OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE TOME I: INTRODUCTION ET BIOGRAPHIE
| Index Voltaire | Commande CDROM | Tome I: Introduction |

VIE DE VOLTAIRE

PAR LE MARQUIS DE CONDORCET

La vie de Voltaire doit être l’histoire des progrès que les arts ont dus à son génie, du pouvoir qu’il a exercé sur les opinions de son siècle, enfin de cette longue guerre contre les préjugés, déclarée dès sa jeunesse, et soutenue jusqu’à ses derniers moments. 

Mais lorsque l’influence d’un philosophe s’étend jusque sur le peuple, qu’elle est prompte, qu’elle se fait sentir à chaque instant, il la doit à son caractère, à sa manière de voir, à sa conduite, autant qu’à ses ouvrages. D’ailleurs ces détails sont encore utiles pour l’étude de l’esprit humain. Peut-on espérer de le connaître, si on ne l’a pas observé dans ceux en qui la nature a déployé toutes ses richesses et toute sa puissance, si même on n’a pas recherché en eux ce qui leur est commun avec les autres hommes, aussi bien que ce qui les en distingue? L’homme ordinaire reçoit d’autrui ses opinions, ses passions, son caractère; il tient tout des lois, des préjugés, des usages de son pays, comme la plante reçoit tout du sol qui la nourrit, et de l’air qui l’environne. En observant l’homme vulgaire, on apprend à connaître l’empire auquel la nature nous a soumis, et non le secret de nos forces et les lois de notre intelligence. 

François-Marie Arouet, qui a rendu le nom de Voltaire si célèbre, naquit à Chatenay le 20 de février 1694, et fut baptisé à Paris, dans l’église de Saint-André-des-Arcs, le 22 de novembre de la même année. Son excessive faiblesse fut la cause de ce retard, qui pendant sa vie a répandu des nuages sur le lieu et sur l’époque de sa naissance. On fut aussi obligé de baptiser Fontenelle dans la maison paternelle, parce qu’on désespérait de la vie d’un enfant si débile. Il est assez singulier que les deux hommes célèbres de ce siècle, dont la carrière a été la plus longue, et dont l’esprit s’est conservé tout entier le plus longtemps, soient nés tous deux dans un état de faiblesse et de langueur. 

Le père de M. de Voltaire exerçait la charge de trésorier de la chambre des comptes; sa mère, Marguerite Daumart, était d’une famille noble du Poitou. On a reproché à leur fils d’avoir pris ce nom de Voltaire, c’est-à-dire d’avoir suivi l’usage alors généralement établi dans la bourgeoisie riche où les cadets, laissant à l’aîné le nom de famille, portaient celui d’un fief ou même d’un bien de campagne. Dans une foule de libelles on a cherché à rabaisser sa naissance. Les gens de lettres, ses ennemis, semblaient craindre que les gens du monde ne sacrifiassent trop aisément leurs préjugés aux agréments de sa société, à leur admiration pour ses talents, et qu’ils ne traitassent un homme de lettres avec trop d’égalité. Ces reproches sont un hommage: la satire n’attaque point la naissance d’un homme de lettres, à moins qu’un reste de conscience, qu’elle ne peut étouffer, ne lui apprenne qu’elle ne parviendra point à diminuer sa gloire personnelle. 

La fortune dont jouissait M. Arouet procura deux grands avantages à son fils d’abord celui d’une éducation soignée, sans laquelle le génie n’atteint jamais la hauteur où il aurait pu s’élever. Si on parcourt l’histoire moderne, on verra que tous les hommes du premier ordre, tous ceux dont les ouvrages ont approché de la perfection, n’avaient pas eu à réparer le défaut d’une première éducation. 

L’avantage de naître avec une fortune indépendante n’est pas moins précieux. Jamais M. de Voltaire n’éprouva le malheur d’être obligé ni de renoncer à sa liberté pour assurer sa subsistance, ni de soumettre son génie à un travail commandé par la nécessité de vivre, ni de ménager les préjugés ou les passions d’un protecteur. Ainsi son esprit ne fut point enchaîné par cette habitude de la crainte, qui non seulement empêche de produire, mais imprime à toutes les productions un caractère d’incertitude et de faiblesse. sa jeunesse, à l’abri des inquiétudes de la pauvreté, ne l’exposa point à contracter ou cette timidité servile qui fait naître dans une âme faible le besoin habituel des autres hommes, ou cette âpreté et cette inquiète et soupçonneuse irritabilité, suite infaillible pour les âmes fortes de l’opposition entre la dépendance à laquelle la nécessité les soumet, et la liberté que demandent les grandes pensées qui les occupent. 

Le jeune Arouet fut mis au collège des jésuites(1), où étaient élevés les enfants de la première noblesse, excepté ceux des jansénistes; et les jansénistes, odieux à la cour, étaient rares parmi des hommes qui, alors obligés par l’usage de choisir une religion sans la connaître, adoptaient naturellement la plus utile à leurs intérêts temporels. Il eut pour professeur de rhétorique le père Porée qui, étant à la fois un homme d’esprit et un bon homme, voyait dans le jeune Arouet le germe d’un grand homme; et le père Lejay, qui, frappé de la hardiesse de ses idées et de l’indépendance de ses opinions, lui prédisait qu’il serait en France le coryphée du déisme; prophéties que l’événement a également justifiées. 

Au sortir du collège, il retrouva dans la maison paternelle l’abbé de Châteauneuf son parrain, ancien ami de sa mère. C’était un de ces hommes qui, s’étant engagés dans l’état ecclésiastique par complaisance, ou par un mouvement d’ambition étrangère à leur âme, sacrifient ensuite à l’amour d’une vie libre la fortune et la considération des dignités sacerdotales, ne pouvant se résoudre à garder toujours sur leur visage le masque de l’hypocrisie. 

L’abbé de Châteauneuf était lié avec Ninon, à laquelle sa probité, son esprit, sa liberté de penser, avaient fait pardonner depuis longtemps les aventures un peu trop éclatantes de sa jeunesse. La bonne compagnie lui avait su gré d’avoir refusé son ancienne amie, madame de Maintenon, qui lui avait offert de l’appeler à la cour, à condition qu’elle se ferait dévote. L’abbé de Châteauneuf avait présenté à Ninon Voltaire enfant, mais déjà poète, désolant déjà par de petites épigrammes son janséniste de frère, et récitant avec complaisance la Moïsade de Rousseau. 

Ninon avait goûté l’élève de son ami, et lui avait légué, par testament, deux mille francs pour acheter des livres. Ainsi, dès son enfance, d’heureuses circonstances lui apprenaient, même avant que sa raison fut formée, à regarder l’étude, les travaux de l’esprit, comme une occupation douce et honorable, et en le rapprochant de quelques êtres supérieurs aux opinions vulgaires, lui montraient que l’esprit de l’homme est né libre, et qu’il a droit de juger tout ce qu’il peut connaître; tandis que, par une lâche condescendance pour les préjugés, les éducations ordinaires ne laissent voir aux enfants que les marques honteuses de sa servitude. 

L’hypocrisie et l’intolérance régnaient à la cour de Louis XIV; on s’y occupait à détruire le jansénisme, beaucoup plus qu’à soulager les maux du peuple. La réputation d’incrédulité avait fait perdre à Catinat la confiance due à ses vertus et à son talent pour la guerre. On reprochait au duc de Vendôme de manquer à la messe quelquefois, et on attribuait à son indévotion les succès de l’hérétique Marlborough et de l’incrédule Eugène. Cette hypocrisie avait révolté ceux qu’elle n’avait pu corrompre et, par aversion pour la sévérité de Versailles, les sociétés de Paris les plus brillantes affectaient de porter la liberté et le goût du plaisir jusqu’à la licence. 

L’abbé de Châteauneuf introduisit le jeune Voltaire dans ces sociétés, et particulièrement dans celle du duc de Sulli, du marquis de La Fare, de l’abbé Servien, de l’abbé de Chaulieu, de l’abbé Courtin. Le prince de Conti, le grand-prieur de Vendôme, s’y joignaient souvent. 

M. Arouet crut son fils perdu en apprenant qu’il faisait des vers, et qu’il voyait bonne compagnie. Il voulait en faire un magistrat, et il le voyait occupé d’une tragédie. Cette querelle de famille finit par faire envoyer le jeune Voltaire chez le marquis de Châteauneuf, ambassadeur de France en Hollande. 

Son exil ne fut pas long. Madame Dunoyer, qui s’y était réfugiée avec ses deux filles, pour se séparer de son mari, plus que par zèle pour la religion protestante, vivait alors à La Haye d’intrigues et de libelles, et prouvait, par sa conduite, que ce n’était pas la liberté de conscience qu’elle y était allée chercher. 

M. de Voltaire devint amoureux d’une de ses filles; la mère trouvant que le seul parti qu’elle pût tirer de cette passion était d’en faire du bruit, se plaignit à l’ambassadeur, qui défendit à son jeune protégé de conserver des liaisons avec mademoiselle Dunoyer, et le renvoya dans sa famille, pour n’avoir pas suivi ses ordres. 

Madame Dunoyer ne manqua pas de faire imprimer cette aventure avec les lettres du jeune Arouet à sa fille, espérant que ce nom, déjà très connu, ferait mieux vendre le livre; et elle eut soin de vanter sa sévérité maternelle et sa délicatesse, dans le libelle même où elle déshonorait sa fille. 

On ne reconnaît point dans ces lettres la sensibilité de l’auteur de Zaïre et de Tancrède. Un jeune homme passionné sent vivement, mais ne distingue pas lui-même les nuances des sentiments qu’il éprouve il ne sait ni choisir les traits courts et rapides qui caractérisent la passion, ni trouver des termes qui peignent à l’imagination des autres le sentiment qu’il éprouve, et le fasse passer dans leur âme. Exagéré ou commun, il paraît froid lorsqu’il est dévoré de l’amour le plus vrai et le plus ardent. Le talent de peindre les passions sur le théâtre est même un des derniers qui se développent dans les poètes. Racine n’en avait pas même montré le germe dans les Frères ennemis et dans Alexandre; et Brutus a précédé Zaïre: c’est que pour peindre les passions, il faut non seulement les avoir éprouvées, mais avoir pu les observer; en juger les mouvements et les effets dans un temps où, cessant de dominer notre âme, elles n’existent plus que dans nos souvenirs. Pour les sentir, il suffit d’avoir un coeur; il faut, pour les exprimer avec énergie et avec justesse, une âme longtemps exercée par elles, et perfectionnée par la réflexion. 

Arrivé à Paris, le jeune homme oublia bientôt son amour; mais il n’oublia point de faire tous ses efforts pour enlever une jeune personne estimable et née pour la vertu, à une mère intrigante et corrompue. Il employa le zèle du prosélytisme. Plusieurs évêques, et même des jésuites s’unirent à lui. Ce projet manqua; mais Voltaire eut dans le suite le bonheur d’être utile à mademoiselle Dunoyer, alors mariée au baron de Winterfeld. 

Cependant son père, le voyant toujours obstiné à faire des vers et à vivre dans le monde, l’avait exclus de sa maison. Les lettres les plus soumises ne le touchaient point: il lui demandait même la permission de passer en Amérique, pourvu qu’à son départ il lui permît d’embrasser ses genoux. Il fallut se résoudre, non à partir pour l’Amérique, mais à entrer chez un procureur. 

Il n’y resta pas longtemps. M. de Caumartin, ami de M. Arouet, fut touché du sort de son fils, et lui demanda la permission de le mener à Saint-Ange, où loin de ces sociétés alarmantes pour la tendresse paternelle, il devait réfléchir sur le choix d’un état. Il y trouva le vieux Caumartin, vieillard respectable, passionné pour Henri IV et pour Sulli, alors trop oubliés de la nation. Il avait été lié avec les hommes les plus instruits du règne de Louis XIV, savait les anecdotes les plus secrètes, les savait telles qu’elles s’étaient passées, et se plaisait à les raconter. Voltaire revint de Saint-Ange, occupé de faire un poème épique dont Henri IV serait le héros, et plein d’ardeur pour l’étude de l’histoire de France. C’est à ce voyage que nous devons la Henriade et le Siècle de Louis XIV.

Ce prince venait de mourir. Le peuple, dont il avait été si longtemps l’idole; ce même peuple qui lui avait pardonné ses profusions, ses guerres et son despotisme, qui avait applaudi à ses persécutions contre les protestants insultait à sa mémoire par une joie indécente. Une bulle, sollicitée à Rome contre un livre de dévotion, avait fait oublier aux Parisiens cette gloire dont ils avaient été si longtemps idolâtres. On prodigua les satires à la mémoire de Louis-le-Grand, comme on lui avait prodigué les panégyriques pendant sa vie. Voltaire, accusé d’avoir fait une de ces satires(2), fut mis à la Bastille elle finissait par ce vers: 

J’ai vu ces maux, et je n’ai pas vingt ans.

Il en avait un peu plus de vingt-deux; et la police regarda cette espèce de conformité d’âge comme une preuve suffisante pour le priver de sa liberté. 

C’est à la Bastille que le jeune poète ébaucha le poème de la Ligue, corrigea sa tragédie d’Oedipe, commencée longtemps auparavant, et fit une pièce de vers fort gaie sur le malheur d’y être. M. le duc d’Orléans, instruit de son innocence, lui rendit sa liberté, et lui accorda une gratification. 

« Monseigneur, lui dit Voltaire, je remercie votre altesse royale de vouloir bien continuer à se charger de ma nourriture, mais je la prie de ne plus se charger de mon logement. » 

La tragédie d’Oedipe fut jouée en 1718. L’auteur n’était encore connu que par des pièces fugitives, par quelques épîtres où l’on trouve la philosophie de Chaulieu, avec plus d’esprit et de correction, et par une ode qui avait disputé vainement le prix de l’Académie Française. On lui avait préféré une pièce ridicule de l’abbé Dujarri. Il s’agissait de la décoration de l’autel de Notre-Dame, car Louis XIV s’était souvenu, après soixante et dix ans de règne, d’accomplir cette promesse de Louis XIII, et le premier ouvrage en vers sérieux que Voltaire ait publié, fut un ouvrage de dévotion. 

Né avec un goût sûr et indépendant, il n’aurait pas voulu mêler l’amour à l’horreur du sujet d’Oedipe, et il osa même présenter sa pièce aux comédiens, sans avoir payé ce tribut à l’usage; mais elle ne fut pas reçue. L’assemblée trouva mauvais que l’auteur osât réclamer contre son goût. « Ce jeune homme mériterait bien, disait Dufresne, qu’en punition de son orgueil, on jouât sa pièce avec cette grande vilaine scène traduite de Sophocle. » 

Il fallut céder et imaginer un amour épisodique et froid. La pièce réussit; mais ce fut malgré cet amour: et la scène de Sophocle en fit le succès. Lamotte, alors le premier homme de la littérature, dit, dans son approbation, que cette tragédie promettait un digne successeur de Corneille et de Racine: et cet hommage rendu par un rival dont la réputation était déjà faite, et qui pouvait craindre de se voir surpasser, doit à jamais honorer le caractère de Lamotte. 

Mais Voltaire, dénoncé comme un homme de génie et comme un philosophe à la foule des auteurs médiocres, et aux fanatiques de tous les partis, réunit dès lors les mêmes ennemis dont les générations renouvelées pendant soixante ans ont fatigué et trop souvent troublé sa longue et glorieuse carrière. Ces vers si célèbres: 
 

Nos prêtres ne sont pas ce qu’un vain peuple pense; 
Notre crédulité fait toute leur science,

furent le premier cri d’une guerre que la mort même de Voltaire n’a pu éteindre. 

A une représentation d’Oedipe, il parut sur le théâtre, portant la queue du grand-prêtre. La maréchale de Villars demanda qui était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce. On lui dit que c’était l’auteur. Cette étourderie, qui annonçait un homme si supérieur aux petitesses de l’amour-propre, lui inspira le désir de le connaître. Voltaire, admis dans sa société, eut pour elle une passion, la première et la plus sérieuse qu’il ait éprouvée. Elle ne fut pas heureuse, et l’enleva pendant assez longtemps à l’étude, qui était déjà son premier besoin; il n’en parla jamais depuis qu’avec le sentiment du regret et presque du remords. 

Délivré de son amour, il continua la Henriade et fit la tragédie d’Artémire. Une actrice formée par lui, et devenue à la fois sa maîtresse et son élève, joua le principal rôle. Le public, qui avait été juste pour Oedipe, fut au moins sévère pour Artémire, effet ordinaire de tout premier succès. Une aversion secrète pour une supériorité reconnue n’en est pas la seule cause, mais elle sait profiter d’un sentiment naturel qui nous rend d’autant moins faciles que nous espérons davantage. 

Cette tragédie ne valut à Voltaire que la permission de revenir à Paris, dont une nouvelle calomnie et ses liaisons avec les ennemis du régent, et entre autres avec le duc de Richelieu et le fameux baron de Gortz, l’avaient fait éloigner. Ainsi cet ambitieux, dont les vastes projets embrassaient l’Europe et menaçaient de la bouleverser, avait choisi pour ami, et presque pour confident, un jeune poète: c’est que les hommes supérieurs se devinent et se cherchent, qu’ils ont une langue commune qu’eux seuls peuvent parler et entendre. 

En 1722, Voltaire accompagna madame de Rupelmonde en Hollande. Il voulait voir, à Bruxelles, Rousseau dont il plaignait les malheurs, et dont il estimait le talent poétique. L’amour de son art l’emportait sur le juste mépris que le caractère de Rousseau devait lui inspirer. Voltaire le consulta sur son poème de la Ligue, lui lut l’Épître àUranie, faite pour madame de Rupelmonde, et premier monument de sa liberté de penser, comme de son talent pour traiter en vers et rendre populaires les questions de métaphysique ou de morale. De son côté, Rousseau lui récita une Ode à la postérité, qui, comme Voltaire le lui dit alors, à ce qu’on prétend, ne devait pas aller à son adresse; et le Jugement de Pluton, allégorie satirique, et cependant aussi promptement oubliée que l’ode. Les deux poètes se séparèrent ennemis irréconciliables. Rousseau se déchaîna contre Voltaire, qui ne répondit qu’après quinze ans de patience. On est étonné de voir l’auteur de tant d’épigrammes licencieuses, où les ministres de la religion sont continuellement livrés à la risée et à l’opprobre, donner sérieusement pour cause de sa haine contre Voltaire sa contenance évaporée pendant la messe, et l’épître à Uranie. Mais Rousseau avait pris le masque de la dévotion; elle était alors un asile honorable pour ceux que l’opinion mondaine avait flétris, asile sûr et commode, que malheureusement la philosophie, qui a fait tant d’autres maux, leur a fermé depuis sans retour. 

En 1724, Voltaire donna Mariamne. C’était le sujet d’Artémiresous des noms nouveaux, avec une intrigue moins compliquée et moins romanesque; mais c’était surtout le style de Racine. La pièce fut jouée quarante fois. L’auteur combattit, dans la préface, l’opinion de Lamotte qui, né avec beaucoup d’esprit et de raison, mais peu sensible à l’harmonie, ne trouvait dans les vers d’autre mérite que celui de la difficulté vaincue, et ne voyait dans la poésie qu’une forme de convention, imaginée pour soulager la mémoire, et à laquelle l’habitude seule faisait trouver des charmes. Dans ses lettres imprimées à la fin d’Oedipe, il avait déjà combattu le même poète, qui regardait la règle des trois unités comme un autre préjugé. 

On doit savoir gré à ceux qui osent, comme Lamotte, établir dans les arts des paradoxes contraires aux idées communes. Pour défendre les règles anciennes, on est obligé de les examiner: si l’opinion reçue se trouve vraie, on a l’avantage de croire par raison ce qu’on croyait par habitude; si elle est fausse on est délivré d’une erreur. 

Cependant il n’est pas rare de montrer de l’humeur contre ceux qui nous forcent à examiner ce que nous avons admis sans réflexion. Les esprits qui, comme Montaigne, s’endorment tranquillement sur l’oreiller du doute, ne sont pas communs; ceux qui sont tourmentés du désir d’atteindre à la vérité sont plus rares encore. Le vulgaire aime a croire, même sans preuve, et chérit sa sécurité dans son aveugle croyance, comme une partie de son repos. 

C’est vers la même époque que parut la Henriade, sous le nom de la Ligue. Une copie imparfaite, enlevée à l’auteur, fut imprimée furtivement, et non seulement il y était resté des lacunes, mais on en avait rempli quelques-unes. 

La France eut donc enfin un poème épique. On peut regretter sans doute que Voltaire, qui a mis tant d’action dans ses tragédies, qui y fait parler aux passions un langage si naturel et si vrai, qui a su également les peindre, et par l’analyse des sentiments qu’elles font éprouver, et par les traits qui leur échappent, n’ait point déployé dans la Henriade ces talents que nul homme n’a encore réunis au même degré; mais un sujet si connu, si près de nous, laissait peu de liberté à l’imagination du poète. La passion sombre et cruelle du fanatisme, s’exerçant sur les personnages subalternes ne pouvait exciter que l’horreur. Une ambition hypocrite était la seule qui animât les chefs de la Ligue. Le héros, brave, humain et galant, mais n’éprouvant que les malheurs de la fortune et les éprouvant seul, ne pouvait intéresser que par sa valeur et sa clémence; enfin, il était impossible que la conversion un peu forcée d’Henri IV formât jamais un dénouement bien héroïque. 

Mais si, pour l’intérêt des événements, pour la variété, pour le mouvement, la Henriade est inférieure aux poèmes épiques qui étaient alors en possession de l’admiration générale, par combien de beautés neuves cette infériorité n’est-elle pas compensée! Jamais une philosophie si profonde et si vraie a-t-elle été embellie par des vers plus sublimes ou plus touchants? quel autre poème offre des caractères dessinés avec plus de force et de noblesse, sans rien perdre de leur vérité historique? quel autre renferme une morale plus pure, un amour de l’humanité plus éclairé, plus libre des préjugés et des passions vulgaires? Que le poète fasse agir ou parler ses personnages, qu’il peigne les attentats du fanatisme ou les charmes et. les dangers de l’amour, qu’il transporte ses lecteurs sur un champ de bataille ou dans le ciel que son imagination a créé, partout il est philosophe, partout. il paraît profondément occupé des vrais intérêts du genre humain. Du milieu même des fictions on voit sortir de grandes vérités, sous un pinceau toujours brillant et toujours pur. 

Parmi tous les poèmes épiques, la Henriade seule a un but moral; non qu’on puisse dire qu’elle soit le développement d’une seule vérité, idée pédantesque à laquelle un poète ne peut assujettir sa marche, mais parce qu’elle respire partout la haine de la guerre et du fanatisme, la tolérance et l’amour de l’humanité. Chaque poème prend nécessairement la teinte du siècle qui l’a vu naître, et la Henriade est née dans le siècle de la raison. Aussi plus la raison fera de progrès parmi les hommes, plus ce poème aura d’admirateurs. 

On peut comparer la Henriade à l’Énéide: toutes deux portent l’empreinte du génie dans tout ce qui a dépendu du poète, et n’ont que les défauts d’un sujet dont le choix a également été dicté par l’esprit national. Mais Virgile ne voulait que flatter l’orgueil des Romains, et Voltaire eut le motif plus noble de préserver les Français du fanatisme, en leur retraçant les crimes où il avait entraîné leurs ancêtres. 

La Henriade, Oedipe et Mariamne avaient placé Voltaire bien au-dessus de ses contemporains, et semblaient lui assurer une carrière brillante, lorsqu’un événement fatal vint troubler sa vie. Il avait répondu par des paroles piquantes au mépris que lui avait témoigné un homme de la cour, qui s’en vengea en le faisant insulter par ses gens, sans compromettre sa sûreté personnelle. Ce fut à la porte de l’hôtel de Sulli, où il dînait, qu’il reçut cet outrage dont le duc de Sulli ne daigna témoigner aucun ressentiment, persuadé sans doute que les descendants des Francs ont conservé droit de vie et de mort sur ceux des Gaulois. Les lois furent muettes, le parlement de Paris, qui a puni ou fait punir de moindres outrages, lorsqu’ils ont eu pour objet quelqu’un de ses subalternes, crut ne rien devoir à un simple citoyen qui n’était que le premier homme de lettres de la nation, et garda le silence. 

Voltaire voulut prendre les moyens de venger l’honneur outragé, moyens autorisés par les moeurs des nations modernes, et proscrits par leurs lois: la Bastille, et au bout de six mois l’ordre de quitter Paris, furent la punition de ses premières démarches. Le cardinal de Fleury n’eut pas même la petite politique de donner à l’agresseur la plus légère marque de mécontentement. Ainsi, lorsque les lois abandonnaient les citoyens, le pouvoir arbitraire les punissait de chercher une vengeance que ce silence rendait légitime, et que les principes de l’honneur prescrivaient comme nécessaire. Nous osons croire que de notre temps la qualité d’homme serait plus respectée, que les lois ne seraient plus muettes devant le ridicule préjugé de la naissance, et que, dans une querelle entre deux citoyens, ce ne serait pas à l’offensé que le ministère enlèverait sa liberté et sa patrie. 

Voltaire fit encore à Paris un voyage secret et inutile; il vit trop qu’un adversaire, qui disposait à son gré de l’autorité ministérielle et du pouvoir judiciaire, pourrait également l’éviter et le perdre. Il s’ensevelit dans la retraite, et dédaigna de s’occuper plus longtemps de sa vengeance, ou plutôt il ne voulut se venger qu’en accablant son ennemi du poids de sa gloire, et en le forçant d’entendre répéter, au bruit des acclamations de l’Europe, le nom qu’il avait voulu avilir. 

L’Angleterre fut son asile. Newton n’était plus, mais son esprit régnait sur ses compatriotes, qu’il avait instruits à ne reconnaître pour guides, dans l’étude de la nature, que l’expérience et le calcul. Locke, dont la mort était encore récente, avait donné le premier une théorie de l’âme humaine, fondée sur l’expérience, et montré la route qu’il faut suivre en métaphysique pour ne point s’égarer. La philosophie de Shaftesbury, commentée par Bolingbroke, embellie par les vers de Pope, avait fait naître en Angleterre un déisme qui annonçait une morale fondée sur des motifs faits pour émouvoir les âmes élevées, sans offenser la raison. 

Cependant, en France, les meilleurs esprits cherchaient encore à substituer, dans nos écoles, les hypothèses de Descartes aux absurdités de la physique scolastique: une thèse où l’on soutenait soit le système de Copernic, soit les tourbillons, était une victoire sur les préjugés. Les idées innées étaient devenues presque un article de foi aux yeux des dévots, qui d’abord les avaient prises pour une hérésie. Malebranche, qu’on croyait entendre, était le philosophe à la mode. On passait pour un esprit fort, lorsqu’on se permettait de regarder l’existence de cinq propositions dans le livre illisible de Jansénius, comme un fait indifférent au bonheur de l’espèce humaine, ou qu’on osait lire Bayle sans la permission d’un docteur en théologie. 

Ce contraste devait exciter l’enthousiasme d’un homme qui, comme Voltaire, avait dès son enfance secoué tous les préjugés. L’exemple de l’Angleterre lui montrait que la vérité n’est pas faite pour rester un secret entre les mains de quelques philosophes, et d’un petit nombre de gens du monde instruits, ou plutôt endoctrinés par les philosophes; riant avec eux des erreurs dont le peuple est la victime, mais s’en rendant eux-mêmes les défenseurs, lorsque leur état ou leurs places leur y fait trouver un intérêt chimérique ou réel, et prêts à laisser proscrire ou même à persécuter leurs précepteurs, s’ils osent dire ce qu’eux-mêmes pensent en secret. 

Dès ce moment Voltaire se sentit appelé à détruire les préjugés de toute espèce dont son pays était l’esclave. Il sentit la possibilité d’y réussir par un mélange heureux d’audace et de souplesse, en sachant tantôt céder aux temps, tantôt en profiter ou les faire naître; en se servant tour à tour, avec adresse, du raisonnement, de la plaisanterie, du charme des vers ou des effets du théâtre; en rendant enfin la raison assez simple pour devenir populaire, assez aimable pour ne pas effrayer la frivolité, assez piquante pour être à la mode. Ce grand projet de se rendre, par les seules forces de son génie, le bienfaiteur de tout un peuple, en l’arrachant à ses erreurs, enflamma l’âme de Voltaire, échauffa son courage. Il jura d’y consacrer sa vie, et il a tenu parole. 

La tragédie de Brutus fut le premier fruit de son voyage en Angleterre. 

Depuis Cinna notre théâtre n’avait point retenti des fiers accents de la liberté; et, dans Cinna, ils étaient étouffés par ceux de la vengeance. On trouva dans Brutus la force de Corneille avec plus de pompe et d’éclat, avec un naturel que Corneille n’avait pas, et l’élégance soutenue de Racine. Jamais les droits d’un peuple opprimé n’avaient été exposés avec plus de force, d’éloquence, de précision même, que dans la seconde scène de Brutus. Le cinquième acte est un chef-d’oeuvre de pathétique. 

On a reproché au poète d’avoir introduit l’amour dans ce sujet si imposant et si terrible, et surtout un amour sans un grand intérêt; mais Titus, entraîné par un autre motif que l’amour, eût été avili; la sévérité de Brutus n’eût plus déchiré l’âme des spectateurs; et si cet amour eût trop intéressé, il était à craindre que leur coeur n’eût trahi la cause de Rome. Ce fut après cette pièce que Fontenelle dit à Voltaire « qu’il ne le croyait point propre à la tragédie; que son style était trop fort, trop pompeux, trop brillant. ¾ Je vais donc relire vos Pastorales, » lui répondit Voltaire. 

Il crut alors pouvoir aspirer à une place à l’Académie Française, et on pouvait le trouver modeste d’avoir attendu si longtemps; mais il n’eut pas même l’honneur de balancer les suffrages. Le Gros de Boze prononça d’un ton doctoral que Voltaire ne serait jamais un personnage académique. 

Ce de Boze, oublié aujourd’hui, était un de ces hommes qui, avec peu d’esprit et une science médiocre, se glissent dans les maisons des grands et des gens en place, et y réussissent parce qu’ils ont précisément ce qu’il faut pour satisfaire la vanité d’avoir chez soi des gens de lettres, et que leur esprit ne peut ni inspirer la crainte ni humilier l’amour-propre. De Boze était d’ailleurs un personnage important: il exerçait alors à Paris l’emploi d’inspecteur de la librairie, que, depuis, la magistrature a usurpé sur les gens de lettres, à qui l’avidité des hommes riches ou accrédités ne laisse que les places dont les fonctions personnelles exigent des lumières et des talents. 

Après Brutus, Voltaire fit la Mort de César, sujet déjà traité par Shakespeare, dont il imita quelques scènes en les embellissant. Cette tragédie ne fut jouée qu’au bout de quelques années, et dans un collège. Il n’osait risquer sur le théâtre une pièce sans amour, sans femmes, et une tragédie en trois actes; car les innovations peu importantes ne sont pas toujours celles qui soulèvent le moins les ennemis de la nouveauté. Les petits esprits doivent être plus frappés des petites choses. Cependant un style noble, hardi, figuré, mais toujours naturel et vrai; un langage digne du vainqueur et des libérateurs du monde; la force et la grandeur des caractères, le sens profond qui règne dans les discours de ces derniers Romains, occupent et attachent les spectateurs faits pour sentir ce mérite, les hommes qui ont dans le coeur ou dans l’esprit quelque rapport avec ces grands personnages, ceux qui aiment l’histoire, les jeunes gens enfin, encore pleins de ces objets que l’éducation a mis sous leurs yeux. 

Les tragédies historiques, comme Cinna, la Mort de Pompée, Brutus, Rome sauvée, le Triumvirat de Voltaire, ne peuvent avoir l’intérêt du Cid, d’Iphigénie, de Zaïre ou de Mérope. Les passions douces et tendres du coeur humain ne pourraient s’y développer sans distraire du tableau historique qui en est le sujet; les événements ne peuvent y être disposés avec la même liberté pour les faire servir à l’effet théâtral; le poète y est bien moins maître des caractères. L’intérêt, qui est celui d’une nation ou d’une grande révolution, plutôt que celui d’un individu, est dès lors bien plus faible, parce qu’il dépend de sentiments moins personnels et moins énergiques. 

Mais, loin de proscrire ce genre comme plus froid, comme moins favorable au génie dramatique du poète, il faudrait l’encourager, parce qu’il ouvre un champ vaste au génie poétique, qui peut y développer toutes les grandes vérités de la politique; parce qu’il offre de grands tableaux historiques, et qu’enfin c’est celui qu’on peut employer avec plus de succès à élever l’âme et à la former. On doit, sans doute, placer au premier rang les poèmes qui, comme Mahomet, comme Alzire, sont à la fois des tragédies intéressantes ou terribles, et de grands tableaux; mais ces sujets sont très rares, et ils exigent des talents que Voltaire seul a réunis jusqu’ici. 

On ne voulut point permettre d’imprimer la Mort de César. On fit un crime à l’auteur des sentiments républicains répandus dans sa pièce: imputation d’autant plus ridicule que chacun parle son langage; que Brutus n’en est pas plus le héros que César; que le poète, dans un genre purement historique, en traçant ses portraits d’après l’histoire, en a conservé l’impartialité. Mais sous le gouvernement à la fois tyrannique et pusillanime du cardinal de Fleury, le langage de la servitude était le seul qui pût paraître innocent. 

Qui croirait aujourd’hui que l’élégie sur la mort de mademoiselle Lecouvreur ait été pour Voltaire le sujet d’une persécution sérieuse, qui l’obligea de quitter la capitale, où il savait qu’heureusement l’absence fait tout oublier, même la fureur de persécuter! 

Les théâtres sont une institution vraiment utile: c’est par eux qu’une jeunesse inappliquée et frivole conserve encore quelque habitude de sentir et de penser, que les idées morales ne lui deviennent point absolument étrangères, que les plaisirs de l’esprit existent pour elle. Les sentiments qu’excite la représentation d’une tragédie élèvent l’âme, l’épurent, la tirent de cette apathie, de cette personnalité, maladies auxquelles l’homme riche et dissipé est condamné par la nature. Les spectacles forment en quelque sorte un lien entre la classe des hommes qui pensent et celle des hommes qui ne pensent point. Ils adoucissent l’austérité des uns, et tempèrent dans les autres la dureté qui naît de l’orgueil et de la légèreté. Mais par une fatalité singulière, dans le pays où l’art du théâtre a été porté au plus haut degré de perfection, les acteurs, à qui le public doit le plus noble de ses plaisirs, condamnés par la religion, sont flétris par un préjugé ridicule. 

Voltaire osa le combattre. Indigné qu’une actrice célèbre, longtemps l’objet de l’enthousiasme, enlevée par une mort prompte et cruelle, fût, en qualité d’excommuniée, privée de la sépulture, il s’éleva et contre la nation frivole qui soumettait lâchement sa tête à un joug honteux, et contre la pusillanimité des gens en place, qui laissaient tranquillement flétrir ce qu’ils avaient admiré. Si les nations ne se corrigent guère, elles souffrent du moins les leçons avec patience. Mais les prêtres, à qui les parlements ne laissaient plus excommunier que les sorciers et les comédiens, furent irrités qu’un poète osât leur disputer la moitié de leur empire, et les gens en place ne lui pardonnèrent point de leur avoir reproché leur indigne faiblesse. 

Voltaire sentit qu’un grand succès au théâtre pouvait seul, en lui assurant la bienveillance publique le défendre contre le fanatisme. Dans les pays où il n’existe aucun pouvoir populaire, toute classe d’hommes qui a un point de ralliement devient une sorte de puissance. Un auteur dramatique est sous la sauvegarde des sociétés pour lesquelles le spectacle est un amusement ou une ressource. Ce public, en applaudissant à des allusions blesse ou flatte la vanité des gens en place, décourage ou ranime les partis élevés contre eux, et ils n’osent le braver ouvertement. Voltaire donna donc Ériphyle qui ne remplit point son but; mais, loin de se laisser abattre par ce revers, il saisit le sujet de Zaïre, en conçoit le plan, achève l’ouvrage en dix-huit. jours, et elle paraît sur le théâtre quatre mois après Ériphyle.

Le succès passa ses espérances. Cette pièce est la première où, quittant les traces de Corneille et de Racine, il ait montré un art, un talent et un style qui n’étaient plus qu’à lui. Jamais un amour plus vrai, plus passionné, n’avait arraché de si douces larmes; jamais aucun poète n’avait point les fureurs de la jalousie dans une âme si tendre, si naïve, si généreuse. On aime Orosmane, lors même qu’il fait frémir; il immole Zaïre, cette Zaïre si intéressante, si vertueuse, et on ne peut le haïr. Et, s’il était possible de se distraire d’Orosmane et de Zaïre, combien la religion n’est-elle pas imposante dans le vieux Lusignan! quelle noblesse le fanatique Nérestan met dans ses reproches! avec quel art le poète a su présenter ces chrétiens qui viennent troubler une union si touchante! Une femme sensible et pieuse pleure sur Zaïre qui a sacrifié à son Dieu son amour et sa vie, tandis qu’un homme étranger au christianisme pleure Zaïre, dont le coeur égaré par sa tendresse pour son père, s’immole au préjugé superstitieux qui lui défend d’aimer un homme d’une secte étrangère: et c’est là le chef-d’oeuvre de l’art. Pour quiconque ne croit point aux livres juifs, Athalie n’est que l’école du fanatisme, de l’assassinat et du mensonge. Zaïre est dans toutes les opinions, comme pour tous les pays, la tragédie des coeurs tendres et des âmes pures. 

Elle fut suivie d’Adelaïde du Guesclin, également fondée sur l’amour, et où, comme dans Zaïre, des héros français, des événements de notre histoire, rappelés en beaux vers, ajoutaient encore à l’intérêt: mais c’était le patriotisme d’un citoyen qui se plaît à rappeler des noms respectés et de grandes époques, et non ce patriotisme d’antichambre, qui depuis a tant réussi sur la scène française. 

Adelaïde n’eut point de succès. Un plaisant du parterre avait empêché de finir Mariamne, en criant: La reine boit; un autre fit tomber Adelaïde, en répondant: Coussi, coussi, à ce mot si noble, si touchant de Vendôme: Es-tu content, Couci?

Cette même pièce reparut sous le nom du Duc de Foix, corrigée moins d’après le sentiment de l’auteur que sur les jugements des critiques; elle réussit mieux. Mais lorsque, longtemps après, les trois coups de marteau du Philosophe sans le savoir eurent appris qu’on ne sifflerait plus le coup de canon d’Adelaïde; lorsqu’elle se remontra sur la scène, malgré Voltaire qui se souvenait moins des beautés de sa pièce que des critiques qu’elle avait essuyées; alors elle enleva tous les suffrages, alors on sentit toute la beauté du rôle de Vendôme aussi amoureux qu’Orosmane: l’un jaloux par la suite d’un caractère impérieux, l’autre par l’excès de sa passion; l’un tyrannique par l’impétuosité et la hauteur naturelle de son âme, l’autre par un malheur attaché à l’habitude du pouvoir absolu. Orosmane, tendre, désintéressé dans son amour, se rend coupable dans un moment de délire où le plonge une erreur excusable, et s’en punit en s’immolant lui-même; Vendôme, plus personnel, appartenant à sa passion plus qu’à sa maîtresse, forme, avec une fureur plus tranquille, le projet de son crime, mais l’expie par ses remords et par le sacrifice de son amour. L’un montre les excès et les malheurs où la violence des passions entraîne les âmes généreuses; l’autre, ce que peuvent le repentir et le sentiment de la vertu sur les .âmes fortes, mais abandonnées à leurs passions. 

On prétend que le Temple du Goût nuisit beaucoup au succès d’Adelaïde. Dans cet ouvrage charmant, Voltaire jugeait les écrivains du siècle passé, et même quelques-uns de ses contemporains. Le temps a confirmé tous ses jugements; mais alors ils parurent autant de sacrilèges. En observant cette intolérance littéraire, cette nécessité imposée à tout écrivain qui veut conserver son repos, de respecter les opinions établies sur le mérite d’un orateur ou d’un poète; cette fureur avec laquelle le public poursuit ceux qui osent, sur les objets même les plus indifférents, ne penser que d’après eux-mêmes; on serait tenté de croire que l’homme est intolérant par sa nature. L’esprit, le génie, la raison, ne garantissent pas toujours de ce malheur. Il est bien peu d’hommes qui n’aient pas en secret quelques idoles dont ils ne voient point de sang-froid qu’on ose affaiblir ou détruire le culte. 

Dans le grand nombre, ce sentiment a pour origine l’orgueil et l’envie. On regarde comme affectant sur nous une supériorité qui nous blesse, l’écrivain qui, en critiquant ceux que nous admirons, a l’air de se croire supérieur à eux, et dès lors à nous-mêmes. On craint qu’en abattant la statue de l’homme qui n’est plus, il ne prétende élever à sa place celle d’un homme vivant dont la gloire est toujours un spectacle affligeant pour la médiocrité. Mais si des esprits supérieurs s’abandonnent à cette espèce d’intolérance, cette faiblesse excusable et passagère, née de la paresse et de l’habitude, cède bientôt à la vérité, et ne produit ni l’injustice ni la persécution. 

Dans sa retraite, Voltaire avait conçu l’heureux projet de faire connaître à sa nation la philosophie, la littérature, les opinions, les sectes de l’Angleterre; et il fit ses Lettres sur les Anglais(3). Newton, dont on ne connaissait en France ni les opinions philosophiques, ni le système 

du monde, ni presque même les expériences sur la lumière; Locke, dont le livre traduit en français n’avait été lu que par un petit nombre de philosophes; Bacon qui n’était célèbre que comme chancelier; Shakespeare, dont le génie et les fautes grossières sont un phénomène dans l’histoire de la littérature; Congrève, Wicherley, Addison, Pope, dont les noms étaient presque inconnus même de nos gens de lettres; ces quakers fanatiques, sans être persécuteurs, insensés dans leur dévotion, mais les plus raisonnables des chrétiens dans leur croyance et dans leur morale, ridicules aux yeux du reste des hommes pour avoir outré deux vertus, l’amour de la paix et celui de l’égalité; les autres sectes qui se partageaient l’Angleterre; l’influence qu’un esprit général de liberté y exerce sur la littérature, sur la philosophie, sur les arts, sur les opinions, sur les moeurs; l’histoire de l’insertion de la petite-vérole, reçue presque sans obstacle, et examinée sans prévention, malgré la singularité et la nouveauté de cette pratique: tels furent les objets principaux traités dans cet ouvrage. 

Fontenelle avait le premier fait parler à la raison et à la philosophie un langage agréable et piquant; il avait su répandre sur les sciences la lumière d’une philosophie toujours sage, souvent fine, quelquefois profonde: dans les Lettres de Voltaire, on trouve le mérite de Fontenelle avec plus de goût, de naturel, de hardiesse et de gaieté. Un vieil attachement aux erreurs de Descartes n’y vient pas répandre sur la vérité des ombres qui la cachent ou la défigurent. C’est la logique et la plaisanterie des Provinciales, mais s’exerçant sur de plus grands objets, n’étant jamais corrompues par un vernis de dévotion monacale. 

Cet ouvrage fut parmi nous l’époque d’une révolution; il commença à y faire naître le goût de la philosophie et de la littérature anglaise; à nous intéresser aux moeurs, à la politique, aux connaissances commerciales de ce peuple; à répandre sa langue parmi nous. Depuis, un engouement puéril a pris la place de l’ancienne indifférence; et, par une singularité remarquable, Voltaire a eu encore la gloire de le combattre et d’en diminuer l’influence. 

Il nous avait appris à sentir le mérite de Shakespeare, et à regarder son théâtre comme une mine d’où nos poètes pourraient tirer des trésors; et lorsqu’un ridicule enthousiasme a présenté comme un modèle, à la nation de Racine et de Voltaire, ce poète éloquent, mais sauvage et bizarre, et a voulu nous donner pour des tableaux énergiques et vrais de la nature, ses toiles chargées de compositions absurdes, et de caricatures dégoûtantes et grossières, Voltaire a défendu la cause du goût et de la raison. Il nous avait reproché la trop grande timidité de notre théâtre; il fut obligé de nous reprocher d’y vouloir porter la licence barbare du théâtre anglais. 

La publication de ces Lettres excita une persécution dont, en les lisant aujourd’hui, on aurait peine à concevoir l’acharnement; mais il y combattait les idées innées; et les docteurs croyaient alors que, s’ils n’avaient point d’idées innées, il n’y aurait pas de caractères assez sensibles pour distinguer leur âme de celle des bêtes. D’ailleurs il y soutenait avec Locke, qu’il n’était pas rigoureusement prouvé que Dieu n’aurait pas le pouvoir, s’il le voulait absolument, de donner à un élément de la matière la faculté de penser; et c’était aller contre le privilège des théologiens qui prétendent savoir à point nommé, et savoir seuls, tout ce que Dieu a pensé, tout ce qu’il a fait ou pu faire depuis et même avant le commencement du monde. 

Enfin il y examinait quelques passages des Pensées de Pascal, ouvrage que les jésuites mêmes étaient obligés de respecter malgré eux, comme ceux de saint Augustin; on fut scandalisé de voir un poète, un laïque, oser juger Pascal. Il semblait qu’attaquer le seul des défenseurs de la religion chrétienne qui eût auprès des gens du monde la réputation d’un grand homme, c’était attaquer la religion même, et que ses preuves seraient affaiblies si le géomètre, qui avait promis de se consacrer à sa défense, était convaincu d’avoir souvent mal raisonné. 

Le clergé demanda la suppression des Lettres sur les Anglais, et l’obtint par un arrêt du conseil. Ces arrêts se donnent sans examen, comme une espèce de dédommagement du subside que le gouvernement obtient des assemblées du clergé, et une récompense de leur facilité à l’accorder. Les ministres oublient que l’intérêt de la puissance séculière n’est pas de maintenir, mais de laisser détruire, par les progrès de la raison, l’empire dont les prêtres ont si longtemps abusé avec tant de barbarie, et qu’il n’est pas d’une bonne politique d’acheter la paix de ses ennemis en leur sacrifiant ses défenseurs. 

Le parlement brûla le livre, suivant un usage jadis inventé par Tibère, et devenu ridicule depuis l’invention de l’imprimerie; mais il est des gens auxquels il faut plus de trois siècles pour commencer à s’apercevoir d’une absurdité. 

Toute cette persécution s’exerçait dans le temps même où les miracles du diacre Pâris et ceux du père Girard couvraient les deux partis de ridicule et d’opprobre. Il était juste qu’ils se réunissent contre un homme qui osait prêcher la raison. On alla jusqu’à ordonner des informations contre l’auteur des Lettres philosophiques. Le garde-des-sceaux fit exiler Voltaire qui, alors absent, fut averti à temps, évita les gens envoyés pour le conduire au lieu de son exil, et aima mieux combattre de loin et d’un lieu sûr. Ses amis prouvèrent qu’il n’avait pas manqué à sa promesse de ne point publier ses Lettres en France, et qu’elles n’avaient paru que par l’infidélité d’un relieur. Heureusement le garde-des-sceaux était plus zélé pour son autorité que pour la religion, et beaucoup plus ministre que dévot. L’orage s’apaisa, et Voltaire eut la permission de reparaître à Paris. 

Le calme ne dura qu’un instant. L’Épître à Uranie, jusqu’alors renfermée dans le secret, fut imprimée; et pour échapper à une persécution nouvelle, Voltaire fut obligé de la désavouer, et de l’attribuer à l’abbé de Chaulieu, mort depuis plusieurs années. Cette imputation lui faisait honneur comme poète, sans nuire a sa réputation de chrétien. 

La nécessité de mentir pour désavouer un ouvrage est une extrémité qui répugne également à la conscience et à la noblesse du caractère; mais le crime est pour les hommes injustes qui rendent ce désaveu nécessaire à la sûreté de celui qu’ils y forcent. Si vous avez érigé en crime ce qui n’en est pas un, si vous avez porté atteinte, par des lois absurdes, ou par des lois arbitraires, au droit naturel qu’ont tous les hommes, non seulement d’avoir une opinion, mais de la rendre publique; alors vous méritez de perdre celui qu’a chaque homme d’entendre la vérité de la bouche d’un autre, droit qui fonde seul l’obligation rigoureuse de ne pas mentir. S’il n’est pas permis de tromper, c est parce que tromper quelqu’un c’est lui faire un tort, ou s’exposer à lui en faire un; mais le tort suppose un droit, et personne n’a celui de chercher à s’assurer les moyens de commettre une injustice. 

Nous ne disculpons point Voltaire d’avoir donné son ouvrage àl’abbé de Chaulieu; une telle imputation, indifférente en elle-même, n’est, comme on sait, qu’une plaisanterie. C’est une arme qu’on donne aux gens en place lorsqu’ils sont disposés à l’indulgence, sans oser en convenir, et dont ils se servent pour repousser les persécuteurs plus sérieux et plus acharnés. 

L’indiscrétion avec laquelle les amis de Voltaire récitèrent quelques fragments de la Pucelle fut la cause d’une nouvelle persécution. Le garde-des-sceaux menaça le poète d’un cul de basse fosse, si jamais il paraissait rien de cet ouvrage. A une longue distance du temps où ces tyrans subalternes, si bouffis d’une puissance éphémère, ont osé tenir un tel langage à des hommes qui sont la gloire de leur patrie et de leur siècle, le sentiment de mépris qu’on éprouve ne laisse plus de place à l’indignation. L’oppresseur et l’opprimé sont également dans la tombe; mais le nom de l’opprimé, porté par la gloire aux siècles à venir, préserve seul de l’oubli, et dévoue à une honte éternelle celui de ses lâches persécuteurs. 

Ce fut dans le cours de ces orages que le lieutenant de police Hérault dit un jour à Voltaire: « Quoi que vous écriviez, vous ne viendrez pas à bout de détruire la religion chrétienne. ¾ C’est ce que nous verrons, » répondit-il(4).

Dans un moment où l’on parlait beaucoup d’un homme arrêté sur une lettre de cachet suspecte de fausseté, il demanda au même magistrat ce qu’on faisait à ceux qui fabriquaient de fausses lettres de cachet. « On les pend. ¾ C’est toujours bien fait, en attendant qu’on traite de même ceux qui en signent de vraies. » 

Fatigué de tant de persécutions, Voltaire crut alors devoir changer sa manière de vivre. Sa fortune lui en laissait la liberté. Les philosophes anciens vantaient la pauvreté comme la sauvegarde de l’indépendance; Voltaire voulut devenir riche pour être indépendant; et il eut également raison. On ne connaissait point chez les anciens ces richesses secrètes qu’on peut s’assurer à la fois dans différents pays; et mettre à l’abri de tous les orages. L’abus des confiscations y rendait les richesses aussi dangereuses par elles-mêmes que la gloire où la faveur populaire. L’immensité de l’empire romain, et la petitesse des républiques grecques, empêchaient également de soustraire à ses ennemis ses richesses et sa personne. La différence des moeurs entre les nations voisines, l’ignorance presque générale de toute langue étrangère, une moins grande communication entre les peuples, étaient autant d’obstacles au changement de patrie. 

D’un autre côté, les anciens connaissaient moins ces aisances de la vie, nécessaires parmi nous à tous ceux qui ne sont point nés dans la pauvreté. Leur climat les assujettissait à moins de besoins réels, et les riches donnaient plus à la magnificence, aux raffinements de la débauche, aux excès, aux fantaisies, qu’aux commodités habituelles et journalières. Ainsi, en même temps qu’il leur était à la fois plus facile d’être pauvres, et plus difficile d’être riches sans danger, les richesses n’étaient pas chez eux, comme parmi nous, un moyen de se soustraire à une oppression injuste. 

Ne blâmons donc point un philosophe d’avoir, pour assurer son indépendance, préféré les ressources que les moeurs de son siècle lui présentaient, à celles qui convenaient à d’autres moeurs et à d’autres temps. 

Voltaire avait hérité de son père et de son frère une fortune honnête; l’édition de la Henriade, faite à Londres, l’avait augmentée; des spéculations heureuses dans les fonds publics y ajoutèrent encore; ainsi, à l’avantage d’avoir une fortune qui assurait son indépendance, il joignit celui de ne la devoir qu’à lui-même. L’usage qu’il en fit aurait dû la lui faire pardonner. 

Des secours à des gens de lettres, des encouragements à des jeunes gens, en qui il croyait apercevoir le germe du talent, en absorbaient une grande partie. C’est surtout à cet usage, qu’il destinait le faible profit qu’il tirait de ses ouvrages ou de ses pièces de théâtre, lorsqu’il ne les abandonnait pas aux comédiens. Jamais auteur ne fut cependant plus cruellement accusé d’avoir eu des torts avec ses libraires; mais ils avaient à leurs ordres toute la canaille littéraire, avide de calomnier la conduite de l’homme dont ils savaient trop qu’ils ne pouvaient étouffer les ouvrages. L’orgueilleuse médiocrité, quelques hommes de mérite, blessés d’une supériorité trop incontestable; les gens du monde toujours empressés d’avilir des talents et des lumières, objets secrets de leur envie; les dévots intéressés à décrier Voltaire, pour avoir moins à le craindre; tous s’empressaient d’accueillir les calomnies des libraires et des Zoïles. Mais les preuves de la fausseté de ces imputations subsistent encore avec celles des bienfaits dont Voltaire a comblé quelques-uns de ses calomniateurs, et nous n’avons pu les voir sans gémir, et sur le malheur du génie condamné à la calomnie, triste compensation de la gloire, et sur cette honteuse facilité à croire tout ce qui peut dispenser d’admirer. 

Voltaire n’ayant donc besoin, pour sa fortune, ni de cultiver des protecteurs, ni de solliciter des places, ni de négocier avec des libraires, renonça au séjour de la capitale. Jusqu’au ministère du cardinal de Fleury, et jusqu’à son voyage en Angleterre, il avait vécu dans le plus grand monde. Les princes, les grands, ceux qui étaient à la tête des affaires, les gens à la mode, les femmes les plus brillantes, étaient recherchés par lui, et le recherchaient. Partout il plaisait, il était fêté; mais partout il inspirait l’envie et la crainte. Supérieur par ses talents, il l’était encore par l’esprit qu’il montrait dans la conversation; il y portait tout ce qui rend aimable les gens d’un esprit frivole, et y mêlait les traits d’un esprit supérieur. Né avec le talent de la plaisanterie, ces mots étaient souvent répétés, et c’en était assez pour qu’on donnât le nom de méchanceté à ce qui n’était que l’expression vraie de son jugement, rendue piquante par la tournure naturelle de son esprit. 

A son retour d’Angleterre, il sentit que, dans les sociétés où l’amour-propre et la vanité rassemblent les hommes, il trouverait peu d’amis; et il cessa de s’y répandre, sans cependant rompre avec elles. Le goût qu’il y avait pris pour la magnificence, pour la grandeur, pour tout ce qui est brillant et recherché, était devenu une habitude; il le conserva même dans la retraite; ce goût embellit souvent ses ouvrages; il influa quelquefois sur ses jugements. Rendu à sa patrie, il se réduisit à ne vivre habituellement qu’avec un petit nombre d’amis. Il avait perdu M. de Génonville et M. de Maisons, dont il a pleuré la mort dans des vers si touchants, monuments de cette sensibilité vraie et profonde que la nature avait mise dans son coeur, que son génie répandit dans ses ouvrages, et qui fut le germe heureux de ce zèle ardent pour le bonheur des hommes, noble et dernière passion de sa vieillesse. Il lui restait M. d’Argental dont la longue vie n’a été qu’un sentiment de tendresse et d’admiration pour Voltaire, et qui en fut récompensé par son amitié et sa confiance; il lui restait MM. de Formont et de Cideville, qui étaient les confidents de ses ouvrages et de ses projets. 

Mais vers le temps de ses persécutions, une autre amitié vint lui offrir des consolations plus douces, et augmenter son amour pour la retraite. C’était celle de la marquise du Châtelet, passionnée comme lui pour l’étude et pour la gloire; philosophe, mais de cette philosophie qui prend sa source dans une âme forte et libre, ayant approfondi la métaphysique et la géométrie, assez pour anayser Leibnitz et pour traduire Newton; cultivant les arts, mais sachant les juger et leur préférer la connaissance de la nature et des hommes; n’aimant de l’histoire que les grands résultats qui portent la lumière sur les secrets de la nature humaine; supérieure à tous les préjugés par la force de son caractère comme par celle de sa raison, et n’ayant pas la faiblesse de cacher combien elle les dédaignait; se livrant aux frivolités de son sexe, de son état et de son âge, mais les méprisant et les abandonnant sans regret pour la retraite, le travail et l’amitié; excitant enfin, par sa supériorité, la jalousie des femmes, et même de la plupart des hommes avec lesquels son rang l’obligeait de vivre, et leur pardonnant sans effort. Telle était l’amie que choisit Voltaire pour passer avec lui des jours remplis par le travail, et embellis par leur amitié commune. 

Fatigué de querelles littéraires, révolté de voir la ligue que la médiocrité avait formée contre lui, soutenue en secret par des hommes que leur mérite eût dû préserver de cette indigne association; trouvant, depuis qu’il avait osé dire des vérités, autant de délateurs qu’il avait de critiques, et les voyant armer sans cesse contre lui la religion et le gouvernement, parce qu’il faisait bien des vers, il chercha dans les sciences une occupation plus tranquille. 

Il voulut donner une exposition élémentaire des découvertes de Newton sur le système du monde et sur la lumière, les mettre à la portée de tous ceux qui avaient une légère teinture des sciences mathématiques, et faire connaître en même temps les opinions philosophiques de Newton, et ses idées sur la chronologie ancienne. 

Lorsque ces Éléments parurent, le cartésianisme dominait encore, même dans l’Académie des sciences de Paris. Un petit nombre de jeunes géomètres avaient eu seuls le courage de l’abandonner; et il n’existait, dans notre langue, aucun ouvrage où l’on pût prendre une idée des grandes découvertes publiées en Angleterre depuis un demi-siècle. 

Cependant on refusa un privilège à l’auteur. Le chancelier d’Aguesseau s’était fait cartésien dans sa jeunesse, parce que c’était alors la mode parmi ceux qui se piquaient de s’élever au-dessus des préjugés vulgaires; et ses sentiments politiques et religieux s’unissaient contre Newton à ses opinions philosophiques. Il trouvait qu’un chancelier de France ne devait pas souffrir qu’un philosophe anglais, à peine chrétien, l’emportât sur un Français qu’on supposait orthodoxe. D’Aguesseau avait une mémoire immense; une application continue l’avait rendu très profond dans plusieurs genres d’érudition; mais sa tête, fatiguée à force de recevoir et de retenir les opinions des autres, n’avait la force ni de combiner ses propres idées, ni de se former des principes fixes et précis. Sa superstition, sa timidité, son respect pour les usages anciens, son indécision, rétrécissaient ses vues pour la réforme des lois, et arrêtaient son activité. Il mourut après un long ministère, ne laissant à la France que le regret de voir ses grandes vertus demeurées inutiles, et ses rares qualités perdues pour la nation. 

Sa sévérité pour les Éléments de la Philosophie de Newton n’est pas la seule petitesse qui ait marqué son administration de la librairie: il ne voulait point donner de privilèges pour les romans, et il ne consentit à laisser imprimer Cléveland qu’à condition que le héros changerait de religion. 

Voltaire se livrait en même temps à l’étude de la physique, interrogeait les savants dans tous les genres, répétait leurs expériences, ou en imaginait de nouvelles. 

Il concourut pour le prix de l’Académie des Sciences sur la nature et la propagation du feu, prit pour devise ce distique qui, par sa précision et son énergie, n’est pas indigne de l’auteur de la Henriade:
 

Ignis ubique latet, naturam amplectitur omnem, 
Cuncta parit, renovat, devidit, unit, alit.

Le prix fut donné à l’illustre Euler, par qui, dans la carrière des sciences, il n’était humiliant pour personne d’être vaincu. Madame du Châtelet avait concouru en même temps que son ami, et ces deux pièces obtinrent une mention très honorable. 

La dispute sur la mesure des forces occupait alors les mathématiciens Voltaire, dans un mémoire présenté à l’Académie, et approuvé par elle, prit le parti de Descartes et de Newton contre Leibnitz et les Bernouilli, et même contre madame du Châtelet, qui était devenue leibnitzienne. 

Nous sommes loin de prétendre que ces ouvrages puissent ajouter à la gloire de Voltaire, ou même qu’ils puissent lui mériter une place parmi les savants; mais le mérite d’avoir fait connaître aux Français qui ne sont pas géomètres, Newton, le véritable système du monde, et les principaux phénomènes de l’optique, peut être compté dans la vie d’un philosophe. 

Il est utile de répandre dans les esprits des idées justes sur des objets qui semblent n’appartenir qu’aux sciences, lorsqu’il s’agit ou de faits généraux importants dans l’ordre du monde, ou de faits communs qui se présentent à tous les yeux. L’ignorance absolue est toujours accompagnée d’erreurs, et les erreurs en physique servent souvent d’appui à des préjugés d’une espèce plus dangereuse. D’ailleurs les connaissances physiques de Voltaire ont servi son talent pour la poésie. Nous ne parlons pas seulement ici des pièces où il a eu le mérite rare d’exprimer en vers des vérités précises sans les défigurer, sans cesser d’être poète, de s’adresser à l’imagination et de flatter l’oreille; l’étude des sciences agrandit la sphère des idées poétiques, enrichit les vers de nouvelles images: sans cette ressource la poésie, nécessairement resserrée dans un cercle étroit, ne serait plus que l’art de rajeunir avec adresse, et en vers harmonieux, des idées communes et des peintures épuisées. 

Sur quelque genre que l’on s’exerce, celui qui a dans un autre des lumières étendues ou profondes, aura toujours un avantage immense. Le génie poétique de Voltaire aurait été le même; mais il n’aurait pas été un si grand poète s’il n’eût point cultivé la physique, la philosophie, l’histoire. Ce n’est pas seulement en augmentant le nombre des idées que ces études étrangères sont utiles, elles perfectionnent l’esprit même, parce qu’elles en exercent d’une manière plus égale les diverses facultés. 

Après avoir donné quelques années à la physique, Voltaire consulta sur ses progrès Clairaut, qui eut la franchise de lui répondre qu’avec un travail opiniâtre il ne parviendrait qu’à devenir un savant médiocre, et qu’il perdrait inutilement pour sa gloire un temps dont il devait compte à la poésie et à la philosophie. Voltaire l’entendit, et céda au goût naturel qui sans cesse le ramenait vers les lettres, et au voeu de ses amis qui ne pouvaient le suivre dans sa nouvelle carrière. Aussi cette retraite de Cirey ne fut-elle point tout entière absorbée par les sciences. 

C’est là qu’il fit Alzire, Zulime, Mahomet, qu’il acheva ses Discours sur l’homme, qu’il écrivit l’Histoire de Charles XII, prépara le Siècle de Louis XIV, et rassembla des matériaux pour son Essai sur les moeurs et l’esprit des nations, depuis Charlemagne jusqu’à nos jours. 

Alzire et Mahomet sont des monuments immortels de la hauteur à laquelle la réunion du génie de la poésie à l’esprit philosophique peut élever l’art de la tragédie. Cet art ne se borne point dans ces pièces à effrayer par le tableau des passions, à les réveiller dans les âmes, à faire couler les douces larmes de la pitié ou de l’amour; il y devient celui d’éclairer les hommes, et de les porter à la vertu. Ces citoyens oisifs, qui vont porter au théâtre le triste embarras de finir une inutile journée, y sont appelés à discuter les plus grands intérêts du genre humain. On voit dans Alzire les vertus nobles, mais sauvages et impétueuses de l’homme de la nature, combattre les vices de la société corrompue par le fanatisme et l’ambition, et céder à la vertu perfectionnée par la raison, dans l’âme d’Alvarès ou de Gusman mourant et désabusé. On y voit à la fois comment la société corrompt l’homme en mettant des préjugés à la place de l’ignorance, et comment elle le perfectionne, dès que la vérité prend celle des erreurs. Mais le plus funeste des préjugés est le fanatisme; et Voltaire voulut immoler ce monstre sur la scène, et employer, pour l’arracher des âmes, ces effets terribles que l’art du théâtre peut seul produire. 

Sans doute il était aisé de rendre un fanatique odieux; mais que ce fanatique soit un grand homme; qu’en l’abhorrant on ne puisse s’empêcher de l’admirer; qu’il descende à d’indignes artifices sans être avili; qu’occupé d’établir une religion et d’élever un empire, il soit amoureux sans être ridicule; qu’en commettant tous les crimes, il ne fasse pas éprouver cette horreur pénible qu’inspirent les scélérats; qu’il ait à la fois le ton d’un prophète et le langage d’un homme de génie; qu’il se montre supérieur au fanatisme dont il enivre ses ignorants et intrépides disciples, sans que jamais la bassesse attachée à l’hypocrisie dégrade son caractère; qu’enfin ses crimes soient couronnés par le succès; qu’il triomphe, et qu’il paraisse assez puni par ses remords: voilà ce que le talent dramatique n’eût pu faire s’il n’avait été joint à un esprit supérieur. 

Mahomet fut d’abord joué à Lille, en 1741. On remit à Voltaire, pendant la première représentation, un billet du roi de Prusse qui lui mandait la victoire de Molwitz; il interrompit la pièce pour le lire aux spectateurs. Vous verrez, dit-il à ses amis réunis autour de lui, que cette pièce de Molwitz fera réussir la mienne. On osa la risquer à Paris; mais les cris des fanatiques obtinrent de la faiblesse du cardinal de Fleury d’en faire défendre la représentation. Voltaire prit le parti d’envoyer sa pièce à Benoît XIV, avec deux vers latins pour son portrait. Lambertini, pontife tolérant, prince facile, mais homme de beaucoup d’esprit, lui répondit avec bonté, et lui envoya des médailles. Crébillon fut plus scrupuleux que le pape. Il ne voulut jamais consentir à laisser jouer une pièce qui, en prouvant qu’on pouvait porter la terreur tragique à son comble, sans sacrifier l’intérêt et sans révolter par des horreurs dégoûtantes, était la satire du genre dont il avait l’orgueil de se croire le créateur et le modèle. 

Ce ne fut qu’en 1751 que M. d’Alembert, nommé par M. le comte d’Argenson pour examiner Mahomet, eut le courage de l’approuver, et de s’exposer en même temps à la haine des gens de lettres ligués contre Voltaire, et à celle des dévots; courage d’autant plus respectable, que l’approbateur d’un ouvrage n’en partageant pas la gloire, il ne pouvait avoir aucun autre dédommagement du danger auquel il s’exposait, que le plaisir d’avoir servi l’amitié, et préparé un triomphe à la raison. 

Zulime n’eut point de succès; et tous les efforts de l’auteur pour le corriger, et pour en pallier les défauts ont été inutiles. Une tragédie est une expérience sur le coeur humain, et cette expérience ne réussit pas toujours, même entre les mains des plus habiles. Mais le rôle de Zulime est le premier au théâtre où une femme passionnée et entraînée à des actions criminelles, ait conservé la générosité et le désintéressement de l’amour. Ce caractère si vrai, si violent et si tendre, eût peut-être mérité l’indulgence des spectateurs, et les juges du théâtre auraient pu, en faveur de la beauté neuve de ce rôle, pardonner à la faiblesse des autres, sur laquelle l’auteur s’était condamné lui-même avec tant de sévérité et de franchise. 

Les Discours sur l’homme sont un des plus beaux monuments de la poésie française. S’ils n’offrent point un plan régulier comme les Épîtres de Pope, ils ont l’avantage de renfermer une philosophie plus vraie, plus douce, plus usuelle. La variété des tons, une sorte d’abandon, une sensibilité touchante, un enthousiasme toujours noble, toujours vrai, leur donne un charme que l’esprit, l’imagination et le coeur goûtent tour à tour: charme dont Voltaire a seul connu le secret; et ce secret est celui de toucher, de plaire, d’instruire sans fatiguer jamais, d’écrire pour tous les esprits comme pour tous les âges. Souvent on y voit briller des éclairs d’une philosophie profonde qui, presque toujours exprimée en sentiment ou en image, paraît simple et populaire: talent aussi utile, aussi rare, que celui de donner un air de profondeur à des idées fausses et triviales est commun et dangereux. 

En quittant la lecture de Pope, on admire son talent et l’adresse avec laquelle il défend son système, mais l’âme est tranquille, et l’esprit retrouve bientôt toutes ses objections plutôt éludées que détruites. On ne peut quitter Voltaire sans être encouragé ou consolé, sans emporter avec le sentiment douloureux des maux auxquels la nature a condamné les hommes, celui des ressources qu’elle leur a préparées. 

La Vie de Charles XII est le premier morceau d’histoire que Voltaire ait publié. Le style, aussi rapide que les exploits du héros, entraîne dans une suite non interrompue d’expéditions brillantes, d’anecdotes singulières, d’événements romanesques qui ne laissent reposer ni la curiosité ni l’intérêt. Rarement quelques réflexions viennent interrompre le récit: l’auteur s’est oublié lui-même pour faire agir ses personnages. Il semble qu’il ne fasse que raconter ce qu’il vient d’apprendre sur son héros. Il n’est question que de combats, de projets militaires; et cependant on y aperçoit partout l’esprit d’un philosophe, et l’âme d’un défenseur de l’humanité. 

Voltaire n’avait écrit que sur des mémoires originaux, fournis par les témoins mêmes des événements, et son exactitude a eu pour garant le témoignage respectable de Stanislas, l’ami, le compagnon, la victime de Charles XII. 

Cependant on accusa cette histoire de n’être qu’un roman, parce qu’elle en avait tout l’intérêt. Si peut-être jamais aucun homme n’excita autant d’enthousiasme, jamais peut-être personne ne fut traité avec moins d’indulgence que Voltaire. Comme en France la réputation d’esprit est de toute la plus enviée, et qu’il était impossible que la sienne en ce genre n’effaçât toutes les autres,. on s’acharnait à lui contester tout le reste; et la prétention à l’esprit étant au moins aussi inquiète dans les autres classes que dans celle des gens de lettres, il avait presque autant de jaloux que de lecteurs. 

C’était en vain que Voltaire avait cru que la retraite de Cirey le déroberait à la haine: il n’avait caché que sa personne, et sa gloire importunait encore ses ennemis. Un libelle où l’on calomniait sa vie entière vint troubler son repos. On le traitait comme un prince ou comme un ministre, parce qu’il excitait autant d’envie. L’auteur de ce libelle était cet abbé Desfontaines qui devait à Voltaire la liberté, et peut-être la vie. Accusé d’un vice honteux que la superstition a mis au rang des crimes, il avait été emprisonné dans un temps où, par une atroce et ridicule politique, on croyait très à propos de brûler quelques hommes, afin d’en dégoûter un autre de ce vice pour lequel on le soupçonnait faussement de montrer quelque penchant. 

Voltaire, instruit du malheur de l’abbé Desfontaines, dont il ne connaissait pas la personne, et qui n’avait auprès de lui d’autre recommandation que de cultiver les lettres, courut à Fontainebleau trouver madame de Prie, alors toute-puissante, et obtint d’elle la liberté du prisonnier, à condition qu’il ne se montrerait point à Paris. Ce fut encore Voltaire qui lui procura une retraite dans la terre d’une de ses amies. Desfontaines y fit un libelle contre son bienfaiteur. On l’obligea de le jeter au feu mais jamais il ne lui pardonna de lui avoir sauvé la vie. Il saisissait avidement dans les journaux toutes les occasions de le blesser; c’était lui qui avait fait dénoncer, par un prêtre du séminaire, le Mondain, badinage ingénieux où Voltaire a voulu montrer comment le luxe, en adoucissant les moeurs, en animant l’industrie, prévient une partie des maux qui naissent de l’inégalité des fortunes et de la dureté des riches. 

Cette dénonciation l’exposa au danger d’une nouvelle expatriation, parce qu’au reproche de prêcher la volupté, si grave aux yeux des gens qui ont besoin de couvrir des vices plus réels du manteau de l’austérité, on joignit le reproche plus dangereux de s’être moqué des plaisirs de nos premiers pères. 

Enfin le journaliste publia la Voltairomanie. Ce fut alors que Voltaire, qui depuis longtemps souffrait en silence les calomnies de Desfontaines et de Rousseau(5), s’abandonna aux mouvements d’une colère dont ces vils ennemis n’étaient pas dignes. 

Non content de se venger en livrant ses adversaires au mépris public, en les marquant de ces traits que le temps n’efface point, il poursuivit Desfontaines, qui en fut quitte pour désavouer le libelle, et se mit à en faire d’autres pour se consoler. C’est donc à quarante-quatre ans, après vingt années de patience, que Voltaire sortit pour la première fois de cette modération dont il serait à désirer que les gens de lettres ne s’écartassent jamais. S’ils ont reçu de la nature le talent si redoutable de dévouer leurs ennemis au ridicule et à la honte, qu’ils dédaignent d’employer cette arme dangereuse à venger leurs propres querelles, et qu’ils la réservent contre les persécuteurs de la vérité et les ennemis des droits des hommes! 

La liaison qui se forma, vers le même temps, entre Voltaire et le prince royal de Prusse, était une des premières causes des emportements où ses ennemis se livrèrent alors contre lui. Le jeune Frédéric n’avait reçu de son père que l’éducation d’un soldat; mais la nature le destinait a être un homme d’un esprit aimable, étendu et élevé, aussi bien qu’un grand général. Il était relégué à Remusberg par son père qui, ayant formé le projet de lui faire couper la tête, en qualité de déserteur, parce qu’il avait voulu voyager sans sa permission, avait cédé aux représentations du ministre de l’empereur, et s’était contenté de le faire assister au supplice d’un de ses compagnons de voyage. 

Dans cette retraite, Frédéric, passionné pour la langue française, pour les vers, pour la philosophie, choisit Voltaire pour son confident et pour sou guide. Ils s’envoyaient réciproquement leurs ouvrages; le prince consultait le philosophe sur ses travaux, lui demandait des conseils et des leçons. Ils discutaient ensemble les questions de la métaphysique les plus curieuses comme les plus insolubles. Le prince étudiait alors Wolf, dont il abjura bientôt les systèmes et l’inintelligible langage, pour une philosophie plus simple et plus vraie. Il travaillait en même temps à réfuter Machiavel, c’est-à-dire à prouver que la politique la plus sûre pour un prince est de conformer sa conduite aux règles de la morale, et que son intérêt ne le rend pas nécessairement ennemi de ses peuples et de ses voisins, comme Machiavel l’avait supposé, soit par esprit de système, soit pour dégoûter ses compatriotes du gouvernement d’un seul, vers lequel la lassitude d’un gouvernement populaire, toujours orageux et souvent cruel, semblait les porter. 

Dans le siècle précédent, Tycho-Brahé, Descartes, Leibnitz, avaient joui de la société des souverains, et avaient été comblés des marques de leur estime; mais la confiance, la liberté, ne régnaient pas dans ce commerce trop inégal. Frédéric en donna le premier exemple, que malheureusement pour sa gloire il n’a pas soutenu. Le prince envoya son ami, le baron de Kaiserling, visiter les divinités de Cirey, et porter à Voltaire son portrait et ses manuscrits. Le philosophe était touché, peut-être même flatté de cet hommage; mais il l’était encore plus de voir un prince destiné pour le trône, cultiver les lettres, se montrer l’ami de la philosophie, et l’ennemi de la superstition. Il espérait que l’auteur de l’Anti-Machiavel serait un roi pacifique, et il s’occupait avec délices de faire imprimer secrètement le livre qu’il croyait devoir lier le prince à la vertu, par la crainte de démentir ses propres principes, et de trouver sa condamnation dans son propre ouvrage. 

Frédéric, en montant sur le trône, ne changea point pour Voltaire. Les soins du gouvernement n’affaiblirent ni son goût pour les vers, ni son avidité pour les ouvrages conservés alors dans le portefeuille de Voltaire, et dont, avec madame du Châtelet, il était presque le seul confident; mais une de ses premières démarches fut de faire suspendre la publication de l’Anti-Machiavel, Voltaire obéit; et ses soins, qu’il donnait à regret, furent infructueux. Il désirait encore plus que son disciple, devenu roi, prît un engagement public qui répondît de sa fidélité aux maximes philosophiques. Il alla le voir à Vesel, et fut étonné de trouver un jeune roi en uniforme, sur un lit de camp, ayant le frisson de la fièvre. Cette fièvre n’empêcha point le roi de profiter du voisinage pour faire payer à l’évêque de Liège une ancienne dette oubliée. Voltaire écrivit le Mémoire qui fut appuyé par des soldats; et il revint à Paris, content d’avoir vu que son héros était un homme très aimable; mais il résista aux offres qu’il lui fit pour l’attirer auprès de lui, et préféra l’amitié de madame du Châtelet à la faveur d’un roi et d’un roi qui l’admirait. 

Le roi de Prusse déclara la guerre à la fille de Charles VI, et profita de sa faiblesse pour faire valoir d’anciennes prétentions sur la Silésie. Deux batailles lui en assurèrent la possession. Le cardinal de Fleury, qui avait entrepris la guerre malgré lui, négociait toujours en secret. L’impératrice sentit que son intérêt n’était pas de traiter avec la France, contre laquelle elle espérait des alliés utiles, qui se chargeraient des frais de la guerre, tandis que si elle n’avait plus à combattre que le roi de Prusse, elle resterait abandonnée à elle-même, et verrait les voeux et les secours secrets des mêmes puissances se tourner vers son ennemi. Elle aima mieux étouffer son ressentiment, instruire le roi de Prusse des propositions du Cardinal, le déterminer à la paix par cette confidence, et acheter, par le sacrifice de la Silésie, la neutralité de l’ennemi le plus à craindre pour elle. 

La guerre n’avait pas interrompu la correspondance du roi de Prusse et de Voltaire. Le roi lui envoyait des vers du milieu de son camp, en se préparant à une bataille, où pendant le tumulte d’une victoire; et Voltaire, en louant ses exploits, en caressant sa gloire militaire, lui prêchait toujours l’humanité et la paix. 

Le cardinal de Fleury mourut. Voltaire avait été assez lié avec lui, parce qu’il était curieux de connaître les anecdotes du règne de Louis XIV, et que Fleury aimait à les conter, s’arrêtant surtout à celles qui pouvaient le regarder et ne doutant pas que Voltaire ne s’empressât d’en remplir son histoire; mais la haine naturelle de Fleury, et de tous les hommes faibles, pour qui s’élève au-dessus des forces communes, l’emporta sur son goût et sur sa vanité. 

Fleury avait voulu empêcher les Français de parler et même de penser, pour les gouverner plus aisément. Il avait, toute sa vie, entretenu dans l’état une guerre d’opinions, par ses soins mêmes pour empêcher ces opinions de faire du bruit, et de troubler la tranquillité publique. La hardiesse de Voltaire l’effrayait. Il craignait également de compromettre son repos en le défendant, ou sa petite renommée en l’abandonnant avec trop de lâcheté; et Voltaire trouva dans lui moins un protecteur qu’un persécuteur caché, mais contenu par son respect pour l’opinion et l’intérêt de sa propre gloire. 

Voltaire fut désigné pour lui succéder dans l’Académie Française. Il venait d’y acquérir de nouveaux droits qui auraient imposé silence à l’envie, si elle pouvait avoir quelque pudeur; il venait d’enrichir la scène d’un nouveau chef-d’oeuvre, de Mérope, jusqu’icila seule tragédie où les larmes abondantes et douces ne coulent point sur les malheurs de l’amour. L’auteur de Zaïre avait déjà combattu cette maxime de Despréaux: 
 

De cette passion la sensible peinture
Est pour aller au coeur la route la plus sûre.

Il avait avancé que la nature peut produire au théâtre des effets plus pathétiques et plus déchirants: et il le prouva dans Mérope.

Cependant si Despréaux entend par sûre, la moins difficile, les faits sont en sa faveur. Plusieurs poètes ont fait des tragédies touchantes, fondées sur l’amour: et Mérope est seule jusqu’ici. 

Entraîné par l’intérêt des situations, par une rapidité de dialogue inconnue au théâtre, par le talent d’une actrice qui avait su prendre l’accent vrai et passionné de la nature, le parterre fut agité d’un enthousiasme sans exemple. Il força Voltaire, caché dans un coin du spectacle, à venir se montrer aux spectateurs; il parut dans la loge de la maréchale de Villars; on cria à la jeune duchesse de Villars d’embrasser l’auteur de Mérope; elle fut obligée de céder à l’impérieuse volonté du public, ivre d’admiration et de plaisir. 

C’est la première fois que le parterre ait demandé l’auteur d’une pièce. Mais ce qui fut alors un hommage rendu au génie, dégénéré depuis en usage, n’est plus qu’une cérémonie ridicule et humiliante, à laquelle les auteurs qui se respectent refusent de se soumettre. 

A ce nouveau titre que la dévotion même était obligée de respecter, se joignait l’appui de madame de Châteauroux, alors gouvernée par le duc de Richelieu, cet homme extraordinaire, qui à vingt ans avait été deux fois à la Bastille pour la témérité de ses galanteries; qui, par l’éclat et le nombre de ses aventures, avait fait naître parmi les femmes une espèce de mode, et presque regarder comme un honneur d’être déshonorées par lui; qui avait établi parmi ses imitateurs une sorte de galanterie où l’amour n’était plus même le goût du plaisir, mais la vanité de séduire: ce même homme qu’on vit ensuite contribuer à la gloire de Fontenoi, affermir la révolution de Gênes, prendre Mahon, forcer une armée anglaise à lui rendre les armes; et lorsqu’elle eut rompu ce traité, lorsqu’elle menaçait ses quartiers dispersés et affaiblis, l’arrêter par son activité et son audace; et qui vint ensuite reperdre, dans les intrigues de la cour et dans les manoeuvres d’une administration tyrannique et corrompue, une gloire qui eût pu couvrir les premières fautes de sa vie. 

Le duc de Richelieu avait été l’ami de Voltaire dès l’enfance. Voltaire, qui eut souvent à s’en plaindre, conserva pour lui ce goût de la jeunesse que le temps n’efface point, et une espèce de confiance que l’habitude soutenait plus que le sentiment: et le maréchal de Richelieu demeura fidèle à cet ancien attachement, autant que le permit la légèreté de son caractère, ses caprices, son petit despotisme sur les théâtres, son mépris pour tout ce qui n’était pas homme de la cour, sa faiblesse pour le crédit, et son insensibilité pour ce qui était noble ou utile. 

Il servit alors Voltaire auprès de madame de Châteauroux; mais M. Maurepas n’aimait pas Voltaire. L’abbé de Chaulieu avait fait une épigramme contre Oedipe, parce qu’il était blessé qu’un jeune homme, déjà son rival dans le genre des poésies fugitives, mêlées de philosophie et de volupté, joignit à cette gloire celle de réussir au théâtre; et M. de Maurepas, qui mettait de la vanité à montrer plus d’esprit qu’un autre dans un souper, ne pardonnait pas à Voltaire de lui ôter trop évidemment cet avantage dont il n’était pas trop ridicule alors qu’un homme en place pût être flatté. 

Voltaire avait essayé de le désarmer par une épître où il lui donnait des louanges auxquelles le genre d’esprit et le caractère de M. de Maurepas pouvait prêter le plus de vraisemblance. Cette épître, qui renfermait autant de leçons que d’éloges, ne changea rien aux sentiments du ministre. Il se lia, pour empêcher Voltaire d’entrer à l’Académie, avec le théatin Boyer, que Fleury avait préféré, pour l’éducation du dauphin, à Massillon, dont il craignait les talents et la vertu, et qu’il avait ensuite désigné au roi, en mourant, pour la feuille des bénéfices, apparemment dans l’espérance de se faire regretter des jansénistes. D’ailleurs, M. de Maurepas était bien aise de trouver une occasion de blesser, sans se compromettre, madame de Châteauroux, dont il connaissait toute la haine pour lui. Voltaire, instruit de cette intrigue, alla trouver le ministre et lui demanda si, dans le cas où madame de Châteauroux secondât son élection, il la traverserait: Oui, lui répondit le ministre, et je vous écraserai(6).

Il savait qu’un homme en place en aurait la facilité; et que, sous un gouvernement faible, le crédit d’une maîtresse doit céder à celui des prêtres intrigants ou fanatiques, plus méprisables aux yeux de la raison, mais encore respectés par la populace: il laissa triompher Boyer. 

Peu de temps après, le ministre sentit combien l’alliance du roi de Prusse était nécessaire à la France; mais ce prince craignait de s’engager de nouveau avec une puissance dont la politique incertaine et timide ne lui inspirait aucune confiance. On imagina que Voltaire pourrait le déterminer. Il fut chargé de cette négociation, mais en secret. On convint que les persécutions de Boyer seraient le prétexte de son voyage en Prusse. Il y gagna la liberté de se moquer du pauvre théatin qui alla se plaindre au roi que Voltaire le faisait passer pour un sot dans les cours étrangères, et à qui le roi répondit que c’était une chose convenue.

Voltaire partit; et Piron, à la tête de ses ennemis, l’accabla d’épigrammes et de chansons sur sa prétendue disgrâce. Ce Piron avait l’habitude d’insulter à tous les hommes célèbres qui essuyaient des persécutions. Ses oeuvres sont remplies des preuves de cette basse méchanceté. Il passait cependant pour un bon homme, parce qu’il était paresseux, et que n’ayant aucune dignité dans le caractère, il n’offensait pas l’amour-propre des gens du monde. 

Cependant, après avoir passé quelque temps avec le roi de Prusse, qui se refusait constamment à toute négociation avec la France, Voltaire eut l’adresse de saisir le véritable motif de ce refus c’était la faiblesse qu’avait eue la France de ne pas déclarer la guerre à l’Angleterre, et de paraître, par cette conduite, demander la paix quand elle pouvait prétendre à en dicter les conditions. 

Il revint alors à Paris, et rendit compte de son voyage. Le printemps suivant, le roi de Prusse déclara de nouveau la guerre à la reine d’Hongrie, et, par cette diversion utile, força ses troupes d’évacuer l’Alsace. Ce service important, celui d’avoir pénétré, en passant à La Haye, les dispositions des Hollandais, encore incertaines en apparence, n’obtint à Voltaire aucune de ces marques de considération dont il eût voulu se faire un rempart contre ses ennemis littéraires. 

Le marquis d’Argenson fut appelé au ministère. Il mérite d’être compté parmi le petit nombre des gens en place qui ont aimé véritablement la philosophie et le bien public. Son goût pour les lettres l’avait lié avec Voltaire. Il l’employa plus d’une fois à écrire des manifestes, des déclarations, des dépêches, qui pouvaient exiger dans le style de la correction, de la noblesse et de la mesure. 

Tel fut le manifeste qui devait être publié par le prétendant à sa descente en Écosse, avec une petite armée française que le duc de Richelieu aurait commandée. Voltaire eut alors l’occasion de travailler avec le comte de Lally, jacobite zélé, ennemi acharné des Anglais, dont il a depuis défendu la mémoire avec tant de courage, lorsqu’un arrêt injuste, exécuté avec barbarie, le sacrifia au ressentiment de quelques employés de la compagnie des Indes. 

Mais il eut dans le même temps un appui plus puissant, la marquise de Pompadour, avec laquelle il avait été lié lorsqu’elle était encore madame d’Étiole. Elle le chargea de faire une pièce pour le premier mariage du dauphin. Une charge de gentilhomme de la chambre, le titre d’historiographe de France, et enfin la protection de la cour, nécessaire pour empêcher la cabale des dévots de lui fermer l’entrée de l’Académie Française, furent la récompense de cet ouvrage. C’est à cette occasion qu’il fit ces vers: 
 

Mon Henri Quatre et ma Zaïre, 
Et mon Américaine Alzire, 
Ne m’ont valu jamais un seul regard du roi; 
J’eus beaucoup d’ennemis avec très peu de gloire; 
Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi, 
Pour une farce de la Foire.

C’était juger un peu trop sévèrement la Princesse de Navarre, ouvrage rempli d’une galanterie noble et touchante. 

Cependant la faveur de la cour ne suffisait pas pour lui ouvrir les portes de l’Académie. Il fut obligé, pour désarmer les dévots, d’écrire une lettre au père de Latour, où il protestait de son respect pour la religion et ce qui était bien plus nécessaire, de son attachement aux jésuites. Malgré l’adresse avec laquelle il ménage ses expressions dans cette lettre, il valait mieux sans doute renoncer à l’Académie, que d’avoir la faiblesse de l’écrire: et cette faiblesse serait inexcusable, s’il avait fait ce sacrifice à la vanité de porter un titre qui depuis longtemps ne pouvait plus honorer le nom de Voltaire. Mais il le faisait à sa sûreté; il croyait qu’il trouverait dans l’Académie un appui contre la persécution; et c’était présumer trop du courage et de la justice de ses confrères. 

Dans son Discours à l’Académie, il secoua le premier le joug de l’usage qui semblait condamner ces discours à n’être qu’une suite de compliments plus encore que d’éloges. Voltaire osa parler dans le sien de littérature et de goût; et son exemple est devenu, en quelque sorte, une loi, dont les académiciens, gens de lettres, osent rarement s’écarter. Mais il n’alla point jusqu’à supprimer les éternels éloges de Richelieu, de Séguier et de Louis XIV; et jusqu’ici deux ou trois académiciens seulement ont eu le courage de s’en dispenser. Il parla de Crébillon dans ce Discours, avec la noble générosité d’un homme qui ne craint point d’honorer le talent dans un rival, et de donner des armes à ses propres détracteurs. 

Un nouvel orage de libelles vint tomber sur lui, et il n’eut pas la force de les mépriser. La police était alors aux ordres d’un homme qui avait passé quelques mois à la campagne avec madame de Pompadour. On arrêta un malheureux violon de l’Opéra, nommé Travenol qui, avec l’avocat Rigoley de Juvigni, colportait ces libelles. Le père de Travenol, vieillard de quatre-vingts ans, va chez Voltaire demander la grâce du coupable; toute sa colère cède au premier cri de l’humanité. Il pleure avec le vieillard, l’embrasse, le console, et court avec lui demander la liberté de son fils. 

La faveur de Voltaire ne fut pas de longue durée; madame de Pompadour fit accorder à Crébillon des honneurs qu’on lui refusait. Voltaire avait rendu constamment justice à l’auteur de Rhadamiste; mais il ne pouvait avoir l’humilité de le croire supérieur à celui d’Alzire, de Mahomet et de Mérope. Il ne vit dans cet enthousiasme exagéré pour Crébillon qu’un désir secret de l’humilier, et il ne se trompait pas. 

Le poète, le bel esprit aurait pu conserver des amis puissants; mais ces titres cachaient dans Voltaire un philosophe, un homme plus occupé encore des progrès de la raison que de sa gloire personnelle. 

Son caractère, naturellement fier et indépendant, se prêtait à des adulations ingénieuses; il prodiguait la louange, mais il conservait ses sentiments, ses opinions, et la liberté de les montrer. Des leçons fortes ou touchantes sortaient du sein des éloges; et cette manière de louer, qui pouvait réussir à la cour de Frédéric, devait blesser dans toute autre. 

Il retourna donc encore à Cirey, et bientôt après à la cour de Stanislas. Ce prince, deux fois élu roi de Pologne, l’une par la volonté de Charles XII, l’autre par le voeu de la nation, n’en avait jamais possédé que le titre. Retiré en Lorraine, où il n’avait encore que le nom de souverain, il réparait par ses bienfaits le mal que l’administration française faisait à cette province, où le gouvernement paternel de Léopold avait réparé un siècle de devastations et de malheurs. Sa dévotion ne lui avait ôté ni le goût des plaisirs ni celui des gens d’esprit. Sa maison était celle d’un particulier très riche; son ton, celui d’un homme simple et franc qui, n’ayant jamais été malheureux que parce qu’on avait voulu qu’il fût roi, n’était pas ébloui d’un titre dont il n’avait éprouvé que les dangers. Il avait désiré d’avoir à sa cour, ou plutôt chez lui, madame du Châtelet et Voltaire. L’auteur des Saisons, le seul poète français qui ait réuni, comme Voltaire, l’âme et l’esprit d’un philosophe, vivait alors à Lunéville où il n’était connu que comme un jeune militaire aimable; mais ses premiers vers, pleins de raison, d’esprit et de goût, annonçaient déjà un homme fait pour honorer son siècle. 

Voltaire menait à Lunéville une vie occupée, douce et tranquille, lorsqu’il eut le malheur d’y perdre son amie. Madame du Châtelet mourut au moment où elle venait de terminer sa traduction de Newton, dont le travail forcé abrégea ses jours. Le roi vint consoler Voltaire dans sa chambre, et pleurer avec lui. Revenu à Paris, il se livra au travail; moyen de dissiper la douleur que la nature a donné à très peu d’hommes. Ce pouvoir sur nos propres idées, cette force de tête que les peines de l’âme ne peuvent détruire, sont des dons précieux qu’il ne faut point calomnier en les confondant avec l’insensibilité. La sensibilité n’est point de la faiblesse, elle consiste à sentir les peines, et non à s’en laisser accabler. On n’en a pas moins une âme sensible et tendre, la douleur n’en a pas été moins vive, parce qu’on a eu le courage de la combattre, et que des qualités extraordinaires ont donné la force de la vaincre. 

Voltaire se lassait d’entendre tous les gens du monde et la plupart des gens de lettres lui préférer Crébillon, moins par sentiment que pour le punir de l’universalité de ses talents; car on est toujours plus indulgent pour les talents bornés à un seul genre, qui, paraissant une espèce d’instinct, et laissant en repos plus d’espèces d’amour-propre, humilient moins l’orgueil. 

Cette opinion de la supériorité de Crébillon était soutenue avec tant de passion que, depuis, dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie, M. d’Alembert eut besoin de courage pour accorder l’égalité à l’auteur d’Alzire et de Mérope, et n’osa porter plus loin la justice. Enfin Voltaire voulut se venger, et forcer le public à le mettre à sa véritable place, en donnant Sémiramis, Oreste, et Rome sauvée, trois sujets que Crébillon avait traités. Toutes les cabales animées contre Voltaire s’étaient réunies pour faire obtenir un succès éphémère au Catilina de son rival, pièce dont la conduite est absurde et le style barbare, où Cicéron propose d’employer sa fille pour séduire Catilina, où un grand-prêtre donne aux amants des rendez-vous dans un temple, y introduit une courtisane en habit d’homme, et traite ensuite le sénat d’impie, parce qu’il y discute des affaires de la république. 

Rome sauvée, au contraire, est un chef-d’oeuvre de style et de raison; Cicéron s’y montre avec toute sa dignité et toute son éloquence; César y parle, y agit comme un homme fait pour soumettre Rome, accabler ses ennemis de sa gloire, et se faire pardonner la tyrannie à force de talents et de vertus; Catilina y est un scélérat, mais qui cherche à excuser ses vices sur l’exemple, et ses crimes sur la nécessité. L’énergie républicaine et l’âme des Romains ont passé tout entière dans le poète. 

Voltaire avait un petit théâtre où il essayait ses pièces. Il y joua souvent le rôle de Cicéron. Jamais, dit-on, l’illusion ne fut plus complète; il avait l’air de créer son rôle en le récitant; et quand, au cinquième acte, Cicéron reparaissait au sénat, quand il s’excusait d’aimer la gloire, quand il récitait ces beaux vers: 
 

Romains, j’aime la gloire, et ne veux point m’en taire; 
Des travaux des humains c’est le digne salaire. 
Sénat, en vous servant il la faut acheter: 
Qui n’ose la vouloir n’ose la mériter;

alors le personnage se confondait avec le poète. On croyait entendre Cicéron ou Voltaire avouer et excuser cette faiblesse des grandes âmes. 

Il n’y avait qu’un beau. rôle dans l’Électre de Crébillon, et c’était celui d’un personnage subalterne. Oreste qui ne se connaît pas, est amoureux de la fille d’Égisthe, qui a le malheur de s’appeler Iphianasse. L’implacable Électre a un tendre penchant pour le fils d’Égisthe; c’est au milieu des furies qui conduisent au parricide un fils égaré et condamné par les dieux à cette horrible vengeance, que ces insipides amours remplissent la scène. 

Voltaire sentit qu’il fallait rendre Clytemnestre intéressante par ses remords, la peindre plus faible que coupable, dominée par le cruel Égisthe, mais honteuse de l’avoir aimé, et sentant le poids de sa chaîne comme celui de son crime. Si l’on compare cette pièce aux autres tragédies de Voltaire, on la trouvera sans doute bien inférieure à ses chefs-d’oeuvre; mais si on le compare à Sophocle qu’il voulait imiter, dont il voulait faire connaître aux Français le caractère et la manière de concevoir la tragédie, on verra qu’il a su en conserver les beautés, en imiter le style, en corriger les défauts, rendre Clytemnestre plus touchante, et Électre moins barbare. Aussi quand, malgré les cabales, ces beautés de tous les temps, transportées sur notre scène par un homme digne de servir d’interprète au plus éloquent des poètes grecs, forcèrent les applaudissements, Voltaire, plus occupé des intérêts du goût que de sa propre gloire, ne put s’empêcher de crier au parterre, dans un mouvement d’enthousiasme: Courage, Athéniens! c’est du Sophocle.

La Sémiramis de Crébillon avait été oubliée dès sa naissance. Celle de Voltaire est le même sujet que quinze ans auparavant il avait traité sous le nom d’Ériphyle, et qu’il avait retiré du théâtre, quoique la pièce eût été fort applaudie; il avait mieux senti aux représentations toutes les difficultés de ce sujet; il avait vu que, pour rendre intéressante une femme qui avait fait périr son mari dans la vue de régner à sa place, il fallait que l’éclat de son règne, ses conquêtes, ses vertus, l’étendue de son empire, forçassent au respect, et s’emparassent de l’âme des spectateurs; que la femme criminelle fût la maîtresse du monde, et eût les vertus d’un grand roi. Il sentit qu’en mettant sur le théâtre les prodiges d’une religion étrangère, il fallait, par la magnificence, le ton auguste et religieux du style, ne pas laisser à l’imagination le temps de se refroidir, montrer partout les dieux qu’on voulait faire agir, et couvrir le ridicule d’un miracle, en présentant sans cesse l’idée consolante d’un pouvoir divin, exerçant sur les crimes secrets des princes une vengeance lente, mais inévitable. 

L’amour, révoltant dans Oreste, était nécessaire dans Sémiramis. Il fallait que Ninias eût une amante, pour qu’il pût chérir Sémiramis, répondre à ses bontés, se sentir entraîné vers elle avant de la connaître pour sa mère, sans que l’horreur naturelle pour l’inceste se répandit sur le personnage qui doit exciter l’intérêt. Le style de Sémiramis, la majesté du sujet, la beauté du spectacle, le grand intérêt de quelques scènes, triomphèrent de l’envie et des cabales; mais on ne rendit justice que longtemps après à Oreste et à Rome sauvée.

Peut-être même n’est-on pas encore absolument juste. Et si on songe que tous les collèges, toutes les maisons où se forment les instituteurs particuliers, sont dévoués au fanatisme; que dans presque toutes les éducations on instruit les enfants à être injustes envers Voltaire, on n’en sera pas étonné. 

Il fit ces trois pièces à Sceaux, chez madame la duchesse du Maine. Cette princesse aimait le bel esprit, les arts, la galanterie; elle donnait dans son palais une idée de ces plaisirs ingénieux et brillants qui avaient embelli la cour de Louis XIV, et ennobli ses faiblesses. Elle aimait Cicéron; et c’était pour le venger des outrages de Crébillon, qu’elle excita Voltaire à faire Rome sauvée. Il avait envoyé Mahomet au pape; il dédia Sémiramis à un cardinal. Il se faisait un plaisir malin de montrer aux fanatiques français que des princes de l’Église savaient allier l’estime pour le talent au zèle de la religion, et ne croyaient pas servir le christianisme en traitant comme ses ennemis les hommes dont le génie exerçait sur l’opinion publique un empire redoutable. 

Ce fut à cette époque qu’il consentit enfin à céder aux instances du roi de Prusse, et qu’il accepta le titre de chambellan, la grande croix de l’ordre du mérite, et une pension de vingt mille livres. Il se voyait, dans sa patrie, l’objet de l’envie et de la haine des gens de lettres, sans leur avoir jamais disputé ni places ni pensions; sans les avoir humiliés par des critiques, sans s’être jamais mêlé d’aucune intrigue littéraire; après avoir obligé tous ceux qui avaient eu besoin de lui, cherché à se concilier les autres par des éloges, et saisi toutes les occasions de gagner l’amitié de ceux que l’amour-propre avait rendus injustes. 

Les dévots, qui se souvenaient des Lettres philosophiques et de Mahomet, en attendant les occasions de le persécuter, cherchaient à décrier ses ouvrages et sa personne, employaient contre lui leur ascendant sur la première jeunesse, et celui que, comme directeurs, ils conservaient encore dans les familles bourgeoises et chez les dévotes de la cour. Un silence absolu pouvait seul le mettre à l’abri de la persécution; il n’aurait pu faire paraître aucun ouvrage sans être sûr que la malignité y chercherait un prétexte pour l’accuser d’impiété, ou le rendre odieux au gouvernement.. Madame de Pompadour avait oublié leur ancienne liaison dans une place où elle ne voulait plus que des esclaves. Elle ne lui pardonnait point de n’avoir pas souffert avec assez de patience les préférences accordées à Crébillon. Louis XV avait pour Voltaire une sorte d’éloignement. Il avait flatté ce prince plus qu’il ne convenait à sa propre gloire; mais l’habitude rend les rois presque insensibles à la flatterie publique. La seule qui les séduise est la flatterie adroite des courtisans qui, s’exerçant sur les petites choses, se répète tous les jours et sait choisir ses moments; qui consiste moins dans des louanges directes que dans une adroite approbation des passions, des goûts, des actions, des discours du prince. Un demi-mot, un signe, une maxime générale qui les rassure sur leurs faiblesses ou sur leurs fautes, font plus d’effet que les vers les plus dignes de la postérité. Les louanges des hommes de génie ne touchent que les rois qui aiment véritablement la gloire. 

On prétend que Voltaire s’étant approché de Louis XV après la représentation du Temple de la Gloire, où Trajan, donnant la paix au monde après ses victoires, reçoit la couronne refusée aux conquérants, et réservée à un héros ami de l’humanité, et lui ayant dit: Trajan est-il content? le roi fut moins flatté du parallèle que blessé de la familiarité. 

M. d’Argenson n’avait pas voulu prêter à Voltaire son appui pour lui obtenir un titre d’associé libre dans l’Académie des Sciences, et pour entrer dans celle des Belles-Lettres, places qu’il ambitionnait alors comme un asile contre l’armée des critiques hebdomadaires que la police oblige à respecter les corps littéraires, excepté lorsque des corps ou des particuliers plus puissants croient avoir intérêt de les avilir, en les abandonnant aux traits de ces méprisables ennemis. 

Voltaire alla donc à Berlin; et le même prince qui le dédaignait, la même cour où il n’essuyait plus que des désagréments, furent offensés de ce départ. On ne vit. plus que la perte d’un homme qui honorait la France et la honte de l’avoir forcé à chercher ailleurs un asile. Il trouva dans le palais du roi de Prusse la paix et presque la liberté, sans aucun autre assujettissement que celui de passer quelques heures avec le roi, pour corriger ses ouvrages, et lui apprendre les secrets de l’art d’écrire. Il soupait presque tous les jours avec lui. 

Ces soupers, où la liberté était extrême, où l’on traitait avec une franchise entière toutes les questions de la métaphysique et de la morale, où la plaisanterie la plus libre égayait ou tranchait les discussions les plus sérieuses, où le roi disparaissait presque toujours pour ne laisser voir que l’homme d’esprit, n’étaient pour Voltaire qu’un délassement agréable. Le reste du temps était consacré librement à l’étude. 

Il perfectionnait quelques-unes de ses tragédies, achevait le Siècle de Louis XIV, corrigeait la Pucelle, travaillait à son Essai sur les moeurs et l’esprit des nations, et faisait le Poème de la loi naturelle, tandis que Frédéric gouvernait ses états sans ministres, inspectait et perfectionnait son armée, faisait des vers, composait de la musique, écrivait sur la philosophie et sur l’histoire. La famille royale protégeait les goûts de Voltaire; il adressait des vers aux princesses, jouait la tragédie avec les frères et les soeurs du roi, et, en leur donnant des leçons de déclamation, il leur apprenait à mieux sentir les beautés de notre poésie; car les vers doivent être déclamés, et on ne peut connaître la poésie d’une langue étrangère, si on n’a pas l’habitude d’entendre réciter les vers par des hommes qui sachent leur donner l’accent et le mouvement qu’ils doivent avoir. 

Voilà ce que Voltaire appelait le palais d’Alcine; mais l’enchantement fut trop tôt dissipé. Les gens de lettres appelés plus anciennement que lui à Berlin furent jaloux d’une préférence trop marquée, et surtout de cette espèce d’indépendance qu’il avait conservée, de cette familiarité qu’il devait aux grâces piquantes de son esprit, et à cet art de mêler la vérité à la louange, et de donner à la flatterie le ton de la galanterie et du badinage. 

La Métrie dit à Voltaire que le roi, auquel il parlait un jour de toutes les marques de bonté dont il accablait son chambellan, lui avait répondu: J’en ai encore besoin pour revoir mes ouvrages; on suce l’orange, et on jette l’écorce. Ce mot désenchanta Voltaire, et lui jeta dans l’âme une défiance qui ne lui permit plus de perdre de vue le projet de s’échapper. En même temps on dit au roi que Voltaire avait répondu un jour au général Manstein, qui le pressait de revoir ses Mémoires: Le roi m’envoie son linge sale à blanchir; il faut que le vôtre attende. Qu’une autre fois, en montrant sur la table un paquet de vers du roi, il avait dit dans un mouvement d’humeur: Cet homme-là, c’est César et l’abbé Cottin.

Cependant un penchant naturel rapprochait le monarque et le philosophe. Frédéric disait, longtemps après leur séparation, que jamais il n’avait vu d’homme aussi aimable que Voltaire; et Voltaire, malgré un ressentiment qui jamais ne s’éteignit absolument, avouait que quand Frédéric le voulait, il était le plus aimable des hommes. Ils étaient encore rapprochés par un mépris ouvert pour les préjugés et les superstitions, par le plaisir qu’ils prenaient à en faire l’objet éternel de leurs plaisanteries, par un goût commun pour une philosophie gaie et piquante, par une égale disposition à chercher, à saisir, dans les objets graves, le côté qui prête au ridicule. Il paraissait que le calme devait succéder à de petits orages, et que l’intérêt commun de leur plaisir devait toujours finir par les rapprocher. La jalousie de Maupertuis parvint à les désunir sans retour. 

Maupertuis, homme de beaucoup d’esprit, savant médiocre, et philosophe plus médiocre encore, était tourmenté de ce désir de la célébrité qui fait choisir les petits moyens lorsque les grands nous manquent, dire des choses bizarres quand on n’en trouve point de piquantes qui soient vraies, généraliser les formules si l’on ne peut en inventer, et entasser des paradoxes quand on n’a point d’idées neuves. On l’avait vu à Paris sortir de la chambre, ou se cacher derrière un paravent, quand un autre occupait la société plus que lui; et à Berlin, comme à Paris, il eût voulu être partout le premier, à l’Académie des Sciences comme au souper du roi. Il devait à Voltaire une grande partie de sa réputation, et l’honneur d’être le président perpétuel de l’Académie de Berlin, et d’y exercer la prépondérance sous le nom du prince. 

Mais quelques plaisanteries échappées à Voltaire sur ce que Maupertuis, ayant voulu suivre le roi de Prusse à l’armée, avait été pris à Molwitz, l’aigrirent contre lui; et il se plaignit avec humeur. Voltaire lui répondit avec amitié, et l’apaisa en faisant quatre vers pour son portrait. Quelques années après, Maupertuis trouva très mauvais que Voltaire n’eût point parlé de lui dans son discours de réception à l’Académie Française; mais l’arrivée de Voltaire à Berlin acheva de l’aigrir. Il le voyait l’ami du souverain dont il n’était parvenu qu’à devenir un des courtisans, et donner des leçons à celui dont il recevait des ordres. 

Voltaire entouré d’ennemis, se défiant de la constance des sentiments du roi, regrettait en secret son indépendance, et cherchait à la recouvrer. Il imagine de se servir d’un Juif pour faire sortir du Brandebourg une partie de ses fonds. Ce Juif trahit sa confiance; et pour se venger de ce que Voltaire s’en est aperçu à temps, et n’a pas voulu se laisser voler, il lui fait un procès absurde, sachant que la haine n’est pas difficile en preuves. Le roi pour punir son ami d’avoir voulu conserver son bien et sa liberté, fait semblant de le croire coupable, a l’air de l’abandonner, et l’exclut même de sa présence jusqu’à la fin du procès. Voltaire s’adresse à Maupertuis dont la haine ne s’était pas encore manifestée, et le prie de prendre sa défense auprès du chef de ses juges. Maupertuis le refuse avec hauteur. Voltaire s’aperçoit qu’il a un ennemi de plus. Enfin, ce ridicule procès eut l’issue qu’il devait avoir: le Juif fut condamné, et Voltaire lui fit grâce. Alors le roi le rappelle auprès de lui, et ajoute à ses anciennes bontés de nouvelles marques de considération, telle que la jouissance d’un petit château près de Potsdam. 

Cependant la haine veillait toujours, et attendait ses moments. La Beaumelle, né en Languedoc d’une famille protestante, d’abord apprenti ministre à Genève, puis bel esprit français en Danemarck, renvoyé bientôt de Copenhague, vint chercher fortune à Berlin, n’ayant pour titre de gloire qu’un libelle qu’il venait de publier(7). Il va chez Voltaire, lui présente son livre où Voltaire lui-même est maltraité, où La Beaumelle compare aux singes, aux nains qu’on avait autrefois dans certaines cours, les beaux esprits appelés à celle de Prusse, parmi lesquels il venait lui-même solliciter une place. Cette ridicule étourderie fut un moment l’objet des plaisanteries du souper du roi. Maupertuis rapporta ces plaisanteries à La Beaumelle, en chargea Voltaire seul, lui fit un ennemi irréconciliable, et s’assura d’un instrument qui servirait sa haine par de honteux libelles, sans que sa dignité de président d’académie en fût compromise. 

Maupertuis avait besoin de secours; il venait d’avancer un nouveau principe de mécanique, celui de la moindre action. Ce principe à qui l’illustre Euler faisait l’honneur de le défendre, en même temps qu’il en apprenait à l’auteur même toute l’étendue et le véritable usage, essuya beaucoup de contradictions. Koenig non seulement le combattit, mais il prétendit de plus qu’il n’était pas nouveau, et cita un fragment d’une lettre de Leibnitz, où ce principe se trouvait indiqué. Maupertuis, instruit par Koenig même qu’il n’a qu’une copie de la lettre de Leibnitz, imagine de le faire sommer juridiquement, par l’Académie de Berlin, de produire l’original. Koenig mande qu’il tient sa copie du malheureux Henri, décapité longtemps auparavant pour avoir voulu délivrer les habitants du canton de Berne de la tyrannie du sénat. La lettre ne se trouva plus dans ce qui pouvait rester de ses papiers, et l’Académie, moitié crainte, moitié bassesse, déclara Koenig indigne du titre d’académicien, et le fit rayer de la liste. Maupertuis ignorait apparemment que l’opinion générale des savants peut seule donner ou enlever les découvertes; mais qu’il faut qu’elle soit libre et volontairement énoncée; et qu’une forme solennelle, en la rendant suspecte, peut lui ôter son autorité et sa force. 

Voltaire avait connu Koenig chez madame du Châtelet, à laquelle il était venu donner des leçons de leibnitianisme; il avait conservé de l’amitié pour lui, quoiqu’il se fût permis quelquefois de le plaisanter pendant son séjour en France. Il n’aimait pas Maupertuis, et haïssait la persécution, sous quelque forme qu’elle tourmentât les hommes: il prit donc ouvertement le parti de Koenig, et publia quelques ouvrages où la raison et la justice étaient assaisonnées d’une plaisanterie fine et piquante. Maupertuis intéressa l’amour-propre du roi à l’honneur de son académie; et obtint de lui d’exiger de Voltaire la promesse de ne plus se moquer ni d’elle ni de son président. Voltaire le promit. Malheureusement le roi qui avait ordonné le silence, se crut dispensé de le garder. Il écrivit des plaisanteries qui se partageaient, mais avec un peu d’inégalité, entre Maupertuis et Voltaire Celui-ci crut que, par cette conduite, le roi lui rendait sa parole, et que le privilège de se moquer seul des deux partis ne pouvait être compris dans la prérogative royale. Il profita donc d’une permission générale, anciennement obtenue, pour faire imprimer la Diatribe d’Akakia, et dévouer Maupertuis a un ridicule éternel. 

Le roi rit; il aimait peu Maupertuis, et ne pouvait l’estimer; mais jaloux de son autorité il fit brûler cette plaisanterie par le bourreau; manière de se venger qu’il est assez singulier qu’un roi philosophe ait emprunté de l’inquisition. 

Voltaire outragé lui renvoya sa croix, sa clef et le brevet de sa pension, avec ces quatre vers: 
 

Je les reçus avec tendresse, 
Je les renvoie avec douleur, 
Comme un amant jaloux, dans sa mauvaise humeur, 
Rend le portrait de sa maîtresse.

Il ne soupirait qu’après la liberté; mais pour l’obtenir, il ne suffisait pas qu’il eût renvoyé ce qu’il avait d’abord appelé de magnifiques bagatelles, mais qu’il ne nommait plus que les marques de sa servitude. Il écrivit de Berlin où il était malade, pour demander une permission de partir. Le roi de Prusse, qui ne voulait que l’humilier et le conserver, lui envoya du quinquina, mais point de permission. Il écrivait qu’il avait besoin des eaux de Plombière, on lui répondait qu’il y en avait d’aussi bonnes en Silésie. 

Enfin, Voltaire prend le parti de demander à voir le roi: il se flatte que sa vue réveillera des sentiments qui étaient plutôt révoltés qu’éteints. On lui renvoie ses anciennes breloques. Il court à Potsdam, voit le roi; quelques instants suffisent pour tout changer. La familiarité renaît, la gaieté reparaît, même aux dépens de Maupertuis, et Voltaire obtint la permission d’aller à Plombière, mais en promettant de revenir: promesse peut-être peu sincère, mais aussi obligeait-elle moins qu’une parole donnée entre égaux; et les cent cinquante mille hommes qui gardaient les frontières de la Prusse ne permettaient pas de la regarder comme faite avec une entière liberté. 

Voltaire se hâta de se rendre à Leipsick, où il s’arrêta pour réparer ses forces épuisées par cette longue persécution. Maupertuis lui envoie un cartel ridicule, qui n’a d’autre effet que d’ouvrir une nouvelle source à ses intarissables plaisanteries. De Leipsick il va chez la duchesse de Saxe-Gotha, princesse supérieure aux préjugés, qui cultivait les lettres et aimait la philosophie. Il y commença pour elle ses Annales de l’Empire.

De Gotha il part pour Plombière, et prend la route de Francfort. Maupertuis voulait une vengeance: son cartel n’avait pas réussi, les libelles de la Beaumelle ne lui suffisaient pas. Ce malheureux second avait été forcé de quitter Berlin après une aventure ridicule, et quelques semaines de prison: il s’était enfui de Gotha avec une femme de chambre qui vola sa maîtresse en partant; ses libelles l’avaient fait chasser de Francfort; et à peine arrivé à Paris, il s’était fait mettre à la Bastille. Il fallut donc que le président de l’Académie de Berlin cherchât un autre vengeur. Il excita l’humeur du roi de Prusse. La lenteur du voyage de Voltaire, son séjour à Gotha, un placement considérable sur sa tête et celle de madame Denis, sa nièce, fait sur le duc de Virtemberg, tout annonçait la volonté de quitter pour jamais la Prusse; et Voltaire avait emporté avec lui le recueil des oeuvres poétiques du roi, alors connu seulement des beaux-esprits de sa cour. 

On fit craindre à Frédéric une vengeance qui pouvait être terrible, même pour un poète couronné; au moins il était possible que Voltaire se crût en droit de reprendre les vers qu’il avait donnés, ou d’avertir de ceux qu’il avait corrigés. Le roi donna ordre à un fripon breveté, qu’il entretenait à Francfort pour y acheter ou y voler des hommes, d’arrêter Voltaire, et de ne le relâcher que lorsqu’il aurait rendu sa croix, sa clef, le brevet de pension, et les vers que Freytag appelait l’oeuvre de poëshies du roi son maître. Malheureusement ces volumes étaient restés à Leipsick. Voltaire fut étroitement gardé pendant trois semaines; madame Denis, sa nièce, qui était venue au-devant de lui, fut traitée avec la même rigueur. Des gardes veillaient à leur porte. Un satellite de Freytag restait dans la chambre de chacun d’eux, et ne les perdait pas de vue, tant on craignait que l’oeuvre de poëshies ne pût s’échapper. Enfin on remit entre les mains de Freytag ce précieux dépôt; et Voltaire fut libre, après avoir été cependant forcé de donner de l’argent à quelques aventuriers qui profitèrent de l’occasion pour lui faire des petits procès. Échappé de Francfort, il vint à Colmar. 

Le roi de Prusse, honteux de sa ridicule colère, désavoua Freytag; mais il eut assez de morale pour ne pas le punir d’avoir obéi. Il est étrange qu’une ville qui se dit libre, laisse une puissance étrangère exercer de telles vexations au milieu de ses murs; mais la liberté et l’indépendance ne sont jamais pour le faible qu’un vain nom. Frédéric, dans le temps de sa passion pour Voltaire, lui baisait souvent les mains, dans le transport de son enthousiasme; et Voltaire, comparant, après sa sortie de Francfort, ces deux époques de sa vie, répétait à ses amis Il a cent fois baisé cette main qu’il vient d’enchaîner.

Il n’avait publié à Berlin que le Siècle de Louis XIV, la seule histoire de ce règne que l’on puisse lire. C’est sur le témoignage des anciens courtisans de Louis XIV, ou de ceux qui avaient vécu dans leur société, qu’il raconte un petit nombre d’anecdotes choisies avec discernement parmi celles qui peignent l’esprit et le caractère des personnages et du siècle même. Les événements politiques ou militaires y sont racontés avec intérêt et avec rapidité: tout y est peint à grands traits. Dans des chapitres particuliers, il rapporte ce que Louis XIV a fait pour la ré