CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE
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JUIN 1778.

Mort de Voltaire; détails sur ses derniers moments; refus de sépulture; correspondance de l’évêque de Troyes et du prieur de l’abbaye de Scellières à ce sujet; vers inspirés par ce refus à Mme de Boufflers. 

Mort de Voltaire.

Il est tombé, le voile funeste; les derniers rayons de cette clarté divine viennent de s’éteindre, et la nuit qui va succéder à ce beau jour durera peut-être une longue suite de siècles(30).

Le plus grand, le plus illustre, peut-être, hélas! l’unique monument de cette époque glorieuse où tous les talents, tous les arts de l’esprit humain semblaient s’être élevés au plus haut degré de perfection, ce superbe monument a disparu! Un coin de terre ignoré en dérobe à nos yeux les tristes débris.

Il n’est plus, celui qui fut à la fois l’Arioste et le Virgile de la France, qui ressuscita pour nous les chefs-d’oeuvre des Sophocle et des Euripide, dont le génie atteignit tour à tour la hauteur des pensées de Corneille, le pathétique sublime de Racine, et, maître de l’empire qu’occupaient ces deux rivaux de la scène, en sut découvrir un nouveau plus digne encore de sa conquête dans les grands mouvements de la nature, dans les excès terribles du fanatisme, dans le contraste imposant des moeurs et des opinions.

Il n’est plus, celui qui, dans son immense carrière, embrassa toute l’étendue de nos connaissances, et laissa presque dans tous les genres des chefs-d’oeuvre et des modèles; le premier qui fit connaître à la France la philosophie de Newton, les vertus du meilleur de nos rois, et le véritable prix de la liberté du commerce et des lettres.

Il n’est plus, celui qui, le premier peut-être, écrivit l’histoire en philosophe, en homme d’État, en citoyen, combattit sans relâche tous les préjugés funestes au bonheur des hommes, et, couvrant l’erreur et la superstition d’opprobre et de ridicule, sut se faire entendre également de l’ignorant et du sage, des peuples et des rois.

Appuyé sur le génie du siècle qui l’a vu naître, seul il soutenait encore dans son déclin l’âge qui l’a vu mourir, seul il en retardait encore la chute. Il n’est plus, et déjà l’ignorance et l’envie osent insulter sa cendre révérée. On refuse à celui qui méritait un temple et des autels ce repos de la tombe, ces simples honneurs qu’on ne refuse pas même au dernier des humains(31).

Le fanatisme, dont le génie étonné tremblait devant celui d’un grand homme, le voit à peine expirant qu’il se flatte déjà de reprendre son empire, et le premier effort de sa rage impuissante est un excès de démence et de lâcheté.

Qu’espérez-vous de tant de barbarie? Qu’apprendrez-vous à l’univers en exerçant sur cette dépouille mortelle votre furie et votre vengeance, si ce n’est la terreur et l’épouvante qu’il sut vous inspirer jusqu’au dernier moment de sa vie? Voilà donc quelle est aujourd’hui votre puissance! Un seul homme, sans autre appui que l’ascendant de la gloire et des talents, a résisté soixante ans à vos persécutions, a bravé soixante ans vos fureurs, et ce n’est que la mort qui vous livre votre victime, ombre vaine, insensible à vos injures, mais dont le seul nom est encore l’amour de l’humanité et l’effroi de ses tyrans.

Quel était donc votre dessein en refusant un simple tombeau à celui à qui la nation venait de décerner les honneurs d’un triomphe public? Avez-vous craint que ce tombeau ne devînt un autel, et le lieu qui le renfermerait un temple? Avez-vous craint de voir confondu dans la foule des humains l’homme qui s’éleva au-dessus de tous les rangs par l’éclat et par la supériorité de son génie? Avez-vous pensé qu’il fût si fort de votre intérêt d’annoncer à l’Europe entière que le plus grand homme de son siècle était mort comme il avait vécu, sans faiblesse et sans préjugé(32)?

En voulant couvrir, s’il vous eût été possible, de l’obscurité la plus profonde le lieu où reposaient les cendres de Voltaire, en cherchant à envelopper de ténèbres et de mystère le moment de sa mort, n’avez-vous pas tremblé que les plus ardents de ses disciples ne profitassent d’une circonstance si favorable pour établir les preuves de son immortalité, de sa résurrection? Ah! vous saviez trop bien que, l’eussent-ils tenté, les ouvrages qui nous restent de lui ne permettaient plus de croire aux miracles de cette espèce(33).

Faibles et lâches ennemis de l’ombre d’un grand homme! en tourmentant toutes les puissances du ciel et de la terre pour lui ravir les hommages qui lui sont dus, quel fruit attendez-vous de tant de vains efforts? Effacerez-vous son souvenir de la mémoire des hommes? Anéantirez-vous cette multitude de chefs-d’oeuvre, éternels monuments de son génie, consacrés dans toutes les parties du monde à l’instruction et à l’admiration des races futures? Est-ce par quelques défenses puériles, par quelques anathèmes impuissants, que vous pensez enchaîner ces torrents de lumière répandus d’un bout de l’univers à l’autre(34)?

Non, sa gloire est au-dessus de toute atteinte; ses ouvrages en sont les garants immortels. Mais votre triomphe est encore assez beau; le vengeur des victimes opprimées par le fanatisme et la superstition n’est plus; ce grand ascendant sur l’esprit de son siècle, cet ascendant prodigieux qui tenait à sa personne, au caractère particulier de son esprit, à soixante ans de gloire et de succès, cet ascendant qui vous fit frémir tant de fois n’est plus à craindre.

L’opinion publique, l’hommage de tous les talents, celui des hommes les plus distingués chez toutes les nations, la confiance et l’amitié de plusieurs souverains avaient érigé pour lui une sorte de tribunal supérieur en quelque manière à tous les tribunaux du monde, puisque la raison et l’humanité seules en avaient dicté le code, puisque le génie en prononçait tous les arrêts. C’est à ce tribunal respectable que l’on a vu s’évanouir plus d’une fois les foudres de l’injustice, de la calomnie et de la superstition; c’est là que fut vengée l’innocence des Calas, des Sirven, des La Barre. L’espoir prochain du rétablissement de la mémoire de l’infortuné comte de Lally fut le fruit de ses derniers soins, le dernier succès pour lequel sa vie presque éteinte parut se rallumer encore; peu de jours avant sa fin, plongé dans une espèce de léthargie, il en sortit quelques moments lorsqu’on lui apprit la nouvelle du jugement de cette affaire, et les dernières lignes qu’il dicta furent adressées au fils de cet illustre infortuné; les voici: « Le mourant ressuscite en apprenant cette grande nouvelle. Il embrasse bien tendrement M. de Lally. Il voit que le roi est le défenseur de la justice; il mourra content. » Ce sont, pour ainsi dire, les derniers soupirs de cet homme célèbre(35).
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LETTRE DE M. L’ÉVÊQUE DE TROYES
A M. LE PRIEUR DE L’ABBAYE DE SCELLIÈRES(36).
De Paris, le 2 juin 1778.
« Je viens d’apprendre, monsieur, que la famille de M. de Voltaire, qui est mort depuis quelques jours, s’était décidée à faire transporter son corps à votre abbaye pour y être enterré, et cela parce que M. le curé de Saint-Sulpice leur avait déclaré qu’il ne voulait pas l’enterrer en terre sainte. Je désire fort que vous n’ayez pas encore procédé à cet enterrement, ce qui pourrait avoir des suites fâcheuses pour vous; et si l’inhumation n’est pas faite, comme je l’espère, vous n’avez qu’à déclarer que vous ne pouvez y procéder sans avoir des ordres exprès de ma part.

« J’ai l’honneur d’être bien sincèrement, monsieur, votre, etc. »

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RÉPONSE DE M. LE PRIEUR DE L’ABBAYE DE SCELLIÈRES
A M. L’ÉVÊQUE DE TROYES.
Du 3 juin 1778.
« Monseigneur,

« Je reçois dans l’instant, à trois heures après midi, avec la plus grande surprise, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, en date du jour d’hier 2 juin. Il y a maintenant plus de vingt-quatre heures que l’inhumation du corps de M. de Voltaire est faite dans notre église, en présence d’un peuple très nombreux. Permettez-moi, monseigneur, de vous faire le récit de cet événement, avant que j’ose vous présenter mes réflexions.

« Dimanche au soir, 31 mai, M. l’abbé Mignot, conseiller au grand conseil, notre abbé commendataire, qui tient à loyer un appartement dans l’intérieur de notre monastère, parce que son abbatial n’est pas habitable, arriva en poste pour occuper cet appartement, et me dit, après les premiers compliments, qu’il avait eu le malheur de perdre M. de Voltaire, son oncle; que ce monsieur avait désiré, dans ses derniers moments, d’être porté, après sa mort, à sa terre de Ferney; mais que le corps, qui n’avait pas été enseveli, quoique embaumé, ne serait pas en état de faire un voyage aussi long; qu’il désirait, ainsi que sa famille, que nous voulussions bien recevoir le corps en dépôt dans le caveau de notre église; que ce corps était en marche, accompagné de trois parents qui arriveraient bientôt. Aussitôt M. l’abbé Mignot m’exhiba un consentement de M. le curé de Saint-Sulpice, signé de ce pasteur, pour que le corps de M. de Voltaire pût être transporté sans cérémonie; il m’exhiba en outre une copie collationnée par ce même curé de Saint-Sulpice, d’une profession de la foi catholique, apostolique et romaine, que M. de Voltaire a faite entre les mains d’un prêtre approuvé, en présence de deux témoins, dont l’un est M. Mignot, notre abbé, neveu du pénitent, et l’autre M. le marquis de Villevieille. Il me montra en outre une lettre du ministre de Paris, M. Amelot, adressée à lui et à M. de Dompierre d’Hornoy, neveu de M. l’abbé Mignot, et petit-neveu du défunt, par laquelle ces messieurs étaient autorisés à transporter leur oncle à Ferney ou ailleurs. D’après ces pièces, qui m’ont paru et qui me paraissent encore authentiques, j’aurais cru manquer au devoir de pasteur si j’avais refusé les secours spirituels à tout chrétien, et surtout à l’oncle d’un magistrat qui est depuis vingt-trois ans abbé de cette abbaye, et que nous avons beaucoup de raisons de considérer. Il ne m’est pas venu dans la pensée que M. le curé de Saint-Sulpice ait pu refuser la sépulture à un homme dont il avait légalisé la profession de foi, faite tout au plus six semaines avant son décès, et dont il avait permis le transport tout récemment, au moment de sa mort. D’ailleurs je ne savais pas qu’il pût refuser la sépulture à un homme quelconque mort dans le corps de l’Église, et j’avoue que, selon mes faibles lumières, je ne crois pas encore que cela soit possible.

« J’ai préparé en hâte tout ce qui était nécessaire. Le lendemain matin sont arrivés dans la cour de l’abbaye deux carrosses, dont l’un contenait le corps du défunt, et l’autre était occupé par M. d’Hornoy, conseiller au parlement de Paris, petit-neveu; par M. Marchant de Varennes, maître-d’hôtel du roi, et par M. de La Houlière, brigadier des armées, tous deux cousins du défunt. Après midi, M. l’abbé Mignot a fait à l’église la présentation solennelle du corps de son oncle, qu’on avait enseveli. Nous avons chanté les vêpres des morts; le corps a été gardé toute la nuit dans l’église, environné de flambeaux. Le matin, depuis cinq heures, tous les ecclésiastiques des environs, dont plusieurs sont amis de M. l’abbé Mignot, ayant été autrefois avec lui séminaristes à Troyes, ont dit la messe en présence du corps, et j’ai célébré une messe solennelle, à onze heures, avant l’inhumation, qui fut faite devant une nombreuse assemblée. La famille de M. de Voltaire est repartie ce matin, contente des honneurs rendus à sa mémoire, et des prières que nous avons faites à Dieu pour le repos de son âme.

« Voilà les faits, monseigneur, dans la plus exacte vérité. Permettez-moi, quoique nos maisons ne soient point soumises à la juridiction de l’ordinaire, de justifier ma conduite aux yeux de Votre Grandeur. Quels que soient les privilèges d’un ordre, ses membres doivent toujours faire gloire de respecter l’épiscopat, et se font honneur de soumettre leurs démarches ainsi que leurs moeurs à l’examen de nosseigneurs les évêques. Comment pouvais-je supposer qu’on refusait ou qu’on pouvait refuser à M. de Voltaire la sépulture qui m’était demandée par son neveu, notre abbé commendataire depuis vingt-trois ans, magistrat depuis trente ans; ecclésiastique qui a beaucoup vécu dans cette abbaye et qui jouit de beaucoup de considération dans notre ordre; par un conseiller au parlement de Paris, autre neveu du défunt; par des officiers d’un grade supérieur, tous parents et tous gens respectables? Sous quel prétexte aurais-je pu croire que M. le curé de Saint-Sulpice refusait la sépulture à M. de Voltaire, tandis que ce pasteur a légalisé de sa propre main une profession de foi faite par le défunt il n’y a que deux mois, tandis qu’il a écrit et signé de sa propre main un consentement que ce corps fût transporté sans cérémonie? Je ne sais ce qu’on impute à M. de Voltaire; je connais plus ses ouvrages par la réputation qu’autrement; je ne les ai pas tous lus. J’ai ouï dire à M. son neveu, notre abbé, qu’on lui en imputait plusieurs très répréhensibles qu’il avait toujours désavoués; mais je sais, d’après les canons, qu’on ne refuse la sépulture qu’aux excommuniés, lata sententia, et je crois être sûr que M. de Voltaire n’est pas dans le cas. Je crois avoir fait mon devoir en l’inhumant sur la réquisition d’une famille respectable, et je ne puis m’en repentir. J’espère, monseigneur, que cette action n’aura point pour moi de suites fâcheuses. La plus fâcheuse, sans doute, serait de perdre votre estime; mais après l’explication que j’ai l’honneur de faire à Votre Grandeur, elle est trop juste pour me la refuser.

« Je suis, avec un profond respect, etc. »

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VERS DE MADAME LA MARQUISE DE BOUFFLERS.
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Dieu fait bien ce qu’il fait; La Fontaine l’a dit.
Si j’étais cependant l’auteur d’un si grand oeuvre,
Voltaire eût conservé ses sens et son esprit;
Je me serais gardé de briser mon chef-d’oeuvre.
Celui que dans Athène eût adoré la Grèce,
Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir,
Nos Césars d’aujourd’hui n’ont pas voulu le voir,
Et monsieur de Beaumont lui refuse une messe.
Oui, vous avez raison, monsieur de Saint-Sulpice,
Eh! pourquoi l’enterrer? N’est-il pas immortel?
A ce divin génie on peut sans injustice
Refuser un tombeau, mais non pas un autel.
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Inscription pour le coeur de Voltaire conservé par Villette. 

Mme Denis a permis à M. de Villette de conserver le coeur de M. de Voltaire, qu’il a fait embaumer, et pour lequel il se propose de faire élever un petit monument dont M. Houdon a déjà fait l’esquisse; c’est une urne cinéraire de la forme la plus simple et la plus noble, sous laquelle on gravera l’inscription que voici:

Son esprit est partout, et son coeur n’est qu’ici.

Ancienne épitaphe du patriarche, par J.-J. Rousseau. 

ÉPITAPHE DE M. DE VOLTAIRE
FAITE IL Y A PLUSIEURS ANNÉES PAR J.-J. ROUSSEAU.

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Plus bel esprit que beau génie,
Sans foi, sans honneur, sans vertu,
Il mourut comme il a vécu,
Couvert de gloire et d’infamie.
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Cause première du retour de Voltaire à Paris. 

Que la chaîne qui lie les événements de la vie est singulière et bizarre! Pourquoi les cendres de Voltaire ont-elles été livrées à la persécution la plus odieuse? Pourquoi le patriarche de Ferney est-il mort sur la paroisse de Saint-Sulpice? Pourquoi est-il venu à Paris à quatre-vingt-quatre ans faire jouer une tragédie nouvelle, se confesser au chapelain des Incurables, essuyer les dédains de la cour, et recevoir les honneurs d’un triomphe public, ceux de l’apothéose la plus juste et la plus éclatante?... Parce que M. de Villette a été plus hardi que M. le duc de Choiseul et les plus puissants amis que M. de Voltaire ait jamais eus; parce que M. de Villette s’est avisé tout à coup de devenir un sage et d’épouser la pupille de Mme Denis; parce qu’il avait été passer six mois à Ferney pour oublier une petite aventure dont les suites pouvaient être désagréables; parce qu’il avait donné, l’automne passé, un coup de fouet sur la joue droite de Mlle Thévenin, qui lui dit en plein Colysée qu’il ne convenait point à une fille comme elle d’aller souper chez un b..... comme lui(38). C’est donc le coup de fouet donné, il y a six mois, sur la joue droite d’une danseuse de l’Opéra qui a produit cette suite d’événements mémorables, la conversion d’un roué, le mariage d’un hérétique en amour, l’arrivée de Voltaire à Paris, son triomphe et sa mort, le plus beau jour dont puisse se vanter la gloire des lettres, et la persécution la plus humiliante pour les lumières de notre siècle.
 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE
JUIN 1778.

NOTES

Note_30 M. de Voltaire est mort le 30 du mois dernier, entre dix et onze heures du soir, âgé de quatre-vingt-quatre ans et quelques mois. Il parait que la principale cause de sa mort est la strangurie dont il souffrait depuis plusieurs années, et dont les fatigues du séjour de Paris avaient sans doute hâté le progrès. A l’ouverture de son corps, on a trouvé les parties nobles assez bien conservées, mais la vessie toute tapissée intérieurement de pus, ce qui peut faire juger des douleurs excessives qu’il a dû éprouver avant que le mal fut arrivé à ce dernier période. Des ménagements extrêmes auraient pu en retarder peut-être le terme; mais il en était incapable. Ayant appris qu’à une séance de l’Académie, à laquelle il ne put assister, le projet qu’il avait fait adopter à ces messieurs pour une nouvelle édition de leur Dictionnaire avait essuyé des contradictions sans nombre, il craignit de le voir abandonné, et voulut composer un discours pour les faire revenir à son premier plan. Pour remonter ses nerfs affaiblis, il prit une quantité prodigieuse de café; cet excès dans son état, et un travail suivi de dix ou douze heures, renouvelèrent toutes ses souffrances, et le jetèrent dans un accablement affreux. M. le maréchal de Richelieu, l’étant venu voir dans la soirée, lui dit que son médecin lui avait ordonné dans des circonstances assez semblables quelques prises de laudanum qui l’avaient toujours soulagé très promptement. M. de Voltaire en fit venir sur-le-champ; et dans la nuit, au lieu de trois ou quatre gouttes, il en prit presque une fiole entière. Il tomba depuis ce moment dans une espèce de léthargie qui ne fut interrompue que par l’excès de la douleur, et ne reprit que par intervalles l’usage de ses sens. (Meister.)

Note_31 Ce n’est ni aux préventions de la cour, ni à celles des ministres, ni peut-être même au zèle intolérant des chefs du clergé, qu’il faut attribuer le, difficultés que l’on a faites pour inhumer M. de Voltaire en terre sainte; c’est dans la conduite ridicule et pusillanime de sa famille, c’est dans les intrigues de quelques dévotes et de leurs directeurs qu’il faut chercher l’origine d’une persécution si lâche et si honteuse. En ne supposant pas même qu’on put refuser à M. de Voltaire ce qu’on ne refuse à aucun citoyen, en suivant simplement la marche indiquée par les lois et par l’usage, il n’y a pas une voix qui eût osé s’élever publiquement pour être l’organe du fanatisme le plus odieux ou de la haine la plus barbare. Mais, je ne sais quelles alarmes, quelles inquiétudes semées secrètement sous le nom spécieux du zèle et de la piété, une fois répandues, on a craint l’éclat du scandale. Les dévots ont fait montre alors de leur crédit, de leur puissance et l’on a cru devoir prendre toutes les mesures imaginables pour éviter une discussion dont il n’est jamais aisé de mesurer au juste les conséquences. Quoique les chroniques secrètes de la cour assurent que M. de Voltaire avait les droits les plus intimes sur les égards et sur l’amitié de M. le duc de Nivernois, on prétend que c’est Mme de Gisors et Mme de Nivernois qui ont excité plus que personne et l’archevêque et les curés de Paris à refuser un asile aux cendres de ce grand homme Nous aimons encore mieux accuser de cette injustice le zèle aveugle d’une femme, qui peut-être d’ailleurs n’en est pas moins respectable, que l’esprit d’un corps entier dont les lumières nous permettaient d’attendre plus de tolérance et plus de charité. (Meister.)

Note_32 On sait que M. de Voltaire a regretté infiniment la vie (eh! qui pouvait la regretter plus que lui?) mais sans craindre la mort et ses suites. Il a maudit souvent l’impuissance des secours de la médecine; mais ce sont les douleurs dont il était tourmenté, le désir qu’il aurait eu de jouir encore plus longtemps de sa gloire et de ses travaux, non les remords d’une âme effrayée par l’incertitude de l’avenir, qui lui arrachèrent ses plaintes et ses murmures. Il a vu quelques heures avant de mourir M. le curé de Saint-Sulpice et M. l’abbé Gauthier. Il a paru d’abord avoir quelque peine à les reconnaître. M. de Villette les lui ayant annoncés une seconde fois, il répondit sans aucune impatience: Assurez ces messieurs de mes respects. A la prière de M. de Villette, M. de Saint-Sulpice s’étant approché du chevet de son lit, le mourant étendit son bras autour de sa tête comme pour l’embrasser. Dans cette attitude, M. de Saint-Sulpice lui adressa quelques exhortations, et finit par le conjurer de rendre encore témoignage à la vérité dans ses derniers instants, et de prouver au moins par quelque signe qu’il reconnaissait la divinité de Jésus-Christ. A ce mot les yeux du mourant parurent se ranimer un peu; il repoussa doucement M. le curé, et dit d’une voix encore intelligible Hélas! laissez-moi mourir tranquille! M. de Saint-Sulpice se tourna du côté de M. l’abbé Gauthier, et lui dit avec beaucoup de modération et de présence d’esprit: Vous voyez que la tête n’y est plus. Ces messieurs s’étant retirés, il serra la main du domestique qui l’avait servi avec le plus de zèle pendant sa maladie, nomma encore quelquefois Mme Denis, et rendit peu de moments après les derniers soupirs. (Meister.)

Note_33 Il est certain qu’on a ignoré quelque temps. dans le public et l’heure et le jour de la mort de M. de Voltaire. Tout Paris était encore à sa porte pour demander de ses nouvelles, lorsque son corps avait déjà été enlevé pour être transporté à l’abbaye de Scellières. Les ordres donnés pour sa sépulture ont été enveloppés de tout le mystère que pourrait exiger l’affaire d’État la plus importante, et l’on doit avouer que ces précautions n’étaient peut-être pas absolument inutiles; on croit qu’il aurait été fort aisé d’échauffer pour un parti quelconque la foule qui assiégeait encore la demeure de cet homme célèbre le lendemain de sa mort. (Meister.)

Note_34 Il a été défendu aux comédiens de jouer les pièces de Voltaire jusqu’à nouvel ordre, aux journalistes de parler de sa mort ni en bien ni en mal, aux régents de collège de faire apprendre de ses vers à leurs écoliers. (Meister.)

Note_35 M. le marquis de Villevieille, l’ami de M. de Voltaire depuis plusieurs années, et qui ne l’a presque point quitté pendant tout son séjour à Paris, nous a promis de nous communiquer un journal détaillé de toutes les circonstances de sa maladie et de sa mort. Nous attendons l’accomplissement de cette promesse pour donner aux mémoires que nous avons recueillis sur cet objet toute l’exactitude et toute la précision que mérite le récit d’un événement si intéressant. (Meister.) — M. de Villevieille est mort en mai 1825, sans avoir tenu sa promesse. Dans le dernier volume de son grand travail biographique sur Voltaire, M. G. Desnoiresterres a rassemblé les témoignages souvent contradictoires de ceux qui assistèrent aux derniers moments du patriarche; celui du marquis de Villevieille n’y est point invoqué.

Note_36 Cet évêque s’appelait M. de Barral; le prieur, dom Potherat de Corbière.

Note_37 La musique de ce ballet était de Mozart. Voir la note de M. Th. de Lajart dans le Catalogue de la Bibliothèque musicale de l’Opéra.

Note_38 Mlle Thévenin, à des talents assez médiocres, à une figure assez fade, ne joint point d’autre mérite connu que de réunir deux ornements contradictoires, c’est-à-dire des cheveux blonds de la plus grande beauté sur la tête, et de les avoir quelque autre part d’un noir d’ébène d’une beauté plus rare encore. (Meister.)