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| Oeuvres complètes de Voltaire | Correspondance littéraire | JUILLET 1784. Nouvelles expériences aérostatiques à Versailles, par Pilâtre des Roziers; à Paris, par Miolan et Janinet; à Saint-Cloud, par les frères Robert; épigrammes, chansons et caricatures sur la seconde de ces expériences. On a fait depuis un mois trois nouvelles expériences aérostatiques qui n’ont pas ajoute beaucoup aux progrès de la découverte, mais qui ont eu cependant trop d’éclat pour que nous nous dispensions d’en rendre compte. La première de ces expériences est celle de la montgolfière Marie-Antoinette, construite par ordre du roi et lancée en présence de Leurs Majestés, de la famille royale et de M. le comte de Haga par M. Pilâtre des Rosiers, l’un des premiers navigateurs aériens et l’intendant des cabinets de physique, de chimie et d’histoire naturelle de Monsieur, frère du roi, etc. Cette montgolfière avait 86 pieds de haut sur 230 pieds 6 pouces de circonférence. Partie de Versailles, de la cour des Ministres, à cinq heures moins un quart, elle est descendue à cinq heures trente-deux minutes dans un carrefour de la forêt de Chantilly, près de la route Manon(2), distant d’environ 13 lieues de Versailles. Les voyageurs qui montaient cette superbe montgolfière, M. Pilâtre des Rosiers et son ami, M. Proust, chimiste allemand connu avantageusement par différentes découvertes, n’ont éprouvé dans cette route aucun accident, mais l’un et l’autre se doutaient si peu de l’espace qu’ils avaient parcouru avec tant de rapidité, qu’au moment de la descente ils croyaient être encore dans une clairière du parc de Versailles. Arrivés doucement à terre, le vent, qui dans ce moment soufflait assez fort, renversa la montgolfière avec la galerie et le réchaud qui y adhéraient. La flamme, s’échappant alors par la grille des fourneaux, se porta sur quelques cordages de la galerie; il y avait à craindre que l’embrasement ne devînt général. Toute l’activité des deux voyageurs, qui restèrent longtemps seuls, ne parvint qu’avec beaucoup de peine à sauver les pièces les plus essentielles de leur vaisseau, la calotte et le cylindre(3); le reste fut consumé par les flammes ou livré à la curiosité des habitants, que la nouveauté du spectacle faisait accourir de toutes parts en foule. Le vent sud-ouest étant assez considérable au moment du départ, M. Pilâtre avait prévu l’accident, avait même songé au moyen de le prévenir; c’était de donner au réchaud la forme d’une lanterne sourde. Mais cette réparation aurait exigé plusieurs heures de travail, et l’on ne voulut point remettre l’expérience à un autre jour. Assurée qu’il n’y avait aucun danger pour les voyageurs, Sa Majesté avait déclaré qu’elle consentait à sacrifier la machine en totalité plutôt que de voir le public s’en retourner mécontent. Je ne conçois pas qu’il soit possible d’offrir aux regards de l’homme un spectacle plus magnifique et plus imposant que celui de l’élévation de cette prodigieuse machine. Ce qu’on aperçut d’abord au milieu de l’estrade, lorsqu’on eut enlevé les toiles qui abritaient tout l’appareil, ne présentait au premier coup d’oeil que l’apparence d’une tente ordinaire dont on n’a pas encore achevé d’assujettir les mâts et les piquets; mais, au bout de quelques minutes, le développement de cette masse informe devint sensible; on en vit sortir comme par une puissance magique une immense coupole qui semblait être toute en pierre de taille(4). Les deux parties du cylindre qui la soutenaient offraient sur un fond d’azur d’un côté le chiffre de la reine, de l’autre les armes du roi vis-à-vis une gerbe; sur une autre face, le chiffre de Sa Majesté enlacé avec celui de la plus ancienne maison alliée de la France, en opposition avec un bras garni d’une écharpe blanche et dont la main vient de recevoir une couronne avec des lauriers. Toutes les coutures du cylindre et du cône, étant tracées en jaune, dessinaient très exactement la coupe de la montgolfière. La galerie surmontée d’un socle jaune était peinte en mosaïque fond or et parsemée des chiffres du roi, de la reine et de fleurs de lis. L’intervalle entre chacune des cordes qui la supportaient était figuré par des draperies qui, en cachant les attaches, représentaient douze croisées ou niches de 11 pieds de haut sur 7 de large. En voyant le développement de cette étonnante machine qui, cachée un instant auparavant sous une estrade peu élevée, ne tarda pas à dominer le faîte de tous les palais dont elle était environnée, échapper ensuite sans effort à cette multitude de bras qui la retenaient, et, après avoir reçu dans son sein deux mortels intrépides, s’élever majestueusement et se frayer une route nouvelle à travers l’immensité des airs, l’imagination, dis-je, frappée d’un spectacle si grand, ne pouvait-elle pas croire un moment assister à la création d’un monde nouveau et le suivre au sortir du néant, s’élançant fièrement dans l’espace pour aller se réunir à tous ceux qui parcourent déjà depuis tant de siècles l’éternelle enceinte de ce vaste univers? Si l’expérience du 23 juin fut propre à échauffer les têtes les plus froides, celle du 11 juillet parut faite exprès pour dépiter les partisans les plus enthousiastes de la science aérostatique. Il y avait déjà plus de six mois que M. Janinet, assez habile graveur, et M. l’abbé Miolan, qui fait des cours de physique à bon marché pour tout le monde et gratis pour Mme Janinet, avaient fait imprimer dans tous les journaux le prospectus d’une expérience aérostatique supérieure à toutes celles qu’on avait vues jusqu’alors. Leur machine, en y comprenant la galerie, devait avoir plus de 100 pieds de hauteur, son diamètre 84, et sa circonférence 264. Elle devait être montée par quatre voyageurs, les deux auteurs de l’aérostat, M. le marquis d’Arlandes, le premier compagnon de voyage de M. Pilâtre des Rosiers, et M. Bredin, mécanicien. Pour simplifier l’appareil de la machine, ils avaient annoncé qu’ils supprimeraient l’estrade où on la plaçait ordinairement, ainsi que les mâts extérieurs, en y suppléant par des mâts portatifs, fixés à la galerie et destinés à voyager avec elle. Ils avaient déclaré que, ne voulant pas donner au public un spectacle déjà connu, ils se proposaient, dans leur expérience, l’essai de deux moyens physiques de direction, dont l’un, imaginé par M. Joseph de Montgolfier, consistait dans une ouverture latérale pratiquée au ballon; l’autre, inventé par eux-mêmes, dans la construction ingénieuse de deux petits ballons adaptés à la machine; l’un, rempli d’air inflammable, devait s’élever au-dessus du grand aérostat, à cent cinquante pieds, l’autre, plein d’air atmosphérique, devait être suspendu à la même distance au-dessous. Ce prospectus, tout séduisant qu’il était, n’excita pas d’abord un grand intérêt; mais, à force de le répéter dans les feuilles périodiques plus connues, on était parvenu à rassembler un assez grand nombre de curieux à 3 et à 6 francs. C’est dans l’enclos séparé du jardin du Luxembourg, enclos destiné par Monsieur à faire de nouvelles rues, que l’aérostat de MM. Miolan et Janinet devait s élever le dimanche 11 juillet, à midi précis. Nous avons eu cette année peu de jours aussi sereins, aussi beaux que ce jour à jamais mémorable. Depuis que le Luxembourg existe, cette promenade ne parut peut-être jamais ni plus agréable ni plus brillante. Tout le monde s’était empressé de s’y rendre dès les onze heures du matin. Ces antiques allées offrant tour à tour l’idée d’une régularité imposante et celle de la négligence la plus simple et la plus heureuse, le contraste d’un lieu dont l’aspect est naturellement champêtre et solitaire avec la multitude qui le remplissait alors; un ciel brûlant et du plus bel azur, une foule de femmes jolies, le mouvement qu’inspire une attente intéressante, le plaisir d’errer pendant la plus grande chaleur sous des berceaux de verdure si sombre et si fraîche, tout semblait se réunir pour former un spectacle charmant. L’impression en fut si sensible et si générale que personne ne parut s’impatienter beaucoup d’apprendre que l’expérience, annoncée pour midi précis, ne pourrait avoir lieu qu’à trois ou quatre heures du soir. On continua à se promener dans le jardin jusqu’au moment où l’on fut averti par une première boîte qu’il était temps de passer dans l’enclos et qu’on allait allumer le feu. Ici commence l’histoire lamentable de MM. Miolan et Janinet: soit que les dimensions de leur aérostat fussent mal combinées, soit que l’enveloppe en fût trop perméable, soit que le lieu d’où ils s’étaient proposé de s’élever et qui était un bas-fond fût peu favorable au succès de l’expérience, soit enfin que la chaleur de l’atmosphère détruisît les rapports nécessaires entre l’air renfermé de la machine et l’air extérieur, il n’y eut jamais moyen de l’élever d’un demi-pouce; on ne parvint pas même à le remplir à moitié. On eut beau forcer le feu, rien ne réussit; la calotte se trouva bientôt percée ou par le feu ou par un des mâts qui le soutenaient, et il fallut tout abandonner. Les Suisses, qui gardaient l’enceinte depuis six heures du matin, se mouraient de chaud, de fatigue et surtout de soif: on se hâta de les congédier, et la foule, qui assiégeait toutes les grilles, pénétra dans l’enclos. Pour se venger d’une attente si longue et si vaine, elle se jeta sur l’aérostat, le mit en mille pièces et se fit une fête d’en brûler les débris avec toutes les chaises qu’on ne put sauver de sa fureur. Heureusement pour eux, MM. Janinet et Miolan avaient disparu; la populace les cherchait partout et si, dans ce premier moment de folie et de pétulance, elle les eût découverts, ils auraient assurément mal passé leur temps. Depuis, nos pauvres physiciens n’ont cessé de se voir hués et bafoués de la manière la plus cruelle sur tous les tréteaux de la foire, en chansons et en caricatures de toute espèce; nous rapporterons à la fin de cet article quelques-unes des moins mauvaises. Il n’eût pas été extraordinaire que le malheureux succès de cette dernière expérience eût un peu dégoûté le public de la manie des ballons, mais on a vu bientôt le contraire. Deux jours après, toute la bonne compagnie de Paris n’a pas craint de passer trois nuits de suite sur les grands chemins pour ne pas manquer l’expérience que MM. les frères Robert devaient faire, dans le parc de Saint-Cloud, de leur nouveau ballon construit par l’ordre et aux frais de Mgr le duc de Chartres. L’incertitude du jour précis, la fatigue des toilettes, l’incommodité de l’heure (on savait que ce serait de grand matin) n’ont pu arrêter nos plus jolies femmes. Il y en a même eu un assez grand nombre qui ont eu le courage de passer toute la nuit sur le lieu même de l’expérience. C’est le jeudi 15, à huit heures du matin, que leur attente a été remplie. L’endroit du parc d’où le ballon s’est élevé est appelé la pièce des vingt-quatre jets; c’est un superbe bassin au-dessus de l’orangerie, dominé par un vaste amphithéâtre de gazon dont le sommet et les deux côtés sont couverts par un rideau de la plus belle verdure. Ce magnifique amphithéâtre dont la nature semble avoir pris plaisir à tracer elle-même l’auguste architecture, ce magnifique amphithéâtre, garni d’un nombre prodigieux de spectateurs, occupés à contempler une des plus grandes merveilles de l’industrie humaine, n’était-il pas fait pour nous rappeler tout ce que nous ont dit les anciens des spectacles brillants de leurs jeux olympiques? Rien de plus léger, de plus magique, de plus élégant et de plus noble tout à la fois que la forme de ce nouveau char aérien. Deux jeunes femmes (c’étaient Mmes Robert) tenaient les deux cordes qui servaient à le conduire lorsqu’on le fit avancer du fond de l’orangerie sur le devant du bassin. La forme de l’aérostat était cylindrique et terminée par deux hémisphères de 30 pieds de diamètre. On l’avait préférée comme présentant la plus petite surface possible à la résistance de l’air, sans rien altérer de la capacité. Dans le milieu de l’aérostat, MM. Robert avaient suspendu un ballon destiné à contenir de l’air atmosphérique, et voici quel en était l’objet : la dilatation devant avoir lieu sur l’air inflammable jusqu’au terme de son enveloppe totale devait en même temps comprimer le ballon intérieur et en faire sortir l’air atmosphérique en raison proportionnelle; un soufflet, placé dans la galerie, était propre à remplir le ballon intérieur après la compression nécessitée dans la dilatation de l’air inflammable et à donner aux voyageurs un excès de pesanteur relatif à la quantité d’air atmosphérique introduite dans ce ballon. Une fois en équilibre par l’atmosphère, ils devaient par ce moyen monter et descendre à volonté sans aucune déperdition d’air inflammable. L’intention de nos jeunes artistes était de diriger cette machine avec des rames de 12 pieds de surface, fixées à un levier de 10 pieds de long et placées à une extrémité de la galerie, en opposition avec un gouvernail de 54 pieds de surface appliqué à l’autre extrémité. Telles étaient leurs dispositions principales. La galerie offrait la forme d’un rectangle au milieu duquel on avait élevé une espèce de pavillon bleu richement décoré et surmonté d’un aigle d’or. A la grâce, à l’élégance avec lesquelles cette machine était construite, à la prestesse et à la facilité avec lesquelles on la vit partir de terre aussitôt que les quatre voyageurs eurent donné le signal du départ, on eût dit qu’il y avait un demi-siècle qu’on s’était occupé de la perfection de cet art merveilleux. Les quatre voyageurs étaient Mgr le duc de Chartres, les frères Robert et un de leurs parents. Quelque leste et brillant que fût ce nouveau char,
quelque peu d’espace qu’il ait parcouru du point de son élévation
à celui de sa descente, aucun de nos voyages aériens ne fut
encore marqué par des événements plus dangereux; ce
sont les premiers de nos argonautes qui aient essuyé une véritable
tempête et qu’on puisse dire avoir été menacés
de faire naufrage. Mais c’est à MM. Robert qu’il faut laisser le
soin d’en faire eux-mêmes le récit; nous allons transcrire
ce qu’ils en ont dit dans le Journal de Paris:
CHANTÉES DANS LES RUES SUR LA BELLE EXPÉRIENCE DU BALLON DU LUXEMBOURG. DIALOGUE ENTRE UN FILS ET SON CHER PÈRE.
AUX AUTEURS DU NOUVEL AÉROSTAT.
Une des plus jolies caricatures faites sur la désastreuse expérience du 11 juillet représente l’abbé Miolan en chat avec le manteau et le petit collet, miaulant sous la verge du suisse qui crie : .
Une autre a pour titre la Réception des sieurs Miolan et Janinet à l’Académie de Montmartre(8). On les y voit, le premier avec une tête de chat, l’autre avec une tête d’âne, dans un char aérostatique traîné par six baudets, les naseaux au vent, hennissant à leur manière, et passant entre deux files de dindons qui les admirent. Une Renommée qui tient dans sa main le tableau de leur chef-d’oeuvre les précède, et l’auguste assemblée de leurs confrères les attend sur le sommet de ce nouveau Parnasse au milieu des moulins qui en ont consacré la gloire. Une gravure, dont l’exécution est soignée, présente dans le fond le ballon enflammé et sur le devant la grande troupe des animaux curieux qui ont fait le divertissement de la ville et de lacour. C’est ainsi qu’on désigne dans l’inscription le groupe de nos quatre voyageurs. Le marquis d’Arlandes est un loup coiffé d’un grand chapeau à plumet et revêtu d’un habit d’uniforme, la patte sur la garde de son épée; il jette sur les deux chats Miaulan et Jean Minet un regard rempli d’indignation et de fureur. Le mécanicien Bredin, sous les traits d’un de ces chiens à longs poils qu’on appelle gredins, est représenté aboyant après ses trois compagnons d’infortune.
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