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| Accueil | CD-rom des Oeuvres Complètes | Grimm, Sainte-Beuve en ligne | JUIN 1778. Mort de Voltaire; détails sur ses derniers moments; refus de sépulture; correspondance de l’évêque de Troyes et du prieur de l’abbaye de Scellières à ce sujet; vers inspirés par ce refus à Mme de Boufflers. Mort de Voltaire. Il est tombé, le voile funeste; les derniers rayons de cette clarté divine viennent de s’éteindre, et la nuit qui va succéder à ce beau jour durera peut-être une longue suite de siècles(30). Le plus grand, le plus illustre, peut-être, hélas! l’unique monument de cette époque glorieuse où tous les talents, tous les arts de l’esprit humain semblaient s’être élevés au plus haut degré de perfection, ce superbe monument a disparu! Un coin de terre ignoré en dérobe à nos yeux les tristes débris. Il n’est plus, celui qui fut à la fois l’Arioste et le Virgile de la France, qui ressuscita pour nous les chefs-d’oeuvre des Sophocle et des Euripide, dont le génie atteignit tour à tour la hauteur des pensées de Corneille, le pathétique sublime de Racine, et, maître de l’empire qu’occupaient ces deux rivaux de la scène, en sut découvrir un nouveau plus digne encore de sa conquête dans les grands mouvements de la nature, dans les excès terribles du fanatisme, dans le contraste imposant des moeurs et des opinions. Il n’est plus, celui qui, dans son immense carrière, embrassa toute l’étendue de nos connaissances, et laissa presque dans tous les genres des chefs-d’oeuvre et des modèles; le premier qui fit connaître à la France la philosophie de Newton, les vertus du meilleur de nos rois, et le véritable prix de la liberté du commerce et des lettres. Il n’est plus, celui qui, le premier peut-être, écrivit l’histoire en philosophe, en homme d’État, en citoyen, combattit sans relâche tous les préjugés funestes au bonheur des hommes, et, couvrant l’erreur et la superstition d’opprobre et de ridicule, sut se faire entendre également de l’ignorant et du sage, des peuples et des rois. Appuyé sur le génie du siècle qui l’a vu naître, seul il soutenait encore dans son déclin l’âge qui l’a vu mourir, seul il en retardait encore la chute. Il n’est plus, et déjà l’ignorance et l’envie osent insulter sa cendre révérée. On refuse à celui qui méritait un temple et des autels ce repos de la tombe, ces simples honneurs qu’on ne refuse pas même au dernier des humains(31). Le fanatisme, dont le génie étonné tremblait devant celui d’un grand homme, le voit à peine expirant qu’il se flatte déjà de reprendre son empire, et le premier effort de sa rage impuissante est un excès de démence et de lâcheté. Qu’espérez-vous de tant de barbarie? Qu’apprendrez-vous à l’univers en exerçant sur cette dépouille mortelle votre furie et votre vengeance, si ce n’est la terreur et l’épouvante qu’il sut vous inspirer jusqu’au dernier moment de sa vie? Voilà donc quelle est aujourd’hui votre puissance! Un seul homme, sans autre appui que l’ascendant de la gloire et des talents, a résisté soixante ans à vos persécutions, a bravé soixante ans vos fureurs, et ce n’est que la mort qui vous livre votre victime, ombre vaine, insensible à vos injures, mais dont le seul nom est encore l’amour de l’humanité et l’effroi de ses tyrans. Quel était donc votre dessein en refusant un simple tombeau à celui à qui la nation venait de décerner les honneurs d’un triomphe public? Avez-vous craint que ce tombeau ne devînt un autel, et le lieu qui le renfermerait un temple? Avez-vous craint de voir confondu dans la foule des humains l’homme qui s’éleva au-dessus de tous les rangs par l’éclat et par la supériorité de son génie? Avez-vous pensé qu’il fût si fort de votre intérêt d’annoncer à l’Europe entière que le plus grand homme de son siècle était mort comme il avait vécu, sans faiblesse et sans préjugé(32)? En voulant couvrir, s’il vous eût été possible, de l’obscurité la plus profonde le lieu où reposaient les cendres de Voltaire, en cherchant à envelopper de ténèbres et de mystère le moment de sa mort, n’avez-vous pas tremblé que les plus ardents de ses disciples ne profitassent d’une circonstance si favorable pour établir les preuves de son immortalité, de sa résurrection? Ah! vous saviez trop bien que, l’eussent-ils tenté, les ouvrages qui nous restent de lui ne permettaient plus de croire aux miracles de cette espèce(33). Faibles et lâches ennemis de l’ombre d’un grand homme! en tourmentant toutes les puissances du ciel et de la terre pour lui ravir les hommages qui lui sont dus, quel fruit attendez-vous de tant de vains efforts? Effacerez-vous son souvenir de la mémoire des hommes? Anéantirez-vous cette multitude de chefs-d’oeuvre, éternels monuments de son génie, consacrés dans toutes les parties du monde à l’instruction et à l’admiration des races futures? Est-ce par quelques défenses puériles, par quelques anathèmes impuissants, que vous pensez enchaîner ces torrents de lumière répandus d’un bout de l’univers à l’autre(34)? Non, sa gloire est au-dessus de toute atteinte; ses ouvrages en sont les garants immortels. Mais votre triomphe est encore assez beau; le vengeur des victimes opprimées par le fanatisme et la superstition n’est plus; ce grand ascendant sur l’esprit de son siècle, cet ascendant prodigieux qui tenait à sa personne, au caractère particulier de son esprit, à soixante ans de gloire et de succès, cet ascendant qui vous fit frémir tant de fois n’est plus à craindre. L’opinion publique, l’hommage de tous les talents, celui
des hommes les plus distingués chez toutes les nations, la confiance
et l’amitié de plusieurs souverains avaient érigé
pour lui une sorte de tribunal supérieur en quelque manière
à tous les tribunaux du monde, puisque la raison et l’humanité
seules en avaient dicté le code, puisque le génie en prononçait
tous les arrêts. C’est à ce tribunal respectable que l’on
a vu s’évanouir plus d’une fois les foudres de l’injustice, de la
calomnie et de la superstition; c’est là que fut vengée l’innocence
des Calas, des Sirven, des La Barre. L’espoir prochain du rétablissement
de la mémoire de l’infortuné comte de Lally fut le fruit
de ses derniers soins, le dernier succès pour lequel sa vie presque
éteinte parut se rallumer encore; peu de jours avant sa fin, plongé
dans une espèce de léthargie, il en sortit quelques moments
lorsqu’on lui apprit la nouvelle du jugement de cette affaire, et les dernières
lignes qu’il dicta furent adressées au fils de cet illustre infortuné;
les voici: « Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle.
Il embrasse bien tendrement M. de Lally. Il voit que le roi est le défenseur
de la justice; il mourra content. » Ce sont, pour ainsi dire, les
derniers soupirs de cet homme célèbre(35).
Mme Denis a permis à M. de Villette de conserver le coeur de M. de Voltaire, qu’il a fait embaumer, et pour lequel il se propose de faire élever un petit monument dont M. Houdon a déjà fait l’esquisse; c’est une urne cinéraire de la forme la plus simple et la plus noble, sous laquelle on gravera l’inscription que voici: Son esprit est partout, et son coeur n’est qu’ici. Ancienne épitaphe du patriarche, par J.-J. Rousseau. ÉPITAPHE DE M. DE VOLTAIRE
Que la chaîne qui lie les événements
de la vie est singulière et bizarre! Pourquoi les cendres de Voltaire
ont-elles été livrées à la persécution
la plus odieuse? Pourquoi le patriarche de Ferney est-il mort sur la paroisse
de Saint-Sulpice? Pourquoi est-il venu à Paris à quatre-vingt-quatre
ans faire jouer une tragédie nouvelle, se confesser au chapelain
des Incurables, essuyer les dédains de la cour, et recevoir les
honneurs d’un triomphe public, ceux de l’apothéose la plus juste
et la plus éclatante?... Parce que M. de Villette a été
plus hardi que M. le duc de Choiseul et les plus puissants amis que M.
de Voltaire ait jamais eus; parce que M. de Villette s’est avisé
tout à coup de devenir un sage et d’épouser la pupille de
Mme Denis; parce qu’il avait été passer six mois à
Ferney pour oublier une petite aventure dont les suites pouvaient être
désagréables; parce qu’il avait donné, l’automne passé,
un coup de fouet sur la joue droite de Mlle Thévenin, qui lui dit
en plein Colysée qu’il ne convenait point à une fille comme
elle d’aller souper chez un b..... comme lui(38).
C’est
donc le coup de fouet donné, il y a six mois, sur la joue droite
d’une danseuse de l’Opéra qui a produit cette suite d’événements
mémorables, la conversion d’un roué, le mariage d’un hérétique
en amour, l’arrivée de Voltaire à Paris, son triomphe et
sa mort, le plus beau jour dont puisse se vanter la gloire des lettres,
et la persécution la plus humiliante pour les lumières de
notre siècle.
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