|
| Revenir à l'accueil | Commander le CD-ROM | Documents inclus dans le CD | FÉVRIER 1778. Non, l’apparition d’un revenant, celle d’un prophète, d’un apôtre, n’aurait pas causé plus de surprise et d’admiration que l’arrivée de M. de Voltaire. Ce nouveau prodige a suspendu quelques moments tout autre intérêt; il a fait tomber les bruits de guerre, les intrigues de robe, les tracasseries de cour, même la grande querelle des Gluckistes et des Piccinistes. L’orgueil encyclopédique a paru diminué de moitié, la Sorbonne a frémi, le Parlement a gardé le silence, toute la littérature s’est émue, tout Paris s’est empressé de voler aux pieds de l’idole, et jamais le héros de notre siècle n’eût joui de sa gloire avec plus d’éclat, si la cour l’avait honoré d’un regard plus favorable ou seulement moins indifférent. On sait même qu’un mot du roi sur ce retour inattendu pensa détruire tout à coup une si douce ivresse. Sa Majesté demanda si l’ordre qui défendait à Voltaire de revenir à Paris (ordre donné sous le ministère de M. de Saint-Contest) avait été levé. Quoique le roi n’eût rien ajouté de plus, on se pressa de rapporter ce discours à M. de Voltaire, et de le lui rapporter de la manière du monde la plus alarmante. Le vieux malade en fut vivement affecté; mais l’intention du roi n’avait jamais été de l’affliger, et, grâce à l’empressement de Mme la comtesse Jules de Polignac, appuyée des bontés de la reine, il ne tarda pas à être rassuré. Consoler la vieillesse, s’intéresser au repos du favori des Muses, n’est-ce pas le plus doux emploi des grâces et de la beauté? A quatre-vingt-quatre ans, M. de Voltaire a fait le voyage de Paris, dans cinq jours, au mois de février. Il est parti de Ferney deux jours après Mme Denis, M. et Mme de Villette, et il les a rejoints à Fontainebleau. Le lendemain de son arrivée il a reçu les hommages de toute la France, et il a répondu avec cette fleur d’esprit, avec ces agréments, cette politesse, dont lui seul a conservé le ton. Dans la soirée; il a lu, déclamé lui-même la plus grande partie de sa tragédie d’Irène, et toute la nuit ensuite il l’a passée à en corriger les deux derniers actes. Mme Vestris, qu’il a chargée du rôle d’Irène; étant venue le voir à son lever, il lui dit: « J’ai été occupé de vous; madame, toute la nuit, comme si je n’avais que vingt ans. » Tout cela n’empêche pas qu’il ne se dise toujours mort ou mourant, et qu’il ne se fâche même beaucoup lorsqu’on ose l’assurer qu’il est encore plein de force et de vie. C’est dans l’hôtel de M. le marquis de Villette qu’il est descendu avec Mme Denis, pour ne point se séparer de Belle et Bonne(44), qu’il chérit avec une tendresse extrême. Il y occupe un cabinet qui ressemble beaucoup plus au boudoir de la Volupté qu’au sanctuaire des Muses, et ce cabinet se trouve précisément au-dessous de l’appartement de M. le marquis de Thibouville, plus attaché encore que M. de Villette au culte de cet amour que nos sages ont si rudement proscrit, mais que ceux de l’ancienne Grèce excusaient avec tant d’indulgence. C’est là, dit-on, que M. de Voltaire vient faire ses pâques(45). Eh! quel rapport ont toutes ces folies à la gloire de Mahomet et d’Alzire! AVIS IMPORTANT, ATTRIBUÉ A M. BARTHE. Le sieur Villette, dit marquis,
ÉPIGRAMME SUR M. LE MARQUIS
DE VILLETTE,
M. le comte d’Angivilliers avait désiré d’acquérir pour le compte du roi quelques blocs de porphyre que M. le marquis de Marigny avait fait venir d’Italie. Il n’a voulu les céder que sous la condition qu’on les emploierait au même usage auquel il les avait destinés lui-même, c’est-à-dire à en faire des bustes de nos grands hommes. Pour prix de son marché, il a demandé celui du maréchal de Saxe et celui de Voltaire. M. le comte d’Angivilliers ayant écrit en conséquence au sieur de Mouchy, le neveu du sieur Pigalle, on s’est empressé d’apprendre à M. de Voltaire que Sa Majesté venait de donner l’ordre de faire son buste et celui du héros de Fontenoy. On s’est bien gardé d’ajouter que c’était pour M. de Marigny; et, très flatté d’une distinction qu’il croyait devoir aux bontés de son roi, l’illustre vieillard a fait sur-le-champ l’impromptu que voici: A M. DE MOUCHY.
RÉPONSE DE M. DE VOLTAIRE
Depuis que M. de Voltaire est à Paris, je ne sais combien de prêtres ont déjà fondé leurs projets de gloire et de fortune sur l’espérance de devenir les instruments de la conversion d’un homme si célèbre. Il s’en est présenté plusieurs pour lui demander la préférence, au cas qu’il fût disposé à se confesser. Un de ces messieurs, plus hardi ou peut-être plus affamé que les autres, ayant forcé la porte dans un moment où M. de Voltaire était resté seul dans sa chambre, est venu se jeter au pied de son lit, et lui a dit en style judaïque: « Au nom du ciel, écoutez-moi; je serai pour vous le bouc émissaire, je viens me charger de tous vos péchés; mais confessez-vous tout à l’heure, et tremblez de perdre le seul moment que la grâce vous laisse encore, etc. » Le vieux malade était de bonne humeur; il l’a écouté avec la plus grande modération,. et lui a demandé de quelle part il venait. « De quelle part? De la part de Dieu même. — Eh bien, monsieur l’abbé, vos lettres de créance? » Une question si embarrassante et si naturelle l’a tellement confondu, que M. de Voltaire en a eu pitié; il l’a remis à son aise, lui a parlé avec beaucoup de douceur, et l’a renvoyé en l’assurant qu’il ne se sentait aucun éloignement pour la confession, mais qu’il choisirait un moment plus propice pour s’y préparer. On demande après cela si c’est faiblesse ou crainte, ou désir de plaire à la cour, ou simple respect pour les convenances établies, qui lui a fait demander avec tant d’empressement un prêtre aussitôt qu’il s’est vu attaqué de cette violente hémorragie que M. Tronchin lui-même a regardée plusieurs jours comme mortelle, vu son âge et la difficulté de lui faire observer le seul régime qui pût assurer sa guérison. Ce qu’il y a de certain, c’est que son premier mot, lorsqu’il vomissait encore le sang à pleine bouche, son premier mot a été: « Qu’on envoie chercher le prêtre... sur-le-champ;... je ne veux pas qu’on me jette à la voirie... » Ce qui n’est pas moins sûr, c’est qu’il s’est confessé avec beaucoup de patience, et dans toutes les formes, au P. Gauthier, chapelain des Incurables(46); que cette scène édifiante s’est passée dans le boudoir même de M. de Villette, c’est-à-dire dans le plus profane, dans le plus voluptueux de tous les boudoirs; qu’il a promis à ce bon père tout ce qu’il a voulu, excepté le désaveu public de ses ouvrages, parce qu’aucun de ses ouvrages n’ayant paru sous son nom, ce désaveu lui semblait parfaitement superflu. Mais ce qui n’est pas moins sûr aussi, c’est que, lorsque les forces lui sont revenues, et qu’il s’est aperçu que sa confession, sans faire aucun effet à la cour, réussissait encore moins à la ville, il en a pris beaucoup d’humeur. Ce qu’il avait fait comme un enfant, il s’en est fâché de même. Confessé, disait-il, le matin, sifflé
le soir, c’est trop en un jour. Que la morgue philosophique juge comme
il lui plaira; moins faible, moins avide de toute espèce de gloire
et d’honneur, moins susceptible de tout ce qui peut frapper l’imagination,
moins fou, puisqu’il faut le dire, aurait-il fait Zaïre et
Mahomet, Zadig et la Pucelle? Ferait-il encore aujourd’hui
à quatre-vingt-quatre ans des Agathocles, des Irènes?
Non, sans doute. Moïse avait donc raison de dire que Dieu vit
tout ce qu’il avait fait, et il vit que tout était bien.
|