OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE TOME I: INTRODUCTION ET BIOGRAPHIE
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LETTRE DE M. J-J. ROUSSEAU,

A M. DE VOLTAIRE.

Paris, le 11 décembre 1745.
Monsieur, il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos regards et des soins dont vous favorisez les jeunes muses en qui vous découvrez quelque talent. Mais pour avoir fait la musique d’un opéra, je me trouve, je ne sais comment, métamorphosé en musicien C’est, monsieur, en cette qualité que M le duc de Richelieu m’a chargé des scènes dont vous avez lié les divertissements de la Princesse de Navarre(1).Il a même exigé que je fisse, dans les canevas les changements nécessaires pour les rendre convenables a votre nouveau sujet. J’ai fait mes respectueuses représentations; monsieur le duc a insisté j’ai obéi. C’est le seul parti qui convienne a l’état de ma fortune. M. Ballot s’est chargé de vous communiquer ces changements. Je me suis attaché à les rendre en moins de mots qu’il était possible. C’est le seul mérite que je puis leur donner. Je vous supplie, monsieur, de vouloir les examiner, ou plutôt d’en substituer de plus dignes de la place qu’ils doivent occuper. 

Quand au récitatif, j’espère aussi, monsieur, que vous voudrez bien le juger avant l’exécution, et m’indiquer les endroits où je me serai écarté du beau et du vrai, c’est-à-dire de votre pensée. Quel que soit pour moi le succès de ces faibles essais, ils me seront toujours glorieux s’ils me procurent l’honneur d’être connu de vous, et de vous montrer l’admiration et le profond respect avec lesquels j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble, etc. 

                                         J.-J. Rousseau, citoyen de Genève. 
 
 

LETTRE DU MÊME.

A Paris, le 30 janvier 1750.
Monsieur, un Rousseau(2) se déclara autrefois votre ennemi, de peur de se reconnaître votre inférieur: un autre Rousseau, ne pouvant approcher du premier par le génie, veut imiter ses mauvais procédés. Je porte le même nom qu’eux, n’ayant ni les talents de l’un ni la suffisance de l’autre, je suis encore moins capable d’avoir leurs torts envers vous. Je consens bien de vivre inconnu, mais non déshonoré; et je croirais l’être si j’avais manqué au respect que vous doivent tous les gens de lettres, et qu’ont pour vous tous ceux qui en méritent eux-mêmes. 

Je ne veux point m’étendre sur ce sujet, ni enfreindre, même avec vous, la loi que je me suis imposée de ne jamais louer personne en face. Mais, monsieur, je prendrai la liberté de vous dire que vous avez mal jugé d’un homme de bien, en le croyant capable de payer d’ingratitude et d’arrogance la bonté et l’honnêteté dont vous avez usé envers lui au sujet des Fêtes de Ramire(3).Je n’ai point oublié la lettre dont vous m’honorâtes dans cette occasion; elle a achevé de me convaincre que, malgré de vaines calomnies, vous êtes véritablement le protecteur des talents naissants qui en ont besoin. C’est en faveur de ceux dont je faisais l’essai que vous daignâtes me promettre de l’amitié. Leur sort fut malheureux, et j’aurais dû m’y attendre. Un solitaire qui ne sait point parler, un homme timide, découragé, n’osa se présenter à vous. Quel eût été mon titre? Ce ne fut point le zèle qui me manqua, mais l’orgueil; et n’osant m’offrir à vos yeux, j’attendis du temps quelque occasion favorable pour vous témoigner mon respect et ma reconnaissance. 

Depuis ce jour, j’ai renoncé aux lettres et à la fantaisie d’acquérir de la réputation; et désespérant d’y arriver comme vous, à force de génie, j’ai dédaigné de tenter, comme les hommes vulgaires, d’y parvenir à force de manège; mais je ne renoncerai jamais à mon admiration pour vos ouvrages. Vous avez peint l’amitié et toutes les vertus en homme qui les connaît et les aime. J’ai entendu murmurer l’envie, j ai méprisé ses clameurs et j’ai dit sans crainte de me tromper: Ces écrits, qui m’élèvent l’âme et m’enflamment le courage, ne sont point les productions d’un homme indifférent pour la vertu. 

Vous n’avez pas, non plus, bien jugé d’un républicain, puisque j’étais connu de vous pour tel. J’adore la liberté; je déteste également la domination et la servitude, et ne veux en imposer à personne. De tels sentiments sympathisent mal avec l’insolence; elle est plus propre à des esclaves, ou à des hommes plus vils encore, à de petits auteurs jaloux des grands. 

Je vous proteste donc, monsieur, que non seulement Rousseau de Genève n’a point tenu les discours que vous lui avez attribués, mais qu’il est incapable d’en tenir de pareils. Je ne me flatte pas de mériter l’honneur d’être connu de vous; mais si jamais ce bonheur m’arrive, ce ne sera, j’espère, que par des endroits dignes de votre estime. 

J’ai l’honneur d’être avec un profond respect, monsieur, votre très humble, etc. 
                                          J.-J. Rousseau, citoyen de Genève. 
 
 





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LETTRE DE M. LE MARQUIS D’ADHÉMAR

A M. DE VOLTAIRE.


A Paris, le 25 Novembre 1750
J’avais été instruit dans le temps, monsieur, de l’ingratitude et de l’insolence du petit D’Arnaud envers vous, et j’en avais marqué mon indignation. Je priai même M. d’Argental de remonter à l’origine de la Lettre a Fréron, et d’en prendre copie. Cette lettre était lue de tout le monde, et se débitait, d’une manière si désavantageuse, que je voulus voir la préface dont on se plaignait, et qu’on accusait d’être tronquée. Elle me parut aussi simple que je pouvais le désirer, et je n’y trouvai à redire que le nom de l’auteur et son style. Enfin, monsieur, je ne doute point que le grand roi que vous servez ne vous rende promptement justice. On est heureux d’avoir à défendre la vérité devant le monarque qui l’éclaire et qui la protège. 

Cependant, malgré cette assurance, je vous exhorte encore, monsieur, au plus grand courage. Les grandes réputations et la parfaite tranquillité ne vont guère de compagnie. 

Mais pour revenir à notre petit homme, on me dit dans le moment qu’il vient d’écrire une nouvelle lettre à Fréron, où il assure que tout est raccommodé. Au nom de Dieu, monsieur, en soutenant les vrais talents, gardez-vous de ces lourds frelons ils ne se souviennent de ce qu’ils vous doivent que pour en punir leur bienfaiteur. Je me rappelle, à ce propos, qu’une personne(4) me disait un jour qu’étant placé à l’amphithéâtre auprès de l’abbé Desfontaines et de D’Arnaud, il entendit le premier reprocher à l’autre quelque attachement pour vous. Mais, monsieur, répondit D’Arnaud, vous ne faites pas attention qu’il m’oblige, et que je lui dois de la reconnaissance. Eh bien! reprit l’abbé, on peut prendre de lui lorsqu’on a des besoins, mais il faut en dire du mal. 

Vous voyez que l’homme s’est souvenu de la morale, et qu’il n’a pas tardé de la mettre en pratique. 

Adieu, monsieur; méprisez cette vile engeance, et tâchez de vous armer de philosophie sur les événements. La vérité triomphe toujours à la longue, et l’envie se trouve abattue sous le poids des grandes réputations. 
 
 




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LETTRE

DU SIEUR GUYOT DE MERVILLE


A Lyon, le 15 avril 1755.
(5)Vous ne pouvez pas ignorer, monsieur, que je suis établi à Genève depuis deux ans. Dans l’espèce de nécessité où les mauvais procédés des comédiens français de Paris m’ont mis de fuir leur présence, il n’y avait point de retraite qui convînt mieux au penchant naturel que j’ai pour le repos et pour la liberté. Je suis d’autant plus content de mon choix, que d’autres raisons vous ont déterminé pour le même asile. Mais ce n’est pas assez que nos goûts s’accordent, il faut encore que nos sentiments se concilient. Quel désagrément pour l’un et pour l’autre si, habitant les mêmes lieux et fréquentant les mêmes maisons, nous ne pouvions ni nous voir ni nous parler qu’avec contrainte, et peut-être avec aigreur! Je sais que je vous ai offensé; mais je ne l’ai fait par aucune de ces passions qui déshonorent autant l’humanité que la littérature. 

Mon attachement à Rousseau, ma complaisance pour l’abbé Desfontaines sont les seules causes du mal que j’ai voulu vous faire, et que je ne vous ai point fait. Leur mort vous a vengé de leurs inspirations, et le peu de fruit des sacrifices que je leur ai faits m’a consolé de leur mort. 

Mille gens pourraient vous dire, monsieur, que je vous estime plus que vos partisans les plus zélés, parce que je vous estime moins légèrement et moins aveuglément qu’eux. La preuve en est incontestable. Dauberval, comédien à Lyon, dont vous avez goûté les talents, et dont vous adoreriez le caractère si vous le connaissiez comme moi, peut vous certifier que je le chargeai, trois jours avant votre départ subit et imprévu, des vers que je vous envoie. Je profitais du passage que vous faisiez en cette ville, où je n’étais aussi qu’en passant. Ces vers sont encore plus de saison que jamais, puisque je serai à Genève le 22 de ce mois, et que nous y voilà fixés tous les deux. Je n’ai rien à y ajouter que les offres suivantes. 

J’ai fait en quatre volumes manuscrits, la critique de vos ouvrages. Je vous la remettrai. Il y a à la tête de ma première comédie une lettre dont Rousset m’écrivit autrefois que vous aviez été choqué; je la supprimerai dans l’édition que je prépare de mes Oeuvres. L’abbé Desfontaines a fait imprimer deux pièces de vers qu’il m’avait suggérées contre vous; je les supprimerai aussi. C’est à ce prix que je veux mériter votre amitié. 

Je ferai plus. Mes Oeuvres diverses en deux volumes sont dédiées à un gentilhomme du pays de Vaud qui brûle de vous voir, et que vous serez bien aise de connaître. Pour convaincre le public de la sincérité de mes intentions et de ma conduite à votre égard, je suis prêt, si vous le permettez, à vous dédier mon théâtre en quatre volumes. Je ne crois pas que vous puissiez rien exiger de plus. 

Mais à propos d’édition, il est bien temps, monsieur, que vous pensiez, ainsi que moi, à en faire paraître une de vos ouvrages, sous vos yeux et de votre aveu. Le public l’attend avec impatience, parce qu’il ne croira jamais vous tenir que vous ne vous donniez vous-même. Vous êtes à Genève en place pour cela; et je me charge, si vous voulez, d’une partie du matériel de cette impression, comme vous m’avez chargé à La Haye, il y a plus de trente ans, de la correction des épreuves de la Henriade.

J’envoie copie de cette lettre et des vers qui l’accompagnent, à M. de Montpéroux qui m’honore de son estime et de son affection. Je me flatte qu’il voudra bien appuyer le tout. Mais est-il besoin que monsieur le résident joigne sa recommandation à ma démarche? Ne savez-vous pas, monsieur, qu’il est plus grand de reconnaître ses fautes que de n’en jamais faire, et plus glorieux de pardonner que de se venger? Je parle à Voltaire, et c’est Merville qui lui parle. Vous voyez que je finis en poète; mais ce n’est pas en poète, c’est en ami, c’est en admirateur, c’est en homme qui pense, que je vous assure de l’estime singulière et du dévouement parfait avec lequel je suis, monsieur, etc. 

                                                           Guyot de Merville. 
 
 






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LETTRE DE M. J-J. ROUSSEAU,

A M. DE VOLTAIRE.

10 septembre 1755.
(6)C’est à moi, monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l’ébauche de mes tristes rêveries, je n ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m’acquitter d’un devoir, et vous rendre un hommage que nous vous devons tous, comme à notre chef. Sensible d’ailleurs à l’honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes concitoyens, et j’espère qu’elle ne fera qu’augmenter encore, lorsqu’ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner. Embellissez l’asile que vous avez choisi, éclairez un peuple digne de vos leçons et vous qui savez si bien peindre les vertus et la liberté, apprenez-nous à les chérir dans nos moeurs comme dans vos écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire et de l’immortalité. 

Vous voyez que je n’aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise quoique je regrette beaucoup pour ma part le peu que j’en ai perdu. A votre égard, monsieur, ce retour serait un miracle si grand, qu’il n’appartient qu’à Dieu de le faire; et si pernicieux, qu’il n’appartient qu’au diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pates; personne au monde n’y réussirait moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds, pour cesser de vous tenir sur les vôtres. Je conviens de toutes les disgrâces qui poursuivent les hommes célèbres dans la littérature; je conviens même de tous les maux attachés à l’humanité, qui paraissent indépendants de nos vaines connaissances; les hommes ont ouvert sur eux-mêmes tant de sources de misères que quand le hasard en détourne quelqu’une, ils n’en sont guère plus heureux. D’ailleurs il y a dans le progrès des choses, des liaisons cachées que le vulgaire n’aperçoit pas, mais qui n’échapperont point à l’oeil du philosophe quand il y voudra réfléchir. 

Ce n’est ni Térence, ni Cicéron, ni Virgile, ni Sénèque, ni Tacite qui ont produit les crimes des Romains et les malheurs de Rome. Mais sans le poison lent et secret qui corrompait insensiblement le plus vigoureux gouvernement dont l’histoire ait fait mention, Cicéron, ni Lucrèce, ni Salluste, ni tous les autres, n’eussent point existé, ou n’eussent point écrit. Le siècle aimable de Lélius et de Térence amenait de loin le siècle brillant d’Auguste et d’Horace, et enfin les siècles horribles de Sénèque et de Néron, de Tacite et de Domitien. Le goût des sciences et des arts naît chez un peuple d’un vice intérieur qu’il augmente bientôt a son tour; et s’il est vrai que tous les progrès humains sont pernicieux à l’espèce, ceux de l’esprit et des connaissances qui augmentent notre orgueil et multiplient nos égarements, accélèrent bientôt nos malheurs. Mais il vient un temps où elles sont nécessaires pour l’empêcher d’augmenter: c’est le fer qu’il faut laisser dans la plaie, de peur que le blessé n’expire en l’arrachant. 

Quant à moi, si j’avais suivi ma première vocation, et que je n’eusse ni lu, ni écrit, j’en aurais été sans doute plus heureux. Cependant si les lettres étaient maintenant anéanties, je serais privé de l’unique plaisir qui me reste. C’est dans leur sein que je me console de tous mes maux; c’est parmi leurs illustres enfants que je goûte les douceurs de l’amitié, que j’apprends à jouir de la vie et à mépriser la mort. Je leur dois le peu que je suis, je leur dois même l’honneur d’être connu de vous. Mais consultons l’intérêt dans nos affaires, et la vérité dans nos écrits: quoiqu’il faille des philosophes, des historiens, et de vrais savants pour éclairer le monde et conduire ses aveugles habitants, si le sage Memnon m’a dit vrai, je ne connais rien de si fou qu’un peuple de sages. Convenez-en, monsieur; s’il est bon que de grands génies instruisent les hommes, il faut que le vulgaire reçoive leurs instructions. Si chacun se mêle d’en donner, où seront ceux qui les voudront recevoir? Les boiteux, dit Montaigne, sont mal propres aux exercices du corps, et aux exercices de l’esprit les âmes boiteuses. Mais en ce siècle savant on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher aux autres. 

Le peuple reçoit les écrits des sages pour les juger, et non pour s’instruire. Jamais on ne vit tant de Dandins; le théâtre en fourmille, les cafés retentissent de leurs sentences, les quais regorgent de leurs écrits, et j’en tends critiquer l’Orphelin, parce qu’on l’applaudit, à tel grimaud si peu capable d’en voir les défauts qu’à peine en sent-il les beautés. 

Recherchons la première source de tous les désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent plus de l’erreur que de l’ignorance, et que ce que nous ne savons point nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir. Or, quel plus sûr moyen de courir d’erreurs en erreurs que la fureur de savoir tout? si l’on n’eût pas prétendu savoir que la terre ne tournait pas, on n’eût point puni Galilée pour avoir dit qu’elle tournait; si les seuls philosophes en eussent réclamé le titre, l’Encyclopédie n’eût point eu de persécuteurs; si cent mirmidons n’aspiraient point à la gloire, vous jouiriez paisiblement de la vôtre, ou du moins vous n’auriez que des adversaires dignes de vous. Ne soyez donc point surpris de sentir quelques épines inséparables des fleurs qui couronnent les grands talents. Les injures de vos ennemis sont les cortèges de votre gloire, comme les acclamations satiriques étaient ceux dont on accablait les triomphateurs. C’est l’empressement que le public a pour tous vos écrits qui produit les vols dont vous vous plaignez; mais les falsifications n’y sont pas faciles, car ni le fer ni le plomb ne s’allient avec l’or. 

Permettez-moi de vous le dire par l’intérêt que je prends à votre repos et à notre instruction: méprisez de vaines clameurs par lesquelles on cherche moins à vous faire du mal qu’à vous détourner de bien faire. Plus on vous critiquera, plus vous devez vous faire admirer. Un bon livre est une terrible réponse à de mauvaises injures. Eh! qui oserait vous attribuer des écrits que vous n’aurez point faits, tant que vous ne continuerez qu’à en faire d’inimitables? Je suis sensible à votre invitation; et si cet hiver me laisse en état d’aller au printemps habiter ma patrie, j’y profiterai de vos bontés. Mais j’aime encore mieux boire de l’eau de votre fontaine que du lait de vos vaches; et quant aux herbes de votre verger, je crains bien de n’y trouver que le lotos qui n’est que la pâture des bêtes, ou le moli qui empêche les hommes de le devenir. 

Je suis de tout mon coeur, avec respect, etc. 

                                              J.-J. Rousseau, citoyen de Genève. 
 
 





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LETTRE DE M. L’ABBÉ AUBERT,

A M. DE VOLTAIRE, EN LUI ENVOYANT LE RECUEIL DE SES FABLES


A Paris, le 10 janvier 1758.
O toi dont les sublimes chants 
Imitent les sons fiers des clairons, des trompettes, 
Daigne écouter mes chansonnettes, 
Daigne favoriser mes timides accents! 
Des coeurs ambitieux admirable interprète, 
Ta muse fait parler les princes, les héros; 
La mienne fait jaser le serin, la fauvette; 
Par l’organe de l’âme, elle enseigne les sots. 
Si quelquefois, dans d’heureuses images, 
J’ai peint avec succès le vice ou la vertu, 
Voltaire, c’est à toi que l’hommage en est dû: 
J’ai relu cent fois tes ouvrages.

J’ai toujours pensé, monsieur, que le premier devoir d’un homme qui voulait se faire un nom, dans quelque genre de poésie que ce fût, était de se former sur vos ouvrages; et le second de vous offrir ses essais. Je m’acquitte de ce dernier en comptant beaucoup sur votre indulgence et sur vos avis. Jusqu’à présent les personnes que j’ai consultées m’ont toutes donné des conseils si opposés que je ne sais quel parti prendre. L’un me reproche d’imiter trop La Fontaine, et l’autre de ne pas l’imiter assez; celui-ci se plaint que mes morales sont trop longues, celui-là qu’elles sont trop courtes; un troisième voudrait m’obliger à les supprimer toutes, alléguant pour raison, malgré l’exemple de tous les fabulistes, que le but d’une fable doit se faire sentir assez de soi-même, pour se passer de cette espèce de commentaire que l’on appelle morale. Il y en a qui voudraient que mes fables fussent toutes aussi simples que celle de la Cigale et la Fourmi, comme si un fabuliste était condamné à n’être lu que par des enfants. 

Cette variété d’opinions sur mon recueil m’a mis souvent dans le cas de m’appliquer la fable du Meunier, son Fils et l’Ane.
 

Parbleu! dit le meunier, est bien fou du cerveau 
Qui prétend contenter tout le monde et son père.

Vous voyez, monsieur, combien j’ai besoin d’être fixé par des avis sûrs, et dont on ne puisse appeler. Je me déciderai, monsieur, d’après les vôtres, si je vaux la peine que l’auteur de la Henriade sacrifie quelques moments à la lecture d’une cinquantaine de fables, et qu’il daigne m’écrire ce qu’il en pense. J’attends, monsieur, cette faveur de votre attention à encourager les talents naissants; et je me ferai, en tout temps, l’honneur de prendre des leçons du plus beau génie de la France. Je suis, etc. 

ÉPÎTRE DU MÊME.

(7)Ma muse n’est pas assez vaine 
Pour espérer, par ses essais, 
Égaler les brillants succès 
De l’ingénieux La Fontaine. 
Elle connaît tout le danger 
Du goût décidé qui l’entraîne; 
Mais tu daignas l’encourager; 
Et si son vol est téméraire, 
Dès qu’elle t’a déjà su plaire, 
Que risque-t-elle à s’y livrer? 
Depuis qu’au pays de la feinte 
Un vif penchant me fait errer, 
Sans cesse une importune crainte 
Devant moi venait se montrer 
Aujourd’hui la douce espérance 
Y guide, y ranime mes pas; 
Je cède au séduisant appas 
D’une trop flatteuse indulgence. 
Eh! comment ne s’enivrer pas 
D’un encens que ta main dispense? 
Je n’ai pas les charmants pinceaux 
De l’ami de La Sablière; 
Mais sur l’homme et sur ses défauts, 
Je puis dans de riants tableaux 
Répandre à mon tour la lumière, 
Et du sceptre jusqu’au rabot, 
Prouver à l’homme qu’il est sot. 
Tous les animaux, dans mes fables, 
Lions, fourmis, aigles, moineaux, 
Peuvent, par quelques traits nouveaux, 
Trahir l’orgueil de mes semblables. 
Ta voix a chanté des héros; 
Mais qu’il soit d’Athène on de Rome, 
De Pétersbourg ou de Paris, 
Tes philosophiques écrits 
Font voir que tout héros est homme. 
Écoutons ce rustre hébété 
Que fait raisonner La Fontaine: 
Il voudrait, plein de vanité, 
Que celui qui créa le chêne 
Dans ses oeuvres l’eût consulté. 
L’homme est plus ou moins entêté 
De quelque orgueilleuse faiblesse. 
L’apologue fut inventé 
Pour corriger avec adresse 
Des grands l’insolente fierté, 
Des flatteurs l’indigne bassesse, 
Des petits l’indocilité. 
Heureux si, plein d’un zèle extrême, 
Sur les ridicules d’autrui, 
Un auteur corrigeait lui-même 
Les défauts qu’on remarque en lui! 
Mais, quoique l’on en puisse dire, 
Fier d’un si glorieux accueil, 
On verra croître mon orgueil, 
Si mes fables te font sourire.

 
 
 
 
 
 
 

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OBSERVATIONS

DE M. DE CHAUVELIN, L’AMBASSADEUR,

SUR UNE LETTRE DE M. DE VOLTAIRE AU ROI DE PRUSSE,
ÉCRITE PAR ORDRE DU MINISTÈRE, 1759

(8)La lettre est très bien, le fond et le ton en sont à merveille: je n’y ferai que deux observations. 

1° Je ne sais si je lui présenterais aussi décisivement l’idée de restitution, je crois qu’elle lui sera toujours amère, et je ne sais si elle ne blesserait pas sa gloire autant que son intérêt. Peut-être faudrait-il adoucir ce passage. 

2° Je crois qu’il conviendrait de lui expliquer davantage le fond d’un système de pacification fondé sur les idées propres à lui, qu’il développe dans sa dernière lettre. En conséquence je lui dirais, ce me semble: 

Vous ne voulez pas faire la paix sans les Anglais, vous avez raison, votre honneur y est intéressé; mais pourquoi ne feriez-vous pas faire la paix aux Anglais en même temps qu’à vous? N’avez-vous pas acquis assez de droits sur leur estime, assez d’ascendant sur eux, pour qu’ils sacrifient quelques-uns de leurs avantages à l’honneur de vous assurer les vôtres? Alors les Français, en compensation d’un tel bienfait, ne seront-ils pas excités et autorisés à déterminer leurs alliés à des sacrifices équivalents à ceux que les Anglais auront faits pour eux en votre faveur? Alors ne serez-vous pas l’auteur et le mobile de cette condescendance réciproque qui ramènera tout à un équilibre désirable et utile à tout l’univers? En un mot, si vous déterminez les Anglais à ne pas envahir l’empire des mers, la propriété de toutes les colonies, et le commerce universel, doutez-vous que les Français n’engagent vos ennemis à renoncer aux prétentions qui vous seraient nuisibles? 

Il me semble que cette tirade, maniée par le génie de M. de Voltaire, embellie des grâces nerveuses de son style, et ajoutée aux notions qu’il a déjà prises du roi de Prusse, et des objets les plus propres à l’émouvoir, peuvent mettre dans tout son jour l’idée d’un plan qu’il serait très heureux que ce prince saisît, adoptât, et conduisît à sa maturité. 
 
 




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LETTRE DE M. LE COMTE DE TRESSAN,

A M. DE VOLTAIRE.


A Commerci, ce 29 juillet 1759.
Sa majesté polonaise, monsieur, veut que je supplée à sa vue pour répondre à la lettre charmante qu’elle vient de recevoir de vous. Ce prince m’ordonne de vous assurer de son amitié pour vous, et de sa haute estime pour vos ouvrages. 

Sa majesté confirme de nouveau l’attestation qu’elle m’avait ordonné de vous envoyer au sujet de l’exacte vérité de tous les faits contenus dans votre Histoire de Charles XII. Elle apprend par vous, monsieur, avec un plaisir sensible, que le roi son gendre, en renouvelant les anciens privilèges de vos terres, vous donne une marque distinguée de sa bienveillance et de son estime. Mais je sens, monsieur, tout ce que vous perdriez si vous ne voyiez pas du moins les caractères d’une main que vous baiseriez avec tant de plaisir; un seul mot de ce prince adoré, qui exécute sans cesse tout ce que vous aimez à célébrer dans les grands rois, sera mille fois plus précieux pour vous que tout ce que le plus fidèle de vos serviteurs et amis pourrait vous dire. Tressan. 

P. S. Du roi Stanislas, à peine lisible.

Je vous réponds de coeur, au défaut de vue, pour vous assurer que je conserve toujours les sentiments d’une parfaite estime et amitié pour vous. 

P. S. De M. de Tressan. 

Votre coeur vous fera deviner que mon cher et aimable maître vous écrit: Je vous réponds de coeur, au défaut de vue, etc. Plaignez une âme active (et celles des rois le sont si rarement). Eheu! plaignez-la d’être privée du bonheur de revoir ses ouvrages, de ne pouvoir plus lire, écrire, peindre, jouer des instruments, et voir votre ancienne amie chez qui le roi vient d’écrire ce petit mot. 
 
 


























































Notes.

Note_1 Voir dans la Correspondance générale (15décembre 1745) la réponse de M. de Voltaire à cette lettre. (K.) 

Note_2 Jean-Baptiste. On ne connaît point l’autre Rousseau; ce n’est pas celui de Toulouse auteur du Journal encyclopédique, ni celui de Gotha. 

Note_3 La Pricesse de Navarre.

Note_4 M. Dutertre. (K.) 

Note_5 Voyez la réponse de M. de Voltaire dans la Correspondance générale. (Lettre à M. Guyot de Merville, Avril 1755 ) (K.) 

Note_6 Voyez la lettre de M. de Voltaire à M. Rousseau, du 30 auguste 1755. (Correspondance générale.) (K.) 

Note_7 A l’occasion de la lettre de M. de Voltaire à l’auteur des Fables du 22 mars 1758, voyez Correspondance générale.

Note_8 On n’a point trouvé cette lettre au roi. Voyez dans sa Correspondance celle qu’il écrit à Voltaire ( 22 septembre 1759 ). 
Il paraît que cette lettre, qui était du 29 auguste 1759, ne parvint point à Frédéric, ou bien qu’il ne voulut pas être censé l’avoir reçue.