restâmes point à l’auberge; il loua un appartement dans la rue Neumarkstran. Cependant les libraires de l’Allemagne et de la Hollande, s’imaginant que l’Akakia était la cause du départ de Voltaire, et qu’un ouvrage à qui l’on avait fait l’honneur de le brûler aurait un débit prodigieux, se hâtèrent de l’imprimer; il en sortit de dix presses différentes et s’en répandit un grand nombre d’exemplaires. Maupertuis croit que Voltaire ne s’est arrêté à Leipsick que dans l’intention de l’insulter de plus près et avec plus d’avantage; ne prenant conseil que de sa colère il écrit à son antagoniste cette lettre si connue, dans laquelle il le menaçait de sa vengeance et de la plus malheureuse aventure. Voltaire répondit à cette rodomontade antiphilosophique, et si peu digne d’un président d’académie, par une lettre pleine de plaisanteries dont le style était approprié aux idées géométriques de Maupertuis. Il lui disait à la fin: « Au reste, je suis encore bien faible; vous me trouverez au lit, et je ne pourrai que vous jeter à la tête ma seringue et mon pot de chambre; mais dès que j’aurai un peu de force, je ferai charger mes pistolets cum pulvere pyrio, et en multipliant la masse par le carré de la vitesse, jusqu’à ce que l’action et vous soient réduits à zéro, je vous mettrai du plomb dans la cervelle; elle paraît en avoir besoin. » A cette lettre il joignit un avertissement qui parut dans les papiers publics; il était conçu ainsi: « Un quidam ayant écrit une lettre à un habitant de Leipsick, par laquelle il menace ledit habitant de l’assassiner, et les assassinats étant visiblement contraires aux privilèges de la foire, on prie tous et un chacun de donner connaissance dudit quidam, quand il se présentera aux portes de Leipsick. C’est un philosophe qui marche en raison de l’air distrait et de l’air précipité, l’oeil rond et petit, la perruque de même, le nez écrasé, la physionomie mauvaise, ayant à visage plein et l’esprit plein de lui-même, portant toujours scalpel en poche, pour disséquer les gens de haute taille. Ceux qui en donneront connaissance auront mille ducats de récompense, assignés sur les fonds de la ville latine que ledit quidam fait bâtir, ou sur la première comète d’or ou de diamant, qui doit tomber nécessairement sur la terre, selon la prédiction dudit quidam. » Maupertuis, déconcerté, renonça au projet ridicule d’appeler en duel un homme que la menace paraissait ne pas intimider; il établit sa vengeance sur un plan qui malheureusement, eut tout le succès qu’il en attendait; je parlerai plus bas de cet incident, dans lequel je jouai un rôle forcé et peu agréable. Nous restâmes à Leipsick vingt-trois jours, pendant lesquels Voltaire écrivit à Paris beaucoup de lettres dont il était forcé d’attendre les réponses. Il arrangea ses papiers et ses livres dans des caisses, et chargea un négociant de la ville de les expédier pour Strasbourg. Il employa le reste de son temps à faire des visites aux savants professeurs de l’université, à s’entretenir avec Gottsched sur l’état de la littérature allemande, et à voir de temps en temps Breitkopf, imprimeur renommé dans l’Allemagne, et qui avait alors sous presse différents ouvrages de Voltaire, pour Walther, libraire de Dresde. Nous ne quittâmes point cette ville sans avoir vu les beaux jardins qui l’entourent. De Leipsick, nous nous rendîmes à Gotha, et descendîmes à l’auberge des Hallebardes. Leurs altesses sérénissimes monsieur le duc et madame la duchesse de Saxe-Gotha eurent à peine appris que Voltaire était dans leur ville, qu’ils l’engagèrent à prendre un appartement au château; il accepta, et trouva dans cette cour une société choisie, des égards et des consolations. La princesse, surtout, lui prodigua constamment les attentions les plus empressées; son goût et son esprit faisaient d’elle une des femmes les plus aimables et les plus éclairées de son temps. Voltaire cherchait toutes les occasions de reconnaître tant de bontés; et sur le désir qu’elle témoigna d’avoir de lui un abrégé de l’histoire d’Allemagne, il le commença au milieu de la bibliothèque ducale. Je travaillai assidûment, pendant les trente-trois jours que nous restâmes à Gotha, à recueillir des matériaux. C’est ainsi que la république des lettres dut à une femme les Annales de l’Empire, l’ouvrage le plus méthodique et le plus concis que Voltaire ait jamais fait. Le poème de la Religion naturelle, composé l’année précédente à Potsdam, et adressé à Frédéric, changea de dédicace à Gotha, et fut présenté à la duchesse avec ces beaux vers qui en forment l’exorde; ce poème, imprimé sous plusieurs titres, n’eut jamais, de l’aveu de Voltaire que celui de Religion naturelle. J’en ai encore une copie faite par moi à Gotha, et qui ne porte point d’autre titre. Nous quittâmes cette cour le 15 mai 1753, dirigeant notre route vers Strasbourg par Francfort-sur-le-Main. Le 26 au soir, nous arrivâmes à Cassel. Le landgrave était alors à Wabern; il désira voir le célèbre voyageur, et le fit prier aussitôt, par le prince héréditaire, de s’y rendre. Comment résister à tant de marques d’estime de la part de l’un des princes les plus renommés de l’Europe? Voltaire se rendit le lendemain à midi à Wabern, où il passa deux jours en conférence avec Guillaume VIII et le prince héréditaire, qu’il surnomma depuis le juste et bienfaisant landgrave de Hesse. Je ne puis omettre ici une particularité qui donna à Voltaire quelques inquiétudes. Le lendemain de notre arrivée à Cassel, l’aubergiste nous dit que le baron de Pollnitz était aussi dans cette ville. Nous le rencontrâmes en effet le même jour. Voltaire, qui en faisait peu de cas, ne lui dit qu’un mot en passant; mais la présence du baron, qui peu de temps avant était à Berlin et à Potsdam lui fit faire plusieurs fois cette réflexion: « Que fait donc Pollnitz à Cassel? » Duvernet, dans la Vie de Voltaire, rapporte, sous cette même année 1753, que le roi de Prusse, à son retour de la Silésie, s’entretenant un jour avec l’abbé de Prades et le baron de Pollnitz, leur dit, dans un moment d’amertume, que Voltaire, qui était alors à Leipsick, passerait désormais sa vie à le déshonorer, et que cette idée le tourmentait; que Pollnitz répondit au roi: « Sire, ordonnez et je vais le poignarder au sortir de cette ville; » et que cette offre fut rejetée avec indignation. Faut-il ajouter foi à cette anecdote? Pour moi, je ne crois ni à la confidence du roi, ni à la réponse imprudente de Pollnitz. Frédéric avait le sentiment de sa gloire et de sa renommée; il ne devait point penser que Voltaire eût la volonté et même le pouvoir de le déshonorer; il n’est pas non plus présumable que le baron se soit aussi effrontément offert à faire le métier d’assassin, et cela en présence d’un tiers; qu’il ait eu la pensée de poignarder un homme célèbre, sur qui toute l’Allemagne avait les yeux ouverts; et qu’il ait fait une proposition aussi révoltante à un roi juste et éclairé, qui était capable de faire enfermer pour toujours, comme une bête féroce, l’auteur d’un semblable projet. Il y a toute apparence que cette conversation entre Frédéric et les deux personnages de sa cour qu’il estimait le moins n’eut jamais lieu, ou qu’elle fut remplie d’une autre manière. Duvernet ajoute, « qu’on fut instruit de ce fait par un homme qui le tenait de l’abbé de Prades avec qui il s’était trouvé enfermé dans la citadelle de Magdebourg. » Quel était ce prisonnier? pourquoi ne pas le nommer? L’abbé de Prades lui-même, prisonnier avec cet homme, est-il un sûr garant de l’authenticité de ce fait, lui qui intrigua, qui ne put parvenir à réussir à la cour de Potsdam, et qui se croyait bonnement philosophe, parce qu’il plaisantait toujours sur les débats et les arrêts de la Sorbonne? Il est plus raisonnable de croire qu’il a voulu se faire honneur d’un entretien secret avec le roi, et s’ériger en sauveur de Voltaire par cette réponse que Duvernet rapporte: « Quoi vous pensez que sa majesté voudra souiller sa gloire par l’assassinat d’un homme qu’elle a aimé ? » Ce n’est pas que je refuse d’ajouter foi à cette anecdote, uniquement parce qu’elle présenterait un homme revêtu de titres de noblesse, un courtisan qui, pour faire sa cour à son souverain, se serait offert à commettre un assassinat; l’histoire fournit beaucoup de traits de cette nature; mais en réfléchissant aux craintes que l’on attribue à Frédéric, craintes qui ne s’accordent point avec son caractère ferme et héroïque; en pesant avec attention le terme de déshonorer que l’on met dans la bouche d’un roi couvert de gloire, je ne puis m’empêcher de reconnaître, dans le récit de Duvernet, un air de fausseté qui doit le rendre plus que suspect aux amis de la vérité. Que l’on ne soit pas étonné de ce que je m’arrête si longtemps sur cette discussion. Si elle ne paraît pas à quelques lecteurs d’un grand intérêt, qu’ils me pardonnent en faveur de mes intentions. Les historiens, en général, sont peu circonspects: ils cherchent à piquer la curiosité; et lorsque leur sujet ne fournit pas assez d’anecdotes, ils ont recours aux conjectures, et les transforment en faits positifs. Ce n’est qu’en tremblant que l’on doit consigner dans un livre de telles inculpations; la réputation d’un homme est une glace qu’un souffle ternit, que le moindre choc peut briser, et que l’on ne saurait aborder avec trop d’attention. Le tribunal de l’opinion doit ressembler à celui qui veille à la sûreté publique; il faut à l’un et à l’autre des preuves claires comme le jour; ils ne doivent condamner qu’après les avoir acquises. Il est plus probable, et on aurait mieux fait de le présumer, qu’après le départ de Voltaire, on s’entretint de son voyage, des lieux par lesquels il devait passer, des princes qu’il visiterait; que l’on aura formé des conjectures sur sa route, sur la retraite qu’il choisirait en France, sur la réception qui lui serait faite dans sa patrie; enfin, que Frédéric aurait exprimé le désir de connaître ce que Voltaire disait de lui, à quels ouvrages il travaillait. En suivant cette supposition, on pourra croire que la curiosité donna au roi l’idée, non de faire massacrer Voltaire, mais de le faire suivre: alors on comprendra facilement pourquoi Pollnitz se trouvait à Cassel en même temps que nous, et y jouait un rôle, peu honorable à la vérité, mais bien moins odieux que celui qui lui est si légèrement donné par Duvernet. Je n’ai d’ailleurs, à cet égard, aucune notion certaine. Ce que je puis affirmer, c’est qu’au retour du roi les ennemis de Voltaire firent tous leurs efforts pour le rendre suspect et lui attirer un traitement humiliant. Ils ne réussirent que trop, comme on va le voir. Nous partîmes de Wabern le 30 mai au matin, et arrivâmes le soir à Marbourg. Nous avions, le lendemain fait à peine une lieue, lorsque Voltaire ordonna au postillon d’arrêter. Il faisait usage de tabac, et ne retrouvait ni dans ses poches, ni dans celles de la voiture, la tabatière d’or dont il se servait. Je m’aperçois que depuis notre départ de Potsdam, je n’ai pas rendu compte de la manière dont Voltaire voyageait. Il avait sa propre voiture. C’était un carrosse coupé, large, commode, bien suspendu, garni partout de poches et de magasins. Le derrière était chargé de deux malles, et le devant, de quelques valises. Sur le banc étaient placés deux domestiques, dont un était de Potsdam, et servait de copiste. Quatre chevaux de poste et quelque-fois six, selon la nature des chemins, étaient attelés à la voiture. Ces détails ne sont rien par eux-mêmes, mais ils font connaître la manière de voyager d’un homme de lettres qui avait su se créer une fortune égale à sa réputation. Voltaire et moi occupions l’intérieur de la voiture, avec deux ou trois portefeuilles qui renfermaient les manuscrits dont il faisait le plus de cas, et une cassette où étaient son or, ses lettres de change et ses effets les plus précieux. C’est avec ce train qu’il parcourait alors l’Allemagne. Aussi à chaque poste et dans chaque auberge étions-nous abordés et reçus à la portière avec tout le respect que l’on porte à l’opulence. Ici, c’était M. le baron de Voltaire; là, M. le comte ou M. le chambellan, et presque partout c’était son excellence qui arrivait. J’ai encore des mémoires d’aubergistes qui portent pour son excellence M. le comte de Voltaire, avec secrétaire et suite. Toutes ces scènes divertissaient le philosophe qui méprisait ces titres dont la vanité se repaît avec complaisance, et nous en riions ensemble de bon coeur(5). Ce n’était point non plus par vanité qu’il voyageait de la sorte. Déjà vieux et maladif, il aimait et aima toujours les commodités de la vie. Il était fort riche et faisait un noble usage de sa fortune. Ceux qui ont voulu faire passer Voltaire pour un avare, le connaissaient bien peu. Il avait pour l’argent les mêmes principes que pour le temps; il fallait, selon lui économiser pour être libéral. Dès son entrée dans la carrière des lettres, il visa à l’indépendance, et la richesse lui parut le plus sûr moyen d’y parvenir. L’immense produit de la souscription pour la Henriade, fut placé dans des entreprises sûres et légitimes; ses capitaux s’accrurent par quelques épargnes sur les revenus et bientôt il se trouva en état de tenir un rang, de ne dépendre de personne, pas même des libraires auxquels, à dater de son établissement à Ferney, il abandonna ses ouvrages sans aucune rétribution. Que serait-il devenu, après son départ de Potsdam, sans les ressources qu’il s’était ménagées? Aurait-il eu les moyens de bâtir des châteaux, d’acheter des terres, de créer cet asile où il vécut les vingt dernières années de sa vie, libre et tranquille? il eût donc fallu dévorer les affronts des Maupertuis, pour se maintenir auprès de Frédéric, ou mendier les faveurs d’un autre prince. Alors point d’indépendance, et sans l’indépendance le génie perd sa vigueur, l’imagination resserrée ne produit plus rien de grand, l’homme de lettres imprime à ses ouvrages le cachet de sa servitude. Que les écrivains dénués de fortune imitent Voltaire alors peut-être ne seront-ils pas exposés à une vieillesse languissante et infortunée. Revenons à Marbourg, ou plutôt à l’endroit où nous nous arrêtâmes lorsque Voltaire s’aperçut qu’il n’avait pas sa tabatière. Il ne montra point dans cette occasion l’inquiétude qui eût agité un homme attaché à l’argent; la boite cependant était d’un grand prix. Nous tînmes sur-le-champ conseil, sans sortir de la voiture. Voltaire croyait avoir laissé cette tabatière dans la maison de poste de Marbourg. Envoyer un domestique ou le postillon à cheval, pour en faire la recherche, c’était S’exposer à ne jamais la revoir: je m’offre à faire cette course à pied, il accepte, et je pars comme un trait; j’arrive essoufflé, j’entre dans la maison de la poste, tout y était encore tranquille; je monte sans être vu à la chambre dans laquelle Voltaire avait couché, elle était ouverte. Rien sur la commode, rien sur les tables et sur le lit. A côté de ce dernier meuble, était une table de nuit que couvrait un pan de rideau; je le soulève et j’aperçois la tabatière: m’en emparer, descendre les escaliers et sortir de la maison, tout cela fut l’affaire d’un moment. Je cours rejoindre le carrosse, aussi joyeux que Jason après la conquête de la toison d’or. Ce bijou, d’une grande valeur, était un de ces dons que les princes prodiguaient à Voltaire comme un témoignage de leur estime; il était doublement précieux. Mon illustre compagnon de voyage le retrouva avec plaisir, mais aussi avec la modération du désintéressement; il me parut plus affecté de la peine que j’avais prise, que joyeux d’avoir recouvré sa tabatière. C’est, il me semble, dans de pareilles occasions, que l’homme se montre tel qu’il est, et que l’on peut juger son âme et ses passions. Nous continuâmes notre route, et après avoir traversé Giessen, Butzbach et Friedberg, dont nous visitâmes les salines, nous arrivâmes à Francfort-sur-le-Main vers les huit heures du soir. Nous nous disposions à partir le lendemain: les chevaux de poste et la voiture étaient prêts lorsqu’un nommé Freytag, résident du roi de Prusse, se présente, escorté d’un officier recruteur et d’un bourgeois de mauvaise mine. Ce cortège surprit beaucoup Voltaire. Le résident l’aborda, et lui dit en baragouinant qu’il avait reçu l’ordre de lui demander la croix de l’ordre du mérite, la clef de chambellan, les lettres ou papiers de la main de Frédéric, et l’oeuvre de poëshie du roi son maître. Voltaire rendit sur-le-champ la croix et la clef; il ouvrit ensuite ses malles et ses portefeuilles, et dit à ces messieurs qu’ils pouvaient prendre tous les papiers de la main du roi: qu’à l’égard de l’oeuvre de poëshie il l’avait laissé à Leipsick, dans une caisse destinée pour Strasbourg mais qu’il allait écrire dans le moment pour la faire venir à Francfort, et qu’il resterait dans la ville jusqu’à ce qu’elle fût arrivée. Cet arrangement fut ratifié et signé des deux côtés. Freytag écrivit ce billet: « Mon sir, sitôt le gros ballot de Leipsig sera ici, où est l’oeuvre de poëshie du roi mon maître, et l’oeuvre de poëshie rendu à moi, vous pourrez partir où vous paraîtra bon. « A Francfort, 1er juin I753. Freytag, résident du roi mon maître. » Voltaire écrivit au bas du billet: « Bon pour l’oeuvre de poëshie du roi votre maître. Voltaire. » Après cette assurance de la part du résident, Voltaire crut devoir rester tranquille jusqu’à l’arrivée de la caisse. Il fit part de ce contretemps à madame Denis, qui l’attendait à Strasbourg; et sans inquiétude pour l’avenir comme sans ressentiment du passé, il continua de travailler aux Annales de l’Empire. Madame Denis à la réception de la lettre se rendit à Francfort sans perdre un instant. Je la vis alors pour la première fois, et je ne prévoyais pas que, victime de son dévouement, elle se trouverait enveloppée dans la catastrophe qui menaçait son oncle. La caisse renfermant l’oeuvre de poëshie arriva le 17 juin; elle fut portée le jour même chez Freytag. J’allai le lendemain pour être présent à l’ouverture, et le prévenir que, conformément au billet que lui Freytag avait signé, Voltaire se proposait de partir sous trois heures; il me répondit brusquement qu’il n’avait pas le temps, et que l’on ouvrirait la caisse dans l’après-dînée. Je retourne à l’heure convenue; on me dit que de nouveaux ordres du roi enjoignent de tout suspendre et de laisser les choses dans l’état où elles sont. Je reviens, presque découragé, retrouver Voltaire, et lui rendre compte de mes démarches. Il se transporte chez le résident, et demande communication des ordres du roi. Freytag balbutie, refuse, et vomit force injures. Voltaire irrité, craignant des événements plus funestes, et se croyant libre d’user de la faculté que lui donnait l’écrit du résident, prit la résolution de s’évader. Voici quel était son plan: il devait laisser la caisse entre les mains de Freytag. Madame Denis serait restée avec nos malles, pour attendre l’issue de cette odieuse et singulière aventure; Voltaire et moi devions partir, emportant seulement quelques valises, les manuscrits et l’argent renfermé dans la cassette. J’arrêtai en conséquence une voiture de louage, et préparai tout pour notre départ, qui ressemblait assez à la fuite de deux coupables(6). A l’heure convenue, nous trouvâmes le moyen de sortir de l’auberge sans être remarqués. Nous arrivâmes heureusement jusqu’au carrosse de louage; un domestique nous suivait, chargé de deux portefeuilles et de la cassette; nous partîmes avec l’espoir d’être enfin délivrés de Freytag et de ses agents. Arrivés à la porte de la ville qui conduit au chemin de Mayence, on arrête le carrosse, et l’on court instruire le résident de notre tentative d’évasion. En attendant qu’il arrivât, Voltaire expédie son domestique à madame Denis. Freytag paraît bientôt dans une voiture escortée par des soldats, et nous y fait monter, en accompagnant cet ordre d’imprécations et d’injures. Oubliant qu’il représente le roi son maître, il monte avec nous, et, comme un exempt de police, nous conduit ainsi à travers la ville et au milieu de la populace attroupée. On nous conduisit de la sorte chez un marchand, nommé Schmith, qui avait le titre de conseiller du roi de Prusse, et était le suppléant de Freytag. La porte est barricadée, et des factionnaires apostés pour contenir le peuple assemblé. Nous sommes conduits dans un comptoir; des commis, des valets et des servantes nous entourent; madame Schmith passe devant Voltaire d’un air dédaigneux, et vient écouter le récit de Freytag, qui raconte de l’air d’un matamore comme il est parvenu à faire cette importante capture, et vante avec emphase son adresse et son courage, Quel contraste! Que l’on se représente l’auteur de la Henriade et de Mérope, celui que Frédéric avait nommé son ami, ce grand homme qui de son vivant reçut à Paris, au milieu du public enivré, les honneurs de l’apothéose, entouré de cette valetaille, accablé d’injures, traité comme un vil scélérat, abandonné aux insultes des plus grossiers et des plus méchants des hommes, et n’ayant d’autres armes que sa rage et son indignation, On s’empare de nos effets et de la cassette; on nous fait remettre tout l’argent que nous avions dans nos poches, on enlève à Voltaire sa montre, sa tabatière et quelques bijoux qu’il portait sur lui; il demande une reconnaissance, on la refuse. « Comptez cet argent, dit Schmith à ses commis; ce sont des drôles capables de soutenir qu’il y en avait une fois autant. Je demande de quel droit on m’arrête, et j’insiste fortement pour qu’il soit dressé un procès-verbal. Je suis menacé d’être jeté dans un corps-de-garde. Voltaire réclame sa tabatière, parce qu’il ne peut se passer de tabac; on lui répond que l’usage est de s’emparer de tout. Ses yeux étincelaient de fureur et se levaient de temps en temps vers les miens, comme pour les interroger. Tout à coup, apercevant une porte entr’ouverte, il s’y précipite et sort. Madame Schmith compose un escouade de courtauts de boutique et de trois servantes, se met à leur tête, et court après le fugitif. « Ne puis-je donc, s’écria-t-il, pourvoir aux besoins de la nature? » On le lui permet; on se range en cercle autour de lui, on le ramène après cette opération. En rentrant dans le comptoir, Schmith, qui se croit offensé personnellement, lui crie: « Malheureux! vous serez traité sans pitié et sans ménagement; » et la valetaille recommence ses criailleries. Voltaire, hors de lui, s’élance une seconde fois dans la cour; on le ramène une seconde fois. Cette scène avait altéré le résident et toute sa séquelle: Schmith fit apporter du vin, et l’on se mit à trinquer à la santé de son excellence monseigneur Freytag. Sur ces entrefaites, arriva un nommé Dorn, espèce de fanfaron que l’on avait envoyé sur une charrette à notre poursuite. Apprenant aux portes de la ville que Voltaire venait d’être arrêté, il rebrousse chemin, arrive au comptoir, et s’écrie: « Si je l’avais attrapé en route, je lui aurais brûlé la cervelle! » On verra bientôt qu’il craignait plus pour la sienne qu’il n’était redoutable pour celle des autres. Après deux heures d’attente, il fut question d’emmener les prisonniers. Les portefeuilles et la cassette furent jetés dans une malle vide qui fut fermée avec un cadenas, et scellée d’un papier cacheté des armes de Voltaire et du chiffre de Schmith. Dorn fut chargé de nous conduire. Il nous fit entrer dans une mauvaise gargote, à l’enseigne du Bouc, où douze soldats, commandés par un bas-officier, nous attendaient. Là, Voltaire fut enfermé dans une chambre avec trois soldats portant la baïonnette au bout du fusil; je fus séparé de lui et gardé de même. Et c’est à Francfort, dans une ville qualifiée libre, que l’on insulta Voltaire, que l’on viola le droit sacré des gens, que l’on oublia des formalités qui eussent été observées à l’égard d’un voleur de grand chemin. Cette ville permit que l’on m’arrêtât, moi, étranger à cette affaire, contre qui il n’existait aucun ordre; que l’on me volât mon argent, et que je fusse gardé à vue comme un malfaiteur. Dussé-je vivre des siècles, je n’oublierai jamais ces atrocités. Madame Denis n’avait point abandonné son oncle. A peine eut-elle appris que Voltaire venait d’être arrêté, qu’elle se hâta d’aller porter ses réclamations au bourgmestre. Celui-ci, homme faible et borné, avait été séduit par Schmith. Non seulement il refusa d’être juste et d’écouter madame Denis, mais encore il lui ordonna de garder les arrêts dans son auberge. Ceci explique pourquoi Voltaire fut privé des secours de sa nièce pendant la scène scandaleuse du comptoir. Depuis sa détention à la Bastille jusqu’à sa mort, Voltaire n’eut jamais à souffrir un traitement aussi désagréable. Que La Beaumelle écrivît contre lui et contre ses ouvrages, il ne tardait pas à anéantir La Beaumelle et sa critique; que Fréron publiât périodiquement des invectives, le Pauvre Diable et l’Écossaise vengeaient la littérature de ce despote injuste et intolérant; que la Sorbonne et le parlement fissent brûler ses ouvrages et l’accusassent d’athéisme, il se vengeait en élevant des temples à l’Éternel et en faisant de bonnes actions(7). Mais à Francfort il se trouva livré à des hommes qui ignoraient les égards dus aux grands talents, dont l’extravagance égalait la grossièreté, et qui croyaient donner une preuve de zèle à leur souverain, en outrageant de la manière la plus cruelle un homme qui était, à leurs yeux, un grand coupable, par cette seule raison que la demande de Frédéric annonçait une disgrâce. Ce n’est pas la première fois que les subalternes ont abusé du nom de leur maître et outre-passé ses ordres. L’ignorance des agents est plus à craindre que la sévérité éclairée du souverain. Il est en tout une mesure que peu d’hommes savent apprécier. Je ne dois pas oublier une anecdote qui donnera une idée du désintéressement de Voltaire. Lorsque nous fûmes arrêtés à la porte de Francfort, et tandis que nous attendions dans la voiture la décision de monseigneur Freytag, il tira quelques papiers de l’un de ses portefeuilles, et dit, en me les remettant, cachez cela sur vous. Je les cachai dans ce vêtement qu’un écrivain ingénieux a nommé le vêtement nécessaire, bien décidé à empêcher toutes les perquisitions que l’on voudrait faire dans cet asile. Le soir, à l’auberge du Bouc, trois soldats me gardaient dans ma chambre et ne me perdaient pas de vue. Je brûlais cependant de connaître ces papiers que je croyais de la plus grande importance, dans l’acception ordinairement donnée à ce mot. Pour satisfaire ma curiosité et tromper la vigilance de mes surveillants, je me couchai tout habillé; caché par mes rideaux, je tirai doucement le précieux dépôt du lieu où je l’avais mis; c’était ce que Voltaire avait fait du poème de la Pucelle. Il avait prévu que si cet ouvrage venait à se perdre, ou à tomber au pouvoir de ses ennemis, il lui serait impossible de le refaire. Je le sauvai. Telle était la passion de ce grand homme pour ses ouvrages. Il préférait la perte des richesses à la perte des productions de son génie. Son coeur était bon et compatissant; il attendait de ses semblables les mêmes qualités. Tandis qu’il était dans la cour de Schmith, occupé à satisfaire un besoin de la nature, on vint m’appeler et me dire d’aller le secourir. Je sors, je le trouve dans un coin de la cour, entouré de personnes qui l’observaient, de crainte qu’il ne prît la fuite, et je le vois courbé, se mettant les doigts dans la bouche, et faisant des efforts pour vomir. Je m’écrie, effrayé: « Vous trouvez-vous donc mal? » Il me regarde, des larmes sortaient de ses yeux; il me dit à voix basse Fingo... Fingo... (je fais semblant.) Ces mots me rassurèrent; je fis semblant de croire qu’il n’était pas bien et je lui donnai le bras pour rentrer dans le comptoir. Il croyait par ce stratagème apaiser la fureur de cette canaille et la porter à le traiter avec plus de modération. Le redoutable Dorn, après nous avoir déposés à l’auberge du Bouc, se transporta avec des soldats à celle du Lion d’or, où madame Denis gardait les arrêts par l’ordre du bourgmestre. Il laissa son escouade dans l’escalier et se présenta à cette dame, en lui disant que son oncle voulait la voir, et qu’il venait pour la conduire auprès de lui. Ignorant ce qui venait de se passer chez Schmith, elle s’empressa de sortir; Dorn lui donna le bras. A peine fut-elle sortie de l’auberge, que les trois soldats l’entourèrent et la conduisirent, non pas auprès de son oncle, mais à l’auberge du Bouc, où on la logea dans un galetas meublé d’un petit lit, n’ayant, pour me servir des expressions de Voltaire, que des soldats pour femmes de chambre, et leurs baïonnettes pour rideaux. Dorn eut l’insolence de se faire apporter à souper; et, sans s’inquiéter des convulsions horribles dans lesquelles une pareille aventure avait jeté madame Denis, il se mit à manger et à vider bouteille sur bouteille. Cependant Freytag et Schmith firent des réflexions: ils s’aperçurent que des irrégularités monstrueuses pouvaient rendre cette affaire très mauvaise pour eux. Une lettre arrivée de Potsdam indiquait clairement que le roi de Prusse ignorait les vexations commises en son nom. Le lendemain de cette scène, on vînt annoncer à madame Denis et à moi que nous avions la liberté de nous promener dans la maison, mais non d’en sortir. L’oeuvre de poëshie fut remis, et les billets que Voltaire et Freytag s’étaient faits furent échangés. Freytag fit transporter à la gargote où nous étions logés la malle qui contenait les papiers, l’argent et les bijoux. Avant d’en faire l’ouverture, il donna à signer à Voltaire un billet par lequel celui-ci s’obligeait à payer les frais de capture et d’emprisonnement. Une clause de ce singulier écrit était que les deux parties ne parleraient jamais de ce qui venait de se passer. Les frais avaient été fixés à cent vingt-huit écus d’Allemagne. J’étais occupé à faire un double de l’acte, lorsque Schmith arriva. Il lut le papier, et prévoyant sans doute, par la facilité avec laquelle Voltaire avait consenti à le signer, l’usage terrible qu’il en pouvait faire quelque jour, il déchira le brouillon et la copie en disant: « Ces précautions sont inutiles entre gens comme nous. » Freytag et Schmith partirent avec cent vingt-huit écus d’Allemagne. Voltaire visita la malle dont on s’était emparé la veille sans remplir aucunes formalités. Il reconnut que ces messieurs l’avaient ouverte, et s’étaient approprie une partie de son argent. Il se plaignit hautement de cette escroquerie; mais messieurs les représentants du roi de Prusse avaient à Francfort une réputation si bien établie, qu’il fut impossible d’obtenir aucune restitution. Cependant nous étions encore détenus dans la plus détestable gargote de l’Allemagne, et nous ne concevions pas pourquoi on nous retenait, puisque tout était fini. Le lendemain Dorn parut, et dit qu’il fallait présenter une supplique àson excellence monseigneur de Freytag, et l’adresser en même temps à M. de Schmith. « Je suis persuadé qu’ils feront tout ce que vous désirez, ajouta-t-il; croyez-moi, M. Freytag est un gracieux seigneur. » Madame Denis n’en voulut rien faire. Ce misérable faisait l’officieux pour qu’on lui donnât quelque argent. Un louis le rendit le plus humble des hommes, et l’excès de ses remerciements nous prouva que dans d’autres occasions il ne vendait pas fort cher ses services. Le secrétaire de la ville vint nous visiter. Après avoir pris des informations, il s’aperçut que le bourgmestre avait été trompé. Il fit donner à madame Denis et à moi la liberté de sortir; Voltaire eut la maison pour prison jusqu’à ce qu’on eût reçu de Potsdam des ordres positifs. Mais craignant de garder longtemps les arrêts s’il s’en reposait sur ces messieurs, il écrivit une lettre à l’abbé de Prades, lecteur de Frédéric. Le 5 juillet 1753, il en reçut une réponse précise, qui mit un terme à tout ce scandale, et lui rendit toute sa liberté, non pas par le ministère de Freytag et de Schmith, mais par celui du magistrat de la ville. Le lendemain 6, nous rentrâmes à l’auberge du Lion d’or. Voltaire fit aussitôt venir un notaire, devant lequel il protesta solennellement de toutes les vexations et injustices commises à son égard. Je fis aussi ma protestation, et nous préparâmes notre départ pour le lendemain. Peu s’en fallut qu’un mouvement de vivacité de Voltaire ne nous retînt encore à Francfort et ne nous replongeât dans de nouveaux malheurs. Le matin, avant de partir, je chargeai deux pistolets que nous avions ordinairement dans la voiture. En ce moment, Dorn passa doucement dans le corridor et devant la chambre, dont la porte était ouverte. Voltaire l’aperçoit dans l’attitude d’un homme qui espionne. Le souvenir du passé allume sa colère; il se saisit d’un pistolet et se précipite vers Dorn. Je n’eus que le temps de m’écrier et de l’arrêter. Le brave, effrayé, prit la fuite, et peu s’en fallut qu’il ne se précipitât du haut en bas de l’escalier. Il courut chez un commissaire qui se mit aussitôt en devoir de verbaliser. Le secrétaire de la ville, le seul homme qui dans toute l’affaire se montra impartial, arrangea tout, et le même jour nous quittâmes Francfort. Madame Denis y resta encore un jour pour quelques arrangements, et partit ensuite pour Paris. Je n’ai encore rien dit des raisons qui ont motivé l’indigne traitement fait à Voltaire. Voici ce que j’en ai pu savoir. Après son départ de Brandebourg, ses ennemis cherchèrent à faire naître des soupçons dans l’esprit de Frédéric. Des épigrammes malignes et injurieuses furent attribuées à Voltaire, qui n’était point là pour confondre ses calomniateurs. On fit entendre au roi que son ancien favori allait se réfugier à Vienne auprès de l’ennemi naturel de sa majesté, et que s’il avait quelques écrits de sa main royale, il ne manquerait pas d’en faire un mauvais usage. Cette dernière considération engagea Frédéric, qui craignait la flétrissure, autant pour ses lauriers poétiques, que pour sa réputation militaire, à prendre quelques précautions. Il avait à Francfort un résident; il le chargea de se faire remettre tous les papiers de sa main, et un volume, imprimé, de poésies. Cet ordre était bien simple; et on vient de voir avec quelle docilité Voltaire s’y soumit. Il paraît que ceux qui furent chargés à Berlin de transmettre les ordres du roi, y ajoutèrent ou les dénaturèrent. L’imbécile Freytag, qui n’avait d’autres gages que ce qu’il pouvait dérober aux passants, y mit encore plus du sien; de là les violences exercées contre nous. Le roi de Prusse n’avait certainement pas donné l’ordre de nous emprisonner dans une gargote, et de garder avec des soldats, un poète, son secrétaire et une femme; il n’avait jamais prescrit que l’on nous injuriât, que l’on nous fit vider nos poches, que l’on nous volât nos effets et notre argent. Il est probable que le volume des poésies du roi fut le vrai motif de cet ordre. Cet ouvrage n’était pas une édition faite pour le public; il avait été imprimé secrètement en 1751, dans une chambre du château de Potsdam, à un très petit nombre d’exemplaires, dont le roi avait gratifié ses plus intimes favoris. Voltaire était du nombre, et ce présent était acquis avec d’autant plus de justice, que l’auteur de la Henriade avait corrigé et retouché tout ce que ce recueil renfermait de meilleur. Il paraît que dans le volume en question, se trouvait un poème comique, intitulé le Palladium. Voici ce que Voltaire écrivait de Potsdam, à madame Denis à Paris, au mois de janvier 1751, c’est-à-dire dans le temps où il jouissait, auprès du roi de Prusse, de la plus grande faveur: « Savez-vous bien qu’il a même fait un poème dans le goût de ma Pucelle, intitulé le Palladium? Il s’y moque de plus d’une sorte de gens; mais je n’ai point d’armée comme lui, et je n’ai jamais gagné de batailles. » Qu’on pèse ces derniers mots; on reconnaîtra sans peine que ce Palladium tournait en ridicule des individus d’une classe élevée, et que Frédéric, craignant de se faire de nouveaux ennemis si cet ouvrage paraissait, comptant peu sur la discrétion de Voltaire, le fit arrêter à Francfort pour ravoir cette satire. Voltaire songea toute sa vie à se venger des violences qu’il avait souffertes à Francfort, et jamais le souvenir et le ressentiment de cette injure ne s’affaiblirent dans son esprit. Plusieurs des lettres qu’il m’écrivit après notre séparation, renferment des invectives contre cette ville, contre Freytag et Schmith. Il m’excita dans plusieurs occasions à porter plainte contre les auteurs de ces mauvais traitements, dont j’avais eu une bonne part, et même à intenter une action contre les magistrats qui avaient toléré de pareilles atrocités. En 1759, pendant la guerre de sept ans, il m’écrivit à Strasbourg, où j’étais alors, pour me faire savoir que le prince de Soubise, qui commandait l’armée française en Allemagne, dirigeait sa marche sur Francfort, et qu’il fallait saisir le moment où ce général occuperait la ville, pour lui présenter, dans un Mémoire, le détail exact de cette affaire, et lui demander sa protection pour obtenir du magistrat la punition des coupables et la restitution de ce que l’on m’avait volé. Je fis le Mémoire et le lui envoyai pour avoir son avis; il n’en fut pas satisfait, et m’adressa, courrier par courrier, un autre Mémoire de sa façon, et en même temps la minute d’une lettre qu’il désirait que j’écrivisse au prince de Soubise. Cet empressement à écrire de sa propre main sur une affaire depuis laquelle il s’était écoulé cinq années, prouve qu’il en conservait le souvenir le plus amer. Ce qu’il avait essuyé de plus cruel à Francfort, était l’avilissement et le mépris, deux injures qui ne s’oublient jamais. Je ne fis aucun usage des pièces qu’il m’avait envoyées, et je renonçai a toutes poursuites. J’avais cependant perdu dans cette occasion mon argent comptant, et quelques effets. J’ai encore ce Mémoire auquel je ne puis donner la publicité qu’il mériterait s’il n’était un monument de haine et de vengeance. Une juste animosité le dicta: mais certains personnages y sont présentés sous un jour si défavorable, que j’ai cru devoir laisser cet écrit dans l’oubli, ainsi que j’y ai laissé ma vindicte personnelle. Cinquante années, d’ailleurs, sont une prescription plus que suffisante, qui m’ôte le droit de toucher aux pièces du procès. Je place ici seulement la lettre qu’il m’écrivit, et la minute de celle qu’il m’engagea d’adresser au prince de Soubise. « Voici, mon cher Collini, la lettre que vous pouvez écrire. Adressez-vous au notaire qui reçut votre protestation, faites présenter la requête au vénérable conseil; il la refusera; vous en appellerez au conseil aulique, et je vous réponds que Freytag sera condamné. Vous n’aurez qu’à envoyer la requête à madame de Bentinck, et la supplier de vous donner son avocat. M. le comte de Sauer pourra vous servir. J’agirai fortement en temps et lieu. « N. B. Vous pouvez me citer comme témoin de vos effets volés. » A son altesse sérénissime monseigneur le prince de Soubise, maréchal de France. « Monseigneur, permettez qu’un sujet de sa majesté impériale, dont votre altesse défend la cause, implore votre protection dans la plus juste demande contre le brigandage le plus horrible. Peut-être un mot de votre bouche peut obliger le conseil de Francfort à me rendre justice; peut-être son attachement à nos ennemis, sa haine contre la France et contre tous les bons sujets de sa majesté impériale, lui ferons soutenir les iniquités du nommé Freytag; mais je suis dans la nécessité d’implorer votre protection pour obtenir une sentence prompte, favorable ou injuste, afin que je puisse me pourvoir au conseil aulique. C’est cette sentence expéditive que je demande par la protection de votre altesse; elle est faite pour secourir les opprimés. « Permettez que je mette aussi à vos pieds
ma requête au conseil de Francfort. Je suis, etc. »
Notes. Note_1 La Beaumelle parla à Voltaire, dans cette visite, du manuscrit des Lettres de madame de Maintenon; celui-ci désira connaître cet ouvrage. La Beaumelle s’y refusa, et avoua même depuis qu’il craignait que Voltaire ne le vendît en secret. De pareilles injures ne s’oublient pas. Note_2 La Beaumelle écrivit à Voltaire qu’il le poursuivrait jjusqu’aux enfers. Celui-ci, dans la réponse qu’il fit au cartel que Maupertuis lui adressa à Leipsick, s’exprime de la sorte au sujet de cette menace: « De plus, si vous me tuez, ayez la bonté de vous souvenir que M. de La Beaumelle m’a promis de me poursuivre jusqu’aux enfers; il ne manquera pas de m’y aller chercher, quoique le trou qu’on doit creuser par votre ordre jusqu’au centre de la terre, et qui doit mener tout droit en enfer, ne soit pas encore commencé. Il y a d’autres moyens d’y aller, et il se trouvera que je serai malmené dans l’autre monde, comme vous m’avez persécuté dans celui-ci. » Note_3 Ce troisième vers a été changé dans le Commentaire historique; il s’y trouve ainsi: Comme un amant jaloux, dans sa mauvaise humeur. Je l’ai laissé ici tel que je le vis sur le paquet envoyé à Frédéric. Note_4 Je ne prétends pas ici justifier la vengeance, hors la littérature. Ses effets sont plus souvent funestes qu’utiles. Il suffit d’avoir vécu pour connaître cette vérité. Note_5 On s’entretenait, en présence de Voltaire, de l’un de ses parents qui avait un grade distingué dans le militaire, et l’on se servait de ce grade pour le nommer. « Mon parent, dit Voltaire est sensible à votre souvenir; mais la simplicité de nos cantons n’admet point ce titres fastueux. » Note_6 On prétend que Beaumarchais a dit: « Si l’on m’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame je commencerais par me sauver, et je discuterais ensuite. ¾ Ce mot est en fait de Lamoignon. Note_7 Il
est constant que Louis XV fut tellement assiégé par les évêques
et par la Sorbonne, que l’on fut sur le point d’obtenir contre Voltaire
une lettre de cachet. Il ne dut son salut qu’aux bienfaits qu’il répandait
autour de lui, et qui furent révélés au roi par ses
amis. De grands seigueurs, à qui il avait prêté des
sommes considérables, étaient au nombre de ses persécuteurs.
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