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CAUSERIES DU LUNDI | Accueil | CD-rom des Oeuvres Complètes | Grimm, Sainte-Beuve en ligne | Lundi 20 octobre 1856.
RECUEILLIES PAR M. DE CAYROL,
ANNOTÉES PAR M. A. FRANÇOIS,
La vérité sur les hommes comme sur les choses est difficile à trouver, et quand elle est trouvée une fois, elle n’est pas moins difficile à conserver. Où en est-on sur Voltaire? à combattre encore, à se contredire, à se lancer ce nom à la tête comme une arme de guerre, à s’en faire un signal de ralliement ou une pierre de scandale. Nous demandons la permission, ayant à parler de lui, d’en rester à nos propres impressions déjà anciennes, fort antérieures à des débats récents, et de redire, à propos des volumes aujourd’hui publiés, et sauf les applications nouvelles, le jugement assez complexe que nous avons tâché, durant plus de vingt ans, de nous former sur son compte, de mûrir en nous et de rectifier sans cesse, ne voulant rien ôter à un grand esprit si français par les qualités et les défauts, et voulant encore moins faire, de celui qui n’a rien ou presque rien respecté, un personnage d’autorité morale et philosophique, une religion à son tour ou une idole. Il n’y aura d’ailleurs nulle singularité ni originalité en tout ceci. Voilà déjà trois générations, ce me semble, qui se succèdent et dans lesquelles un nombre assez considérable d’esprits partis de points de vue fort différents se sont fait de Voltaire une assez juste idée, mais une idée qui est restée dans la chambre entre quelques-uns et qui a toujours été remise en question par la jeunesse survenante; car les jeunes gens, à leur insu, au moment où ils entrent activement dans la vie, cherchent plutôt dans les hommes célèbres du passé et dans les noms en vogue des prétextes à leurs propres passions ou à leurs systèmes, des véhicules à leurs trains d’idées et à leurs ardeurs: soit qu’ils les épousent et les exaltent, soit qu’ils les prennent à partie et les insultent, c’est eux-mêmes encore qu’ils voient à travers; c’est leur propre idée qu’ils saluent et qu’ils préconisent, c’est l’idée contraire qu’ils rabaissent et qu’ils rudoient. Voir les choses telles qu’elles sont et les hommes tels qu’ils ont été est l’affaire déjà d’une intelligence qui se désintéresse, et un effet, je le crains, du refroidissement. Je dis que pendant trois générations successives Voltaire a été sainement apprécié de quelques-uns, bien que ces jugements soient comme en pure perte et qu’ils n’aient pu se consolider encore et s’établir parmi tous. Comptons un peu. De son vivant, il a été parfaitement jugé et connu, tant pour ses bonnes qualités que pour ses défauts, pour ses belles et charmantes parties que pour ses folies et ses détestables travers, par des personnes de sa société, et, jusqu’à un certain point, de ses amis. Qui voudrait recueillir dans les Correspondances du temps les mots et les jugements de madame du Deffand, du président Hénault et autres de ce monde-là sur Voltaire, les jugements du président de Brosses, de Frédéric, de madame de Créqui (j’en ai donné des échantillons), quiconque ferait cela aurait l’idée d’un Voltaire vrai, non convenu, non idéalisé et ennobli par l’esprit de parti, et auquel on laisserait toutefois la gloire entière de ses talents. Mais cette opinion de quelques témoins clairvoyants et bien informés se transmit peu. L’éloignement où Voltaire se tint dans ses dernières années, la révérence qu’il inspirait de loin, dans son cadre de Ferney, aux générations nouvelles qui n’avaient rien vu de sa pétulante et longue jeunesse, le concert de louanges que sa vieillesse habile et infatigable avait fini par exciter en France et en Europe, tout prépara l’apothéose dans laquelle il s’éteignit et contre laquelle bien peu de protestations alors s’élevèrent. Cependant il avait contre lui au fond, même dans le parti de la philosophie dès lors triomphant, les disciples et les sectateurs de ce Rousseau qu’il avait méconnu et outragé. Après que la Révolution eut fait son oeuvre de ruine, bien des anciens adorateurs de Voltaire se détachèrent de son culte plus qu’à demi; ils sentirent le prix des institutions qu’il avait imprudemment sapées; ils se dirent qu’il les aurait, lui aussi, regrettées comme ils les regrettaient eux-mêmes; on se rendit mieux compte de ses inconséquences, et, en gardant de l’admiration pour l’esprit inimitable et séduisant, on en vint à le juger avec une sévérité morale justifiée par l’expérience. Marie-Joseph Chénier continuait de tout admirer de Voltaire, et l’Épître qu’il lui adressa put devenir le programme brillant du peuple des voltairiens: mais les gens de goût et dont en même temps l’esprit s’ouvrait à des aperçus d’un ordre plus élevé, des hommes tels que M. de Fontanes, par exemple, savaient fort bien concilier ce que méritait en Voltaire l’auteur charmant, et ce qui était dû au satirique indécent, au philosophe imprudent, inexcusable. Dans cette seconde génération, Voltaire trouva donc des juges très éclairés, très équitables de mesure, et qui surent faire les deux parts. Quant à ce que j’appelle la troisième génération, et dans laquelle je prends la liberté de ranger les gens de mon âge à la suite de ceux qui ont une dizaine d’années de plus, c’est moins d’une admiration excessive qu’ils eurent à revenir que d’un sentiment plus ou moins contraire. L’influence de M. de Chateaubriand (juge d’ailleurs assez équitable de Voltaire), celle de madame de Staël, c’est-à-dire de Rousseau toujours, le réveil d’une philosophie spiritualiste et respectueuse pour la nature humaine, l’action aussi de la Renaissance religieuse qui atteignait au moins les imaginations quand ce n’était pas les coeurs, l’influence littéraire enfin qui soufflait tantôt de la patrie de Goethe et de Schiller, tantôt de celle de Shakespeare, de Walter Scott et de Byron, ces diverses causes générales avaient fort agi sur plusieurs d’entre nous, jusque dans nos premières lectures de Voltaire. Quelques-uns étaient tentés de lui trop refuser. Mais, avec le temps, et en perdant soi-même de sa roideur et de sa morgue juvénile, on a rendu plus de justice à ce naturel parfait, à cette langue qui ne demande qu’à être l’organe rapide du plus agréable bon sens, qui l’est si souvent chez lui, et à laquelle, après tous les essors aventureux et les fatigues de style, on est heureux de se retremper et de se rafraîchir comme à la source maternelle. On s’est laissé reprendre à tant de qualités de vive justesse, de raison railleuse et de grâce. Je dirai donc, sans croire nous trop accorder, que dans cette troisième génération plus d’un esprit en est revenu, sans fléchir sur les points essentiels, à voir en Voltaire ce qu’il convient d’y voir avant tout lorsqu’on le considère en lui-même et dans les conséquences immédiates qui sont sorties de ses oeuvres. Mais ces conséquences (là est le malheur), elles ne sont pas seulement immédiates et relatives à son temps, elles ont encore à sortir et à courir pour plusieurs générations, et elles sont loin d’être épuisées. L’homme et l’écrivain chez Voltaire sont parfaitement définis et connus, ou du moins peuvent l’être: le combattant et le chef de parti Voltaire continue toujours. Comme un général mort, mais dont le nom promet des victoires, on l’a attaché sur son cheval, et la bataille se rengage autour de lui, comme autour du plus guerroyant. Il est le champion voué à des querelles immortelles. Demandez donc de l’impartialité dans cette mêlée! Pauvre effort d’une postérité qui fuit continuellement et recule! On se donne bien du mal pour arriver à être juste, à voir juste, et quand on a à peu près atteint le point, entrent à l’instant de nouveaux venus qui brouillent tout encore une fois, remettent tout en jeu, et, au nom de leurs passions ou de leurs convictions, ne veulent voir qu’un côté, sont excessifs dans l’enthousiasme comme dans l’invective; et c’est ainsi que tout est à recommencer toujours. La publication de ces deux volumes de Lettres inédites
va nous permettre et nous obliger de parcourir une fois de plus et de repasser
rapidement en idée toute la vie de Voltaire. Elle ne change rien
d’ailleurs à ce qu’on connaissait, elle n’y ajoute rien d’imprévu;
avec Voltaire, il ne faut plus s’attendre depuis longtemps à des
révélations; il a tout dit du premier coup. Mais ces deux
volumes contiennent de nouveaux témoignages de son esprit et de
ses grâces, et sont généralement assez purs de ses
excès. On peut en parler sans avoir à toucher nécessairement
à rien de ce qui envenime. Les premières lettres en date
nous le montrent dans cette première saillie de jeunesse et de joie,
avant ses tristes aventures, avant ce voyage d’Angleterre, qui le fit rentrer
en lui-même et le mûrit. Il a vingt-quatre ans, il écrit
à madame de Bernières, sa grande amie d’alors; il fait des
rêves de retraite délicieuse avec elle dans sa maison de La
Rivière-Bourdet, et dès ce temps-là il s’occupe de
sa fortune avec M. de Bernières, qui paraît avoir eu le goût
des spéculations et des entreprises:
Il va à Villars chez la maréchale, qui était aussi l’une de ses grandes amies, et plus encore, une passion. Il partage en ce temps-là sa vie entre les Villars, les Sully, les Richelieu, les d’Ussé, les La Feuillade; il nage à fleur d’eau dans ce grand monde et s’y déploie à l’aise comme chez lui, avec une légère pointe d’insolence qui sent la conquête. On est sous la Régence; les rangs semblent confondus. Voltaire qui représente l’esprit ne conçoit nulle limite à son essor, et dès le premier jour il fraie sur le pied d’égalité avec les premiers. Ceux-ci le caressent et le gâtent, jusqu’à l’heure où l’un d’eux lui fera sentir que tout n’est pas encore gagné, que faveur n’est pas justice, et que tolérance n’est pas droit. Cependant, au milieu de ses succès, et tout en travaillant à ses tragédies, à son poème épique, Voltaire songe à ses affaires de fortune. Par un canal sûr qu’il a auprès du Régent (et il était à portée d’en avoir plus d’un parmi ses amis), il a parole d’obtenir un privilège pour la formation de je ne sais quelle compagnie; les capitalistes sont tout trouvés. Voltaire est à Villars; il s’y oublie un peu; les gens intéressés à l’affaire le pressent et lui font dire qu’il est urgent qu’il revienne à Paris. Il faut voir comme le gentilhomme Voltaire reçoit l’avis de ces messieurs, les hommes d’argent; c’est à madame de Bernières toujours qu’il écrit (1718):
On voit que dans les affaires comme dans la littérature, comme dans le monde, et partout, il entre la tête haute, sûr qu’il est de son fait, remettant les gens à leur place et prenant la sienne hardiment, en grand seigneur de l’esprit. Admire qui voudra cette faculté qu’avait Voltaire à vingt-quatre ans de faire des tragédies, un poème épique et des affaires! Il prévoyait, dit-on, qu’il fallait être riche pour être ensuite indépendant. Je crois qu’il prévoyait moins cela alors, qu’il n’obéissait à un goût naturel, à un besoin chez lui très caractérisé et qu’ont noté tous ceux qui l’ont bien connu. Seulement il y joignait bien du bel air. Dans une des lettres de ce temps à madame de Bernières,
il met ce mot à l’adresse de Thieriot: « Et vous, mon cher
Thieriot..., je vous demande instamment un Virgile et un Homère
(non pas celui de La Motte). Envoyez cela, je vous prie, au suisse de l’hôtel
de Villars, pour me le faire tenir à Villars. J’en ai un besoin
pressant. Envoyez-le-moi plutôt aujourd’hui que demain. Ces deux
auteurs sont mes dieux domestiques, sans lesquels je ne devrais point voyager.
» Voilà le poème épique qui le préoccupe
au milieu de tant d’autres soins; cette diversité d’emplois et de
pensées ne laisse pas d’y nuire. Conçu, bercé, caressé
et promené dans ces châteaux des Sully, des Caumartin, le
poème de la Henriade n’y reçut jamais ce dernier achèvement
de la méditation, de la solitude, ce je ne sais quoi de sacré
que donne la visite silencieuse de la Muse. Homère et Virgile n’étaient
pas, j’imagine, sujets à de telles diversions mondaines. Molière,
louant le peintre Mignard, son ami, et célébrant ses grands
travaux du Val-de-Grâce, lui disait, ou plutôt disait à
son sujet à Colbert:
Le feu chez Voltaire fut toujours rapide. Ce ne fut qu’une flamme souvent charmante; ce qu’elle n’avait pas dessiné en courant et du premier jet, le foyer intérieur n’y suppléait pas. Même quand il eut tout le loisir, il n’eut jamais le recueillement; son esprit, de tout temps, resta partagé. Il est vrai que, si l’on excepte les poèmes épiques, on fait bien des choses à la fois dans la jeunesse. Ce grand monde et ces salons qui se disputaient Voltaire l’accomplirent à certains égards et firent de lui le poète du tour le plus vif, le plus aisé, l’homme de lettres du goût le plus naturellement élégant. Quand on ne songe qu’à l’idéal de l’agrément, à la fleur de fine raillerie et d’urbanité, on se plaît à se figurer Voltaire dans cette demi-retraite, dans ces jouissances de société qu’il rêva bien souvent, qu’il traversa quelquefois, mais d’où il s’échappait toujours. « Mon Dieu, mon cher Cideville, écrivait-il à l’un de ses amis du bon temps, que ce serait une vie délicieuse de se trouver logés ensemble trois ou quatre gens de Lettres avec des talents et point de jalousie, de s’aimer, de vivre doucement, de cultiver son art, d’en parler, de s’éclairer mutuellement! Je me figure que je vivrai un jour dans ce petit paradis, mais je veux que vous en soyez le dieu. » La lettre où il dit cela est de 1732, c’est-à-dire d’une date postérieure à son séjour en Angleterre. Sans trop presser les dates, les personnages de cette intimité idéale que de loin et à distance on lui compose, seraient Formont, Cideville, des Alleurs, madame du Deffand, le président de Maisons, Genonville, l’élite des amis de sa première ou de sa seconde jeunesse; gens d’esprit et de commerce sûr, jugeant, riant de tout, mais entre soi, sans en faire part au public, sachant de toutes choses ou croyant savoir ce qui en est, prenant le monde en douceur et en ironie, et occupés à se rendre heureux ensemble par les plaisirs de la conversation et d’une étude communicative et sans contrainte. Mais Voltaire, en étant le dieu d’un tel monde et se modérant assez pour s’en contenter, se condamnant à mener cette vie de parfait galant homme, n’eût rien été qu’un Voiture accompli et un Hamilton supérieur: et il avait en lui une autre étoffe, bien d’autres facultés qui étaient à la fois son honneur et son danger. Il traversa bien souvent dans sa vie de ces cercles délicieux (suavissimam gentem, comme il disait) qui se formaient un moment autour de lui, qui se ralliaient à son brillant, dont il était le génie familier et l’âme, et il en sortait bientôt par quelque accident. L’accident au fond venait de lui: il tenait à un défaut et à une qualité. Le défaut, c’était le besoin d’action à tout prix, le besoin de bruit et de renommée qui ne se passait ni des intrigues ni des manèges, et qui jouait avec les moyens scabreux: de là toute une suite d’indiscrétions, de déguisements, de rétractations, de désaveux, de mensonges, une infinité de misères. La qualité était une passion souvent sincère et la conviction sur des points qui intéressaient l’humanité. Mais, même lorsqu’il fut devenu ce qu’il n’aurait pu dans aucun cas s’empêcher d’être, le roi des poètes de son temps et le chef du parti philosophique, même alors Voltaire avait des regrets et des habitudes d’homme de société, d’auteur de société, et qui n’aurait voulu rester que cela. A l’entendre, lui l’homme de la publicité harcelante et qui fatigua la renommée, il ne publiait jamais, presque jamais, ses livres que malgré lui, à son corps défendant: il avait un secrétaire qui le volait, un ami indiscret qui colportait ses manuscrits; le libraire pirate s’emparait de son bien en le gâtant, en le falsifiant, et force lui était alors d’imprimer lui-même ses productions et de les livrer au public dans leur sincérité. C’était son apologie. « Comment est-ce donc qu’on a imprimé ma lettre à l’abbé Dubos? écrivait-il à Thieriot en 1739; j’en suis très mortifié: il est dur d’être toujours un homme public. » Ce fut toute sa vie sa prétention d’avoir l’existence d’un écrivain gentilhomme, qui vit de son bien, s’amuse, joue la tragédie en société, s’égaie avec ses amis et se moque du monde: « Je suis bien fâché, écrivait-il de Ferney à d’Argental (I764), qu’on ait imprimé Ce qui plaît aux dames et l’Éducation des filles; c’est faner de petites fleurs qui ne sont agréables que quand on ne les vend pas au marché. » Je me suis amusé moi-même à recueillir
dans la Correspondance nouvellement publiée bon nombre de préceptes
de vie qui se rapportent à ce régime de gaieté, auquel
il dérogea souvent, mais sur lequel aussi il revient trop habituellement
pour que ce ne soit pas celui qu’il préfère:
J’arrête là ces citations qu’on pourrait multiplier à l’infini. On sent en plus d’un endroit une sorte de parti pris de rire. Il ne rit pas seulement, il ricane; il y a un peu de tic, c’est le défaut. A la longue, on prend toujours la ride de son sourire. Quoi qu’il en soit, Voltaire, même au début, avant le rire bouffon et le rire décharné, Voltaire dans sa fleur de gaieté et de malice était bien, par tempérament comme par principes, le poète et l’artiste d’une époque dont le but et l’inspiration avouée était le plaisir, avant tout le plaisir. Mais les cercles les plus agréables, cependant, ne suffisaient point à Voltaire et ne pouvaient l’enfermer: il en sortait, à tout moment, je l’ai dit, et par des défauts et par des parties plus sérieuses et louables. Il en sortait parce qu’il avait le diable au corps, et parce qu’il avait aussi des étincelles du dieu. Se moquer est bien amusant; mais ce n’est qu’un mince plaisir si l’on ne se moque des gens à leur nez et à leur barbe, si les sots ennemis qu’on drape n’en sont pas informés et désolés; de là mille saillies, mille escarmouches imprudentes qui devenaient entre eux et lui des guerres à mort. Le théâtre, la tragédie, qu’adorait Voltaire et où il excellait selon le goût de son temps, le livrait au public par un plus noble côté. L’histoire, où il excellait aussi, et où il se montrait supérieur quand elle était contemporaine ou presque contemporaine, ne le conviait pas moins à devenir un auteur célèbre dans le sens le plus respectable du mot, le peintre de son siècle et du siècle précédent. Voltaire s’intéressait à tout ce qui se passait dans le monde auprès de lui ou loin de lui; il y prenait part, il y prenait feu; il s’occupait des affaires des autres, et, pour peu que sa fibre en fut émue, il en faisait les siennes propres; il portait le mouvement et le remue-ménage partout où il était, et devenait un charme ou un tourment. Ce diable d’homme (c’est le nom dont on le nomme involontairement) ne pouvait donc, dans aucun cas, malgré ses velléités de retraite et de riante sagesse, se confiner à l’existence brillante et douce d’un Atticus ou même d’un Horace, et se contenter pour la devise de sa vie de ce mot qu’il écrivait galamment au maréchal de Richelieu: « Je me borne à vous amuser. » Il avait commencé, nous l’avons vu, par dire à madame de Bernières: « La grande affaire et la seule, c’est de vivre heureux; » et, bon gré mal gré, il était entraîné à justifier chaque jour à l’avance le mot de Beaumarchais: « Ma vie est un combat. » La Correspondance inédite donne peu de détails nouveaux sur la sortie de Voltaire hors du royaume en 1726 et sur cette retraite en Angleterre, qui fut si décisive pour son éducation intellectuelle. Il devait y être préparé par ses conversations avec Bolingbroke, qu’il avait beaucoup vu à Paris et à sa terre de la Source, près d’Orléans; mais l’impression qu’il reçut de ce spectacle nouveau, moins encore de la chose politique et du jeu de la Constitution que du groupe philosophique et librement penseur qu’il y rencontra, paraît avoir surpassé son attente; elle fut sur lui profonde et indélébile. Cette période de la vie de Voltaire, ces trois années d’étude et de silence, où il entra n’étant que le libertin du Temple et le plus charmant homme de société, et d’où il sortit homme et philosophe, sont restées assez obscures et mystérieuses, précisément parce qu’il les passa dans le silence. On entrevoit par sa Correspondance avec le chevalier Falkener quelles liaisons fortes et tendrement graves il y avait contractées, et combien intime et durable il en garda le souvenir. Cet endroit me paraît le seul de la vie de Voltaire qui fasse désirer encore des éclaircissements de détail. Il est un moment et un milieu où les talents et les esprits, jusque-là tout jeunes et adolescents, s’achèvent, se font et deviennent adultes: l’Angleterre a été ce lieu pour Voltaire. Il en revint définitivement formé, avec un fonds d’idées qu’il accroîtra peu, et avec un cachet intérieur qu’il ne perdra plus. J’avais cru d’abord que la lettre suivante, qui dans le
nouveau Recueil est mise à la date de 1724, était de 1726,
et devait se rapporter au moment où Voltaire venait d’avoir affaire
au chevalier de Rohan et se disposait à quitter la France, ou du
moins Paris, avant d’être mis à la Bastille: il y a un accent
qui me semblait déceler son âme en cette crise la plus douloureuse
de sa vie. Voici la lettre:
Mais, tout bien considéré, ces mots, j’ai été à l’extrémité, se rapportent peut-être mieux à une maladie qu’il eut en effet en 1724, après avoir pris les eaux de Forges, et conviennent moins à l’état où l’aurait mis l’indigne guet-apens du chevalier de Rohan. Nous en resterons donc, pour sa disposition d’esprit en cette heure pour lui si sérieuse, sur cet unique témoignage, cette lettre adressée à Thieriot qui se trouve dans la Correspondance générale, et où se lisent ces nobles paroles:
Au retour d’Angleterre, et l’idée de pouvoir amener le chevalier de Rohan à une réparation personnelle par les armes étant dès longtemps abandonnée, Voltaire essaya de réaliser en partie la dernière moitié de son voeu, et, sinon d’ensevelir sa vie dans la retraite, du moins de l’y abriter et de l’y embellir, en ne se livrant au monde que par le superflu de son esprit et par les pages que le vent ferait toujours assez vite envoler par sa fenêtre: il noua sa liaison étroite avec la marquise du Châtelet, et il eut sa période de Cirey. Il vécut pour elle et selon elle. Si l’on a égard à son humeur, à ses pétulances et au caractère aussi de la marquise, on trouvera qu’il ne tint pas trop mal sa gageure, puisque cette liaison dura plus de quinze ans et ne fut rompue que par la mort. Il y fut heureux malgré quelques courts orages, et sauf des querelles d’intérieur qui ont transpiré et que la curiosité maligne a recueillies. Il était réellement sous le charme: il l’admirait, il la proclamait sublime, il la trouvait belle; il se plaît, dans ses lettres à Falkener, à donner son adresse chez elle, au château de Cirey: « Là, disait-il, vit une jeune dame, la marquise du Châtelet, à qui j’ai appris l’anglais, etc. » Trois choses pourtant me gâtent Cirey, a dit un fin observateur: —d’abord, cette manie de géométrie et de physique qui allait très peu à Voltaire, qui n’était chez lui qu’une imitation de la marquise, et par laquelle il se détournait de sa vocation vraie et des heureux domaines où il était maître; — en second lieu ces scènes orageuses, ces querelles de ménage soudaines, rapides mais burlesques, dont nous sommes, bon gré mal gré, informés, et qui faisaient dire à un critique de nos jours qu’il n’aurait jamais cru que l’expression à couteaux tirés fût si près de n’être pas une métaphore; — en troisième lieu, cette impossibilité pour Voltaire, même châtelain, même amoureux, même physicien et géomètre de rencontre, de n’être pas un homme de lettres depuis le bout des nerfs jusqu’à la moelle des os; et dès lors ses démêlés avec les libraires, ses insomnies et ses agitations extraordinaires au sujet des copies de la Pucelle (voir là-dessus les lettres de madame de Grafigny), ses fureurs et ses cris de possédé contre Desfontaines et les pamphlets de Paris. C’en est assez, en effet, pour gâter un Éden. Sur le chapitre des mathématiques, et sur cette
géométrie de complaisance dont le goût prit subitement
à Voltaire, le nouveau Recueil nous fournit quelques lettres qui
sont de celles que le commun des lecteurs se contente de parcourir et d’effleurer
du regard: un habile homme m’avertit d’y prendre garde, et il me fait lire,
en me le commentant, ce passage:
Il avait mieux à faire de sa santé que de forcer son ingénieux et rapide esprit à s’occuper de ces matières, qu’il comprenait assurément au moment où on les lui expliquait, mais qu’il oubliait aussitôt, et qu’il lui eût fallu rapprendre l’instant d’après. Ainsi il est étrange, me dit mon excellent avertisseur, que Voltaire s’étonne de ce que les angles ne sont pas proportionnels, quoique les sinus le soient; car c’est une proposition élémentaire de géométrie « que les arcs de cercle sont proportionnels aux angles au centre qui les comprennent; » mais quant à la ligne qu’on appelle sinus, ce n’est qu’une fonction de l’angle, et qui seule ne suffit pas pour le mesurer. Ce qui est plus étrange encore que l’étonnement de Voltaire, c’est que cet étonnement ait été partagé par l’illustre marquise, qui passe pour un géomètre d’une certaine force: il fallait que ce jour-là elle eût perdu ses principes, selon le mot piquant et bien connu de madame de Staal de Launay: « Elle fait actuellement la revue de ses principes: c’est un exercice qu’elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s’échapper, et peut-être s’en aller si loin qu’elle n’en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison de force, et non pas le lieu de leur naissance: c’est le cas de veiller soigneusement à leur garde. » Cela n’a l’air que d’une méchanceté; mais voici la preuve. Les principes, ceux qui concernent le sinus, avaient déménagé ce matin-là. Et Voltaire, ce même homme qui trébuchait
ainsi dans le détail, reprenait ses avantages dès qu’il s’agissait
d’ensemble; il était de ces esprits fins et prompts qui devinent
mieux qu’il ne connaissent, qui n’ont pas la patience de porter une démonstration
un peu longue, mais qui enlèvent parfois tout d’une vue une haute
vérité, et qui réussissent alors à l’exprimer
de manière à ravir les savants eux-mêmes. Dans le temps
où il faisait ses cours de physique si intéressants et si
suivis, M. Biot se plaisait à citer, comme le plus fidèle
et le plus vivant résumé de la théorie de la lumière,
ces beaux vers de l’Épître à madame du Châtelet
sur
la philosophie de Newton:
Ainsi cette excursion fort inutile de Voltaire dans les mathématiques, et qui allait devenir une fausse route, ne fut pas tout à fait perdue: elle lui servit du moins à composer cette belle Épître(2). — « Je suis bien malade, écrivait-il à Thieriot en août 1738, Newton et Mérope m’ont tué. » Ni l’un ni l’autre ne le tuèrent. Cette Mérope, qui parut l’un de ses chefs-d’oeuvre, lui valut de vives jouissances. Il avait fait semblant de résister aux avances de ceux qui voulaient qu’il la donnât au public. Mademoiselle Quinault lui avait écrit à ce sujet; il lui répondait par une des plus jolies lettres du nouveau Recueil; il lui disait:
Il céda, il fit encore une et deux tragédies, et bien d’autres. Il laissa donner sa Mérope, et il lui dut à Paris un triomphe des plus flatteurs, et qui présageait celui qui l’attendait aux mêmes lieux trente-cinq ans plus tard: « Mercredi 20 (mars 1743), lit-on dans le Journal de l’avocat Barbier, on représenta à la Comédie-Française la tragédie de Mérope, veuve du fils du grand Alcide et mère d’Égisthe. Cette pièce a été composée par M. de Voltaire, qui est le roi de nos poètes. Cette tragédie, dans laquelle il n’y a pas un seul mot d’amour ni d’intrigue, a été trouvée si belle, que M. de Voltaire, qui parut après la pièce dans une première loge, fut claqué personnellement pendant un quart d’heure, tant par le théâtre que par le parterre; on n’a jamais vu rendre à aucun auteur des honneurs aussi marqués. » — Nous continuerons de parcourir librement la vie de Voltaire, en prenant autant que possibles nos preuves et témoignages dans le Recueil nouveau. NOTES Note_1Deux vol. in-8°, chez Didier, libraire, quai des Augustins, 35. Note_2M.
Émile du Bois Reymond, l’un des secrétaires perpétuels
de l’Académie de Berlin, dans un discours prononcé en séance
publique (1848), a traité de Voltaire dans ses rapports avec
les sciences naturelles. M. du Bois Reymond me fait l’honneur de m’écrire
à ce sujet, dans une lettre du 11 avril 1868: « Je crois que
les travaux scientifiques auxquels Voltaire s’est livré avec tant
d’ardeur pendant son séjour à Cirey, ont fait plus que lui
fournir seulement le sujet de quelques beaux vers; qu’ils ont eu sur son
esprit une influence marquée et que c’est à eux, ou, si l’on
aime mieux, à la tournure d’esprit qui seule l’en rendait capable,
mais que par contrecoup ils tendaient à développer, qu’on
doit rapporter ce positivisme qui forme le trait caractéristique
de Voltaire. Je crois voir, en un mot, dans ces travaux de Voltaire, sinon
le germe, tout au moins un élément très essentiel
de l’action qu’il a exercée sur son siècle... » — Nous
autres, Français, nous sommes un peu lestes dans nos conclusions,
et nous avons beau faire, nous ressemblons plus ou moins à ce seigneur
Pococurante que Voltaire lui-même a introduit dans Candide. Les
critiques allemands, au contraire, sont grands raisonneurs et se piquent
de rattacher rigoureusement les effets aux causes. Que celui qui a du loisir
examine, s’il est curieux, le point en question!
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