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| Accueil | CD-rom des Oeuvres Complètes | Grimm, Sainte-Beuve en ligne | FÉVRIER 1762. 1er février
1762.
On vient de donner sur le théâtre de la Comédie-Française la première représentation de l’Écueil du sage, ou le Droit du seigneur, comédie en cinq actes et en vers de dix syllabes(9). Le droit du seigneur, suivant l’opinion reçue, était, dans les siècles du moyen âge, où la loi féodale était en honneur, de passer la première nuit des noces avec la nouvelle mariée de tous ceux qui lui étaient attachés par le lien du vasselage. C’est ce droit qu’on a pris pour sujet de la comédie dont je vais avoir l’honneur de vous parler. Les personnages de la pièce sont le marquis du Carrage, seigneur picard; le chevalier Gernance, son parent; Dormène, dame du voisinage; le baillif; Mathurin, jeune fermier; Dignant, ancien domestique; Acanthe, jeune personne élevée chez Dignant, et qu’on croit sa fille; Berthe, seconde femme de Dignant; Colette, jeune paysanne; Champagne, et autres domestiques. Les deux premiers actes se passent sous les arbres du village, et les trois derniers dans le château. C’est Mathurin qui ouvre la scène avec le baillif,
lequel réunit en sa personne les dignités de baillif, de
magister, de notaire, de tabellion, que sais-je? toutes les grandes places
du village. Mathurin, qui va épouser Acanthe, demande d’abord au
docte baillif ce que signifie le nom de sa maîtresse. Le baillif
lui répond que le nom d’Acanthe vient du grec, et veut dire une
fleur. Ce nom grec déplaît assez à Mathurin. Il se
plaint d’ailleurs que le vieux père d’Acanthe, Dignant, ne lui accorde
sa fille qu’avec peine; que la fille, de son côté, montre
peu de goût pour le mariage, et que, sans sa belle-mère Berthe,
qui sait en imposer au père et à la fille, ce mariage n’aurait
peut-être jamais été conclu. Cependant Mathurin est
pressé, et très pressé:
Le baillif lui observe que ce n’est pas d’Acanthe ni de Dignant que viendront les difficultés, mais bien d’une certaine Colette à qui M. Mathurin a fait une promesse de mariage. Il lui conseille d’attendre aussi, pour signer, l’arrivée de monseigneur, qui doit se rendre dans son château le lendemain. « C’est pour cela que j’épouse aujourd’hui », répond Mathurin. Ce vilain droit du seigneur l’épouvante. Le baillif lui dit bien qu’il ne consiste que dans un entretien du seigneur avec sa sujette,
Mais Mathurin n’aime pas qu’un jeune homme endoctrine sa femme. Il s’étend ensuite en réflexions sur ce droit, et il trouve que ses aïeux étaient de grands sots de l’avoir accordé au seigneur du village:
A cela le baillif répond par un argument ad hominem:
Mathurin en convient; cela l’embarrasse. Mais enfin il ne s’arroge aucun droit sur la femme de son valet. A cet égard, le baillif le renvoie au code féodal, et comme cela lui donne occasion de montrer encore son érudition, Mathurin en est fort impatienté, et ils se quittent de mauvaise humeur. Dans la scène qui suit, Mathurin seul se propose bien de faire son mariage encore avant l’arrivée du seigneur, et de venir à bout de tous ses projets. Colette arrive; elle fait des reproches à Mathurin
sur son inconstance:
Colette se propose bien de mettre obstacle aux instigations du diable. Dignant et la jeune Acanthe surviennent. Colette déclare qu’elle s’oppose au mariage. Acanthe dit peu de chose; mais on voit qu’elle n’est nullement pressée de hâter le moment de la conclusion. Pour Dignant, il dit qu’il faut attendre l’arrivée de M. le marquis, et qu’il ne peut marier Acanthe sans le consentement de son ancien maître. Tout va assez mal pour Mathurin, lorsque Mme Berthe arrive. Mathurin s’adresse à elle. C’est son seul appui. Aussi elle gronde son mari; elle ne veut pas attendre un moment. Elle gronde sa belle-fille, et l’on voit par le portrait qu’elle en fait dans sa colère qu’Acanthe est en tout une fille au-dessus de son état. Berthe entraîne son faible mari chez le baillif pour terminer, et ordonne à Acanthe de l’y suivre, et de ne pas s’y faire attendre. Acanthe reste seule avec Colette. Elle est fort exhortée par cette dernière de ne point consentir au mariage projeté. Toutes les deux se consultent longtemps pour savoir comment faire pour que Colette épouse Mathurin, et qu’Acanthe ne l’épouse pas. Cet entretien est fort étendu et essentiel pour l’intelligence de la pièce. Acanthe voudrait bien oser compter sur la protection de monseigneur. Elle s’étend avec une secrète complaisance sur ses belles et grandes qualités. Elle apprend à sa compagne qu’il a fait des merveilles au siège de Metz, et que Charles-Quint lui-même a loué la valeur d’un si généreux ennemi. Colette ne sait pas trop ce que c’est que Charles-Quint, mais elle s’en soucie fort peu pourvu que monseigneur oblige Mathurin à l’épouser. Dans cette scène il est encore question de Dormène, fille de qualité fort pauvre qui vit obscurément dans un vieux et misérable château du voisinage, avec une vieille personne nommée Laure. Acanthe y va de temps en temps à cause des bontés qu’on lui témoigne. Enfin la conversation tombe sur ce fameux droit du seigneur. Acanthe voudrait bien savoir en quoi il consiste proprement. Colette n’est pas plus avancée qu’elle sur ce point:
C’est avec ces propos qu’Acanthe et Colette terminent le premier acte. Le second commence par l’interrogation de Colette devant
le baillif, auprès de qui elle vient faire opposition au mariage
de Mathurin. Cette scène est très gaie. Colette n’a à
produire contre son infidèle ni promesse de mariage ni témoins;
ils ne se sont jamais parlé que tête à tête.
Ses témoins sont ses moutons. Ils ont tout vu, mais ils ne disent
rien. Le baillif lui déclare que faute de preuves sa plainte est
inutile. Colette, désolée, s’écrie:
L’équivoque du terme fait revenir le baillif:
Sur cela grand procès-verbal comme quoi Mathurin, usant de violence, a méchamment attenté à l’honneur de Colette. Colette dit que cela n’est pas vrai, que son honneur est très intact.
En conséquence, le baillif veut faire coucher sur le procès-verbal comme quoi l’attentat de Mathurin a laissé une trace apparente. Cet expédient achève d’allumer la fureur de Colette. Elle menace le baillif de coups de poing, d’oser lui dire de pareilles sottises. « En ce cas-là, lui dit le baillif, vous êtes déboutée. » Elle prend cela pour une nouvelle injure, et sa brouillerie avec le baillif devient complète. Celui-ci s’en va en menaçant. Acanthe arrive et Colette crie à son secours, qu’elle est déboutée, etc. Acanthe lui apprend de son côté qu’elle va être fiancée dans le moment. Grande perplexité des deux parts. Acanthe parle beaucoup à son amie du plaisir qu’elle trouve à lire les romans que le baillif lui prête. Elle s’étend de nouveau avec complaisance sur les qualités aimables et brillantes de monseigneur; elle se rappelle toutes les époques où elle a eu le bonheur de le voir. Colette en infère qu’elle aime monseigneur. Cela n’est pas possible, répond Acanthe; on ne saurait avoir de l’amour pour ceux qui sont si fort au-dessus de nous.
On parle aussi du chevalier Gernance. C’est un petit-maître étourdi et libertin qui a osé former des projets sur Acanthe, au dernier voyage de monseigneur dans la province. Acanthe en fait peu de cas. Que monseigneur, ô ciel, est différent! Tout l’espoir d’Acanthe et de Colette pour éviter ce fatal mariage est dans l’arrivée du Seigneur. En attendant, Acanthe se propose de se retirer chez Dormène. Elle compte sur l’amitié de cette dame et de la vieille Laure. Pour exécuter ce projet, Colette lui conseille de venir avec elle se cacher d’abord chez sa mère. Mais ce projet est dérangé par l’arrivée de Mathurin et de Mme Berthe, qui sont suivis par Dignant et le baillif. On va procéder aux fiançailles, lorsque Champagne arrive en courrier et annonce l’arrivée de monseigneur. Acanthe fait quelques efforts pour différer son mariage; elle est animée par Colette. Dignant serait bien de cet avis, mais Mathurin veut toujours finir avant l’arrivée du marquis. Le droit du seigneur lui fait trop de peur, et comme il est toujours soutenu par Mme Berthe, et que le bon Dignant n’ose souffler devant sa femme, on rentre pour achever les fiançailles. Champagne, qui reste seul sur la scène, est joint incontinent par le chevalier Gernance, qui arrive de l’armée et précède le marquis de quelques moments. Dans cette scène, le chevalier, piqué de la résistance qu’Acanthe lui fit à son dernier voyage, piqué surtout de la voir la proie de ce rustre Mathurin, résout de l’enlever par passe-temps, et de la conduire dans cette vieille masure de Dormène; Dormène en sera fâchée; elle est prude et hautaine dans sa pauvreté; mais qu’importe? A cette occasion, Champagne apprend au chevalier que son étourdi de père eut autrefois une intrigue avec la vieille Laure; on voit aussi que le chevalier est un vrai sans-souci; qu’il subsiste des bienfaits de son parent, le marquis, qu’il trouve trop sérieux pour son âge. Champagne lui conseille de laisser là ces filles du village, et d’adresser ses soupirs à Dormène, qui a de la jeunesse et de la beauté. Mais l’enlèvement d’Acanthe est résolu. C’est, suivant le chevalier, une trop bonne plaisanterie qu’il ne faut pas manquer. Il faut bien que le retour dans le pays soit marqué par quelque exploit brillant. D’ailleurs, le marquis ne se pressant pas d’arriver, il faut aussi que quelqu’un jouisse du droit du seigneur. Cette scène termine le second acte. C’est le marquis qui ouvre le troisième avec le
chevalier dans une salle du château. Il est enchanté de se
trouver chez lui. Tout ce qu’il dit lui donne le caractère d’un
sage, d’une belle âme, d’un homme respectable. Il est bien aise qu’Acanthe
se marie et soit heureuse. Il prêche le chevalier doucement sur ses
galanteries. Il le prie de ne point porter le trouble dans sa terre. Il
lui rappelle l’exemple de son père, qui, par une suite de son libertinage,
perdit ses biens, languit dans la misère, fit mourir sa femme de
douleur, et mourut lui-même assassiné. Le chevalier a en tout
des moeurs et des principes bien opposés à ceux du marquis.
Ils ont un long entretien sur la sagesse. Le chevalier en raille. Le vrai
sage, dit-il, est encore à trouver.
Il songera désormais à vivre pour lui; il tâchera de trouver une compagne sage et aimable. Il avoue qu’il a senti autrefois quelque penchant pour Acanthe; mais, voyant qu’il ne pourrait jamais faire le bonheur de cette enfant, il avait sacrifié ce penchant à l’honneur et à l’établissement d’Acanthe. Il a donc tourné ses vues sur Dormène, et, quoique sans passion, ce parti lui paraît en tout point convenable. Le baillif, à la tête des habitants et de la noce, vient haranguer monseigneur. Il les reçoit avec bonté. Il fait son compliment à Acanthe, qui est trop interdite pour oser réclamer contre ce mariage. Colette parle si faiblement aussi que le marquis ne peut se douter de l’aversion d’Acanthe pour Mathurin. Il va se retirer avec le chevalier pour laisser plus de liberté à tout ce monde. Le baillif le fait souvenir de son droit, au grand mécontentement du prétendu. Le marquis lui ordonne de tout arranger suivant l’antique usage, et quitte la scène avec le chevalier, qui lui prédit qu’il va être amoureux comme un fou. Le baillif reste avec la noce. Il annonce qu’il faut que chacun s’en aille et qu’Acanthe demeure. Les soucis de Mathurin augmentent; Dignant le rassure sur la vertu d’Acanthe. Il prend ensuite congé de cette fille chérie en termes fort touchants, et il lui recommande de remettre à monseigneur, lorsqu’il viendra la trouver, un paquet cacheté qu’il lui donne. Le mari fiancé ne s’en va pas si tranquillement. Il veut absolument savoir du baillif en quoi consiste ce droit du seigneur. Celui-ci dit que le seigneur a droit de rester un quart d’heure avec l’épousée; qu’il faut que le mari soit loin; que le seigneur parle à l’épousée, lui fait un présent, l’exhorte à la vertu, etc. Mathurin s’en va dans une grande perplexité. La seule consolation qui lui reste, c’est qu’Acanthe est bien innocente, et que sa conversation ne plaira guère. La voilà donc seule à attendre monseigneur. Le coeur lui bat. Elle craint qu’il ne trouve ses dégoûts bien déplacés. Son trouble augmente lorsqu’elle entend ouvrir la porte; le marquis entre. Cette scène est longue. Acanthe lui remet le paquet cacheté, qu’il met dans sa poche comme des papiers d’affaires de Dignant. Ensuite elle lui confie toutes ses peines, et le prie de rompre cet odieux hymen et de l’établir auprès de Dormène avec cette vieille Laure qui lui témoigne tant de bonté. Acanthe trahit à chaque mot sa passion pour monseigneur, et monseigneur n’est pas plus tranquille qu’elle. A la fin du quart d’heure, lorsque Mathurin rompt l’entretien, il trouve les deux fauteuils, qu’il avait laissés à six pieds de distance, bien près l’un de l’autre. Monseigneur ordonne qu’on ramène Acanthe chez ses parents jusqu’à nouvel ordre. Cela augmente le chagrin de Mathurin, qui, en finissant l’acte avec le baillif, n’augure rien de bon de ce délai. Au quatrième acte le marquis est seul, il ne veut point être amoureux. Suivant son principe, Pour être sage, on n’a qu’à le vouloir. C’est sur ce ton qu’il a toujours prêché
le chevalier. Quelle humiliation de démentir sa conduite
Il s’assied. Il se forme un plan de vie, d’abord
et puis songer à faire un mariage sensé. Dormène lui convient en tout point. Il se propose donc de l’aller voir. Ensuite, il trouve mieux de commencer par lui écrire. Mais Acanthe, sans cesse présente à son esprit, l’empêche de penser à autre chose. Il se lève avec beaucoup d’agitation. En vain un domestique très pressé, qui arrive, cherche à parler à son maître, le marquis n’écoute rien, lorsque Dignant, Mme Berthe et Mathurin entrent en tumulte chez lui. Ils lui apprennent qu’Acanthe vient d’être enlevée. Ils ne doutent point que ce ne soit par son ordre. Le marquis, indigné de ce soupçon, les chasse; mais surtout il ordonne qu’on coure après Acanthe, qu’on sonne le tocsin, que tous ses vassaux soient armés, s’il le faut, pour délivrer Acanthe des mains de son ravisseur. Le marquis devine aisément que c’est le chevalier qui s’est rendu coupable de ce forfait; il en est indigné. Tandis qu’on court exécuter ses ordres, Dignant reste seul avec lui; il suppose que monseigneur a lu le paquet cacheté qu’il lui a fait remettre par Acanthe; mais le marquis ayant imaginé que c’étaient des papiers d’affaires, n’y avait plus pensé. Dignant le presse d’ouvrir le paquet important qui contient le secret de la naissance d’Acanthe. Le marquis y voit d’abord qu’elle sort d’un sang illustre, et que Laure est sa mère; mais, dit-il à Dignant,
Dignant lui répond qu’il en avait reçu l’ordre. Au moment où il va expliquer toute cette énigme, on annonce Dormène, qui entre précipitamment se plaindre au marquis de l’affront que le chevalier vient de lui faire en conduisant sa proie dans sa maison. Mathurin et les domestiques accourent presque en même temps, et apprennent au marquis qu’Acanthe est retrouvée. Le seigneur ordonne à Dignant de l’aller recevoir et d’empêcher que personne n’en approche. Il reste seul avec Dormène, qui achève la confidence que Dignant a commencée. Acanthe est fille de Laure et du père du chevalier; elle est soeur de son ravisseur. Celui-ci paraît en ce moment, consterné; le marquis fait retirer Dormène. Il parle à son parent avec toute la sévérité qu’il mérite. Gernance lui apprend, par un récit touchant des vertus et de l’élévation d’Acanthe, que le crime résolu par étourderie et par passe-temps n’a pas été consommé. Le marquis le renvoie à Dormène, en lui remettant le paquet qui doit lui apprendre en quel affreux abîme il a pensé tomber. Il lui défend d’en parler à Acanthe. Le marquis seul est plus résolu que jamais. Acanthe est d’une naissance illustre et sa parente. Mais le mariage de sa mère, conclu en secret avec le père du chevalier, a été cassé par le crédit des parents des deux maisons. Il trouve tout cela dans les papiers que Dignant lui a remis, et dont il a gardé quelques-uns. Il achève de s’éclaircir avec Dormène, qui rentre, sur toutes les circonstances de cette malheureuse histoire. Le comte son père a été le plus ardent persécuteur de Laure. Il se propose bien de réparer l’injustice de son père, surtout après s’être convaincu par les papiers que l’union de Laure et de son amant a été un lien sans crime. C’est ainsi que finit le quatrième acte. Le cinquième commence par une scène entre
Acanthe et Colette. La première ignore encore le secret de sa naissance;
mais Colette lui apprend que monseigneur a déchiré son contrat
de mariage, et qu’il a ordonné à Mathurin d’épouser
Colette, à laquelle il donne une riche dot. Voilà d’abord
Acanthe délivrée de Mathurin. Colette ajoute que sûrement
elle est destinée à épouser le chevalier, et cela
rend Acanthe fort triste. Le chevalier paraît; il lui montre ses
remords; il lui parle assez obscurément, n’osant lui apprendre le
secret de sa naissance, et ne pouvant parler d’autre chose. Dormène
survient avec Dignant, et Acanthe apprend tout. Elle se plaint seulement
que le marquis n’ait pas daigné lui donner aucune marque de bonté
depuis son enlèvement et son changement d’état. Il paraît
enfin, ce marquis. Il a repris l’empire de son coeur. Il est déterminé
à se séparer d’Acanthe, mais il ne fera jamais un autre choix.
Il vient donc tout régler. Il propose avec beaucoup de noblesse,
la main de Gernance, à Dormène, en lui faisant une fortune
considérable. Il établit Acanthe auprès de sa mère
en leur fixant un sort heureux. Quant à lui, il part. Ce parti jette
Acanthe dans une profonde mélancolie. Le chevalier, qui démêle
trop bien ce qui se passe dans le coeur du marquis, le presse de céder
enfin au doux penchant qui le sollicite, et le marquis, trop intéressé
cette fois-ci à suivre le conseil du chevalier, offre son coeur
et sa main à Acanthe, qui en est digne.
Voici une épigramme qui court depuis quelques jours,
et qu’on attribue à M. de Voltaire:
Le voyage que M. le prince de Conti a fait à l’Isle-Adam
pendant les dernières fêtes de Noël avec une compagnie
brillante et choisie, et durant lequel les divertissements se sont succédé
avec beaucoup de goût et de magnificence, ce voyage a produit plusieurs
jolies chansons qu’il faut conserver ici. Une des plus jolies est celle
de M. de Pont-de-Veyle, connu à Paris par sa comédie du Complaisant
et
par celle du Fat puni. Pour entendre l’à-propos de ces couplets,
il faut savoir que tous les hommes et toutes les femmes étaient
en uniforme gris pendant le voyage, et qu’on changeait seulement les vestes
et les garnitures de rubans, et il faut se rappeler aussi que gris veut
dire un homme qui a une pointe de vin. Cette équivoque a fourni
le refrain de la chanson que voici:
Il paraît depuis peu trois poèmes de trois poètes connus, dont il faut dire un mot. Le premier, intitulé le Salon, est de M. Piron, auteur de la Métromanie. Voilà de quoi il faut se souvenir pour juger le Salon avec un peu d’indulgence; car de bonne foi il est détestable. On ne sait pourquoi il s’appelle le Salon plutôt qu’autre chose. Mais ce Salon est composé d’étranges vers. Le poète dit qu’autrefois L’abbé représentait un ecclésiastique. Je ne sais ce qu’il représente aujourd’hui, mais
je sais que voilà un vers bien étrange. Tout le poème
vous le paraîtra. Voici comme il commence:
Quels vers! pourrait-on s’écrier à plus forte raison. Ceux du Salon de M. Piron ne sont pas la chose la moins étonnante du siècle. Mais il faut pardonner à un bon vieillard, qui a d’anciens droits sur notre estime, de s’amuser à faire de mauvais vers. Ce que je lui reproche, c’est d’avoir à son ordinaire attaqué M. de Voltaire. Il ne faut pas s’exposer à la satire quand on veut l’employer contre les autres, M. Piron reproche au parterre qu’il
Premièrement, il n’est pas vrai qu’on bâille à Cinna. Il arrivera chez tous les peuples qu’à la longue on sera plus sensible aux nouveautés qu’à ses anciennes richesses; mais quoique Cinna ne soit pas joué souvent, et qu’on courre beaucoup à Tancrède, tout le monde sent le prix de la tragédie de Cinna, et personne ne range celle de Tancrède au nombre des meilleures pièces de M. de Voltaire. Seulement, les choses théâtrales qui y sont et que le jeu de Mlle Clairon relève encore font grand plaisir à voir, et dérobent la faiblesse de la machine et du style. Quant à Rome sauvée, on a certainement grande raison de la préférer à cette mauvaise pièce de Crébillon qu’il a intitulée Catilina, et qui ne ressemble pas plus à Catilina qu’à Cartouche. Mais en voilà bien assez sur le Salon de notre ami Piron, qui ne laisse pas d’être un des hommes remarquables de notre siècle, beaucoup plus étonnant à voir qu’à lire. Vous vous rappelez l’épigramme qu’il fit lorsqu’il fut exclu de l’Académie française par une de ces intrigues obscures et viles que les gens médiocres n’emploient qu’avec trop de succès contre les gens d’un mérite supérieur; il choisit pour épitaphe:
Il a conservé tout le sel et toute la saillie de l’épigramme à un âge assez avancé. Sa vue extrêmement basse et affaiblie ajoute encore à son originalité en lui dérobant les objets extérieurs, elle le concentre davantage en lui-même. Tout homme qui réunit en lui des qualités très opposées n’est pas un homme ordinaire. Piron a beaucoup de bonhomie avec beaucoup de mordacité. Il a avec lui une nièce qui a soin de lui et qui n’est pas sotte. Leur ménage et leurs dialogues sont parfois plaisants. L’autre jour, la nièce étant auprès de la cheminée et l’oncle dans un cabinet voisin, il entend sa nièce qui, jouant avec son chat, dit: « Ah! la vilaine bête! — Ma nièce, lui crie Piron, est-ce que vous vous regardez dans la glace? — Non, mon oncle, répond la nièce, c’est votre portrait que je regarde. » Je crois qu’on ne peut vivre longtemps avec Piron sans acquérir cette prestesse de repartie, ou sans devenir absolument muet. Le second morceau, dont je dois dire un mot, est mie lettre en vers et en prose de M. Gresset à M. le duc de Choiseul, sur le mémoire historique de la négociation entre la France et l’Angleterre. C’est une chose bien plate que cette lettre. Il est bien singulier que M. Gresset, qui a fait des choses si agréables, soit si absolument tombé depuis quelques années; nous n’en voyons plus que des capucinades ou des platitudes. M. Colardeau a un peu mieux chanté M. le duc de
Choiseul. Son poème intitulé le Patriotisme est un
morceau rempli de chaleur et de noblesse. Ce jeune homme fait en vérité
des vers tout à fait à la Racine. Il y règne un nombre,
une harmonie, qu’on ne trouve dans aucun de nos poètes modernes.
M. de Voltaire mis, comme de raison, hors de ligne, je ne vois aucun poète
qui puisse se mettre à côté de M. Colardeau. Je n’en
vois aucun capable de faire six vers du poème du Patriotisme.
Vous
le lirez avec un grand plaisir. L’éloge de M. le duc de Choiseul
est tout à fait noble et beau; c’est ainsi qu’un ministre, qui a
lui-même beaucoup d’esprit, peut être flatté de se voir
louer en beaux vers bien harmonieux. J’aimerais autant que M. Colardeau
s’en fût tenu au moment présent où il pleut des vaisseaux
au roi de tous les coins de son royaume, et qu’il n’eût pas rappelé
celui où l’on porta la vaisselle d’argent à la Monnaie, parce
que ce moment n’était pas comme celui-ci une époque de confiance
et de zèle. Il est vrai que nous y aurions perdu deux beaux vers
qui ne vous échapperont pas. Le poète, en peignant l’empressement
avec lequel chacun allait porter sa vaisselle, ajoute:
Un homme de goût lui aurait sans doute fait sacrifier les deux vers qui suivent:
Ces deux vers affaiblissent la beauté des deux premiers. Il ne faut pas toujours tout dire. C’est là le grand secret de M. de Voltaire. Il répète souvent ses idées; mais à chaque fois il ne dit que ce qu’il faut. Observations d’un Américain des îles neutres au sujet de la négociation de la France et de l’Angleterre. C’est un bavardage qui ne signifie rien. Il manque à nos petits écrivains politiques les premières notions de l’histoire et de la science politique. Aussi rien de plus impertinent que toutes ces feuilles qui ont paru depuis le commencement de la guerre. Si vous en exceptez ce qui a trait au commerce que nos faiseurs de brochures entendent un peu mieux que la politique. Comme cette dernière science n’est pas un objet d’étude en France, le public est d’une ignorance très grande sur ce point. Ceux qui sont employés dans le cabinet et dans les affaires pourraient seuls écrire là-dessus, mais ils ont autre chose à faire que d’amuser nos oisifs par leurs brochures. Brochure de soixante-quatre pages que vous lirez avec plaisir. M. Depremesnil nous reproche de laisser faire ce commerce aux Anglais et aux Hollandais avec nos denrées, et il expose les causes qui nous empêchent de le faire par nous-mêmes, et les moyens de nous mettre en concurrence avec nos rivaux sur cet article. Cet écrivain a les vues justes et droites; il nous fait sentir une vérité qui est, je crois, hors de doute: c’est que si la France ouvrait les yeux, elle se verrait la maîtresse du monde. On a publié deux suppléments à la France littéraire de l’année 1758. Mais il me semble qu’on reproche, aux compilateurs de ces listes des erreurs et des bévues sans nombre. 15 février
1762.
L’Écueil du sage est en deux mots une mauvaise pièce de M. de Voltaire; mais en jugeant avec cette franchise il faut ajouter qu’une mauvaise pièce de M. de Voltaire vaut encore mieux que les bons ouvrages de nos auteurs médiocres. On sait que M. de Voltaire n’a jamais trop réussi dans la comédie. Celle ci est bien au-dessus de sa Prude et de sa Femme qui a raison, mais elle est fort inférieure à l’Enfant prodigue et à Nanine, qui ne sont pas sans défauts. Il est aisé de voir que le vrai titre de la pièce est le Droit du seigneur, quoique dans le fond ce droit ne produise rien, et ne soit nécessaire ni à l’intrigue ni au dénoûment de la pièce. Mais elle peut moins encore s’appeler l’Écueil du sage, parce que c’est faire une action très sage que d’épouser une jeune personne digne par sa naissance, par sa beauté et par ses vertus, de fixer le coeur d’un homme vertueux et sensible. Aussi les sots ont fait de grandes dissertations sur le défaut de ce titre, comme si le titre était une chose bien importante et qui peut rendre une pièce bonne ou mauvaise. Je suis tenté de le croire pour une partie de public. Beaucoup de gens sont dans le cas de ce bonhomme à qui l’on demanda un jour au retour de la comédie quelle pièce il avait vu jouer. « Ma foi, répondit-il, je n’ai pas regardé l’affiche. » Pour la pièce du jour il fallait sans contredit l’appeler plutôt le Choix que l’Écueil du sage mais ce titre n’aurait au reste pas plus qu’un autre influé sur la bonté et sur le succès de cette comédie. On ne sait trop la raison pour laquelle M. de Voltaire a voulu garder l’incognito cette fois-ci. Ce secret ne lui a pas été bien gardé. Depuis six mois qu’il était question de jouer cette pièce, on la lui attribuait toujours sourdement. Après la première représentation, personne ne pouvait plus douter de la vérité, et ceux qui n’ont pas reconnu la touche de M. de Voltaire dans les bonnes comme dans les mauvaises choses ne peuvent guère se vanter de quelque sûreté de tact et de jugement. On pourrait remplir plusieurs feuilles de tout le mal qu’il y a à dire de la fable de cette comédie et de la manière dont elle est développée et conduite. On voit que l’invention et le génie manquent partout, et qu’on y a suppléé par une foule d’incidents dont les uns sont absurdes, les autres trop aisés à imaginer pour qu’il soit permis à un poète d’en faire usage. Personne ne conçoit rien à ce roman du père de Gernance, qui fait qu’Acanthe est sa soeur; mais, quoi qu’il en soit, il est contre toute vraisemblance, comme une femme d’esprit a très bien et très plaisamment observé, qu’Acanthe échappe des mains de son ravisseur sans que son honneur ait souffert le moindre outrage: un étourdi comme Gernance aurait commencé par violer, ensuite il aurait écouté les remontrances de la belle. Le poète, dira-t-on, devait-il lui faire violer sa soeur? Non, mais il devait sentir que cet enlèvement était un très mauvais expédient. D’ailleurs quelle sottise à ce jeune homme de conduire sa proie au château de Dormène, et d’insulter, contre le but même de son enlèvement, une femme de conduite pour laquelle il a beaucoup d’estime. Mais ne fallait-il pas que le poète s’ouvrît une porte pour introduire cette Dormène avec son roman de la vieille Laure? Cela est vrai; mais c’est qu’il nous faut des portes plus naturellement pratiquées, surtout quand elles doivent servir à l’entrée de personnages postiches. Celui de Dormène était bien propre à faire tomber une pièce si, au moment de son apparition, le poète n’avait donné le change au parterre par des moralités, des sentences et des lieux communs. Ce rôle a encore entraîné le mariage de Gernance et de Dormène, qui n’est pas la chose la moins absurde de la pièce. Mais je n’insisterai pas sur une foule d’autres défauts dans la conduite de cette pièce, que vous apercevrez beaucoup mieux que moi. Les personnages parlent et agissent à tout moment tout autrement que les circonstances et leur caractère ne l’annoncent. Le chevalier, de retour de son enlèvement lorsqu’il paraît devant son parent, est dans la dernière consternation. S’il était instruit du danger qu’il a couru de violer sa propre soeur, il ne pourrait être plus confondu qu’il n’est situation absolument fausse, parce qu’un étourdi comme Gernance ne se persuadera jamais d’avoir commis une faute grave en enlevant une paysanne, et, comme j’ai déjà remarqué, il est tout à fait ridicule de le voir converti par les beaux sermons d’Acanthe. Si quelque chose peut faire une profonde impression sur un jeune homme du caractère du chevalier, c’est d’avoir couru le danger de l’inceste en ne cherchant qu’un amusement; mais, chose surprenante! lorsqu’il est instruit de sa véritable situation, il reprend tout aussitôt la légèreté de son caractère. Il paraît au cinquième acte devant sa soeur, qui ignore encore le secret de sa naissance et qui ne peut supporter la vue de son ravisseur, et il lui promet avec une légèreté tout à fait déplacée de ne la jamais quitter, quoiqu’il ne soit rien moins qu’amoureux d’elle. Plus vous examinerez ainsi la comédie du Droit du seigneur, plus vous vous persuaderez qu’il faut la regarder comme une de ces productions auxquelles M. de Voltaire se livre dans ses moments perdus, et qu’il nous abandonne ensuite sans les avoir relues. Il ne faut donc pas y mettre plus de sévérité que l’auteur n’y met de prétention. On peut tout exiger de l’auteur de Mahomet. Il faut tout pardonner à l’auteur de l’Écueil du sage. Il est bien simple qu’autour d’une tête couronnée de tant de lauriers il se trouve des feuilles éparses à terre, et qu’on ne se permette pas de marcher dessus sans les avoir regardées. Tout se ressent du peu de soin que M. de Voltaire a accordé à sa pièce; tout est croqué; il n’y a pas une scène de faite. Celle du troisième acte, où le seigneur exerce son droit autant que la sévérité et la bienséance du théâtre français le permettent, fait le plus d’effet; mais c’est le mérite de l’acteur qui, par la vérité de son jeu, est obligé à tout moment de réparer et de pallier la fausseté et la longueur du dialogue. M. Grandval a joué le rôle du marquis avec beaucoup de noblesse et de finesse. Dans la scène dont je parle, il approche son fauteuil de celui d’Acanthe, à mesure que la situation devient intéressante, avec un comique noble et vrai qui n’appartient qu’à lui. Un jeune acteur nommé Molé a aussi joué le rôle du chevalier avec beau coup d’art, et a dérobé au parterre bien des défauts de ses scènes, par la manière de les rendre. Mais, outre les défauts des rôles essentiels à la pièce, on a attaqué avec raison la plupart des rôles subalternes. J’ai déjà parlé de celui de Dormène. Celui de Colette est aussi postiche. Ceux de M. Dignant et son épouse, Mme Berthe, sont bien mauvais. En général, cette pièce, et ce n’est pas là son plus petit défaut, a deux couleurs. Les deux premiers actes sont gais, comiques et quelquefois bouffons; les trois derniers sont graves, sérieux et intéressants, au point qu’on n’a pu faire reparaître aucun des acteurs des premiers actes. Ce qui n’est pas moins singulier, c’est que la partie comique n’a point du tout réussi, et que la partie larmoyante a reçu les plus grands applaudissements. Le quatrième acte est sans contredit le plus mauvais de la pièce, à cause de tous les détails de ce roman de la naissance d’Acanthe qu’il faut expliquer; mais grâce aux maximes et aux sentences répandues çà et là, et pour lesquelles le parterre conserve un faible étonnant, c’est cet acte qui a fait le succès de la pièce; et si le cinquième n’avait pas été absolument faible et manqué, l’Écueil du sage aurait eu le plus grand succès du monde. Il faut remarquer cette révolution ou plutôt ce dépérissement du goût et des moeurs, qui ne nous permet plus d’être sensibles à la vraie comédie, qui se paye de sentences et de lieux communs à la place de la nature et de la vérité, qui ne trouve plus de comique que dans des allusions satiriques, et qui met une fausse délicatesse à se choquer de toute expression à laquelle, à force de donner la torture à son esprit, on peut trouver un sens déshonnête. La police seconde merveilleusement cette fausse délicatesse du public, qui est la marque la plus sûre de la corruption des moeurs. Bientôt il ne sera plus permis d’être bon comique que sur les théâtres de la foire; et ce qu’on peut de plus fort sur cette rigueur déplacée, c’est qu’il n’y a pas peut-être deux pièces de Molière que la police permît de jouer si on les lui présentait aujourd’hui. Voilà comment, par un cercle inévitable, les chefs-d’oeuvre de génie dans les arts polissent et perfectionnent d’abord le goût et les moeurs d’une nation que le luxe et la corruption gagnent ensuite, d’où il résulte bientôt ce faux raffinement et cette fausse délicatesse qui ramènent à la décadence du goût et des arts. Si quelques hommes de génie la retardent encore parmi nous, il est à craindre que leurs efforts mal secondés ne puissent opposer une digue durable au mensonge et au mauvais goût qui nous inondent de toutes parts; et il faudra bien que les Français éprouvent à leur tour le sort que les Grecs et les Romains n’ont pu éviter. Le tableau de la noce qui vient au troisième acte, M. le baillif à la tête, présenter ses hommages à monseigneur, est un tableau charmant et a fait le plus grand plaisir au théâtre. Si l’on imprime cette pièce, je crains que vous ne soyez pas plus content du style que de la machine. Au reste, la police a fait gâter la scène la plus plaisante par les retranchements qu’elle a ordonnés, et, comme il ne sera pas peut-être permis de rétablir à l’impression les endroits supprimés, je profiterai de l’occasion que j’ai eue de me procurer cette scène tout entière pour la conserver ici(10). Elle ne tient pas d’ailleurs au fond de la pièce, et l’on peut la regarder comme un fragment entièrement détaché. C’est la scène qui commence le second acte entre le baillif et Colette, où celle-ci met opposition juridique au mariage de Mathurin et d’Acanthe. L’Opéra-Comique, qui devait ouvrir son théâtre le 2 de ce mois à la foire de Saint-Germain, a été réuni par ordre de la cour à la Comédie-Italienne. Cet arrangement n’a pas été approuvé du public, qui aimait mieux voir ce spectacle sous l’inspection d’un directeur intéressé à lui plaire que sous l’autorité de MM. les premiers gentilshommes de la chambre. On craint avec raison que le goût du public ne soit désormais moins consulté, et il serait juste de le laisser au moins maître de ses amusements. L’exemple des autres théâtres justifie cette appréhension. Si l’Opéra français est en droit, de temps immémorial, d’ennuyer les trois quarts de Paris, ce n’est que parce qu’il n’est pas sous la direction d’un homme qui ait d’autres vues que celle de gagner de l’argent. On veut soutenir ce vieil édifice de l’Opéra malgré les injures du temps, malgré le goût du public qui ne peut plus souffrir la monotonie et la platitude de sa musique; et pour réussir dans ce projet, on punit tous ceux qui demandent de vraie musique, et dont le nombre augmente tous les jours. D’un côté, l’Opéra-Comique est obligé de payer une contribution considérable à l’Opéra pour avoir la permission de nous plaire; de l’autre, il n’est point permis de donner un concert pour de l’argent. Ce qui prouve que les privilèges exclusifs en tous genres sont une belle invention. Si le théâtre de la Comédie-Française est tombé, c’est aussi la faute de la mauvaise administration. On a privé le public de plusieurs acteurs qui lui étaient agréables, et qu’on a remplacés par des sujets insupportables. L’Opéra-Comique seul était bien gouverné, et le public payait les soins des directeurs par une affluence et par des applaudissements qui ont alarmé tous les autres spectacles. Mais ce n’est pas en détruisant ce qui plaît au public, c’est en cherchant à lui plaire aussi par des efforts, des talents et du zèle qu’il devrait être permis de lutter pour mériter son suffrage. Quoi qu’il en soit, l’Opéra-Comique se trouve incorporé à la Comédie-Italienne, où il joue depuis quinze jours avec un concours prodigieux. Les cinq acteurs qu’on a conservés du théâtre de la foire sont MM. Audinot, Laruette, Clerval, Mlles Nessel et Deschamps. C’est certainement aujourd’hui, pour la vérité, la finesse et l’ensemble du jeu, la meilleure troupe du royaume. M. Audinot, dans les rôles de bas comique, comme d’ouvrier, d’artisan, etc., est sans contredit le plus grand comédien qu’il y ait en Europe. Annette et Lubin, paroles de Favart et Voisenon, musique de***. La Comédie-Italienne a donné aujourd’hui une petite comédie intitulée Annette et Lubin, mêlée d’ariettes et de vaudevilles parodiés, c’est-à-dire de tous les accompagnements d’un faux et mauvais goût. C’est un des plus détestables crimes contre le goût et contre le bon sens que de parodier par des paroles quelconques un air qui a été fait originairement sur quatre beaux vers de Metastasio, et il est cruel qu’on puisse faire de ces horreurs à Paris avec succès. Ici Annette chante un mauvais couplet avec une voix qui fait grincer les dents, sur l’air Prigioniera abundonata de l’immortel Hasse. Au reste, cette petite comédie est faite d’après le conte de M. Marmontel, qui porte le même titre et qui est peut-être le meilleur de son recueil. Vous ne trouverez déjà que trop d’esprit dans le conte, qui devrait être un chef-d’oeuvre de naïveté et de simplicité; mais c’est bien pis dans la comédie, où la pointe épigrammatique vous blesse à chaque instant. Cette pièce est d’ailleurs mal faite, tous les discours en sont faux. Ils roulent sans cesse sur une comparaison fastidieuse entre la ville et le village, lieux communs qu’on a retournés cent mille fois, et qu’on ne saurait plus entendre sans dégoût. Il n’y a pas trois traits dans cette pièce qui méritent d’être loués, et je ne vous en aurais certainement pas parlé si elle n’avait eu le plus grand succès. Le mauvais goût du public doit faire trembler. Comment un homme de génie peut-il avoir envie de travailler pour un peuple qui applaudit avec transport de telles impertinences? Lorsqu’on voit le succès du petit opéra-comique On ne s’avise jamais de tout, faisons une comparaison plus exacte, lorsqu’on voit le succès des Idylles de Gessner, on conçoit la plus haute idée du goût de la nation, et lorsqu’on voit triompher le genre faux et absurde qui fait le succès d’Annette et Lubin, on reste affligé et humilié, et l’on croit que le génie et le goût vont disparaître parmi nous. Cette petite comédie, qui aura pour notre honte peut-être cinquante représentations, est de Mme Favart et compagnie. M. l’abbé de Voisenon est un des premiers associés de cette compagnie si riche en tournures, épigrammes et pointes. Un des traits les plus applaudis, c’est celui d’Annette qui dit: « Lubin, ce n’est pas un garçon, c’est mon cousin. » Comme si le terme de garçon n’était pas un terme de village, et qu’il pût être ignoré d’une paysanne! O spectatores, servum pecus! On vient de publier les Campagnes de M. le maréchal duc de Coigny en Allemagne, pendant les années 1743 et 1744. La première de ces campagnes tient trois volumes, la seconde en remplit cinq. Ce recueil, comme celui de M. le maréchal de Noailles qui a paru l’année dernière, contient la correspondance du général et du ministre, de l’armée et de la cour. Tous ces papiers ont été dérobés au dépôt de la guerre et imprimés avec peu de soin. Camille Falconet, de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris et médecin consultant du roi, vient de mourir à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Ce digne et respectable vieillard emporte avec lui les regrets de tous les honnêtes gens; sa perte devrait faire un deuil général pour tous les gens de lettres de ce pays-ci. Ses vertus et ses qualités personnelles étaient encore au-dessus de l’étendue de son savoir et de son érudition. Il a passé quatre-vingts ans dans une étude continuelle; et la plus heureuse mémoire lui donnait droit de se vanter de n’avoir jamais rien oublié de ce qu’il avait appris. C’est un savant de moins dans un pays où cette espèce d’homme devient de jour en jour plus rare. Ce qui est encore plus rare en tout pays, c’est de réunir. la bonté, la candeur, la sagesse à la chaleur, à la vivacité, à je ne sais quelle aimable étourderie et pétulance qui donnait à ce vénérable vieillard un caractère particulier. Je n’ai jamais vu de jeune homme plus séduisant que ne l’était notre digne Falconet à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Il inspirait la passion à tous ceux qui l’avaient vu une fois: c’était un de ces hommes qu’on ne pouvait plus oublier. Il était le père et le protecteur né de tous les gens de lettres sans appui. Ils n’avaient pas besoin d’autres titres pour recevoir des conseils et des secours. Son immense bibliothèque était au service de tout le monde(11). Ceux qui lui étaient le moins connus avaient des droits sur ses livres, et en disposaient comme lui, et il n’imaginait pas leur avoir rendu service. Sa méthode était d’écrire ses observations sur des cartes. Ii en laisse au moins quatre-vingt-dix mille dont la plupart doivent être très curieuses et très intéressantes, car c’était un excellent esprit. On ferait un bon livre de ses mots, et un meilleur encore de ses actions. Il disait quelquefois qu’il connaissait trois grands maîtres avec lesquels on pouvait se passer d’une bibliothèque: or ces trois grands maîtres étaient maître Michel, maître François, maître Benoît. Pour nous, qui avons eu le bonheur de connaître maître Camille, nous le pleurerons longtemps, et nous plaindrons l’espèce humaine de produire si peu d’hommes qui lui ressemblent. La Petite Maison est un conte qu’on a tiré du second volume du Spectateur de M. de Bastide, et qu’on pouvait se dispenser de réimprimer. L’auteur de ce conte n’a point de talent. Il paraît n’avoir fait sa brochure que pour citer le nom des artistes qui sont le plus employés à la décoration intérieure des maisons de Paris. Aussi les deux héros de sa Petite Maison, Mélite et Trémicour, sont précisément les personnages qui intéressent le moins(12). Un autre barbouilleur de papier très impertinent a imaginé de continuer l’histoire de Manon Lescaut, que nous avons vue bien ensevelie en Amérique par son amant le chevalier Des Grieux; car vous connaissez ce petit roman de M. l’abbé Prévost qui a beaucoup de réputation, et vous jugerez sans doute à propos de jeter l’ouvrage de son continuateur au feu(13). C’est du bavardage en vingt-huit pages(14).
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