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Nous avons cru devoir publier en entier, et sans aucune variante, la biographie de Voltaire par Condorcet. Elle est importante par sa date puisque, publiée en 1789, elle reflète exactement l’esprit de l’époque, puisqu’elle résume les idées philosophiques qui prévalaient au moment de la Révolution, et dont Caritat de Condorcet fut un des plus illustres représentants. Il a laissé un livre (Esquisse des progrès de l’esprit humain) qui marque dans l’histoire de la philosophie historique; car nous ne croyons pas qu’antérieurement aucun écrivain, rompant avec les traditions d’un passé qui rattachait tout au peuple de Dieu, ait affirmé plus nettement, avec une conviction plus sincère, la perfectibilité humaine. Nous n’avons pas à raconter ici la vie de Condorcet, sur laquelle François Arago a donné une Notice circonstanciée. On sait que Condorcet fut nommé député de Paris à l’Assemblée législative de 1791, et que le département de l’Aisne l’envoya, en 1792, à la Convention nationale, où il prit place dans les rangs des Girondins. Comme il rejetait en principe la peine capitale, il condamna Louis XVI à la peine la plus forte après la mort, et ce fut lui qui rédigea le premier projet de constitution républicaine en France. Les pages qu’il a consacrées à Voltaire ne laissent rien à désirer sous le rapport de la justesse des appréciations; mais, depuis qu’elles ont été publiées, Voltaire n’a cessé d’attirer l’attention des peuples. Des hommages publics ont été rendus à sa mémoire; la Restauration est venue ardente à dénigrer l’apôtre de la tolérance et de la liberté. Ses moindres actes ont été discutés; de nouvelles lumières ont éclairé celle existence si bien remplie, dont les éditeurs de la Vie de Voltaire par Duvernet (Paris 1797) disaient dans leur Avertissement: « Féconde en événements, elle est liée avec l’histoire de l’Europe dans le cours de tout un siècle; car, en qualité d’écrivain philosophe, Voltaire a plus influé sur les moeurs et la destinée des nations qu’aucun des chefs qui les ont gouvernées. Aucun prince n’a eu des relations plus étendues; aucun n’a dirigé l’opinion avec le même empire; enfin, aucune vie n’a été plus occupée, plus active, plus agitée. Cette histoire serait donc encore à faire, si elle ne comprenait pas tous les événements, toutes les particularités qui en font nécessairement partie : c’est le défaut de celles qui ont paru jusqu’à présent. Il nous a donc semblé nécessaire de rectifier quelques erreurs, de combler quelques lacunes , d’éclaircir quelques points douteux. Ainsi il est inexact que Voltaire soit né à Chatenay le 20 février 1694, et qu’il ait été baptisé plusieurs mois après à Paris. Le texte de son acte de baptême ne laisse à cet égard aucune incertitude. « Le lundi 22e jour de novembre 1694, fut baptisé dans l’église de Saint-André des Arcs, par monsieur Bouché, prêtre, vicaire de ladite église, soussigné François-Marie, néle jour précédent, fils de Me François Arouet, conseiller du roi, ancien notaire au Châtelet de Paris et de demoiselle Marie Marguerite Daumart, sa femme. Le parrain messire François de Castagner, abbé commendataire de Varennes, et la marraine dame Marie Parent, épouse de monsieur Symphorien Daumart, écuyer, contrôleur de la gendarmerie du roi. « Signé: Marie Parent, François de Castagner de Chateauneuf, Arouet, L. Bouché. » Ces mots, né le jour précédent, ne sauraient avoir été un mensonge, surtout si l’on considère que le père, étant un ancien notaire au Châtelet de Paris, ne se serait pas volontairement soustrait aux prescriptions des édits royaux, qui enjoignaient à toutes personnes de faire baptiser leurs enfants dans les vingt-quatre heures de la naissance, à moins d’avoir obtenu de l’évêque du diocèse la permission de différer les cérémonies baptismales. Ces prescriptions étaient exécutées rigoureusement, dans l’intérêt même des familles, puisque l’état civil n’était établi que par les registres où les prêtres catholiques inscrivaient les actes de baptême, mariage et sépulture. Les protestants et les juifs n’avaient pas d’état civil. On objecte que Voltaire, né malingre et débile, a pu être d’abord ondoyé dans l’église de Chatenay, et baptisé plus tard dans la petite église Saint-André-des-Arcs, qui était située rue de ce nom, au coin de la rue Hautefeuille. Mais, aux termes de l’ordonnance d’avril 1667, l’acte de baptême devait indiquer si les cérémonies étaient seulement suppléées, et faire mention du jour de l’acte d’ondoiement. Tout nous donne lieu de croire que la véritable date de la naissance de Voltaire est le 21 novembre 1694. Le nom de Voltaire que prit plus tard François-Marie Arouet, et qu’il a rendu si célèbre, était celui d’un petit domaine appartenant à sa mère, Marie-Marguerite Daumart. Elle était originaire du Poitou, ainsi que François Arouet, qui était né à Saint-Loup, petite commune située aujourd’hui dans le département des Deux-Sèvres, arrondissement de Parthenay, à dix-neuf kilomètres de cette ville, et soixante kilomètres de Niort. Si les habitants de ces localités continuaient des recherches que nous avons commencées sur les bords du Thouet, du Cébron et de la Sèvre-Niortaise, ils auraient peut-être l’honneur d’y découvrir la modeste métairie qui a été immortalisée par le choix d’un grand homme. Dès son plus jeune âge, Voltaire se manifesta
non seulement par la vivacité de son intelligence, mais encore par
les tendances de son esprit. La Moïsade, qu’il récitait
à Ninon de Lenclos, avait pour auteur, non pas Jean-Baptiste Rousseau,
mais un certain Lourdet, sceptique déterminé, qui dans cette
pièce de vers se demande lequel il doit croire du bonze ou du docteur
de Sorbonne:
Au collège Louis-le-Grand, le jeune Arouet accrut la petite réputation qu’il avait déjà de libre penseur. Ses biographes rapportent qu’il définissait le ciel : le grand dortoir du monde. Ayant une altercation avec un de ses camarades: « Je vais, s’écria-t-il, t’envoyer souper chez Pluton! ¾ Pourquoi ne dis-tu
pas l’enfer? demande son compagnon.
Il rima au collège une tragédie d’Amulius
et
de Numitor, dont un fragment a été inséré
dans les Pièces inédites de Voltaire (Paris, Didot,
1820, 1 vol in-8°). Ce qu’il fit de mieux à cette époque,
ce fut un quatrain sur la mort de Néron, sujet donné par
son professeur, le P. Porée:
Corneille n’aurait pas dit mieux. Le caractère indépendant du jeune homme
devait nécessairement l’exposer à des persécutions.
Dès 1716, il fut exilé à Sully-sur-Loire pour quelques
vers satiriques contre la régence. En 1717, on lui attribua une
satire dont le véritable auteur était un poète obscur,
nommé Antoine-Louis Lebrun, et dont Condorcet cite un seul vers.
La police mit un espion nommé Beauregard aux trousses du jeune Arouet,
qui demeurait alors rue de la Calandre, au Panier-Vert. Arouet s’avoua
l’auteur de quelques petites pièces, entre autres d’une inscription
latine écrite en style lapidaire, et ainsi conçue:
Ce qui signifie: « Sous le règne d’un enfant, sous l’administration d’un homme fameux par un empoisonnement et des incestes, sous des conseillers ignorants et indécis; la religion étant instable, le trésor épuisé, la foi publique violée, la fureur de l’injustice triomphante, le danger d’une sédition générale imminent, la patrie sacrifiée à l’espoir inique et anticipé de l’héritage d’une couronne, la France doit bientôt périr. » Entré à la Bastille le 16 mai 1717, Voltaire n’en sortit que le 14 avril 1718, et fut exilé à Chatenay jusqu’au 12 octobre de la même année. La postérité n’a pas ratifié les éloges que Condorcet prodigue à la Henriade. Toutefois, on peut dire avec Michelet: « Pauvre poème, mais grande action, plus hardie qu’on ne croit! L’auteur sortait de la Bastille. Le régent qui finissait, ne pouvait guère le rassurer. Rome avait triomphé. Dubois était tout cardinal, jusqu’à promettre à Rome de faire rentrer partout les prêtres dans l’administration. Voltaire, à ce moment le vaillant étourdi, va prendre un héros protestant. Il va chercher au fond de l’histoire un Henri IV, alors si profondément oublié, qui restait mal noté, un ennemi de l’Espagne qu’à ce moment la France épouse. Ce Henri, il l’expose comme héros de clémence, d’humanité, d’un coeur facile et tendre, bref, comme l’homme. Ce seul mot dit tout. La merveille, c’est que le poème pâlira et tombera avec le temps et justement; Henri IV restera. Voltaire réellement l’a refait... d’autant baisse Louis XIV... » Michelet (Louis XV). Nous aurons souvent recours dans nos citations aux admirables travaux historiques de M. Michelet. Il est le premier qui, dans sa Régence et son Louis XV, se soit appliqué à montrer l’actualité politique de presque toutes les oeuvres de Voltaire. Nul nom du reste n’est plus digne de figurer dans cette édition populaire que celui du grand historien qui, dès 1843, provoquait déjà une souscription nationale pour élever dans Paris un monument (fontaine ou statue) à l’honneur du grand philosophe. C’est Michelet qui va éclaircir le curieux épisode de la querelle de Voltaire avec Rohan-Chabot, sur laquelle, dans son Histoire de Louis XV, il a jeté une lumière nouvelle. La querelle ne fut ni soudaine ni personnelle, mais toute de coterie, et la coterie était celle des mignons du jeune roi. « Il n’y avait pas à perdre une minute, dit l’historien, pour écraser Voltaire. Un chevalier, Rohan-Chabot, homme de peu, qui jusque-là était à madame de Prie et voulait regagner le parti opposé, se chargea de l’exécution. Le 1er février 1726, il accoste le poète au théâtre, et lui cherche querelle. Voltaire le cloue d’un mot. Deux jours encore, avec persévérance, autre querelle au foyer, et il lève sa canne; mademoiselle Lecouvreur, qui était là, s’évanouit. Enfin le 4, Voltaire dînant chez M. de Sully, il est demandé à la porte, où il trouve Rohan avec quatre coquins qui lui donnent des coups de bâton. Il court à l’Opéra où était madame de Prie, court à Versailles se plaindre, à qui? à Maurepas, grand maître des chansons, qui ne peut rien pour lui que faire chansonner son affaire. Voltaire rage et cherche Rohan. En vain pendant deux mois entiers (février-mars). Il ne trouve partout que de mauvais plaisants, d’aveugles sots qui disent: « Tant mieux! le moqueur est moqué! » Étant clerc de procureur chez maître Allain, rue Perdue, près la place Maubert, Voltaire y avait eu pour camarade Thiriot, qui fut son second dans l’affaire Rohan-Chabot, et auquel il écrivait, le 12 août 1726: « Je ne cherchais qu’un seul homme (Rohan), que l’instinct de sa poltronnerie a caché de moi, comme s’il avait deviné que je fusse à sa piste. » Un des biographes de Voltaire tenait de la bouche même de Voltaire les détails suivants: « Le chevalier de Rohan-Chabot n’avait, ni dans le caractère ni dans les sentiments, rien de ce qui distinguait les personnes de cette maison. C’était une plante dégénérée; on lui reprochait un défaut de courage et le métier d’usurier. Il dînait quelquefois chez le duc de Sully, où Voltaire dînait très souvent. Un jour il trouva fort mauvais que Voltaire ne fût pas de son sentiment. « Quel est ce jeune homme, demande-t-il, qui pour me contredire parle si haut? » ¾ « Monsieur le chevalier, reprit Voltaire, c’est un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais. qui honore le nom qu’il porte. » Le chevalier de Rohan sortit en se levant de table, et les convives applaudirent à Voltaire. Le duc de Sully lui dit hautement: « Nous sommes heureux si vous nous en avez délivrés. » « Peu de jours après cette scène, Voltaire étant encore à dîner chez le duc de Sully, fut demandé à la porte de l’hôtel pour une bonne oeuvre. Au mot de bonne oeuvre, il se lève avec précipitation, et tenant sa serviette à la main, il court à la porte où était un fiacre, et dans ce fiacre deux hommes qui, d’un ton dolent, le prient de monter à la portière: à peine y fut-il, que l’un d’eux le retint par son habit, tandis que l’autre lui appliquait sur les épaules cinq ou six coups d’une petite baguette. « Le chevalier de Rohan, qui à dix pas de là était dans sa voiture, leur crie: C’est assez! Il n’est point au monde d’honnête homme à couvert d’un pareil outrage de la part d’un lâche assez riche pour payer des scélérats. « Voltaire, rentré dans l’hôtel, demande au duc de Sully de regarder cet outrage, fait à l’un de ses convives, comme fait à lui-même: il le sollicite de se joindre à lui pour en poursuivre la vengeance, et de venir chez un commissaire en certifier la déposition. Le duc de Sully se refuse à tout. Cette indifférence de la part d’un homme qui depuis dix ans le traitait en ami, l’irrite encore davantage: il sort, et depuis ce moment il ne voulut ni voir ni entendre parler du duc de Sully. « Voltaire outragé peut recourir aux lois; mais il craint de donner de l’éclat à l’affront qu’il a reçu. Il n’a recours qu’à son seul courage; des amis lui offrent leurs services, mais il se réserve à lui-même le soin de la vengeance. Pour s’y préparer, il s’éloigne de toute société; une profonde retraite devient son partage. A l’étude des langues vivantes qu’il commence alors il joint l’exercice de l’escrime. Un maître d’armes vient tous les matins lui donner des leçons, et quand il eut acquis toute la dextérité nécessaire, il se rend au Théâtre Français, entre dans la loge où était le chevalier de Rohan: « Monsieur lui dit-il, si quelque affaire d’intérêt ne vous a point fait oublier l’outrage dont j’ai à me plaindre, j’espère que vous m’en rendrez raison. » Thiriot, dont nous tenons le fait était resté à la porte de la loge. « Le chevalier de Rohan accepte le défi pour
le lendemain à neuf heures, assigne lui-même le rendez-vous
à la porte Saint-Antoine, et le soir même fait part à
sa famille du cartel qu’il a reçu. Tous les Rohan se mettent en
mouvement; ils courent à Versailles et s’adressent à M. le
duc, alors premier ministre. Leur dérnarche eût été
peut-être inutile; mais ils lui montrèrent des vers à
la marquise de Prie, sa maîtresse. Ces vers étaient de Désaleur,
amant secret de cette femme: ils les attribuent à Voltaire, car
il était question de le perdre:
« On sait que ce ministre était borgne. Ces quatre vers lui font soupçonner un rival, et Voltaire est envoyé à la Bastille. « A la liberté près, il était dans ce château comme s’il eût été dans le monde. Il n’ignorait rien de ce qui s’y passait; Thiriot, son ami, allait tous les jours dîner avec lui. C’est là qu’il apprit la langue anglaise. Au bout de six mois on lui rendit la liberté. Le chevalier de Rohan, coupable de l’avoir outragé en pleine rue, était resté libre et impuni. Le lâche ne quittait point Versailles, et mourait de peur que Voltaire, en recouvrant sa liberté, ne vînt l’y chercher. Les Rohan, qui avaient obtenu de le faire enfermer, obtinrent encore de le faire sortir de France. L’ordre lui en fut signifié au moment où il sortit de la Bastille. On ne fit jamais un plus cruel abus de l’autorité ni un plus grand outrage au droit qu’a tout citoyen de vivre dans sa patrie. « Pour jouir d’une plénitude de liberté, Voltaire passe en Angleterre. Cette liberté est réellement un grand trésor; mais pour en sentir tout le prix, il fallait alors avoir habité l’un des quarante sépulcres de la Bastille. « En abordant le rivage de l’Angleterre, Voltaire se prosterne et salue cette terre. La liberté commençait à établir ses tabernacles: là il n’avait à craindre ni ministre, ni prêtre, ni espion de police, ni le crédit de ceux qu’on appelle grands, et qui ne le sont souvent qu’en crimes, en ignorance et en bêtise. Ce sol était nouveau pour lui, mais il ne tarda pas à y être acclimaté. » Le séjour de l’Angleterre dut en effet influer considérablement sur ses idées et sur son avenir. A partir de cette époque l’ouvrage de Condorcet est un sommaire exact, bien qu’il néglige quelques particularités; ainsi il oublie de mentionner la résolution prise par les philosophes en 1770 d’élever une statue à Voltaire. La commission chargée de recueillir les souscriptions était composée de Diderot, Suard, le chevalier de Châtellux, Grimm, de Schomberg, Marmontel, d’Alembert, Thomas, de Necker, Saint-Lambert, Saurin, l’abbé Raynal, Helvétius, Bernard, l’abbé Arnaud, l’abbé Morellet, et madame de Necker. Le roi de Prusse, le roi de Danemark, souscrivirent aussi bien que Jean-Jacques Rousseau lui-même. L’exécution de la statue fut confiée au célèbre Pigalle. Condorcet omet encore de rappeler que quelques jours après
son triomphe au Théâtre-Français, le 7 avril, Voltaire
se fit initier à la franc-maçonnerie. Il fut reçu
en particulier par le comte Strogonoff, et dans la loge des Neuf-Soeurs
par
l’astronome philosophe Lalande. La cérémonie se fit en toutes
formes; on lut des vers, il y eut banquet, et La Dixmerie, un homme de
lettres, couronna la fête par l’impromptu suivant:
Condorcet ne dit pas non plus ce que devinrent les papiers de Voltaire. Dès 1774, le gouvernement avait avisé de les faire saisir aussitôt qu’on apprendrait la mort du philosophe. Mais les papiers lui échappèrent. En 1778, la plus grande partie était déjà aux mains de l’éditeur Panckoucke; et le reste passa en Russie avec la bibliothèque que la nièce de Voltaire céda à l’impératrice Catherine. Entr’autres manuscrits qui composaient ce dernier lot, le marquis de Villette signale, dans le journal la Chronique (1791), un almanach du cultivateur fait pour le peuple et destiné à remplacer les contes et prédictions de Matthieu Laensberg. Reste maintenant l’histoire posthume. La dépouille
mortelle de Voltaire reposait à l’entrée de l’église
de l’abbaye de Scellières, où elle avait été
portée nuitamment sur le refus du curé de Saint-Sulpice de
donner la sépulture au philosophe. L’abbaye allait être vendue
comme bien national. En mars 1791, M. le marquis de Villette, sur demande
d’un grand nombre de citoyens, adressa à la municipalité
de Paris une réclamation tendant à ce qu’enfin « elle
remplît un devoir sacré envers le génie universel qui
a le plus honoré la France et Paris où il est né.
» La municipalité renvoya cette réclamation à
l’examen d’un commissaire, M. Charron, officier municipal. A l’ouverture
de la séance de l’Assemblée nationale du 8 mai suivant, un
secrétaire donna lecture de la lettre ci-après de M. Charron,
adressée au président:
M. Regnaud de Saint-Jean-d’Angély prit le premier la parole après la lecture de cette lettre:
L’Assemblée nationale n’ayant eu à rejeter que des amendements semblables à ceux de MM. Couturier et Gombert, adopta sans autre discussion, le projet de M. Regnaud, et bientôt le 30 mai, elle entendit, le rapport suivant de son comité de constitution. Rapport sur la translation des cendres de Voltaire à Sainte-Geneviève fait au nom du comité de constitution par M. Gossin. « Messieurs, c’est le 30 mai 1778 que les honneurs de la sépulture ont été refusés à Voltaire, et c’est ce même jour que la reconnaissance nationale doit consacrer en s’acquittant envers celui qui a préparé les hommes à la tolérance et à la liberté. « Oui, messieurs, la philosophie et la justice réclament pour l’époque de leur triomphe celle où le fanatisme persécuteur a tenté de proscrire sa mémoire. « Les cendres de Voltaire, qui furent rejetées de la capitale, avaient été recueillies dans l’église de l’abbaye de Scellières. La vente du lieu de leur sépulture a excité le zèle de la municipalité de Paris qui a réclamé la possession de ces restes précieux. « Bientôt les villes de Troyes et de Romilly les ont ambitionnés, et l’une d’elles avait délibéré qu’ils seraient partagés. C’est ainsi qu’en Italie deux cités se sont disputé les mânes d’un poète célèbre. Vous avez ordonné à votre comité de constitution de vous rendre compte de la pétition de la municipalité de Paris: son objet est que Voltaire, né et mort dans ses murs, soit transféré de l’église de Romilly dans le monument destiné à recevoir les cendres des grands hommes par la patrie reconnaissante. « Le titre de grand a été donné à Voltaire vivant par l’Europe étonnée; mort, toutes les nations le lui ont consacré, et quand tous ses détracteurs ont péri, sa mémoire est devenue immortelle. « Voltaire a créé un monument qui repose sur les plus grands bienfaits comme sur les plus sublimes productions du génie; Voltaire a terrassé le fanatisme, dénoncé les erreurs jusqu’alors idolâtrées de nos antiques institutions: il a déchiré le voile qui couvrait toutes les tyrannies. Il avait dit avant la constitution française: Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux. « Les serfs du mont Jura l’avaient vu ébranler l’arbre antique que vous avez déraciné; il a crié vengeance pour les Sirven et les Calas assassinés au nom de la justice; il a crié vengeance pour l’humanité entière, avant que vous effaçassiez de nos codes sanguinaires les lois qui ont immolé ces célèbres victimes. « La nation a reçu l’outrage fait à ce grand homme, la nation le réparera; et les Français devenus libres décerneront au libérateur de la pensée l’honneur qu’a reçu d’eux l’un des fondateurs de la liberté. « Je suis chargé de vous présenter le projet de décret suivant: « L’Assemblée nationale, après avoir entendu le rapport du comité de constitution, décrète que Marie-François Arouet Voltaire est digne de recevoir les honneurs réservés aux grands hommes; qu’en conséquence ses cendres seront transférées de l’église de Romilly dans celle de Sainte-Geneviève, à Paris. A la suite de ce rapport, M. Regnaud prit encore la parole et s’exprima ainsi: « Quand j’unis ma voix à celle de ceux qui, justes appréciateurs des hommes, réclament pour Voltaire et pour l’honneur de la France le rang qui lui appartient parmi les génies qui l’ont illustrée; quand je viens proposer un amendement au décret du comité, ce n’est pas aux talents seuls que je rends hommage; ce n’est pas à l’esprit le plus distingué de son siècle, à l’homme que la nature n’a pas encore remplacé sur le globe; ce n’est pas à celui qui exerça sur tous les arts, sur toutes les sciences le despotisme du talent. Ces titres, tout précieux qu’ils sont, ne suffiraient pas pour décider les représentants de la nation française à décerner au philosophe de Ferney les honneurs qu’on sollicite pour sa cendre. Je les réclame pour le philosophe qui osa un des premiers parler aux peuples de leurs droits, de leur dignité, de leur puissance, au milieu d’une cour corrompue. « Voltaire, dont une des faiblesses fut d’être courtisan, parlait aux courtisans l’austère langage de la vérité; il rachetait, par la manière dont il burinait les vices des tyrans qui avaient opprimé les nations, quelques flatteries qui lui échappaient pour les despotes qui les enchaînaient encore. Son regard perçant a lu dans l’avenir et a aperçu l’aurore de la liberté, de la régénération française, dont il jetait les semences avec autant de soin que de courage. « Il savait que pour qu’un peuple devînt libre, il fallait qu’il cessât d’être ignorant; il savait qu’on n’enchaîne les nations que dans les ténèbres, et que, quand les lumières viennent éclairer la honte de leurs fers, elles rougissent de les porter, et veulent les briser; elles les brisent en effet, car vouloir et faire est la même chose pour une grande nation. « Voltaire écrivit donc l’histoire, et l’écrivit entouré d’esclaves, de censeurs royaux et de despotes, en homme libre et en philosophe courageux. J’emprunterai ici les expressions d’un ami de la liberté, qui le louait, il y a douze ans, comme il faut le louer aujourd’hui, M. Ducis (Discours de réception àl’Académie française). « L’histoire moderne avant lui, vous le savez, messieurs, portait encore l’empreinte de ces temps barbares où les oppresseurs et les tyrans des nations seuls étaient comptés parmi l’espèce humaine, où le peuple et tout ce qui n’était qu’homme n’était rien. « Les gouvernements avaient changé, l’homme était rentré du moins dans une partie de ses droits; mais l’histoire, frappée encore de l’ancienne servitude, sans faire un pas en avant, semblait restée au siècle de la féodalité; elle n’osait en quelque sorte croire a l’affranchissement du peuple, et le repoussait de ses annales comme autrefois esclave il était repoussé de la cour et des palais de ses tyrans. « C’est M. de Voltaire, messieurs, qui le premier a senti, a marqué la place que la dignité de l’homme devait occuper dans l’histoire; il a donc voulu que l’histoire désormais, au lieu d’être le tableau des cours et des champs de bataille, fût celui des nations, de leurs moeurs, de leurs lois, de leur caractère, et il a lui-même exécuté ce grand projet. « Polybe avait écrit l’histoire guerrière; Tacite et Machiavel, l’histoire politique; Bossuet, l’histoire religieuse; M. de Voltaire écrivit le premier l’histoire philosophique et morale. Aussi cet homme extraordinaire, qui a renouvelé parmi nous presque tous les champs de la littérature, a fait, par son exemple, une révolution dans l’histoire. Hé bien! cette révolution a préparé la nôtre. (Aux voix! aux voix!) Je ne résiste point à l’impatience de l’Assemblée. Mon amendement n’a sans doute pas besoin d’être motivé, je l’énonce simplement: « il sera élevé aux frais de la nation une statue à Voltaire. » Cette motion fut adoptée; mais l’Assemblée fit mieux. Elle décréta la translation des cendres de Voltaire au Panthéon. Voici, d’après le Moniteur du 13 juillet 1791,le récit de cette imposante cérémonie: « Dimanche, 10 de ce mois, M. le procureur-syndic du département et une députation du corps municipal se sont rendus, savoir le procureur-syndic aux limites du département, et la députation de la municipalité à la barrière de Charenton pour recevoir le corps de Voltaire. Un char de forme antique portait le sarcophage dans lequel était contenu le cercueil. Des branches de laurier et de chêne entrelacées de roses, de myrtes et de fleurs des champs, entouraient et ombrageaient le char sur lequel étaient deux inscriptions: l’une, Si l’homme est créé libre il doit se gouverner; l’autre, Si l’homme a des tyrans, il doit les détrôner. « Plusieurs députations, tant de la garde nationale que des sociétés patriotiques, formaient un cortège nombreux, et ont conduit le corps sur les ruines de la Bastille. On avait élevé une plate-forme sur l’emplacement qu’occupait la tour dans laquelle Voltaire fut renfermé. Son cercueil, avant d’y être déposé, a été montré à la foule innombrable des spectateurs qui l’environnaient, et les plus vifs applaudissements ont succédé à ce religieux silence. Des bosquets garnis de verdure couvraient la surface de la Bastille. Avec les pierres provenant de la démolition de cette forteresse, on avait formé un rocher sur le sommet et autour duquel on voyait divers attributs et allégories. On lisait sur une de ces pierres: Reçois en ces lieux où t’enchaîna
le despotisme,
« La cérémonie de la translation au Panthéon français avait été fixé pour le lundi 11; mais une pluie survenue pendant une partie de la nuit et de la matinée avait déterminé d’abord la remettre au lendemain. Cependant, tout étant préparé, et la pluie ayant cessé, on n’a pas cru devoir la retarder; le cortège s’est mis en marche à deux heures après midi. « Voici l’ordre qui était observé: un détachement de cavalerie, les sapeurs, les tambours, les canonniers et les jeunes élèves de la garde nationale, la députation des collèges, les sociétés patriotiques, avec diverses devises. On a remarqué celle-ci: Qui meurt pour sa patrie, meurt toujours content. Députation nombreuse de tous les bataillons de la garde nationale, groupe armé de forts de la halle. Les portraits en relief de Voltaire, J.-J. Rousseau, Mirabeau et Désilles, environnaient le buste de Mirabeau, donné par M. Palloy à la commune d’Argenteuil. Ces bustes étaient entourés des camarades de d’Assas et des citoyens de Varennes et de Nancy. Les ouvriers employés à la démolition de la Bastille, ayant à leur tête M. Palloy, portaient des chaînes, des boulets et des cuirasses trouvés lors de la prise de cette forteresse. Sur un brancard, étaient le procès-verbal des électeurs de 1789 et l’insurrection Parisienne, par M. Dusaulx(1). Les citoyens du faubourg Saint-Antoine, portant le drapeau de la Bastille, avec un plan de cette forteresse représentée en relief, et ayant au milieu d’eux une citoyenne en habit d’amazone, uniforme de la garde nationale, laquelle a assisté au siège de la Bastille et a concouru à sa prise; un groupe de citoyens armés de piques, dont une était surmontée du bonnet de la Liberté et de cette devise De ce fer naquit la liberté; le quatre-vingt-troisième modèle de la Bastille, destiné pour le département de Paris, porté par les anciens gardes-françaises, revêtus de l’habit de ce régiment; la société des Jacobins (on a paru étonné que cette société n’ait pas été réunie avec les autres); les électeurs de 1789 et 1790; les cent-suisses et les gardes-suisses; députation des théâtres précédant la statue de Voltaire, entourée de pyramides chargées de médaillons portant les titres de ses principaux ouvrages. La statue d’or, couronnée de laurier, était portée par des hommes habillés à l’antique. Les académies et les gens de lettres environnaient un coffre d’or renfermant les soixante-dix volumes de ses oeuvres, donnés par M. Beaumarchais. Députation des sections, jeunes artistes, gardes nationaux et officiers municipaux de divers lieux du département de Paris, corps nombreux de musique vocale et instrumentale; venait ensuite le char portant le sarcophage dans lequel était renfermé le cercueil. « Le haut était surmonté d’un lit funèbre, sur lequel on voyait le philosophe étendu, et la Renommée lui posant une couronne sur la tête. Le sarcophage était orné de ces inscriptions: Il vengea Calas, La Barre, Sirven et Montbailly.
« Le char était traîné par douze chevaux gris-blanc(2), attelés sur quatre de front et conduits par des hommes vêtus à la manière antique. Immédiatement après le char, venaient la députation de l’Assemblée nationale, le département, la municipalité, la cour de cassation,, les juges des tribunaux de Paris, les juges de paix, le bataillon des vétérans; un corps de cavalerie fermait la marche. « Le cortège a suivi les boulevards, depuis l’emplacement de la Bastille, et s’est arrêté vis-à-vis l’Opéra. Le buste de Voltaire ornait le frontispice du bâtiment; des festons et des guirlandes de fleurs entouraient des médaillons sur lesquels on lisait: Pandore, le Temple de la gloire, Samson. Après que les acteurs eurent couronné la statue et chanté un hymne, on se remit en route et on suivit les boulevards jusqu’à 1a place Louis XV, le quai de la Conférence, le Pont-Royal(3),le quai Voltaire. « Devant la maison de M. Charles Villette, dans laquelle est déposé le coeur de Voltaire, on avait planté quatre peupliers très élevés, lesquels étaient réunis par des guirlandes de feuilles de chêne, qui formaient une voûte de verdure au milieu de laquelle il y avait une couronne de roses que l’on a descendue sur le char au moment de son passage. On lisait sur le devant de cette maison: Son esprit est partout et son coeur est ici. « Madame Villette a posé cette couronne sur la statue d’or. On voyait couler des yeux de cette aimable dame des larmes qui lui étaient arrachées par le souvenir que lui rappelait cette cérémonie. On avait élevé devant cette maison un amphithéâtre qui était rempli de jeunes demoiselles vêtues de blanc, une guirlande de roses sur la tête, avec une ceinture bleue et une couronne civique à la main. On chanta devant cette maison, au son d’une musique exécutée en partie par des instruments antiques, des strophes d’une ode de MM. Chénier et Gossec(4). Madame Villette et la famille Calas ont pris rang. A ce moment, plusieurs autres dames, vêtues de blanc, de ceintures et rubans aux trois couleurs, précédaient le char(5). « On a fait une autre station devant le théâtre de la Nation. Les colonnes de cet édifice étaient décorées de guirlandes de fleurs naturelles. Une riche draperie cachait les entrées; sur le fronton on lisait cette inscription: Il fit Irène à quatre-vingt-trois ans. Sur chacune des colonnes était le titre d’une des pièces de théâtre de Voltaire, renfermées dans trente-deux médaillons. On avait placé un de ses bustes devant l’ancien emplacement de la Comédie-Française, rue des Fossés-Saint-Germain; il était couronné par deux génies, et on avait mis au bas cette inscription: À dix-sept ans il fit Oedipe. On exécuta devant le théâtre de la Nation un choeur de l’opéra de Samson(6). Après cette station, le cortège s’est remis en marche, et est arrivé au Panthéon à dix heures. Le cercueil a été déposé; mais il sera incessamment transféré dans l’église Sainte-Geneviève, et sera placé auprès de ceux de Mirabeau et de Descartes. « Cette cérémonie a été une véritable fête nationale. Cet hommage rendu aux talents d’un grand homme, à l’auteur de la Henriade et de Brutus, a réuni tous les suffrages. On a cependant remarqué quelques émissaires répandus dans la foule, et qui critiquaient avec amertume le luxe de ce cortège; mais les raisonnements des gens sensés les ont bientôt réduits au silence. Partout on voyait les bustes de Voltaire couronnés; on lisait les maximes les plus connues de ses immortels ouvrages. Elles étaient dans la bouche de tout le monde. « Dans toute la longueur de la route que ce superbe cortège a traversée, une foule innombrable de citoyens garnissait les rues, les fenêtres, les toits des maisons. Partout le plus grand ordre; aucun accident n’est venu troubler cette fête. Les applaudissements les plus nombreux accueillaient les divers corps qui composaient la marche. On ne peut trop louer le zèle et l’intelligence de ceux qui ont ordonné cette fête. On doit particulièrement des éloges à MM. David et Cellerier. Le premier leur a fourni les dessins du char, qui est un modèle du meilleur goût. Le second s’est distingué par son activité à suivre les travaux de cette fête, et par le talent dont il a fait preuve dans l’ingénieuse décoration de l’emplacement de la Bastille. « Le temps, qui avait été très orageux toute la matinée, a été assez beau pendant tout le temps que le cortège était en marche, et la pluie n’a commencé qu’au moment où il arrivait à Sainte-Geneviève. Cette fête a attiré à Paris un grand nombre d’étrangers. » Nous avons donné la Vie de Voltaire, nous avons dit son apothéose; il nous reste à faire connaître maintenant la violation nocturne dont sa tombe et celle de Rousseau furent l’objet, quoique les cendres de ces deux grands hommes reposassent dans un édifice national, et que la France eût consacré leur mémoire par un décret solennel et qui n’a jamais été rapporté. Déjà, à la mort du patriarche, le curé de Saint-Sulpice avait refusé de lui donner la sépulture; puis l’évêque de Troyes, M. de Barral, apprenant que le curé de Romilly avait inhumé le corps dans l’abbaye de Scellières, s’était écrié qu’il le ferait déterrer et jeter à l’eau; enfin, en 1791, lors de l’apothéose, un groupe de deux cents personnes au plus, et pour la plupart ecclésiastiques, jansénistes et curés, avaient protesté, dans une pétition, contre ce qu’elles appelaient « le transport de Voltaire. » Or, voici ce qui se fit, vingt-deux ans après l’apothéose, en 1814, au retour des Bourbons, sans éclat, sans loi, sans ordonnance, et tout bonnement par suite d’un odieux petit complot de quelques personnes pieuses. Nous empruntons le récit de cet acte à M. P. Lacroix (bibliophile Jacob), qui le tient lui-même indirectement de la bouche de l’un des sacrilèges, M. de Puymorin, directeur de la Monnaie: « Une nuit du mois de mai 1814, les ossements de Voltaire et de Rousseau furent extraits des cercueils de plomb où ils avaient été enfermés; on les réunit dans un sac de toile et on les porta dans un fiacre qui stationnait derrière l’église. Le fiacre s’ébranla lentement, accompagné de cinq ou six personnes, entre autres les deux frères Puymorin. On arriva, vers deux heures du matin, par des rues désertes, à la barrière de la Gare, vis-à-vis Bercy. Il y avait là un vaste terrain, entouré d’une clôture en planches, lequel avait fait partie de l’ancien périmètre de la gare qui devait être créée en cet endroit pour servir d’entrepôt au commerce de la Seine, mais qui n’a jamais existé qu’en projet. Ce terrain, appartenant alors à la ville de Paris, n’avait pas encore reçu d’autre destination : les alentours étaient déjà envahis par des cabarets et des guinguettes. « Une ouverture profonde était préparée au milieu de ce terrain vague et abandonné, où d’autres personnages attendaient l’arrivée de l’étrange convoi de Voltaire et de Rousseau; on vida le sac rempli d’ossements sur un lit de chaux vive, puis on rejeta la terre par-dessus, de manière à combler la fosse, sur laquelle piétinèrent en silence les auteurs de cette dernière inhumation de Voltaire. Ils remontèrent ensuite en voiture, satisfaits d’avoir rempli, selon eux, un devoir sacré de royalistes et de chrétiens. « ¾ Plût à Dieu, disait M. de Puymorin, qu’il eût été possible d’ensevelir à jamais avec les restes de ces deux philosophes impies et révolutionnaires leurs doctrines pernicieuses et leurs détestables ouvrages. » (L’Intermédiaire.) Depuis 1814, les sarcophages du Panthéon sont donc vides. On n’en fit pas moins, le 29 décembre 1821, déplacer avec une certaine solennité les deux tombeaux, comme s’ils eussent encore renfermé quelque chose. Le Panthéon avait repris son ancien nom monarchique : Église Sainte-Geneviève, des missionnaires y prêchaient; le clergé exigea que l’on portât les tombes dans des caveaux situés sous le péristyle, en dehors de l’édifice. Comme on le pense bien, on ne vérifia nullement si les cercueils étaient pleins ou vides. Le procès-verbal constate seulement qu’une caisse en chêne, enfermée dans le sarcophage, avait été reconnue pour contenir les ossements de Voltaire, sans qu’elle eût été ouverte. » C’est pour protester contre ce déplacement qu’eut lieu, à cette époque, une fête maçonnique en l’honneur de Voltaire, et dont madame de Villette, malgré son grand âge, fut encore l’héroïne. Voici le texte même du procès-verbal du transfèrement: « L’an 1821, le 29 décembre, dix heures du matin, en exécution de la décision de son excellence monseigneur le ministre de l’intérieur, en date du 25 de ce mois, à nous transmise par M. le conseiller d’État directeur des travaux de Paris, et relative aux dispositions à faire dans la chapelle souterraine de la nouvelle église de Sainte-Geneviève, où se trouvent déposés provisoirement depuis plusieurs années les deux sarcophages de Voltaire et de J.-J. Rousseau; ladite décision portant que M. le maire du douzième arrondissement et le commissaire du quartier Saint-Jacques seront appelés à présider au déplacement de ces deux monuments, qui seront sur-le-champ rétablis dans les deux caveaux d’une salle voûtée qui se trouve à l’extrémité de la principale galerie souterraine, et qu’il sera dressé procès-verbal de cette opération; ¾ Nous, C.-E. Delvincourt, adjoint au maire du douzième arrondissement, doyen de la faculté de droit, membre de la Légion d’honneur, chevalier de l’ordre de Saint-Michel, etc., et H.-N. Marrigue, commissaire de police, etc., nous sommes transportés en la nouvelle église Sainte-Geneviève, ou étant, nous avons trouvé le sieur L.-P. Baltard, architecte de ladite église, et le sieur P.-J.-A. Boucault, inspecteur des travaux, F.-M. Jay, inspecteur adjoint, et J. Étienne, gardien des souterrains, lequel nous a conduits de suite dans la chapelle souterraine, dont la porte d’entrée se trouve placée en face des bâtiments du collège Henri IV. « Là, ledit sieur Baltard nous a représenté deux sarcophages en menuiserie, que nous avons reconnus pour être ceux de Voltaire et de J.-J. Rousseau, par les emblèmes, bas-reliefs et inscriptions qui les décorent, dont plusieurs sont dégradés par le temps. « Ayant invité le chef ouvrier qui accompagnait ledit sieur Baltard à procéder à l’enlèvement du sarcophage de Voltaire, qui était posé du côté du midi, et ayant sa statue en marbre blanc placée en face dans une niche, il a fait renverser ce sarcophage sur le côté, et on a retiré de dedans une caisse en chêne, longue de 1 mètre 92 centimètres, large de 56 centimètres, fermée par deux plates-bandes en fer, formant équerre, et rattachant le dessus aux deux côtés, ainsi que par dix-sept forts clous, les extrémités des côtés de caisse assemblés à queue d’aronde. « Le sieur Étienne, gardien, nous a dit que cette caisse renferme les ossements de Voltaire. ¾En conséquence, nous avons reconnu qu’il était impossible, à raison de la dimension, de faire transporter ce sarcophage au travers des galeries souterraines; nous l’avons fait démonter avec soin, et l’avons fait transporter par parties dans la salle voûtée qui se trouve a l’extrémité de la principale galerie souterraine. « Là, nous l’avons fait remonter, et poser de suite dans le caveau à gauche pratiqué dans la salle, et avons fait replacer dessous, sans qu’elle ait été ouverte, la caisse qui a été reconnue pour contenir les ossements de Voltaire. « Cette première opération terminée, nous sommes entrés dans la chapelle souterraine, et avons fait procéder à l’ouverture du sarcophage de J.-J. Rousseau, qui était placé au côté nord de ladite chapelle, par un ouvrier du sieur Meulen, serrurier, demeurant Enclos du Panthéon, la clef de ce sarcophage n’ayant point été remise entre nos mains. Son ouverture faite, on a retiré de l’intérieur une caisse en plomb, ayant sur sa surface une inscription en lettres moulées, gravée dans l’épaisseur du plomb, laquelle est ainsi conçue: Hic jacent ossa J.-J. Rousseau, 1778. Ladite caisse, longue de 1 mètre 79 centimètres, large de 53 centimètres, haute de 36 centimètres, et ayant deux forts anneaux mobiles en fer à ses deux extrémités. Nous avons reconnu qu’il existait sur l’arête, au-dessus de l’inscription, trois gerçures à l’endroit de la soudure. « Le sieur Étienne, gardien, nous a dit que cette caisse en plomb renferme les ossements de J.-J. Rousseau; nous avons donc fait également démonter pièce par pièce le sarcophage de J.-J. Rousseau et l’avons fait transporter dans le caveau de droite pratiqué dans la salle voûtée ou venait d’être déposé celui de Voltaire. Là, nous l’avons fait remonter et avons fait replacer dans son intérieur, sans qu’elle ait été ouverte, la caisse en plomb renfermant les ossements de J.-J. Rousseau; et avons de suite fait refermer la porte du sarcophage dont la clef, qui venait d’être faite par le sieur Meulen, a été remise entre nos mains pour être jointe à une expédition du présent. « De tout ce que dessus, nous, etc., avons dressé en triple expédition le présent procès-verbal, que nous avons signé, etc. « Fait et clos à Paris, les jour, mois et
an que dessus, à trois heures de relevée.
Les sarcophages restèrent enfouis dans leurs trous jusqu’en 1830. Quand, le 4 septembre de cette année-là, on les sortit de leur prison pour les réinstaller à leur place primitive, ils étaient à moitié pourris, moisis, détruits. On les remit à neuf, mais aucune vérification de leur contenu ne fut encore faite alors, comme l’atteste le procès-verbal suivant: « L’an 1830. le 4 septembre, à quatre heures de relevée, Nous, D.-L.-V. Raffeneau, commissaire de police de la ville de Paris, quartier Saint-Jacques, etc. En exécution des instructions en date du 26 août dernier, par lesquelles M. le conseiller d’État préfet de police nous charge de nous concerter avec MM. les délégués de M. le directeur des travaux publics de Paris, pour rétablir, conformément aux intentions du ministre de l’intérieur, à la place qu’ils occupaient précédemment dans la nef souterraine du Panthéon, les sarcophages de Voltaire et de Rousseau, qui, en 1821, ont été enlevés et transférés dans les caveaux situés sous le porche de ce monument, nous sommes transporté au Panthéon, où ayant trouvé M. Baltard, architecte de ce monument, spécialement délégué à cet effet par M. le directeur des travaux publics, nous sommes descendus, accompagnés du sieur Boucault, inspecteur, dans les galeries souterraines, et y avons vu deux sarcophages, l’un contenant le cercueil de Rousseau, placé à la seconde travée de la galerie du nord, et l’autre contenant le cercueil de Voltaire, placé vis-à-vis, à là seconde travée du côté du midi. M. Baltard nous ayant dit que, d’après les intentions de M. le directeur des travaux publics, ces deux sarcophages ont été, il y a peu de jours, retirés des caveaux où ils pourrissaient, et transportés au lieu où ils sont actuellement, et qui est celui où ils étaient antérieurement à 1821, nous avons procédé à leur examen et nous avons constaté ce qui suit: Le cercueil renfermant les cendres de Rousseau est en plomb, parfaitement soudé, si ce n’est, au centre de l’arête supérieure du côté du nord, une légère crevasse qui provient évidemment d’une rupture faite dans le transport, et ne présente aucune effraction. Sur la plaque supérieure est gravée en creux l’inscription suivante: Hic jacent ossa J.-J. Rousseas. Anno 1778. Ledit cercueil est enclavé dans un sarcophage en bois peint et sculpté, mais dans un tel état de dégradation que la moitié du couvercle est tombée en morceaux lors du transport; l’autre moitié, qui fait face au midi, est dans le plus grand état de délabrement, ainsi que tout le reste de ce monument, aujourd’hui couvert d’une mousse moisie, produite par l’humidité excessive et perpétuelle du caveau dans lequel il est resté si longtemps. Sur chacun des deux grands côtés du parallélogramme, on aperçoit encore quelques traces de cette inscription: Ici repose l’homme de la nature et de la vérité. Le cercueil renfermant les cendres de Voltaire est extérieurement en bois de chêne, parfaitement intact; deux bandes de scellés, que M. Boucault déclare y avoir été apposés en 1821, existent encore, ainsi que les cachets; seulement, la bande placée du côté du midi est légèrement endommagée, mais sans qu’il y ait aucune trace d’effraction. Le sarcophage, également en bois, est aussi très dégradé, mais beaucoup moins cependant que celui de Rousseau, parce qu’il était déposé dans un caveau au midi, où les infiltrations sont moins abondantes et l’humidité moins permanente. Le couvercle est surmonté d’une boule et d’une lyre; presque tous les ornements sont brisés et tombent de vétusté. On lit encore sur les côtés de ce sarcophage les inscriptions ci-après, savoir: sur le petit côté, vers l’est: Aux mânes de Voltaire. L’Assemblée nationale a décrété, le 30 mai 1791, qu’il avait mérité les honneurs dus aux grands hommes. 2° Sur celui de l’ouest: Il défendit Calas, Sirven, de La Barre, Montbailli, etc. 3° Sur le grand côté, vers le nord : Poète, historien, philosophe, il agrandit l’esprit humain, et luiapprit qu’il devait être libre. 4° Sur celui du midi: Il combattit les athées et les fanatiques, il inspira la tolérance. Il réclama les droits de l’homme contre la servitude de la féodalité. En suite dudit examen, nous avons été conduits dans les caveaux où les deux sarcophages avaient été déposés en 1821, et nous sommes assurés que c’est seulement à leur humidité et au défaut d’air que doit être attribué l’état de dégradation desdits sarcophages. A cinq heures un quart, les jour et an que dessus, a été clos le présent procès-verbal, etc., et nous avons signé, etc. On aurait. vérifié, et l’on n’aurait, en effet, trouvé que le vide. Il est regrettable qu’on n’ait pas instruit le public du résultat de cet examen; comme il est regrettable aussi qu’aujourd’hui encore les deux pauvres sarcophages soient chacun enclos dans une sorte de niche en bois, prison moins humide, mais non moins indigne que les caves obscures de la Restauration. Il ne reste donc plus de Voltaire que le coeur, le cervelet, un calcaneum et deux dents, ¾ toutes reliques qui ont leur histoire. Le coeur. Dès que Voltaire fut mort, on procéda, sans perdre une minute, à l’autopsie du cadavre, et le marquis de Villette en fit extraire le coeur. Il mit le précieux viscère dans un vase de métal rempli d’une préparation chimique; il le transporta au château de Ferney, dont il était devenu propriétaire, et jusqu’à la Révolution le coeur y resta exposé comme dans une sorte de temple. C’est pour cette relique que M. de Villette fit ce vers si connu: Son esprit est partout, mais son coeur est ici. Lors de l’apothéose, le coeur se trouvait à Paris et fut exposé devant l’hôtel du marquis sur le passage du cortège. On le transporta depuis à Pont-Sainte-Maxence, dans le domaine appartenant à la famille Villette; il est à croire que ce déplacement eut lieu à la mort de M. de Villette en 1793: Madame de Villette, puis son fils, Voltaire-Villette, qui n’avait que quelques mois à la mort de son père, devinrent les gardiens du trésor. Voltaire-Villette étant mort en 1864, les héritiers offrirent à la France le coeur de Voltaire, pour l’acquisition duquel nombre d’Anglais avaient déjà fait des offres considérables. L’Académie française dédaigna le présent; les caveaux du Panthéon n’étaient pas sûrs; il fut décidé que la relique serait déposée dans la Bibliothèque impériale. Le 16 décembre 1864, M. Duruy, ministre de l’instruction publique, se transporta à la Bibliothèque, et là, en présence de l’administrateur général de cet établissement et des membres du comité consultatif, il reçut des mains de M. Léon Duval, représentant des héritiers, le coeur de Voltaire enfermé dans un récipient en métal doré sur lequel sont écrits ces mots: « Le coeur de Voltaire, mort à Paris le XXX may MDCCLXXVIII. » Le ministre déclara prendre possession de ce précieux dépôt, et arrêta qu’il serait provisoirement conservé, avec le respect que commandent les restes mortels de ce grand homme, dans le local le mieux gardé de la Bibliothèque impériale, c’est-à-dire à son département des médailles, jusqu’au moment où l’état d’avancement des travaux permettra de l’installer définitivement entre les départements des manuscrits et des imprimés, au premier étage de la rotonde qui se trouve à la jonction des rues de Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs, pièce qui sera disposée à l’effet de recevoir, avec le coeur de Voltaire, l’original de la statue de Houdon, les médailles frappées en son honneur et les correspondances manuscrites et oeuvres imprimées de l’immortel écrivain. Procès-verbal fut dressé de cette remise et de cette réception. Le cervelet. L’embaumement du corps de Voltaire avait été confié au pharmacien Mitouart, qui demanda et obtint l’autorisation de s’approprier le cervelet du grand homme. En l’an VII, M. Mitouart fils, qui devint dans la suite membre de l’Académie de médecine, écrivit au ministre de l’intérieur pour offrir la relique au gouvernement républicain: « Si comme l’ont pensé tous les physiologistes, disait-il, c’est dans cette partie de l’homme qu’est le siège du génie, je crois que cette pièceanatomique, par rapport au sujet à qui elle a appartenu, peut avoir quelque prix et doit faire un des principaux ornements du Muséum d’histoire naturelle... » Le ministre, François de Neufchâteau, après avoir décidé que le cervelet de Voltaire serait mieux placé à la Bibliothèque nationale que dans le Muséum; fit faire un rapport approbatif, pria M. Mitouart d’apporter la vénérable relique et prévint le même jour les conservateurs de la Bibliothèque. Le dépôt pourtant ne s’effectua pas; car trente ans plus tard, en 1830, M. Mitouart écrivait encore au ministre de l’intérieur pour lui offrir le cervelet de Voltaire; et son offre restait encore sans résultat, car son neveu M. Verdier pouvait disposer, vingt-huit ans après, de la même relique en faveur de l’Académie française qui la dédaignait, comme elle devait bientôt dédaigner le coeur lui-même; enfin, si l’on en croit certains dires, le cervelet de Voltaire, offert vainement à divers dépôts publics, serait encore aujourd’hui entre les mains de mademoiselle Mitouart, petite-fille du membre de l’Académie de médecine. Telle est l’histoire de ce précieux organe qui a changé la face du monde. Le calcaneum. Lors de l’exhumation de Voltaire à Scellières en 1791, un calcaneum se détacha et un curieux l’emporta. On le voit figurer depuis dans le cabinet d’histoire naturelle de M. Maudonnet, propriétaire près de Troyes, et la relique inspira une pièce de vers à M. Bernard, membre de la Société académique du département de l’Aube. Les dents. Lors de la même
exhumation on arracha deux dents. L’une échut à l’officier
municipal, M. Charron, chargé de présider à la translation
des cendres de Voltaire à Paris; l’autre fut donnée à
Antoine-François Lemaire, rédacteur des Lettres b... patriotique,
du père Duchesne, et qui se trouvait lié avec le marquis
de Villette. Un cousin hérita de cette dent que Lemaire portait
dans un médaillon sur lequel on lisait:
Notes. Note_1 C’est le récit de la journée du 14 juillet 1789. Note_2 Deux de ces chevaux avaient été offerts par la reine Marie-Antoinette elle-même. Note_3 C’était quinze jours après le retour de Varennes et au rnoment où Condorcet, Thomas Payne et Achille du Châtelet bégayaient à Paris les premiers cris républicains, que cette fête avait lieu. Louis XVI et la reine, que l’Assemblée nationale faisait alors garder à vue dans le palais des Tuileries, se tinrent cachés derrière une jalousie, à l’entresol du pavillon de Flore, pour voir défiler le cortège. (G.A.)
Note_5Les demoiselles Calas avaient des ceintures noires. (G.A.)
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