CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE
ET CRITIQUE
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JUILLET 1778.
Jugement
de Voltaire sur la tragédie des Barmécides, de La Harpe;
vengeance de ce dernier; première représentation de cette
tragédie; complainte attribuée à Monvel.
M. de Voltaire, étant déjà fort malade
des suites de son hémorragie, pressa beaucoup M. de La Harpe de
lui faire la lecture de ses Barmécides. Celui-ci s’en défendit
longtemps: « Une lecture de ce genre pourrait vous attrister l’imagination,
vous causer des émotions trop vives. — Non, non, le plaisir d’entendre
de beaux vers sera le dernier charme de ma vie. » Il fallut céder.
Le visage du patriarche, à mesure que la lecture avançait,
devenait bien plus triste, mais il n’y eut point d’émotion trop
vive à craindre; et, la pièce finie, il lui dit avec une
franchise à laquelle l’auteur de Mélanie ne s’attendait
guère: « Mon ami, cela ne vaut rien; c’est un conte déplorable
où l’on trouve par ci par là quelques beaux vers, mais qu’il
faut ôter parce qu’ils sont déplacés, parce qu’ils
détruisent tout le reste. Jamais la tragédie ne passera par
ce chemin-là, etc., etc. » Un pareil jugement manet alta
mente repostum, et voilà ce que M. de La Harpe n’a pu pardonner
aux mânes de son maître et de son bienfaiteur. L’illustre vieillard
avait à peine fermé les yeux, que notre jeune académicien
se consolait déjà d’une perte si cruelle. « Hélas!
il y a longtemps qu’il ne vivait plus pour nous. Il était plus tourmenté
qu’un jeune homme de l’ambition des succès littéraires, et
cependant il n’avait plus qu’à déchoir. Son humeur était
devenue intolérable. Les plus belles choses le laissaient absolument
insensible. Son goût s’était perdu. Il aurait voulu nous persuader
qu’Irène était au-dessus de Zaïre... »
Ces propos répétés partout sans respect, sans ménagement
pour la mémoire d’un grand homme et d’un homme à qui M. de
La Harpe doit toute son existence, ont commencé par exciter l’indignation
de tous les vrais amis de M. de Voltaire; ce qui a mis le comble à
leur ressentiment, c’est l’indiscrétion, la bassesse avec laquelle
il s’est permis de faire dans son Mercure une critique fort impertinente
du plus faible ouvrage de M. de Voltaire, Zulime; de la faire sur
le prétexte le plus frivole et dans un moment où M. le garde
des sceaux venait de défendre très expressément à
tous nos journalistes de rendre aucun hommage à la cendre de cet
homme célèbre. Le procédé de M. de La Harpe
méritait sans doute une correction; M. le marquis de Villevieille
s’est chargé de la lui faire dans une lettre fort spirituelle, fort
polie et fort piquante, adressée au sieur Panckoucke, propriétaire
du privilège du Mercure de France.
Cette lettre a produit une longue apologie de M. de La
Harpe dans le
Mercure
du 15 juillet; quant au fond, elle se réduit
à ceci: à reconnaître assez humblement sa faute, mais
à soutenir que, s’il a manqué de respect et de sensibilité
pour la mémoire de M. de Voltaire, c’est une imprudence et non pas
un crime; ce qui pourrait faire soupçonner assez naturellement que,
puisque M. de La Harpe ne manque de sensibilité que par imprudence,
ce n’est aussi que par un excès de prudence qu’il en montre quelquefois;
et cette confession est sans doute assez naïve. Quant à la
forme de la défense de M. de La Harpe, elle est si peu nouvelle,
que c’est de son adversaire même qu’il a trouvé bon de l’emprunter.
Il s’attache à prouver que la lettre signée le marquis
de Villevieille ne peut pas être de lui, et laisse entrevoir,
sans les nommer, qu’il soupçonne MM. Suard, Arnaud, Condorcet, d’en
être les véritables auteurs(1):
il
les désigne par les couleurs les plus odieuses, comme des hommes
qui, ne pouvant apporter dans la littérature aucun talent, y apportent
l’esprit d’intrigue, la haine de tout ce qui a le caractère de la
franchise et de la droiture; comme des hommes que l’on ne rencontre point
dans le chemin de la gloire, mais qui parviennent aux grâces, aux
récompenses, par des routes obliques et des sentiers ténébreux,
etc. La diatribe finit par une péroraison extrêmement pathétique,
où M. de La Harpe en appelle à son innocence et se compare
d’une manière fort touchante à Hippolyte. Lui, de l’ingratitude!
une âme intéressée!
.
Je ne veux point me peindre avec trop d’avantage;
Mais si quelque vertu m’est tombée en partage,
Je crois, je crois surtout avoir fait éclater
La haine des forfaits qu’on ose m’imputer.
C’est par là qu’Hippolyte est connu dans la Grèce.
J’ai poussé la vertu jusques à la rudesse. |
.
Cette citation a paru d’autant moins heureuse, que tout
le monde sait ici que le premier essai de la muse de M. de La Harpe au
collège fut une satire contre son régent, qui l’avait comblé
de biens. Voilà comme l’enthousiasme, en passant le but, nous trahit
nous-mêmes; voilà comme on rappelle sans s’en douter ce qu’il
faudrait faire oublier. Ce n’est pas un crime, à la bonne heure;
mais c’est encore une grande imprudence.
Les Barmécides, représentés
pour la première fois sur le théâtre de la Comédie-Française,
le 11 juillet, n’ont eu qu’un succès fort douteux. On y a applaudi
de beaux vers et la plus grande partie du cinquième acte. On y a
trouvé quelques efforts heureusement combinés, mais aucun
effet vivement senti, et l’on s’est accordé à dire qu’il
manquait à cette pièce ce qui pouvait faire réussir
des ouvrages infiniment médiocres, de la sensibilité et de
l’intérêt. Il y avait, le jour de la première représentation,
deux cabales très marquées; mais celle qui favorisait l’auteur
était sûrement la plus nombreuse ou du moins la plus bruyante.
Dans ce dernier parti, personne ne s’est distingué avec plus d’éclat
que M. le comte de Schouwalof, l’auteur de l’Épître àNinon.
Il
occupait avec quelques personnes de sa suite le premier rang du balcon
du côté de la reine. Plus l’ouvrage paraissait chanceler,
plus il redoublait d’applaudissements. Quand la fatigue l’obligeait à
se donner un peu de repos, il excitait son voisin à le remplacer,
s’essuyait bien vite le visage, et reprenait aussitôt lui-même
avec plus de force et de chaleur. Un si beau zèle l’a rendu l’objet
des regards et de l’admiration de toutes les dames qui l’entouraient. Le
feu de M. de Schouwalof a été vivement soutenu par le parti
de la musique italienne, dont M. de La Harpe a si innocemment plaidé
la cause, et pour laquelle il a déjà essuyé tant de
mauvaises plaisanteries, tant de persécutions de toute espèce.
Aussi n’y a-t-il point de bon picciniste qui, dans cette occasion, ne se
soit cru obligé en conscience d’applaudir, quelque opinion qu’il
eût d’ailleurs de l’ouvrage; ce qui a fait dire assez plaisamment
que si les Barmécides pouvaient se soutenir, ce serait la
première tragédie dont la musique aurait fait le succès
à la Comédie-Française.
En attendant que nous puissions faire un extrait plus
sérieux de cette pièce, nous nous empressons de faire usage
de celui qui se trouve tout fait dans la complainte des Barmécides.
Quoique
M. Boutet de Monvel, comédien du roi, auteur de l’Amant bourru,
des
Trois
Fermiers, etc., désavoue aujourd’hui cette facétie, on
s’obstine encore à la croire de lui.
Sur l’air des Pendus.
.
Or écoutez, petits et grands,
Les tragiques événements
Qu’un philosophe-journaliste
(Qui suit nos défauts à la piste)
Fit jouer hier aux Français,
En s’arrangeant pour le succès.
Son héros est Aron-le-Grand,
Qu’il ne peint ni bon ni méchant;
Mais, quoiqu’il ait de la mémoire,
Il en altère fort l’histoire;
Car dans le fond monsieur Aron
N’était rien moins qu’un bon garçon.
Le vrai fait est que pour sa soeur
Il eut un amour plein d’horreur,
Mais craignant de faire un inceste
Qui deviendrait trop manifeste,
Un jour il conçoit le projet
De la donner a son sujet.
Or, ce fut sous condition
Qu’après la célébration
Ils vivraient chastement ensemble
Sans qu’un même lit les rassemble,
Sans pouvoir se prouver leurs feux
Qu’avec la parole et les yeux.
Comme en ce pays il fait chaud
La nature parla plus haut
Que la rigoureuse promesse
Qu’avait exigé Sa Hautesse;
Et Giafar, malgré Aron,
Fit à sa femme un gros poupon.
De quoi ce prince furieux
Dit: « Mon grand-vizir est un gueux.
Malgré sa promesse sacrée,
Ma soeur il a donc déflorée!
Sus, dépêchez-lui mes bourreaux,
Et qu’on me le hache en morceaux.
Le voila mort, et cependant
Hier nous l’avons vu vivant;
Ressuscité par Melpomène,
Il a reparu sur la scène;
La Harpe, en ayant grand besoin,
L’a fait revenir de bien loin.
Voici donc comme il a traité
Cette historique vérité.
Saed, Armides, Barmécides,
Quoiqu’aux gages des Abassides,
Trompent la vengeance du roi,
Sans que l’auteur dise pourquoi.
C’est ainsi que Saed s’y prit
Un pauvre esclave lui servit;
Lui-même il lui trancha la tête.
Le moyen n’est pas trop honnête;
Mais il faut croire que l’auteur
N’en a pas trouvé de meilleur.
Par sang et mort défiguré,
Le chef au calife est montré;
Et pour capter notre croyance,
On suppose une ressemblance
Entre l’innocent qui périt
Et le grand-vizir qui s’enfuit.
Saed, et par bonne raison,
Escamote aussi le poupon,
Pour qu’un jour, malgré sa jeunesse,
Il soit vizir, héros de pièce,
Et venge le tragique sort
De son papa qui n’est pas mort.
Tombe deçà, tombe delà,
Trois lampes éclairant cela;
C’est ce qu’aux yeux offre la scène.
Vient un monsieur qui s’y promène,
Et qui dit à son confident
« J’ai bien du chagrin, mon enfant.
Il fait une exposition
Qui n’expose point l’action;
Car Saed, qui vient sur la brune,
Croit devoir en faire encore une;
Mais après un fort long récit,
C’est comme s’il n’avait rien dit.
Dans tout ce galimatias
Saed crie en levant les bras
« Punissez la race Abasside,
Vous êtes fils de Barmécide. »
Amorassan répond a ça:
« Est-il possible? Ah! dieux! ha! ha! »
Saed, toujours fin et subtil,
« Attendez-moi là, lui dit-il;
Je m’en vais chercher la princesse,
Quoique inutile dans la pièce;
Il ne faudra pas la prier,
Car elle attend sur l’escalier. »
Aussitôt fait qu’aussitôt dit,
Elle arrive, et fait un récit
Qu’on n’entend pas plus que le reste;
Ce que l’on comprend par le geste,
C’est qu’ils font tous un grand serment
Sur le tombeau du mort vivant.
Au second acte arrive Aron,
Fier comme un paon, droit comme un jonc.
On lui dit mille choses dures,
De gros mots, de grosses injures,
Qu’il souffre comme un hébété,
Quoiqu’il ait un sabre au côté.
Il nous parle d’un Aménor,
Son fils aîné, son cher trésor,
Qui reste, comme un vrai Jocrisse,
Caché derrière la coulisse,
Et qui, tranquille jusqu’au bout,
Sert à la rime, et puis c’est tout.
Arrive enfin, comme Narbas,
Un bon vieillard criant tout bas
Me voilà, je suis Barmécide;
On ne sait pas ce qui me guide...
Mettons le spectateur au fait
Pour mieux détruire l’intérêt.
Amorassan vient sans retard
Savoir ce que veut le vieillard.
« Contre Aron, dit-il, on conspire;
Je viens exprès pour vous le dire.
Monsieur, ne me refusez pas;
Dépêchons-nous, car je suis las.
Le grand-vizir, un peu trop chaud,
Dégaine... et rengaine aussitôt.
La nature, je ne sais comme,
Lui parle en faveur de cet homme.
Saed survient: « Ah! tout est su,
Dit le vizir; je suis perdu!...
— Vous tenez ce vieux roquentin,
Et vous épargnez le coquin!
Faites-le pendre tout de suite,
Car s’il vient à prendre la fuite
Il ira dire nos secrets;
Au diable alors tous nos projets.
— Saed, vous raisonnez fort bien,
Car s’il meurt il ne dira rien;
Lui mort, je lui prendrai la lettre
Qu’au seul calife il veut remettre.
Mais, pour filer le dénoûment,
Avec lui causez un moment. »
Comme il y va de bonne foi,
Barmécide lui dit: « C’est moi,
Cher Saed, je suis Barmécide.
— Quoi! tu veux sauver l’Abasside!
Il faut, ami, que tu sois fou;
Tu veux donc nous casser le cou?
Tu viens de voir ton pauvre fils,
Celui que j’ai tiré d’un puits,
Il est le chef de l’entreprise,
S’il fait sottise sur sottise,
S’il a l’air d’avoir mauvais coeur,
C’est bien la faute de l’auteur.
— Mon fils est Cinna... Mais motus.
Je suis le cadet de Brutus;
Sémire est l’informe copie
De Pulchérie et d’Émilie;
Il faut bien qu’au calife Aron
Auguste serve de patron.
« Notre style est du meilleur goût,
Nous disons ce qu’on lit partout.
Montaigne a fourni les maximes,
Voltaire a brillanté nos rimes.
Nous aurons pour nous les journaux
Et les philosophes nouveaux.
Le quatrième acte tout entier
Est l’ouvrage d’un écolier;
Et malgré trois reconnaissances,
Force portraits, maintes sentences,
Barmécide, en dépit du nom,
Est frère de Timoléon.
Au cinq, on baisse le rideau;
On le relève de nouveau
Pour nous montrer dans les ténèbres
Des tombeaux, des torches funèbres,
Et le calife hors de sens
Qui pleure et croit aux revenants.
Comme il fallait qu’Amorassan
Tuât quelqu’un selon le plan,
Sur Aménor, prince inutile,
Il vient de décharger sa bile;
Mais à peine il l’a massacré
Que le jeune homme est enterré.
Aron crie: « Ah! tuons quelqu’un;
Allez, mettez-vous dix contre un;
Sur le tombeau perçons le traître
Que j’aurais dû plus tôt connaître,
Qui vient d’envoyer ad patres
Un fils l’objet de mes regrets. »
Resté seul, le calife en pleurs
Dit des vers de toutes couleurs,
Et puis s’écrie, ainsi qu’Auguste
Tout ce qu’on me fait est bien juste;
J’ai tué quarante sujets,
Et l’on me veut tuer après.
Arrive enfin Amorassan,
Sémire et tout le bataclan;
Le vieux Saed qui, pour ses peines,
A les deux bras chargés de chaînes,
Et Barmécide qui vient là
Pour voir comment ça finira.
Le calife dit de gros mots;
Barmécide jure à huis clos;
Il se nomme, chacun s’étonne;
Le calife pleure et pardonne,
Et la pièce finit enfin
Par une antithèse en quatrain.
Apprenez, messieurs les auteurs,
Qu’il ne faut plus ni plan, ni moeurs,
Ni conduite, ni caractères;
C’était bon du temps de nos pères.
Point de sentiment, peu d’esprit,
Du clinquant, et l’on réussit. |
.
Vers
de Le Brun sur la mort de Voltaire.
.
O Parnasse! frémis de douleur et d’effroi;
Muses, abandonnez vos lyres immortelles;
Toi, dont il fatigua les cent voix et les ailes,
Dis que Voltaire est mort, pleure et repose-toi. |
.
Mort
de J.-J. Rousseau; détails sur sa fin.
L’opinion généralement établie sur
la nature de la mort de J.-J. Rousseau n’a pas été détruite
par une lettre(2)
que
nous aurons l’honneur de vous envoyer sur cet événement,
et qui est d’un médecin de Paris, M. Le Bègue de Presle,
son ami(3).
On
persiste à croire que notre philosophe s’est empoisonné lui-même(4).
Ce
que nous savons de très bonne part, c’est qu’il avait eu pendant
son séjour en Angleterre, et depuis, des accès de mélancolie
très fréquents et accompagnés de convulsions extraordinaires;
que, dans cet état, il fut plusieurs fois sur le point de se tuer.
L’embarras de sa position, devenue plus fâcheuse qu’elle ne l’avait
jamais été, l’inquiétude que lui causait la publication
prétendue de ses Mémoires, soit qu’ils lui eussent été
dérobés, soit qu’il les eût livrés lui-même,
soit qu’il ne fût qu’effrayé des bruits répandus à
ce sujet, l’abandon où l’avait réduit son humeur sauvage,
tout cela avait altéré sensiblement sa tête. Cette
âme naturellement susceptible et défiante, victime d’une persécution
peu cruelle à la vérité, mais du moins fort étrange,
aigrie par des malheurs qui furent peut-être son propre ouvrage,
mais qui n’en étaient pas moins réels, tourmentée
par une imagination qui exagérait toutes ses affections comme tous
ses principes, plus tourmentée peut-être encore par les tracasseries
d’une femme qui, pour demeurer seule maîtresse de son esprit, avait
éloigné de lui ses meilleurs amis en les lui rendant suspects;
cette âme, à la fois trop forte et trop faible pour porter
tranquillement le fardeau de la vie, voyait sans cesse autour d’elle des
abîmes et des fantômes attachés à lui nuire.
Il n’y a pas loin sans doute de cette disposition d’esprit à la
folie, et l’on ne peut guère appeler autrement la persuasion où
il était depuis longtemps, et dont il était plus frappé
encore depuis quelques mois, que toutes les puissances de l’Europe avaient
les yeux sur lui et lui faisaient l’honneur de le regarder comme un monstre
fort dangereux et qu’il fallait tâcher d’étouffer. Il s’était
mis dans la tête qu’il y avait une ligue très puissante formée
contre lui; et les chefs de cette ligue à Paris étaient,
selon lui, par un assez bizarre assemblage, M. le duc de Choiseul, M. le
docteur Tronchin, M. de Grimm et M. d’Alembert. Il ne pouvait pardonner
à M. de Choiseul la conquête de l’île de Corse; c’était
pour lui faire une niche, pour l’empêcher de donner des lois à
ce peuple, comme il en avait été requis par le général
Paoli, que la France s’en était emparée. Ce n’était
aussi que pour le chagriner que l’Empire, la Russie et le roi de Prusse,
avaient formé le projet de démembrer la Pologne au moment
où il s’occupait à réformer l’ancienne constitution
de ce royaume. S’il croyait avoir à se plaindre de tous les souverains
et de tous les ministres de l’Europe, il était encore plus mal avec
les philosophes, et les prêtres étaient peut-être en
dernier lieu ceux dont il attendait le moins de haine. Il était
fermement convaincu qu’on avait cherché à soulever la populace
de Paris contre lui. Il ne sortait guère de sa maison sans croire
rencontrer des gens apostés pour épier ses démarches
et pour saisir le moment de le faire lapider. Il soupçonnait l’univers
entier et jusqu’aux Savoyards du coin, prétendant que pour l’humilier
ils lui refusaient les services qu’ils offrent à tout le monde.
Tous ces traits nous ont été rapportés par un homme
tendrement attaché à M Rousseau, et pénétré
de l’état où il le voyait sans aucune espérance de
le guérir. Sur tout objet étranger à la manie dont
nous venons de parler, son esprit conserva jusqu’à la fin toute
sa force et toute sou énergie. La romance de Desdémona est
un de ses derniers ouvrages. Il était fort occupé depuis
quelques années d’un Dictionnaire de botanique, mais on ignore
jusqu’à présent en quoi consistent précisément
les manuscrits laissés dans son portefeuille. Il l’avait confié
autrefois à M. du Peyrou, de Neufchâtel. Ce portefeuille contenait
un poème, dans le goût de la Mort d’Abel, sur le massacre
des Sichémites(5),
un
commencement de la continuation d’Émile, la traduction de
quelques livres de Tacite, un Plan de réforme pour la
Pologne, quelques opéras, entre autres celui des Muses(6),
et
un recueil de romances. On assure qu’il existe trois ou quatre copies manuscrites
de ses Mémoires ou Confessions, le plus considérable
de ses ouvrages; qu’il y en a une en Angleterre et deux au moins à
Paris. Il paraît constant que M. de Malesherbes en possède
une.
Extrait
du Journal de Paris sur la mort de Rousseau et lettre adressée à
cette occasion à ce journal qui ne l’a point insérée.
.
Extrait du Journal de Paris,
du lundi 6 juillet 1778.
Article Vanité.
J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, dont nous avons
annoncé la mort dans la feuille d’hier, avait dessein depuis quelque
temps de quitter Paris. Il a cédé aux instances de l’amitié,
et s’est établi sur la fin de mai dernier dans une petite maison
qui appartient à M. le marquis de Girardin, seigneur d’Ermenonville,
et située très près du château. Il eut jeudi
dernier, 2 de ce mois, à neuf heures du matin, en revenant de la
promenade, une attaque d’apoplexie qui dura deux heures et demie, et dont
il mourut.
Les honneurs funèbres lui furent rendus par M.
le marquis de Girardin. Son corps, après avoir été
embaumé et renfermé dans un cercueil de plomb, fut inhumé
le samedi suivant, 4 du présent mois, dans l’enceinte du parc d’Ermenonville,
sur l’île dite des Peupliers, au milieu de la pièce d’eau
appelée le Petit-Lac, et située au midi du château,
sur une tombe décorée et élevée d’environ six
pieds. Il était né le 28 juin 1712. |
..
LETTRE SUR LA MORT DE J.-J.
ROUSSEAU,
Écrite par un de ses
amis aux auteurs du Journal de Paris(11).
A Paris, le 12
juillet 1778.
Vous avez annoncé, messieurs, dans votre journal du
dimanche 5 de ce mois, la mort de J.-J. Rousseau sous le titre de Variété.
Permettez-moi
de vous représenter, messieurs, que jamais rien ne mérita
plus le titre d’événement que la mort d’un écrivain
le plus pur et le plus exact de son siècle, d’un philosophe dont
l’amour pour la sagesse ne se démentit jamais, d’un homme enfin
qui consacra tous ses talents à reculer les bornes morales de l’âme,
et à rendre les hommes meilleurs et plus heureux.
On a beaucoup parlé de J.-J. Rousseau, sans le
connaître; et comme on parle de sa mort sans en savoir les circonstances,
je vous en envoie le récit, et vous prie, messieurs, de le rendre
public. Il est d’autant plus intéressant qu’il peut, je crois, servir
de réponse à presque tout ce qui a été et qui
sera peut-être encore dit contre ce grand homme.
J.-J. Rousseau avait cédé depuis un mois
aux prières instantes de M. le marquis et de Mme la marquise de
Girardin(12),
il
s’était retiré à Ermenonville et demeurait avec sa
femme dans une petite maison voisine, mais séparée du château
par des arbres, et tenant à un bosquet dans lequel il allait chaque
jour se promener et cueillir des plantes qu’il arrangeait ensuite dans
un herbier. Il faisait quelquefois de la musique avec la famille de M.
de Girardin, et il s’était déjà attaché de
telle sorte à l’un de ses enfants, âgé de dix ans,
qu’il paraissait, aux soins continus qu’il lui donnait, vouloir en faire
son élève(13).
Il
se leva le jeudi 2 juillet à cinq heures du matin (c’était
l’heure ordinaire de son lever en été), jouissant en apparence
de la meilleure santé, et fut promener avec son élève,
qu’il pria plusieurs fois de s’asseoir dans le cours de cette promenade,
lui disant qu’il se sentait incommodé. Il revint seul à sa
maison vers les sept heures, et demanda à sa femme si le déjeuner
était préparé. « Mon, mon bon ami, répondit
Mme Rousseau, il ne l’est pas encore. — Eh bien, je vais dans le bosquet,
je ne m’éloignerai pas; appelez-moi quand il faudra déjeuner....
» Mme Rousseau l’appela; il revint, prit une tasse de café
au lait et sortit. Il rentra peu de moments après; huit heures sonnaient.
Il dit à sa femme: « Pourquoi n’avez-vous pas payé
le compte du serrurier? — C’est, répondit-elle, parce que j’ai voulu
vous le faire voir, et savoir s’il n’en faut rien rabattre. — Non, dit
M. Rousseau, je crois ce serrurier honnête homme, son compte doit
être juste; prenez de l’argent et payez-le. » Mme Rousseau
prit aussitôt de l’argent et descendit. A peine était-elle
au bas de l’escalier qu’elle entendit son mari se plaindre. Elle remonte
en hâte et le trouve assis sur une chaise de paille, le visage défait
et le coude appuyé sur une commode... « Qu’avez-vous, mon
bon ami, lui dit-elle, vous trouvez-vous incommodé? — Je sens, répondit-il,
une grande anxiété et des douleurs de colique. » Alors
Mme Rousseau, feignant de chercher quelque chose, fut prier le concierge
d’aller dire au château que M. Rousseau se trouvait mal. Mme de Girardin
accourut elle-même, et, prenant un prétexte pour ne pas l’effrayer,
elle vint lui demander, ainsi qu’à sa femme, s’ils n’avaient pas
été éveillés par la musique qu’on avait faite
pendant la nuit devant le château. M. Rousseau lui répondit
avec un visage tranquille: « Madame, vous ne venez pas pour la musique;
je suis très sensible à vos bontés, mais je me trouve
incommodé, et je vous supplie de m’accorder la grâce de rester
seul avec ma femme, à qui j ai beaucoup de choses à dire....
» Mme de Girardin se retira aussitôt. Alors M. Rousseau dit
à sa femme de fermer la porte de la chambre à la clef, et
de venir s’asseoir à côté de lui sur le même
siège. « Vous êtes obéi, mon bon ami, lui dit
Mme Rousseau, me voilà; comment vous trouvez-vous? — Je sens un
frisson dans tout mon corps.... Donnez-moi vos mains et tâchez de
me réchauffer.... Ah! comme cette chaleur m’est agréable.
— Eh bien, mon bon ami? — Vous me réchauffez.... Mais je sens augmenter
mes douleurs de colique.... elles sont bien vives. — Voulez-vous prendre
quelque remède? — Ma chère femme, rendez-moi le service d’ouvrir
les fenêtres.... que j’aie le bonheur de voir encore une fois la
verdure.... Comme elle est belle! Que ce jour est pur et serein! O que
la nature est grande! — Mais, mon bon ami, lui dit Mme Rousseau en pleurant,
pourquoi dites-vous tout cela? — Ma chère femme, répondit-il
tranquillement, j’avais toujours demandé à Dieu de me faire
mourir avant vous, mes voeux vont être exaucés. Voyez le soleil
dont il semble que l’aspect riant m’appelle; voyez vous-même cette
lumière immense: voilà Dieu, oui, Dieu lui-même qui
m’ouvre son sein, et qui m’invite enfin à aller goûter cette
paix éternelle et inaltérable que j’avais tant désirée!....
Ma chère femme, ne pleurez pas, vous avez toujours souhaité
de me voir heureux, et je vais l’être.... Ne me quittez pas un seul
instant, je veux que seule vous restiez avec moi, et que seule vous me
fermiez les yeux. — Mon ami, mon bon ami, calmez vos craintes et permettez-moi
de vous donner quelque chose; j’espère que ceci ne sera qu’une indisposition.
— Je sens dans ma poitrine des épingles aiguës qui me causent
des douleurs très violentes. Ma chère femme, si je vous donnai
jamais des peines, si en vous attachant à mon sort je vous exposai
à des malheurs que vous n’auriez jamais connus pour vous-même,
je vous en demande pardon. — C’est moi, mon bon ami, dit Mme Rousseau,
c’est moi qui dois au contraire vous demander pardon des moments d’inquiétude
dont j’ai été la cause pour vous. — Ah! ma femme, qu’il est
heureux de mourir quand on n’a rien à se reprocher! Être éternel!
l’âme que je vais te rendre est aussi pure en ce moment qu’elle l’était
quand elle sortit de ton sein; fais-la jouir de toute ta félicité....
Ma femme, j’avais trouvé en M. et Mme de Girardin un père
et une mère des plus tendres: dites-leur que j’honorais leurs vertus
et que je les remercie de toutes leurs bontés. Je vous charge de
faire, après ma mort, ouvrir mon corps par des gens de l’art et
de faire dresser un procès-verbal de l’état dans lequel on
en trouvera toutes les parties. Dites à M. et à Mme de Girardin
que je les prie de permettre que l’on m’enterre dans leur jardin et que
je n’ai pas de choix pour la place. — Je suis désolée, dit
Mme Rousseau. Mon bon ami, je vous supplie, au nom de l’attachement que
vous avez pour moi, de prendre quelque remède. — Eh bien, répondit-il,
je les prendrai, puisque cela peut vous faire plaisir.... Ah! je sens dans
ma tête un coup affreux... des tenailles qui me déchirent..
.. Être des êtres! Dieu!... (Il resta longtemps les yeux fixés
vers le ciel.) Ma chère femme, embrassons-nous.... Aide-moi à
marcher... » (Il voulut se lever de son siège, mais sa faiblesse
était extrême). « Menez-moi vers mon lit.... »
Sa femme le soutenant avec beaucoup de peine, il se traîna jusqu’au
lit où il avait couché; il y resta quelques instants en silence,
et puis il voulut en descendre. Sa femme l’aidait, il tomba au milieu de
la chambre entraînant sa femme avec lui. Elle veut le relever, elle
le trouve sans parole et sans mouvement. Elle jette des cris; on accourt,
on enfonce la porte, on relève M. Rousseau; sa femme lui prend la
main, il la lui serre, exhale un soupir et meurt. (Onze heures du matin
sonnaient.)
Vingt-quatre heures après on ouvrit le corps. Le
procès-verbal qui en a été fait atteste que toutes
les parties étaient saines, et qu’on n’a trouvé d’autre cause
de mort qu’un épanchement de sérosité sanguinolente
dans le cerveau.
M. le marquis de Girardin a fait embaumer le corps, l’a
fait renfermer dans une double caisse de plomb et dans une forte caisse
de bois de chêne. En cet état, accompagné de plusieurs
amis et de deux Genevois, il a été porté samedi 4
juillet, à minuit, dans l’île que l’on appelait l’île
des Peupliers, et que l’on appelle à présent l’Élysée.
M. de Girardin y est resté jusqu’à trois heures du matin
pour faire bâtir lui-même à chaux et à sable
autour de ce dépôt un fort massif sur lequel on élève
un mausolée qui aura six pieds de haut, et qui sera d’une décoration
simple, mais belle.
Cette île, qu’on appelle l’Élysée,
est un lieu enchanté. Sa forme et son étendue sont un ovale
ayant environ cinquante pieds sur trente-cinq. L’eau qui l’entoure coule
sans bruit, et le vent semble toujours craindre d’en augmenter le mouvement
presque insensible. Le petit lac qu’elle forme est environné de
coteaux qui le dérobent au reste de la nature, et répandent
sur cet asile un mystère qui entraîne à la mélancolie.
Ces coteaux sont chargés de bois, et terminés au bord de
l’eau par des routes solitaires dans lesquelles on trouve depuis quelques
jours, comme l’on trouvera longtemps, des hommes sensibles regardant l’Élysée.
Le sol de l’île est un sable fin couvert de gazon. Il n’y a pour
arbres que des peupliers, et pour fleurs dans cette saison que quelques
roses simples. C’est là que repose J.-J. Rousseau, la face tournée
vers le lever du soleil.
Vous pouvez, messieurs, regarder toutes les circonstances
de ce récit comme bien certaines. Je les ai apprises, et m’en suis
pénétré dans la chambre, devant le lit, sur la place
même où Rousseau est tombé et mort. J’étais
seul avec sa veuve; elle est bonne et honnête femme, et ne pourrait
pas inventer sur ce sujet. J’ai eu le bonheur d’aborder à l’Élysée;
j’ai baisé la tombe de ce philosophe célèbre, dont
la vie rare et la mort sublime ont exalté mes sens, et m’ont inspiré
la vénération la plus profonde. C’est là que j’ai
dit de lui, en répandant bien des larmes, ce qu’il disait lui-même
de sa chère Julie:
Non lo conobbe il mondo mentre che l’ebbe.
J’ai l’honneur d’être, messieurs, votre très
humble, etc. |
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