CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE
| Oeuvres complètes de Voltaire  | Correspondance littéraire |

AVRIL 1778.

Réception de Voltaire dans la loge des Neuf-Soeurs.

M. de Voltaire, après s’être purifié par sa confession au P. Gauthier, a jugé que, pour achever son instruction, il ne lui restait plus qu’à se faire initier dans les mystères de la franc-maçonnerie. Il a été reçu en particulier par M. le comte de Strogonoff; il l’a été dans la loge des Neuf-Soeurs, par M. de La Lande; l’on a fait en sa faveur une réception dans les formes; l’on a lu beaucoup de mauvais vers; on lui a fait faire ensuite un plus mauvais dîner. M. de La Dixmerie a couronné cette grande journée par l’impromptu que voici:
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Qu’au seul nom de l’illustre frère
Tout maçon triomphe aujourd’hui;
S’il reçoit de nous la lumière,
L’univers la reçoit de lui.
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Déclaration exigée par l’abbé Gauthier, confesseur de Voltaire; correspondance du patriarche avec le curé de Saint-Sulpice; réparties et anecdotes.
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COPIE DE LA PROFESSION DE FOI DE M. DE VOLTAIRE,
EXIGÉE PAR M. L’ABBÉ GAUTHIER, SON CONFESSEUR.

« Je, soussigné, déclare qu’étant attaqué depuis quatre jours d’un vomissement de sang, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, et n’ayant pu me traîner à l’église, et M. le curé de Saint-Sulpice ayant bien voulu ajouter à ses bonnes oeuvres celle de m’envoyer M. l’abbé Gauthier, prêtre, je me suis confessé à lui, et que si Dieu dispose de moi, je meurs dans la sainte religion catholique où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu’elle daignera pardonner toutes mes fautes; et que si j’avais jamais scandalisé l’Église, j’en demande pardon à Dieu et à elle.

« A signé: Voltaire, le 2 mars 1778, dans la maison de M. le marquis de Villette.

« En présence de M. l’abbé Mignot, mon neveu, et de M. le marquis de Villevieille, mon ami. — L’abbé Mignot, Villevieille.

« Nous déclarons la présente copie conforme à l’original, qui est demeuré entre les mains du sieur abbé Gauthier, et que nous avons signé l’un et l’autre comme nous signons le présent certificat. Fait à Paris, ce 27 mai 1778. — L’abbé Mignot, Villevieille.

« L’original ci-dessus mentionné a été présenté à M. le curé de Saint-Sulpice, qui en a tiré copie. — L’abbé Mignot, Villevieille.

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COPIE DE LA LETTRE DE M. DE VOLTAIRE
A M. LE CURÉ DE SAINT-SULPICE.
4 mars 1778.
« M. le marquis de Villette m’a assuré que si j’avais pris la liberté de m’adresser à vous-même, monsieur, pour la démarche nécessaire que j’ai faite, vous auriez eu la bonté de quitter vos importantes occupations pour venir et daigner remplir auprès de moi des fonctions que je n’ai crues convenables qu’à des subalternes auprès des passagers qui se trouvent dans votre département.

« M. l’abbé Gauthier avait commencé par m’écrire sur le bruit seul de ma maladie; il était venu ensuite s’offrir de lui-même, et j’étais fondé à croire que, demeurant sur votre paroisse, il venait de votre part. Je vous regarde, monsieur, comme un homme du premier ordre de l’État. Je sais que vous soulagez les pauvres en apôtre et que vous faites travailler en ministre. Plus je respecte votre personne et votre état, plus je crains d’abuser de vos extrêmes bontés. Je n’ai considéré que ce que je dois à votre naissance, à votre ministère et à votre mérite. Vous êtes un général à qui j’ai demandé un soldat. Je vous supplie de me pardonner de n’avoir pas prévu la condescendance avec laquelle vous seriez descendu jusqu’à moi; pardonnez aussi l’importunité de cette lettre, elle n’exige pas l’embarras d’une réponse, votre temps est trop précieux.

« J’ai l’honneur d’être, etc. »

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RÉPONSE DE M. LE CURÉ DE SAINT-SULPICE
A M. DE VOLTAIRE

« Tous mes paroissiens, monsieur, ont droit à mes soins, que la nécessité seule me fait partager avec mes coopérateurs. Mais quelqu’un comme M. de Voltaire est fait pour attirer toute mon attention; sa célébrité, qui fixe sur lui les yeux de la capitale de la France et même de l’Europe, est bien digne de la sollicitude pastorale d’un curé.

« La démarche que vous avez faite n’était nécessaire qu’autant qu’elle pouvait vous être utile dans le danger de votre maladie. Mon ministère ayant pour objet le vrai bonheur de l’homme, en dissipant par la foi les ténèbres qui offusquent sa raison et le bornent dans le cercle étroit de cette vie, jugez avec quel empressement je dois l’offrir à l’homme le plus distingué par ses talents, dont l’exemple seul ferait des milliers d’heureux et peut-être l’époque la plus intéressante aux moeurs, à la religion, et à tous les vrais principes sans lesquels la société ne sera jamais qu’un assemblage de malheureux insensés divisés par leurs passions et tourmentés par leurs remords. Je sais que vous êtes bienfaisant; si vous me permettiez de vous entretenir quelquefois, j’espère que vous conviendriez qu’en adoptant parfaitement la sublime philosophie de l’Évangile vous pourriez faire le plus grand bien, et ajouter à la gloire d’avoir porté l’esprit humain au plus haut degré de ses connaissances le mérite de la vertu la plus sincère, dont la sagesse divine, revêtue de notre nature, nous a donné la juste idée et fourni le parfait modèle que nous ne pouvons trouver ailleurs.

« Vous me comblez de choses obligeantes que vous voulez bien me dire et que je ne mérite pas. Il serait au-dessus de mes forces d’y répondre en me mettant au nombre des savants et des gens d’esprit qui vous portent avec tant d’empressement leur tribut et leurs hommages. Pour moi, je n’ai à vous offrir que les voeux de votre solide bonheur, et la sincérité des sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être, etc. »

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Anecdotes.

Entre autres prétentions, M. le marquis de Villette a celle d’être le fils de M. de Voltaire, et, de toutes ses prétentions, ce n’est pas la moins courageuse sans doute. Nous ignorons jusqu’à l’ombre de vraisemblance qu’elle pourrait avoir. « Qu’est venu faire ici M. de Villette? disait quelqu’un à M. de Voltaire, à Ferney. — Il dit qu’il est venu se purifier chez moi; mais je crains bien qu’il n’ait fait comme Gribouille, qui se mettait dans l’eau de peur de la pluie. »

M. de Saint-Ange, le traducteur des Métamorphoses d’Ovide, a dans son maintien cet air langoureux et niais qu’on a remarqué quelquefois dans la tournure de ses vers. Ayant été, comme les autres gens de lettres, présenter ses hommages à M. de Voltaire, il voulut finir sa visite par un coup de génie, et lui dit en tournant doucement son chapeau entre ses doigts: Aujourd’hui, monsieur, je ne suis venu voir qu’Homère; je viendrai voir un autre jour Euripide et Sophocle, et puis Tacite, et puis Lucien, etc. — Monsieur, je suis bien vieux: si vous pouviez faire toutes ces visites en une fois? »

« Vous avez, lui disait M. Mercier, vous avez si fort surpassé tous vos confrères en tout genre, vous surpasserez encore Fontenelle dans l’art de vivre longtemps. — Ah! monsieur, Fontenelle était un Normand: il a trompé la nature. »

Représentation chez Mme de Montesson de la Femme sincère et de l’Amant romanesque, par cette dame, et du Jugement de Midas, paroles de d’Hèle, musique de Grétry. Présence de Voltaire.

Le petit théâtre de Mme de Montesson n’a pas été moins brillant cet hiver que les années précédentes. On a distingué surtout parmi les nouveautés qui y ont été représentées deux comédies de Mme de Montesson, la Femme sincère, l’Amant romanesque, et un opéra-comique que l’on va donner incessamment au théâtre de la Comédie-Italienne, intitulé le Jugement de Midas. Les paroles de l’opéra sont d’un Anglais, M. d’Hèle, la musique du sieur Grétry.

La Femme sincère est un tableau plein de grâce et de sensibilité.

Il y a dans l’Amant romanesque le même intérêt, avec un caractère plus original et des scènes plus gaies. Le principal héros de la pièce est un homme de quarante ans fort respectable par ses vertus, mais qui n’a jamais pu se résoudre à se marier, parce qu’il n’a point trouvé de femme qui sût l’aimer à son gré avec assez de délicatesse. il est transporté d’admiration pour une jeune personne que sa famille lui destine, mais qui aime ailleurs, et qui le supplie, en conséquence, de vouloir bien différer lui-même le temps fixé pour leur union. Ce qu’elle lui propose dans l’espérance de pouvoir l’éloigner un jour entièrement, il le regarde comme une preuve décisive du sentiment le plus pur, le plus délicat. Il craint que sa passion ne l’égare en lui demandant la permission d’espérer l’accomplissement de son bonheur, dans... il n’ose achever, dans trois...; la jeune personne frémit déjà, mais elle est bientôt rassurée, ce n’est que dans trois ans qu’il songe à renouveler ses instances. Il y a dans cette comédie un rôle d’intendant, de vieux domestique d’une sensibilité brusque, mais en même temps douce et comme accoutumée à plier sous le joug de ses maîtres, qui nous a paru d’une invention très heureuse et très piquante. M. le comte d’Ornésan l’a rendu avec un naturel, avec une vérité dont nos meilleurs acteurs ont rarement approché. La figure et la voix de Mme de Montesson ont toute la grâce, toute la fraîcheur de son esprit. Elle a rempli les premiers rôles, non seulement dans ses propres pièces, mais aussi dans les opéras de Zémire et Azor, de la belle Arsène, d’Aline, et de la Servante maîtresse.

Ce spectacle a toujours attiré l’assemblée la plus brillante. M. de Voltaire, qui l’a vu deux fois, y a reçu presque autant d’hommages et d’applaudissements qu’à la Comédie-Française. Mme de Montesson a été le recevoir dans sa loge avec M. le duc d’Orléans. L’illustre vieillard s’est mis à genoux; elle l’a relevé en l’embrassant, l’a comblé de caresses, et lui a dit avec beaucoup d’attendrissement: « Voilà le plus beau jour de mon heureuse vie. »