|
| Index Voltaire | Commande CDROM | Tome I: Introduction | LETTRE DU SIEUR DE BONNEVAL A M. DE VOLTAIRE A Paris, ce 27 février 1737
(1) J’ai été chez vous
hier matin, monsieur, pour avoir l’honneur de vous voir; on m’a dit que
vous étiez à la cour. Vous eussiez sans doute été
surpris de ma visite mais vous l’eussiez été davantage du
motif qui l’occasionnait. Cependant je m’étais rassuré par
les réflexions qui viennent naturellement à un esprit du
premier ordre; et je me disais il est vrai que depuis 1725 je n’ai presque
jamais eu l’honneur de voir M. de Voltaire, mais il n’ignore pas qu’il
est dans une sphère qui ne permet pas à tout le monde de
le voir; il ne peut ignorer l’admiration que je lui ai vouée, et
il ne pourrait en douter sans faire tort à mon discernement. Personne
n’est plus en état aujourd’hui que moi de lui rendre justice, par
l’habitude où j’ai été pendant un an de le voir dans
ces sociétés où l’esprit et le coeur peuvent se montrer
ce qu’ils sont, sans danger. C’est de là que j’en ai jugé
assez favorablement pour être persuadé qu’il aime à
obliger.
Cette manière de penser, monsieur, m’a conduit, chez vous pour vous prier de me prêter dix pistoles dont j’ai un besoin instant, et de vous offrir, pour la restitution, une délégation de la même somme sur les arrérages d’une rente que m’a laissée une dame de votre connaissance, et qui ne vit plus depuis plusieurs années. Si les morts avaient quelque crédit, j’emploierais sa médiation auprès de vous. Vous ne l’auriez pas refusée vivante peut-être vit-elle encore dans votre mémoire; du moins elle le méritait par ses sentiments pour vous. Je les ai connus jusqu’à sa mort, dont j’ai été le triste témoin. Cette prière que je vous aurais faite chez vous,
monsieur, je vous la fais aujourd’hui par écrit; et si vous voulez
y faire droit, vous le pouvez en m’adressant à qui il vous plaira,
de votre part, et je lui remettrai la délégation. Je croirais
offenser la délicatesse de vos sentiments, si j’employais ici ces
tours d’une éloquence usée pour vous disposer à me
rendre le service que je vous demande. Exposer un besoin à une personne
qui pense noblement, c’est avoir tout dit; j’ajouterai seulement que ma
reconnaissance sera aussi vive que durable.
LETTRE DE M. PRAULT FILS,
A MADAME DE CHAMPBONIN, A VASSY Paris, le 24 janvier 1739.
Madame, vous savez que c’est à un magistrat connu
par sa vertu et son mérite que j’ai l’obligation de connaître
M. de Voltaire, dont il est ami. J’ai souhaité pendant longtemps
illustrer mon commerce des ouvrages d’un homme que je ne connaissais encore
que par les talents de son esprit, et qui depuis m’a si fort attaché
à lui par les qualités de son coeur. Ma jeunesse, ma bonne
volonté, ma sincérité, titres qui valent toujours
auprès de lui, ont achevé ce que la recommandation avait
commencé. Depuis ce temps, sa confiance m’a rendu l’instrument de
tant d’actions de générosité, qu’autant par justice
pour lui que par reconnaissance pour celles dont je me suis particulièrement
ressenti, je me crois obligé d’en rendre partout un témoignage
authentique, et de répondre à l’injuste accusation du libelle
intitulé la Voltairomanie, que tous les honnêtes gens
ne voient qu’avec indignation.
Voici l’histoire des ouvrages de M. de Voltaire depuis que je le connais, et je suis en état de la prouver par des pièces justificatives. J’ai commencé par imprimer la Henriade avec des corrections considérables; et M. de Voltaire, en me la donnant, en abandonna le profit à un jeune homme que ses talents lui ont attaché, et à qui il a fait encore présent de sa tragédie de la Mort de César. Il permit dans le même temps, à un autre libraire, de réimprimer Zaïre dont le privilège était expiré. Il m’a donné, à moi, ses tragédies d’Oedipe, Mariamne et Brutus. J’ai imprimé l’Enfant prodigue: celui qui fut chargé d’en faire le marché m’en demanda un prix si honnête, que, bien loin de contester avec lui, je lui donnai cent francs au-dessus du prix qu’il m’en avait demandé. Quelques jours après, M. de Voltaire m’écrivit qu’il n’exigerait jamais d’argent(2) pour le prix de ses pièces, ni pour aucun autre de ses ouvrages, mais seulement des livres. Enfin, il a fait présent de ses Éléments de Newton à ses libraires de Hollande. Peu de temps après, on en a fait une édition sous le titre de Londres et je sais que le libraire qui l’avait faite à l’insu de M. de Voltaire, crut cependant, avant de la faire paraître, lui devoir l’attention de la lui communiquer, et de se soumettre à ses corrections. L’édition on état de paraître, M. de Voltaire en a acheté cent cinquante exemplaires pour faire des présents à Paris, qu’il a payés, et qui lui reviennent, avec la reliure, à près de cent pistoles. Voilà, madame, ce que les ouvrages de M. de Voltaire
lui ont produit; voilà plutôt de quoi confondre le calomniateur;
et vous voyez quelle foi on peut ajouter aux impostures dont son ouvrage
est tissu.
Déclaration de l’abbé Guyot Desfontaines à la Police. Je déclare que je ne suis point l’auteur d’un libelle imprimé, qui a pour titre la Voltairomanie, et que je le désavoue en son entier, regardant comme calomnieux tous les faits qui sont imputés à M. de Voltaire dans ce libelle, et que je me croirais déshonoré si j’avais eu la moindre part à cet écrit, ayant pour lui tous les sentiments d’estime dus à ses talents, et que le public lui accorde si justement. Fait à Paris, ce 4 avril 1739. Desfontaines. LETTRE DE M. DE CHAMPBONIN, A SON FILS, AU BUREAU DES FORTIFICATIONS A PARIS A Champbonin, ce 15 de mai 1739.
Ce n’est pas à Cirey, mon fils, qu’il faut que vous
écriviez à M. de Voltaire; il vient de partir pour Bruxelles
avec monsieur et madame du Châtelet. Vous vous imaginez assez dans
quelle douleur son absence nous laisse. Jamais il ne fut d’ami plus tendre
et plus respectable. Nous regrettons sensiblement les quatre années
qu’il a passées en Champagne. Ce temps heureux où nous avons
vécu avec lui, doit vous rappeler comme à nous, mon fils,
les marques d’amitié dont il nous a comblés, elles sont telles
pour vous en particulier, que je n’aurais pu faire que les mêmes
choses pour votre fortune, si elles eussent été en mon pouvoir.
Eh! que ne lui devez-vous point de reconnaissance! Rien ne l’engageait
a vous donner des marques si singulières d’attachement, et j’espère
que vous n’oublierez jamais l’excès de ses bontés. Ce n’est
pas assez de les partager avec nous, il faut que vous nous surpassiez en
reconnaissance. Aimez-le comme votre propre père; vous lui devez
tous les sentiments dont vous êtes capable, et j’en serai plus touché
que de ceux que vous avez pour moi.
Votre mère est pénétrée de regrets aussi bien que moi; vous connaissez notre amitié pour lui, et tous deux nous pleurons la douceur qu’il attachait à la sienne pour nous. Monsieur et madame la comtesse de La Neuville, de qui vous me demandez des nouvelles, regrettent aussi infiniment la société de M. de Voltaire. Il part adoré de tout le canton, et nous gémissons tous de son absence. Monsieur et madame du Châtelet nous flattent de leur retour à Cirey, dès que leurs affaires seront finies. Écrivez bien régulièrement à
Bruxelles, et comptez, mon fils, sur mon amitié et celle de votre
mère qui vous embrasse. Champbonin.
LETTRE DE M. L’ABBÉ PREVOST, A M. DE VOLTAIRE. Le 15 janvier 1740.
Je souhaiterais extrêmement, monsieur, de vous devenir
utile en quelque chose; c’est un ancien sentiment que j’ai fait éclater
plusieurs fois dans mes écrits, que j’ai communiqué à
M. Thiriot dans plus d’une occasion, et qui s’est renouvelé fort
vivement depuis l’affaire de Prault. Je ne puis soutenir qu’une infinité
de misérables, s’acharnant contre un homme tel que vous, les uns
par malignité pure, les autres par un faux air de probité
et de justice, s’efforcent de communiquer le poison de leur coeur aux plus
honnêtes gens.
Il m’est venu à l’esprit que le goût du public, qui s’est assez soutenu jusqu’à présent pour ma façon d’écrire, me rend plus propre qu’un autre à vous rendre quelque service. L’admiration que j’ai pour vos talents, et l’attachement particulier dont je fais profession pour votre personne, suffiraient bien pour m’y porter avec beaucoup de zèle; mais mon propre intérêt s’y joint; et si je puis servir, dans quelque mesure, à votre réputation, vous pouvez être aussi utile pour le moins à ma fortune. Voilà deux points, monsieur; qui demandent un peu d’explication; elle sera courte, car je n’ai que le fait à exposer. 1° J’ai pensé qu’une Défense de M. de Voltaire et de ses ouvrages, composé avec soin, force, simplicité, etc., pourrait être un fort bon livre, et forcerait peut-être, une fois pour toutes, là malignité à se taire je la diviserais en deux; l’une regarderait sa personne, l’autre ses écrits. J’y emploierais tout ce que l’habitude d’écrire pourrait donner de lustre à mes petits talents, et je ne demanderais d’être aidé que de quelques Mémoires pour les faits. L’ouvrage paraîtrait avant la fin de l’hiver. 2° Le dérangement de mes affaires est tel, que si le ciel, ou quelqu’un inspiré de lui n’y met ordre, je suis à la veille de repasser en Angleterre. Je ne m’en plaindrais pas si c’était ma faute; mais depuis cinq ans que je suis en France, avec autant d’amis qu’il y a d’honnêtes gens à Paris, avec la protection d’un prince du sang qui me loge dans son hôtel(3),je suis encore sans un bénéfice de cinq sous. Je dois environ cinquante louis pour lesquels mes créanciers réunis m’ont fait assigner, etc.; et le cas est si pressant, qu’étant convenu avec eux d’un terme qui expire le premier du mois prochain, je suis menacé d’un décret de prise de corps, si je ne les satisfais pas dans ce temps. De mille personnes opulentes avec lesquelles ma vie se passe, je veux mourir si j’en connais une à qui j’aie la hardiesse de demander cette somme, et de qui je me croie sûr de l’obtenir. Il est question de savoir si M. de Voltaire, moitié engagé par sa générosité, et par son zèle pour les gens de lettres, moitié par le dessein que j’ai de m’employer à son service, voudrait me délivrer du plus cruel embarras où je me sois trouvé de ma vie. L’entreprise est digne de lui; et la seule nouveauté de rétablir dans ses affaires un homme qui ne peut s’aider de la protection d’un prince du sang, et j’ose dire de l’amitié de tout Paris, me paraît une amorce singulière. Au reste, j’ai deux manières de restituer: l’une en sentiments de reconnaissance, et je serais réduit à celle-là si la mort me surprenait, car je ne possède pas un sou de revenu; mais je suis dans un âge, je jouis d’une santé qui me promettent une longue vie; l’autre voie de restitution est de donner à prendre sur mes libraires; elle pourrait me servir avec mes créanciers, s’ils entendaient raison: mais des tapissiers, des tailleurs, qu’on a un peu différé de payer, n’y trouvent point assez de sûreté. Un homme de lettres conçoit mieux la solidité de cette ressource. Je finis, monsieur, car voilà en vérité une lettre fort extraordinaire. Je me flatte qu’autant je trouverai de plaisir à me vanter du bienfait, si vous me l’accordez, autant vous voudrez bien prendre soin d’ensevelir ma prière, si quelque raison, que je ne chercherai même pas à pénétrer, ne vous permet pas de la recevoir aussi favorablement que je l’espère. Mais dans l’un on l’autre cas, vous regarderez, s’il vous plaît, monsieur, comme un de vos plus dévoués serviteurs et de vos admirateurs les plus passionnés, l’abbé Prevost. P. S. Vous vous imaginerez bien que c’est le récit
que Prault m’a fait de vos générosités, qui m’a fait
naître les deux idées que je viens de vous proposer.
RAPPORT FAIT A L’ACADÉMIE DES
SCIENCES PAR MM. PITOT ET CLAIRAUT,
Nous avons examiné, par ordre de l’Académie, un Mémoire de M. de Voltaire intitulé: Doutes sur la mesure des forces motrices et sur leur nature. Ce Mémoire contient deux parties: la première est une exposition abrégée des principales raisons qui ont été données pour prouver que les forces des corps, en mouvement, sont comme leurs quantités de mouvement, c’est-à-dire comme les masses multipliées par leurs simples vitesses, et non par les carrés, ainsi que le prétendent ceux qui reçoivent la théorie des forces vives. Les raisons que M. de Voltaire rapporte ne sont pas avancées comme des démonstrations, ce sont simplement des doutes qu’il propose mais les doutes d’un homme éclairé, qui ressemblent beaucoup à une décision. Nous n’entrerons point dans l’examen de cette première partie, parce que l’auteur ne paraît y avoir eu en vue que de rendre les plus fortes raisons qui ont été données contre les forces vives, d’une manière assez claire et assez abrégée pour que les lecteurs puissent se les rappeler promptement. Dans la seconde partie, M. de Voltaire considère la nature de la force. Comme il a conclu que la force motrice n’est autre chose que le produit de la masse par la simple vitesse, il n’admet point de distinction entre les forces mortes et les forces vives. Lorsque l’on dit que la force d’un corps en mouvement diffère infiniment de celle d’un corps en repos, c’est, suivant lui, comme si l’on disait qu’un liquide est infiniment plus liquide quand il coule que quand il ne coule pas. Il dit ensuite que si la force n’est autre chose que le produit de la masse par la vitesse, elle n’est précisément que le corps lui-même agissant, ou prêt à agir: et il rejette ainsi l’opinion des philosophes qui ont cru que la force était un être à part, une substance qui anime les corps, et qui en est distinguée; que la force doit se trouver dans les êtres simples, appelés monades, etc. M. de Voltaire remarquant, comme plusieurs l’ont déjà fait, que la quantité de mouvement augmente dans plusieurs cas, et étant toujours convaincu que la force n’est autre chose que la quantité de mouvement, il demande si les philosophes qui ont soutenu la conservation d’une même quantité de force dans la nature, ont plus de raison que ceux qui voudraient la conservation d’une même quantité d’espèces d’individus de figures, etc. Il demande ensuite si de ce qu’un corps élastique qui en choque un plus grand lui communique plus de quantité de mouvement, et par conséquent, selon lui, plus de force qu’il n’en avait, il ne s’ensuit pas évidemment que les corps ne communiquent point de force en sorte que la masse et le mouvement ne suffisant pas pour la communication du mouvement, il faut encore l’inertie sans laquelle la matière ne résisterait pas, et sans laquelle il n’y aurait nulle action. M. de Voltaire croit encore que l’inertie, la masse et le mouvement ne suffisent pas. Il pense qu’il faut un principe qui tienne tous les corps de la nature en mouvement, et leur communique incessamment une force agissante, ou prête d’agir; et ce principe doit être, selon lui, la gravitation, soit qu’elle ait une cause mécanique, soit qu’elle n’en ait pas. La gravitation, continue-t-il, ne peut pas non plus satisfaire à tous les effets de la nature; elle est très loin d’expliquer la force des corps organisés; il leur faut encore un principe interne, comme celui du ressort. M. de Voltaire termine son Mémoire en disant que puisque la force active du ressort produit les mêmes effets que toute force quelconque, on en peut conclure que la nature qui va souvent à différents buts par la même voie, va aussi au même but par différents chemins; et qu’ainsi la véritable physique consiste à tenir registre des opérations de la nature, avant que de vouloir tout asservir à une loi générale. De toutes les questions, difficiles à approfondir, que renferment les deux parties de ce Mémoire, il paraît que M. de Voltaire est très au fait de ce qui a été donné en physique, et qu’il a lui-même beaucoup médité sur cette science. A Paris, le 26 avril 1741.
LETTRE DE L’AVOCAT MANNORY, A M. DE VOLTAIRE. Ce 10 mai 1744.
(4)Il y a longtemps, monsieur, que
vous n’avez entendu parler de moi, et il est bien fâcheux que je
ne rappelle vos idées à mon sujet que pour vous entretenir
de mes malheurs; mais je connais trop les sentiments de votre coeur pour
manquer de confiance. Mon père vit toujours, il a quatre-vingts
ans; il est extrêmement cassé et affaibli. J’aurai plus de
cent mille francs de bien, et je n’en ai jamais reçu un écu.
Ma profession est difficile; il y faut des secours sur lesquels j’avais
compté; et qui m’ont manqué. J’ai essuyé des maladies
longues et considérables; j’ai enfin rétabli ma santé.
Mais pendant ce temps mon cabinet s’est trouvé vide. J’avais affaire
alors, monsieur, à une propriétaire riche et dévote;
j’avais extrêmement dépensé dans sa maison pour m’ajuster;
elle m’a inhumainement mis dehors, et j’ai perdu toutes mes dépenses
et mes arrangements. Enfin, monsieur, le pauvre monsieur de Fimarçon
s’est adressé à moi; j’ai cru ses affaires bonnes, je m’y
suis livré tout entier. Mes maladies m’avaient affaibli mon cabinet
de la moitié. J’ai perdu l’autre moitié pour ne penser qu’à
M. de Fimarçon.
Je me flattais qu’en le tirant d’affaire je me ferais honneur, et que sa reconnaissance me dédommagerait suffisamment. Rien n’a réussi, monsieur. Pendant ce temps j’ai été trois mois à trouver une maison. J’en ai loué une le 23 décembre. Depuis cet instant les ouvriers y sont. Voilà donc six mois que je suis sans maison, sans cabinet, et par conséquent sans travail. Jugez, monsieur, de ma situation Je ne tirerais pas un écu de mon père. Quand on a été dur toute sa vie, on ne devient pas bon et généreux à quatre-vingts ans. M. Dodun, l’ancien receveur-général, de qui j’ai loué, dans l’Isle, m’a fait attendre; mais il a dépensé quatre mille francs pour m’ajuster, et je serai au mieux. J’ai des meubles qui, en les faisant aller aux lieux, me suffiront. Il ne me manque, donc monsieur, que de pouvoir satisfaire à la dépense de mon emménagement, qui ne laissera pas que d’être un objet, de payer quelques petites dettes que j’ai depuis six mois, et d’avoir une faible somme devant moi pour ouvrir mon cabinet, et vivre en attendant la pratique qui viendra sûrement. J’ai toujours entendu dire, monsieur, qu’il était permis aux malheureux de se vanter un peu. En profitant de ce privilège que je n’ai que trop acquis par ma situation qui est cruelle, je puis me vanter de ne craindre aucun des avocats qui ont actuellement de l’emploi. Si j’ai du secours, je vais reprendre dans l’instant; mon cabinet a sa valeur. Dans un an mon emploi peut être considérable, et mon père me laissera enfin ce qu’il ne pourra pas emporter. Si je n’ai point de secours, ma maison me devient inutile. Je ne pourrai plus reparaître au Palais, et je suis perdu sans ressource, car je ne suis bon à aucune autre chose. Je donnerai toutes les sûretés que je pourrai; je m’en gagerai solidairement avec ma femme; je ferai même des lettres de change, pourvu que l’on me donne des délais suffisants. M’abandonnez-vous, monsieur? oublierez-vous l’ancienne amitié que vous avez eu pour moi? je suis un de vos plus vieux serviteurs, et l’apologiste d’Oedipe ne doit pas périr dans la misère au milieu de si belles espérances; il ne s’agit que de l’aider un peu. Ce sera un avocat que vous ferez; et s’il devient bon, l’opération n’est pas indigne de vous. Jusqu’à présent, monsieur, vous avez fait tant de choses différentes, et dans tous les genres, que celle-là vous manquait peut-être. J’attends tout de vous monsieur;les temps sont affreux, puisque personne n’est sensible aux talents. Vous seul les connaissez tous, vous les protégez; et si vous pensez que je puisse faire quelque chose, vous ne m’abandonnerez certainement pas. Ma fortune dépend donc du jugement que vous porterez de moi. J’attends votre décision avec confiance. Je demeure rue de la Comédie Française, chez M. Dubois, au Palais-Royal. En attendant que vous me mettiez en état de gagner l’Isle, je compte que vous m’honorerez d’une réponse. Je suis avec le plus tendre respect, monsieur, votre très humble, etc.
Mannory.
LETTRE DU MÊME. Ce jeudi matin.
Vous m’avez permis, monsieur, de vous importuner encore,
après votre retour de la campagne. Je suis honnête en robe;
mais je manque totalement d’habit, et je ne puis me présenter devant
personne. Cela dérange toutes mes affaires. Avez-vous pensé
à M. Thiriot? je vous prie, monsieur, de me le marquer. Je suis
depuis six jours avec quatre sous dans ma poche. Vous m’avez promis quelques
légers secours; ne me les refusez pas aujourd’hui, monsieur. Dès
que je serai habillé, je serai en état de suivre mes affaires,
et ma situation changera. On m’annonce beaucoup d’affaires au Palais, mais
elles ne sont pas encore arrivées. Nous touchons aux vacances; le
temps n’est pas favorable. Souffrirez-vous, monsieur, que je meure de faim?
je n’ai mangé hier et avant-hier que du pain. C’était fête
je n’ai pu décemment sortir en robe, et mon habit n’est pas mettable.
Je n’ai osé aller chez personne, et je n’avais pas d’argent pour
avoir quelque chose chez moi. L’état est affreux. De grâce,
monsieur, donnez au porteur de cette lettre ce que vous pouvez pour mon
soulagement présent; il est sûr. Mandez-moi si M. Thiriot
fait quelque chose. Laisserez-vous périr de misère un ancien
serviteur, un homme qui, j’ose le dire, a quelques talents, et qui est
actuellement à la vue du port? Son vaisseau est un peu délabré
mais il ne s’agit que de le secourir pour entrer dans le port.
Je suis avec la plus vive reconnaissance, monsieur, votre,
etc. Mannory.
Notes. Note_1 Ce Bonneval est un fripon qui m’a volé autrefois dix louis, qui a été chassé de chez Montmartel et qui a fait un libelle contre moi. (Apostille de M. de Voltaire sur l’original de cette lettre.) (K.) Note_2 C’est-à-dire pour lui-même. Note_3 Le prince de Conti. (K.) Note_4Il
a reçu de moi l’aumône et a fait contre moi un libelle. (
Apostille de M. de Voltaire.) (K.)
|