CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE
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MAI 1778.

Impulsion donnée par Voltaire aux travaux de l’Académie. 

Ce n’est point pour la forme que M. de Voltaire s’est chargé de remplir les fonctions de directeur à l’Académie française. Il ne néglige rien pour ranimer le zèle et l’activité de ses confrères, et c’est encore au génie de cet illustre vieillard que paraît réservé le pouvoir de réchauffer et de rajeunir ce corps si faible et si languissant, malgré ses quarante têtes. Il arrive toujours le premier à l’assemblée; il y discute les questions de grammaire les plus intéressantes; il propose, sur la nécessité de faire revivre d’anciennes expressions et d’en créer même de nouvelles, les observations les plus fines et les plus ingénieuses. « Notre langue, disait-il l’autre jour, est une gueuse fière; plus elle est dans l’indigence, plus elle semble dédaigner les secours dont elle a besoin... » La mémoire et la présence d’esprit de notre patriarche sont au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer à son âge. L’abbé Delille lui ayant lu sa satire sur le Luxe, imitée de l’épître de Pope au docteur Arbuthnot(18), il se rappela presque tous les vers du poète anglais, et fit sentir avec une délicatesse extrême et les endroits où le traducteur s’était écarté de son modèle, et ceux où il l’avait surpassé.

Dans la dernière séance de l’Académie, il parla fort longtemps et avec la plus grande chaleur sur l’utilité d’un nouveau Dictionnaire conçu à peu près sur le même plan que celui della Crusca ou celui de Johnson. Il pressa si vivement ces messieurs, que, malgré la résistance du plus grand nombre, on arrêta enfin d’entreprendre ce grand ouvrage. Ce fut lui-même qui consigna sur-le-champ, de sa propre main, dans les registres de l’Académie, et la résolution qu’on venait de prendre, et les motifs qui l’avaient déterminée. Il fit plus, il ne permit point que l’assemblée se séparât sans s’être partagé toutes les lettres de l’alphabet. Il prit pour lui-même la lettre A, comme la plus considérable. M. de Foncemagne, qui voulut se dispenser de cette tâche à cause de sa vieillesse, fut querellé tout de bon; il fallut céder. En terminant la séance, il leur dit, enchanté d’avoir réussi: « Messieurs, je vous remercie au nom de l’alphabet. — Et nous, lui répondit le chevalier de Chastellux, nous vous remercions au nom des lettres. »

On parlait devant M. de Voltaire de l’Angleterre. « Il est certain, disait-il, que dans cette île les moutons sont plus gras, les chevaux courent plus vite, les chiens chassent mieux; cela pourrait bien faire présumer que les hommes y ont aussi quelque supériorité(19). — Oui, lui répondit quelqu’un, j’ai remarqué que l’esprit de la constitution influait sur tout dans ce pays, et même sur la nature physique. On y voit les troupeaux errer librement dans leurs pâturages, sans chien, sans berger. — Sans doute, monsieur; c’est qu’il n’y a point de loups d’aucune espèce. — Les rois et les ministres auraient aujourd’hui bonne envie de l’être. — Loup, non; renard. C’est tout ce qu’un roi peut prétendre en Angleterre. »

Bustes de Molière et de Voltaire, par Houdon. 

M. Houdon, de l’Académie royale de sculpture et de peinture, vient de finir deux ouvrages qui suffiraient pour donner la plus haute idée de son talent, et qui ont ajouté infiniment à la réputation qu’il avait déjà si justement méritée: c’est le buste de Molière et celui de M. de Voltaire(28); le premier a été fait d’après une copie assez médiocre qui appartient à la Comédie-Française. Notre jeune Praxitèle en a senti tous les défauts et les a sauvés dans son modèle avec une adresse extrême. Ce n’est qu’après l’avoir, pour ainsi dire, achevé, qu’il a découvert l’original de la copie sur laquelle il avait été obligé de travailler. Cet original est de Mignard, et le particulier qui possède ce trésor en est extrêmement jaloux. Ce n’est pas sans beaucoup de peine que M. Houdon a pu obtenir de lui la permission de le comparer avec le buste qu’il venait de faire; il a eu la satisfaction de voir qu’il avait eu l’art ou le bonheur de deviner tout ce qui avait été négligé par le copiste de Mignard. Une découverte si précieuse lui a donné de nouvelles idées et lui a servi à rendre son modèle encore plus caractéristique, à en faire une espèce d’idéal très supérieur à tous les portraits que nous connaissons de Molière, et par la beauté de l’expression et probablement aussi par la vérité des formes. Le génie observateur de ce grand homme y est exprimé avec une énergie, avec une noblesse dont aucun peintre n’a jamais approché. Le front porte le caractère d’une méditation profonde. Son regard (M. Houdon est peut-être le premier sculpteur qui ait su faire des yeux), son regard pénètre au fond des coeurs. Le mouvement de ses narines semble commander au ridicule de paraître. Il a dans la bouche une ironie qui sied aux vertus austères du Misanthrope; sa bouche, à la vérité, ne rit point, parce que le rire est incompatible avec la dignité, mais elle est prête à sourire, et l’on sent que ce sourire sera mêlé d’indignation et de pitié pour les travers de l’espèce humaine. C’est après avoir vu ce chef-d’oeuvre et l’avoir baisé à genoux que M. de Voltaire a bien voulu permettre à notre jeune artiste de faire son buste d’après nature, quoiqu’il fût déjà dès lors assez souffrant.

Il n’a fallu à M. Houdon que deux ou trois séances, auxquelles le patriarche s’est prêté avec une complaisance et une gaieté infinies, pour réussir au delà de toute expression. De tous les mille portraits qu’on a faits de M. de Voltaire depuis soixante ans, c’est le seul dont il ait été lui-même parfaitement content. Il faut avouer que jamais on n’avait rendu ses traits avec autant de grâce, avec autant d’esprit; ce sont toutes les formes de son visage dans la plus exacte vérité et sans aucune ombre de charge; c’est tout le feu, c’est toute la finesse, c’est tout le caractère de sa physionomie saisie dans le moment le plus aimable et le plus piquant. Les yeux ont tant de vie, un effet de lumière si ingénieusement ménagé, que M. Greuze lui-même, en voyant le buste pour la première fois, présuma d’abord que c’étaient des yeux d’émail ou de quelque autre matière colorée. Nous avons été avec plusieurs autres personnes témoins d’une méprise si flatteuse pour le talent de son confrère. L’atelier de M. Houdon est devenu depuis quelques jours un spectacle public. Toutes les personnes qui avaient vu M. de Voltaire ont voulu le revoir dans une image si vivante, et celles qui avaient été privées de ce bonheur ont cherché du moins à s’en dédommager en venant admirer une ressemblance si parfaite.

On a gravé le croquis de trente ou quarante têtes de M. de Voltaire d’après des tableaux de M. Huber, de Genève. Ce sont de simples esquisses, de vraies caricatures, mais infiniment spirituelles, toutes très différentes l’une de l’autre et presque toutes également ressemblantes. Ce n’est pas un ami de M. de Voltaire qui s’est avisé d’écrire pour légende au bas de cette estampe: Tot capita, tot sensus.

Satire sur la fausse philosophie, par Clément. 

Satire sur la fausse philosophie, par M. Clément. Les pamphlets de toute espèce contre la philosophie et les philosophes se multiplient tous les jours, et le but de tous ces écrits est d’accuser la secte des Encyclopédistes de tous nos désordres et de tous nos malheurs, de la dépravation générale, des excès du libertinage, de la décadence du goût, des progrès du luxe, de l’avilissement de tous les ordres de l’État, des mauvaises récoltes, de la cherté des vivres, etc. A la bonne heure! mais pourquoi ne pas lui attribuer aussi le progrès de nos lumières, ceux de notre industrie et de notre commerce, l’accroissement de nos richesses, la sagesse de notre administration, la tranquillité dont nous jouissons depuis tant d’années au dedans et au dehors, enfin tous les établissements utiles que lui doivent la patrie et l’humanité? Puisque la philosophie a eu une si grande influence sur l’esprit de notre siècle, comment n’aurait-elle pas eu autant de part au bien qu’au mal, à ce bien surtout qui paraît une suite si naturelle de ses principes?

On ne peut refuser à M, Clément d’avoir les meilleures intentions du monde en tâchant d’imiter et de copier le plus qu’il est possible la manière de Boileau, mais quelque peine que puisse lui coûter cet effort, il est rarement heureux; dans les deux ou trois cents vers qui composent sa nouvelle satire, à peine en trouverait-on une douzaine dignes d’être cités. En voici pourtant quelques-uns d’une expression assez neuve, assez originale:
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Crispin fait de sa femme un trafic adultère,
Et de son lit vénal Plutus est tributaire...
Le Lapon sous sa hutte, à l’abri des railleurs,
Vous presse d’honorer sa couche hospitalière...
Le Français philosophe est-il plus respecté?
Où sont-ils ces héros, ces vertueux modèles
Que l’Encyclopédie a couvés sous ses ailes?
Cherchons sous les drapeaux de la Gloire et de Mars
Les rivaux des Nemours, des Gastons, des Bayards.
La pourpre des Harlay, jadis si révérée,
Du même éclat encor se voit-elle illustrée? etc.
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Pour ne pas avoir à parler deux lois de M. Clément, il faut se presser de dire ici que la satire contre les philosophes a été suivie peu de temps après d’une autre pièce du même mérite intitulée les Charmes de la retraite. Nonotte et Riballier assurent que c’est du Boileau tout pur.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE
 MAI 1778.

NOTES

Note_18 Meister se trompe évidemment, et de deux pièces n’en fait qu’une. L’abbé Delille a composé une satire sur leLuxe, et traduit l’épître de Pope au docteur Arbuthnot. (B.)

Note_19 On s’aperçoit aisément qu’ici le patriarche parle ironiquement. (Meister.)

Note_28 La terre cuite du buste de Molière appartient aujourd’hui à Mme Paul Lacroix; elle figurait au Salon de 1779. Le marbre est à la Comédie-Française, ainsi que celui du buste de Voltaire. La terre cuite originale de celui-ci, est entrée, après bien des vicissitudes, dans la galerie de M. Louis Viardot.