EXTRAIT DU CÉDÉROM DES OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
OEUVRES COMPLÈTES DE MONTESQUIEU
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DES LOIS
DANS LE RAPPORT QU’ELLES ONT AVEC L’ÉTABLISSEMENT
DE LA RELIGION DE CHAQUE PAYS ET SA POLICE
EXTÉRIEURE.(1)
L’homme pieux et l’athée parlent toujours de religion ; l’un parle de ce qu’il aime, et l’autre de ce qu’il craint.(2)CHAPITRE II.
DU MOTIF D’ATTACHEMENT POUR LES DIVERSES
RELIGIONS.Les diverses religions du monde ne donnent pas à ceux qui les professent des motifs égaux d’attachement pour elles : cela dépend beaucoup de la manière dont elles se concilient avec la façon de penser et de sentir des hommes.
Nous sommes extrêmement portés à l’idolâtrie, et cependant nous ne sommes pas fort attachés aux religions idolâtres ; nous ne sommes guère portés aux idées spirituelles, et cependant nous sommes très attachés aux religions qui nous font adorer un Être spirituel. C’est un sentiment heureux qui vient en partie de la satisfaction(3) que nous trouvons en nous-mêmes, d’avoir été assez intelligents pour avoir choisi une religion qui tire la divinité de l’humiliation où les autres l’avoient mise. Nous regardons l’idolâtrie comme la religion des peuples grossiers ; et la religion qui a pour objet un être spirituel, comme celle des peuples éclairés.(4)
Quand, avec l’idée d’un Être spirituel suprême, qui forme le dogme, nous pouvons joindre encore des idées sensibles qui entrent dans le culte, cela nous donne un grand attachement pour la religion, parce que les motifs dont nous venons de parler se trouvent joints à notre penchant naturel pour les choses sensibles. Aussi les catholiques, qui ont plus de cette sorte de culte que les protestants, sont-ils plus invinciblement attachés à leur religion que les protestants ne le sont à la leur, et plus zélés pour sa propagation.(5)
Lorsque le peuple d’Éphèse(6) eut appris que les pères du concile avoient décidé qu’on pouvoit appeler(7) la Vierge Mère de Dieu, il fut transporté de joie ; il baisoit les mains des évêques, il embrassoit leurs genoux ; tout retentissoit d’acclamations.
Quand une religion intellectuelle nous donne encore l’idée d’un choix fait par la Divinité, et d’une distinction de ceux qui la professent d’avec ceux qui ne la professent pas, cela nous attache beaucoup à cette religion. Les mahométans ne seroient pas si bons musulmans, si d’un côté il n’y avoit pas de peuples idolâtres qui leur font penser qu’ils sont les vengeurs de l’unité de Dieu, et de l’autre des chrétiens, pour leur faire croire qu’ils sont l’objet de ses préférences.
Une religion chargée de beaucoup de pratiques(8) attache plus à elle qu’une autre qui l’est moins : on tient beaucoup aux choses dont on est continuellement occupé ; témoin l’obstination tenace des mahométans(9) et des Juifs, et la facilité qu’ont de changer de religion les peuples barbares et sauvages, qui, uniquement occupés de la chasse ou de la guerre, ne se chargent guère de pratiques religieuses.
Les hommes sont extrêmement portés à espérer et à craindre ; et une religion qui n’auroit ni enfer ni paradis, ne sauroit guère leur plaire. Cela se prouve par la facilité qu’ont eue les religions étrangères à s’établir au Japon, et le zèle et l’amour avec lesquels on les y a reçues.(10)
Pour qu’une religion attache, il faut qu’elle ait une morale pure. Les hommes, fripons en détail, sont en gros de très honnêtes gens ; ils aiment la morale(11) ; et si je ne traitois pas un sujet si grave, je dirois que cela se voit admirablement bien sur les théâtres : on est sûr de plaire au peuple par les sentiments que la morale avoue, et on est sûr de le choquer par ceux qu’elle réprouve.
Lorsque le culte extérieur a une grande magnificence, cela nous flatte et nous donne beaucoup d’attachement pour la religion. Les richesses des temples et celles du clergé nous affectent beaucoup. Ainsi la misère même des peuples est un motif qui les attache à cette religion, qui a servi de prétexte à ceux qui ont causé leur misère.
Presque tous les peuples policés habitent dans des maisons. De là est venue naturellement l’idée de bâtir à Dieu une maison où ils puissent l’adorer et l’aller chercher dans leurs craintes ou leurs espérances.(12)
En effet, rien n’est plus consolant pour les hommes, qu’un lieu où ils trouvent la divinité plus présente, et où tous ensemble ils font parler leur foiblesse et leur misère.(13)
Mais cette idée si naturelle ne vient qu’aux peuples qui cultivent les terres ; et on ne verra pas bâtir de temple chez ceux qui n’ont pas de maisons eux-mêmes.
C’est ce qui fit que Gengiskan marqua un si grand mépris pour les mosquées(14). Ce prince(15) interrogea les mahométans ; il approuva tous leurs dogmes, excepté celui qui porte la nécessité d’aller à la Mecque ; il ne pouvoit comprendre qu’on ne pût pas adorer Dieu partout. Les Tartares, n’habitant point de maisons, ne connoissoient point de temples.
Les peuples qui n’ont point de temples ont peu d’attachement pour leur religion : voilà pourquoi les Tartares ont été de tout temps si tolérants(16) ; pourquoi les peuples barbares qui conquirent l’empire romain ne balancèrent pas un moment à embrasser le christianisme ; pourquoi les sauvages de l’Amérique sont si peu attachés à leur propre religion ; et pourquoi, depuis que nos missionnaires leur ont fait bâtir au Paraguay des églises, ils sont si fort zélés pour la nôtre.
Comme la divinité est le refuge des malheureux, et qu’il n’y a pas de gens plus malheureux que les criminels, on a été naturellement porté à penser que les temples étoient un asile pour eux ; et cette idée parut encore plus naturelle chez les Grecs, où les meurtriers, chassés de leur ville et de la présence des hommes, sembloient n’avoir plus de maisons que les temples, ni d’autres protecteurs que les dieux.
Ceci ne regarda d’abord que les homicides involontaires ; mais, lorsqu’on y comprit les grands criminels, on tomba dans une contradiction grossière : s’ils avoient offensé les hommes, ils avoient à plus forte raison offensé les dieux.
Ces asiles se multiplièrent dans la Grèce : les temples, dit Tacite(17), étoient remplis de débiteurs insolvables et d’esclaves méchants ; les magistrats avoient de la peine à exercer la police ; le peuple protégeoit les crimes des hommes, comme les cérémonies des dieux ; le sénat fut obligé d’en retrancher un grand nombre.
Les lois de Moïse furent très sages. Les homicides involontaires étoient innocents, mais ils devoient être ôtés de devant les yeux des parents du mort : il établit donc un asile(18) pour eux. Les grands criminels ne méritent point d’asile ; ils n’en eurent pas(19). Les Juifs n’avoient qu’un tabernacle portatif, et qui changeoit continuellement de lieu ; cela excluoit l’idée d’asile. Il est vrai qu’ils devoient avoir un temple ; mais les criminels qui y seroient venus de toutes parts, auroient pu troubler le service divin. Si les homicides avoient été chassés hors du pays, comme ils le furent chez les Grecs, il eût été à craindre qu’ils n’adorassent des dieux étrangers. Toutes ces considérations firent établir des villes d’asile, où l’on devoit rester jusqu’à la mort du souverain pontife.
Les premiers hommes, dit Porphyre(20), ne sacrifioient que de l’herbe. Pour un culte si simple, chacun pouvoit être pontife dans sa famille.
Le désir naturel de plaire à la divinité, multiplia les cérémonies : ce qui fit que les hommes, occupés à l’agriculture, devinrent incapables de les exécuter toutes, et d’en remplir les détails.
On consacra aux dieux des lieux particuliers ; il fallut qu’il y eût des ministres pour en prendre soin, comme chaque citoyen prend soin de sa maison et de ses affaires domestiques. Aussi les peuples qui n’ont point de prêtres, sont-ils ordinairement barbares. Tels étoient autrefois les Pédaliens(21), tels sont encore les Wolgusky.(22)
Des gens consacrés à la Divinité devoient être honorés, surtout chez les peuples qui s’étoient formé une certaine idée d’une pureté corporelle, nécessaire pour approcher des lieux les plus agréables aux dieux, et dépendante de certaines pratiques.
Le culte des dieux demandant une attention continuelle, la plupart des peuples furent portés à faire du clergé un corps séparé. Ainsi, chez les Égyptiens, les Juifs et les Perses(23), on consacra à la divinité de certaines familles, qui se perpétuoient et faisoient le service. Il y eut même des religions où l’on ne pensa pas seulement à éloigner les ecclésiastiques des affaires, mais encore à leur ôter l’embarras d’une famille ; et c’est la pratique de la principale branche de la loi chrétienne.(24)
Je ne parlerai point ici des conséquences de la loi du célibat : on sent qu’elle pourroit devenir nuisible, à proportion que le corps du clergé seroit trop étendu, et que par conséquent celui des laïques ne le seroit pas assez.
Par la nature de l’entendement humain, nous aimons en fait de religion tout ce qui suppose un effort, comme, en matière de morale, nous aimons spéculativement tout ce qui porte le caractère de la sévérité. Le célibat a été plus agréable aux peuples à qui il sembloit convenir le moins, et pour lesquels il pouvoit avoir de plus fâcheuses suites. Dans les pays du midi de l’Europe, où, par la nature du climat, la loi du célibat est plus difficile à observer, elle a été retenue ; dans ceux du nord, où les passions sont moins vives, elle a été proscrite. Il y a plus : dans les pays où il y a peu d’habitants, elle a été admise ; dans ceux où il y en a beaucoup, on l’a rejetée. On sent que toutes ces réflexions ne portent que sur la trop grande extension du célibat, et non sur le célibat même.
CHAPITRE V.
DES BORNES QUE LES LOIS DOIVENT METTRE AUX RICHESSES DU CLERGÉ.Les familles particulières peuvent périr : ainsi les biens n’y ont point une destination perpétuelle. Le clergé est une famille qui ne peut pas périr : les biens y sont donc attachés pour toujours, et n’en peuvent pas sortir.
Les familles particulières peuvent s’augmenter : il faut donc que leurs biens puissent croître aussi. Le clergé est une famille qui ne doit point s’augmenter(25) : les biens doivent donc y être bornés.
Nous avons retenu les dispositions du Lévitique sur les biens du clergé, excepté celles qui regardent les bornes de ces biens : effectivement, on ignorera toujours parmi nous quel est le terme après lequel il n’est plus permis à une communauté religieuse d’acquérir.
Ces acquisitions sans fin paroissent aux peuples si déraisonnables, que celui qui voudroit parler pour elles seroit regardé comme un imbécile.
Les lois civiles trouvent quelquefois des obstacles à changer des abus établis, parce qu’ils sont liés à des choses qu’elles doivent respecter : dans ce cas, une disposition indirecte marque plus le bon esprit du législateur, qu’une autre qui frapperoit sur la chose même. Au lieu de défendre les acquisitions du clergé, il faut chercher à l’en dégoûter lui-même ; laisser le droit, et ôter le fait.
Dans quelques pays de l’Europe, la considération des droits des seigneurs a fait établir en leur faveur un droit d’indemnité sur les immeubles acquis par les gens de mainmorte. L’intérêt du prince lui a fait exiger un droit d’amortissement dans le même cas. En Castille, où il n’y a point de droit pareil, le clergé a tout envahi ; en Aragon, où il y a quelque droit d’amortissement, il a acquis moins ; en France, où ce droit et celui d’indemnité sont établis, il a moins acquis encore ; et l’on peut dire que la prospérité de cet État est due, en partie, à l’exercice de ces deux droits. Augmentez-les ces droits, et arrêtez la mainmorte, s’il est possible.(26)
Rendez sacré et inviolable l’ancien et nécessaire domaine du clergé ; qu’il soit fixe et éternel comme lui : mais laissez sortir de ses mains les nouveaux domaines.
Permettez de violer la règle(27), lorsque la règle est devenue un abus ; souffrez l’abus, lorsqu’il rentre dans la règle.
On se souvient toujours à Rome d’un mémoire qui y fut envoyé à l’occasion de quelques démêlés avec le clergé. On y avoit mis cette maxime : « Le clergé doit contribuer aux charges de l’État, quoi qu’en dise l’Ancien Testament. » On en conclut que l’auteur du mémoire entendoit mieux le langage de la maltôte que celui de la religion.(28)
Le moindre bon sens fait voir que ces corps qui se perpétuent sans fin, ne doivent pas vendre leurs fonds à vie(29), ni faire des emprunts à vie, à moins qu’on ne veuille qu’ils se rendent héritiers de tous ceux qui n’ont point de parents, et de tous ceux qui n’en veulent point avoir. Ces gens jouent contre le peuple, mais ils tiennent la banque contre lui.
« Ceux-là sont impies envers les dieux, dit Platon(30), qui nient leur existence ; ou qui l’accordent, mais soutiennent(31) qu’ils ne se mêlent point des choses d’ici-bas ; ou enfin, qui pensent qu’on les apaise aisément par des sacrifices : trois opinions également pernicieuses. » Platon dit là tout ce que la lumière naturelle a jamais dit de plus sensé en matière de religion.
La magnificence du culte extérieur a beaucoup de rapport à la constitution de l’État. Dans les bonnes républiques, on n’a pas seulement réprimé le luxe de la vanité, mais encore celui de la superstition. On a fait dans la religion des lois d’épargne. De ce nombre sont plusieurs lois de Solon, plusieurs lois de Platon sur les funérailles, que Cicéron a adoptées ; enfin quelques lois de Numa(32) sur les sacrifices.
« Des oiseaux, dit Cicéron, et des peintures faites en un jour, sont des dons très divins(33). »
« Nous offrons des choses communes, disoit un Spartiate, afin que nous ayons tous les jours le moyen d’honorer les dieux(34). »
Le soin que les hommes doivent avoir de rendre un culte à la divinité, est bien différent de la magnificence de ce culte. Ne lui offrons point nos trésors, si nous ne voulons lui faire voir l’estime que nous faisons des choses qu’elle veut que nous méprisions.
« Que doivent penser les dieux des dons des impies, dit admirablement Platon(35), puisqu’un homme de bien rougiroit de recevoir des présents d’un malhonnête homme ? »
Il ne faut pas que la religion, sous prétexte de dons, exige des peuples ce que les nécessités de l’État leur ont laissé ; et, comme dit Platon(36), des hommes chastes et pieux doivent offrir des dons qui leur ressemblent.
Il ne faudroit pas non plus que la religion encourageât les dépenses des funérailles. Qu’y a-t-il de plus naturel, que d’ôter la différence des fortunes dans une chose et dans les moments qui égalisent toutes les fortunes(37) ?
Lorsque la religion a beaucoup de ministres, il est naturel qu’ils aient un chef, et que le pontificat y soit établi. Dans la monarchie, où l’on ne sauroit trop séparer les ordres de l’État, et où l’on ne doit point assembler sur une même tête toutes les puissances, il est bon que le pontificat soit séparé de l’empire. La même nécessité ne se rencontre pas dans le gouvernement despotique, dont la nature est de réunir sur une même tête tous les pouvoirs. Mais, dans ce cas, il pourroit arriver que le prince regarderoit la religion comme ses lois mêmes, et comme des effets de sa volonté. Pour prévenir cet inconvénient, il faut qu’il y ait des monuments de la religion ; par exemple, des livres sacrés qui la fixent et qui l’établissent. Le roi de Perse est le chef de la religion ; mais l’Alcoran règle la religion l’empereur de la Chine est le souverain pontife, mais il y a des livres, qui sont entre les mains de tout le monde, auxquels il doit lui-même se conformer. En vain un empereur voulut-il les abolir, ils triomphèrent de la tyrannie.
Nous sommes ici politiques et non pas théologiens ; et, pour les théologiens mêmes, il y a bien de la différence entre tolérer une religion et l’approuver.
Lorsque les lois d’un État ont cru devoir souffrir plusieurs religions, il faut qu’elles les obligent aussi à se tolérer entre elles. C’est un principe, que toute religion qui est réprimée, devient elle-même réprimante : car sitôt que, par quelque hasard, elle peut sortir de l’oppression, elle attaque la religion qui l’a réprimée, non pas comme une religion, mais comme une tyrannie.
Il est donc utile(38) que les lois exigent de ces diverses religions, non seulement qu’elles ne troublent pas l’État, mais aussi qu’elles ne se troublent pas entre elles. Un citoyen ne satisfait point aux lois, en se contentant de ne pas agiter le corps de l’État ; il faut encore qu’il ne trouble pas quelque citoyen que ce soit.
Comme il n’y a guère que les religions intolérantes qui aient un grand zèle pour s’établir ailleurs, parce qu’une religion qui peut tolérer les autres, ne songe guère à sa propagation, ce sera une très bonne loi civile, lorsque l’État est satisfait de la religion déjà établie, de ne point souffrir l’établissement(39) d’une autre.
Voici donc le principe fondamental des lois politiques en fait de religion. Quand on est maître(40) de recevoir dans un État une nouvelle religion, ou de ne la pas recevoir, il ne faut pas l’y établir ; quand elle y est établie, il faut la tolérer.(41)
Un prince qui entreprend dans son État de détruire ou de changer la religion dominante, s’expose beaucoup. Si son gouvernement est despotique, il court plus de risque de voir une révolution, que par quelque tyrannie que ce soit, qui n’est jamais dans ces sortes d’États une chose nouvelle. La révolution vient de ce qu’un État ne change pas de religion, de moeurs et de manières dans un instant, et aussi vite que le prince publie l’ordonnance qui établit une religion nouvelle.
De plus, la religion ancienne est liée avec la constitution de l’État, et la nouvelle n’y tient point : celle-là s’accorde avec le climat, et souvent la nouvelle s’y refuse. Il y a plus : les citoyens se dégoûtent de leurs lois ; ils prennent du mépris pour le gouvernement déjà établi ; on substitue des soupçons contre les deux religions à une ferme croyance pour une ; en un mot, on donne à l’État, au moins pour quelque temps, et de mauvais citoyens, et de mauvais fidèles.
Il faut éviter les lois pénales en fait de religion. Elles impriment de la crainte, il est vrai ; mais comme la religion a ses lois pénales aussi qui inspirent de la crainte, l’une est effacée par l’autre. Entre ces deux craintes différentes, les âmes deviennent atroces.
La religion a de si grandes menaces, elle a de si grandes promesses, que lorsqu’elles sont présentes à notre esprit, quelque chose que le magistrat puisse faire pour nous contraindre à la quitter, il semble qu’on ne nous laisse rien quand on nous l’ôte, et qu’on ne nous ôte rien lorsqu’on nous la laisse.
Ce n’est donc pas en remplissant l’âme de ce grand objet, en l’approchant du moment où il lui doit être d’une plus grande importance(42), que l’on parvient à l’en détacher : il est plus sûr d’attaquer une religion par la faveur, par les commodités de la vie, par l’espérance de la fortune ; non pas par ce qui avertit, mais par ce qui fait que l’on oublie ; non pas par ce qui indigne, mais par ce qui jette dans la tiédeur, lorsque d’autres passions agissent sur nos âmes, et que celles que la religion inspire sont dans le silence. Règle générale : en fait de changement de religion, les invitations sont plus fortes que les peines.
Le caractère de l’esprit humain a paru dans l’ordre même des peines qu’on a employées. Que l’on se rappelle les persécutions du Japon(43) ; on se révolta plus contre les supplices cruels que contre les peines longues, qui lassent plus qu’elles n’effarouchent, qui sont plus difficiles à surmonter, parce qu’elles paroissent moins difficiles.
En un mot, l’histoire nous apprend assez que les lois pénales n’ont jamais eu d’effet que comme destruction.(44)
CHAPITRE XIII.(45)
TRÈS-HUMBLE REMONTRANCE AUX INQUISITEURS
D’ESPAGNE ET DE PORTUGAL.Une Juive de dix-huit ans, brûlée à Lisbonne au dernier auto-da-fé, donna occasion à ce petit ouvrage ; et je crois que c’est le plus inutile qui ait jamais été écrit. Quand il s’agit de prouver des choses si claires, on est sûr de ne pas convaincre.
L’auteur déclare que, quoiqu’il soit Juif, il respecte la religion chrétienne, et qu’il l’aime assez pour ôter aux princes qui ne seront pas chrétiens un prétexte plausible pour la persécuter.
« Vous vous plaignez, dit-il aux inquisiteurs, de ce que l’empereur du Japon fait brûler à petit feu tous les chrétiens qui sont dans ses États ; mais il vous répondra : Nous vous traitons, vous qui ne croyez pas comme nous, comme vous traitez vous-mêmes ceux qui ne croient pas comme vous : vous ne pouvez vous plaindre que de votre foiblesse, qui vous empêche de nous exterminer, et qui fait que nous vous exterminons.
« Mais il faut avouer que vous êtes bien plus cruels que cet empereur. Vous nous faites mourir, nous qui ne croyons que ce que vous croyez, parce que nous ne croyons pas tout ce que vous croyez. Nous suivons une religion que vous savez vous-mêmes avoir été autrefois chérie de Dieu : nous pensons que Dieu l’aime encore, et vous pensez qu’il ne l’aime plus ; et parce que vous jugez ainsi, vous faites passer par le fer et par le feu ceux qui sont dans cette erreur si pardonnable, de croire que Dieu(46) aime encore ce qu’il a aimé.
« Si vous êtes cruels à notre égard, vous l’êtes bien plus à l’égard de nos enfants ; vous les faites brûler, parce qu’ils suivent les inspirations que leur ont données ceux que la loi naturelle et les lois de tous les peuples leur apprennent à respecter comme des dieux.
« Vous vous privez de l’avantage que vous a donné sur les mahométans la manière dont leur religion s’est établie. Quand ils se vantent du nombre de leurs fidèles, vous leur dites que la force les leur a acquis, et qu’ils ont étendu leur religion par le fer : pourquoi donc établissez-vous la vôtre par le feu ?
« Quand vous voulez nous faire venir à vous, nous vous objectons une source dont vous vous faites gloire de descendre. Vous nous répondez que votre religion est nouvelle, mais qu’elle est divine ; et vous le prouvez parce qu’elle s’est accrue par la persécution des païens et par le sang de vos martyrs ; mais aujourd’hui vous prenez le rôle des Dioclétiens, et vous nous faites prendre le vôtre.
« Nous vous conjurons, non pas par le Dieu puissant que nous servons, vous et nous, mais par le Christ que vous nous dites avoir pris la condition humaine pour vous proposer des exemples que vous puissiez suivre ; nous vous conjurons d’agir avec nous comme il agiroit lui-même s’il étoit encore sur la terre. Vous voulez que nous soyons chrétiens, et vous ne voulez pas l’être.
« Mais si vous ne voulez pas être chrétiens, soyez au moins des hommes : traitez-nous comme vous feriez, si, n’ayant que ces foibles lueurs de justice que la nature nous donne, vous n’aviez point une religion pour vous conduire, et une révélation pour vous éclairer.
« Si le ciel vous a assez aimés pour vous faire voir la vérité, il vous a fait une grande grâce ; mais est-ce aux enfants qui ont eu l’héritage de leur père, de haïr ceux qui ne l’ont pas eu ?
« Que si vous avez cette vérité, ne nous la cachez pas par la manière dont vous nous la proposez. Le caractère de la vérité, c’est son triomphe sur les coeurs et les esprits, et non pas cette impuissance que vous avouez lorsque vous voulez la faire recevoir par des supplices.
« Si vous êtes raisonnables, vous ne devez pas nous faire mourir parce que nous ne voulons pas vous tromper. Si votre Christ est lé fils de Dieu, nous espérons qu’il nous récompensera de n’avoir pas voulu profaner ses mystères ; et nous croyons que le Dieu que nous servons, vous et nous, ne nous punira pas de ce que nous avons souffert la mort pour une religion qu’il nous a autrefois donnée, parce que nous croyons qu’il nous l’a encore donnée.
« Vous vivez dans un siècle où la lumière naturelle est plus vive qu’elle n’a jamais été, où la philosophie a éclairé les esprits, où la morale de votre Évangile a été plus connue, où les droits respectifs des hommes les uns sur les autres, l’empire qu’une conscience a sur une autre conscience, sont mieux établis. Si donc vous ne revenez pas de vos anciens préjugés, qui, si vous n’y prenez garde, sont vos passions, il faut avouer que vous êtes incorrigibles, incapables de toute lumière et de toute instruction ; et une nation est bien malheureuse, qui donne de l’autorité à des hommes tels que vous.
« Voulez-vous que nous vous disions naïvement notre pensée ? Vous nous regardez plutôt comme vos ennemis, que comme les ennemis de votre religion ; car, si vous aimiez votre religion, vous ne la laisseriez pas corrompre par une ignorance grossière.
« Il faut que nous vous avertissions d’une chose : c’est que, si quelqu’un dans la postérité ose jamais dire que dans le siècle où nous vivons, les peuples d’Europe étoient policés, on vous citera pour prouver qu’ils étoient barbares(47) ; et l’idée que l’on aura de vous sera telle, qu’elle flétrira votre siècle, et portera la haine sur tous vos contemporains. »
CHAPITRE XIV.
POURQUOI LA RELIGION CHRÉTIENNE EST SI ODIEUSE
AU JAPON.J’ai parlé(48) du caractère atroce des âmes japonoises(49). Les magistrats regardèrent la fermeté qu’inspire le christianisme, lorsqu’il s’agit de renoncer à la foi, comme très dangereuse : on crut voir augmenter l’audace. La loi du Japon punit sévèrement la moindre désobéissance. On ordonna de renoncer à la religion chrétienne : n’y pas renoncer, c’étoit désobéir ; on châtia ce crime, et la continuation de la désobéissance parut mériter un autre châtiment.
Les punitions, chez les Japonois, sont regardées comme la vengeance d’une insulte faite au prince. Les chants d’allégresse de nos martyrs parurent être un attentat contre lui : le titre de martyr indigna(50) les magistrats ; dans leur esprit, il signifioit rebelle ; ils firent tout pour empêcher qu’on ne l’obtînt. Ce fut alors que les âmes s’effarouchèrent, et que l’on vit un combat horrible entre les tribunaux qui condamnèrent, et les accusés qui souffrirent entre les lois civiles et celles de la religion.
Tous les peuples d’Orient, excepté les mahométans, croient toutes les religions en elles-mêmes indifférentes. Ce n’est que comme changement dans le gouvernement, qu’ils craignent l’établissement d’une autre religion. Chez les Japonois, où il y a plusieurs sectes, et où l’État a eu si longtemps un chef ecclésiastique, on ne dispute jamais sur la religion(51). Il en est de même chez les Siamois(52). Les Calmouks(53) font plus ; ils se font une affaire de conscience de souffrir toutes sortes de religions. A Calicut(54), c’est une maxime d’État, que toute religion est bonne(55).
Mais il n’en résulte pas qu’une religion apportée d’un pays très éloigné, et totalement différent de climat, de lois, de moeurs et de manières, ait tout le succès que sa sainteté devroit lui promettre. Cela est surtout vrai dans les grands empires despotiques : on tolère d’abord les étrangers, parce qu’on ne fait point d’attention à ce qui ne paroît pas blesser la puissance du prince ; on y est dans une ignorance extrême de tout. Un Européen peut se rendre agréable par de certaines connoissances qu’il procure : cela est bon pour les commencements. Mais, sitôt que l’on a quelque succès, que quelque dispute s’élève, que les gens qui peuvent avoir quelque intérêt sont avertis ; comme cet État, par sa nature, demande surtout la tranquillité, et que le moindre trouble peut le renverser, on proscrit d’abord la religion nouvelle et ceux qui l’annoncent ; les disputes entre ceux qui prêchent, venant à éclater, on commence à se dégoûter d’une religion, dont ceux mêmes qui la proposent ne conviennent pas.(56)
NOTES
Note_1 A. B. Des lois dans le rapport qu’elles ont avec l’établissement de la religion, et sa police extérieure.
Note_2 On craint l’idée d’un juge, toutes les fois qu’on ne peut le connoître que par sa justice. Pecquet, Analyse raisonnée, etc., p. 283.
Note_3 A. B. Cela vient de la satisfaction que nous trouvons, etc.
Note_4 Défense, etc., IIe Partie : Erreur particulière du critique
Note_5 Ils sont plus zélés, etc., est en note dans A. B.
Note_6 Lettre de saint Cyrille. (Montesquieu.)
Note_7 Le concile d’Éphèse n’a pas décidé que l’on pouvoit, mais que l’on devoit appeler Marie, mère de Dieu. (Crévier.)
Note_8 Ceci n’est point contradictoire avec ce que j’ai dit au chapitre pénultième du livre précédent : ici je parle des motifs d’attachement pour une religion, et là, des moyens de la rendre plus générale. (Montesquieu.)
Note_9 Cela se remarque par toute la terre. Voyez sur les Turcs les Missions du Levant ; le Recueil des Voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes, t. III, part. I, p. 201, sur les Maures de Batavia ; et le P. Labat, sur les nègres mahométans, etc. (Montesquieu.)
Note_10 La religion chrétienne et les religions des Indes : celles-ci ont un enfer et un paradis, au lieu que la religion des Sintos n’en a point. (Montesquieu.)
Note_11 En d’autres termes : On est quelquefois fripon pour son compte ; on est toujours vertueux pour le compte d’autrui.
Note_12 L’Église (Ecclesia) ou l’assemblée est la réunion des fidèles ; il est naturel que ces fidèles aient un lieu de réunion. L’autel est consacré à Dieu, le reste du temple est l’abri des croyants.
Note_13 A. B. Leurs foiblesses et leurs misères.
Note_14 Entrant dans la mosquée de Buchara (Bokhara), il enleva l’alcoran et le jeta sous les pieds de ses chevaux. Hist. des Tartares, part. III, p. 273. (Montesquieu.)
Note_15 Ibid., p. 342. (Montesquieu.)
Note_16 Cette disposition d’esprit a passé jusqu’aux Japonois, qui tirent leur origine des Tartares, comme il est aisé de le prouver. (Montesquieu.) — C’est faux !
Note_17 Annal., liv. III, c. LX. (Montesquieu.)
Note_18 Nomb., ch. xxxv, y. 14. (Montesquieu.)
Note_19 Ibid., v, 16 et suiv. (Montesquieu.)
Note_20 De abstinentia animalium, liv. II, § 5.
Note_21 Lilius Giraldus, p. 726. (Montesquieu.)
Note_22 Peuples de la Sibérie. Voy. la Relation de M. Everard Isbrands-Ides, dans le Recueil des voyages du Nord, t. VIII. (Montesquieu.)
Note_23 Voyez M. Hyde. (Montesquieu.)
Note_25 Il augmente avec la population et les besoins.
Note_26 Est-ce une allusion à l’Édit de mainmorte, que le contrôleur général de Machault fit rendre en 1747 et qui défendait au clergé de posséder aucun immeuble nouveau sans autorisation légale ?
Note_27 Il n’y a pas ici de règle à violer ; mais une simple loi à faire pour supprimer un abus. C’est toujours chose dangereuse et de mauvais exemple que de permettre aux sujets de violer une loi ; toutes les autres en sont ébranlées. A plus forte raison ne peut-on ériger en maxime une doctrine pareille.
Note_28 En tout pays aujourd’hui le clergé contribue aux charges de l’État sans que la religion en souffre. L’immunité du clergé n’était qu’un privilège politique, qui a été plus nuisible qu’utile à l’Église.
Note_30 Des lois, liv. X. (Montesquieu.)
Note_31 A. Ou qui en l’accordant soutiennent, etc.
Note_32 Rogum vino ne respergito. Loi des Douze Tables. (Montesquieu.)
Note_33 Cic. De Legib., II, 45. Cicéron ne fait que traduire Platon, des Lois, liv. XII.
Note_34 Plutarque attribue cette belle parole à Lycurgue.
Note_35 Des Lois, liv. IV. (Montesquieu.)
Note_37 Le luxe des funérailles est un luxe de vanité et non pas de superstition, Pecquet, Analyse raisonnée, etc., p. 304. Il faudroit aussi qu’il fût libre à chacun de se faire enterrer à aussi peu de frais qu’il voudroit. L’exercice de la sépulture des morts a toujours été envisagé comme un acte religieux. Il cesse de l’être, si c’est un métier qui se paye ; les morts ne sont pas destinés à faire subsister les vivants. Ibid., p. 306.
Note_38 A. B. Il faut donc que, etc.
Note_39 Je ne parle point dans tout ce chapitre de la religion chrétienne, parce que, comme j’ai dit ailleurs, la religion chrétienne est le premier bien. Voyez la fin du chapitre I du livre précédent, et la Défense de l’esprit des lois, seconde partie. (Montesquieu.) — Note ajoutée à l’édition de 1758.
Note_40 A. Quand on est le maître, dans un État, de recevoir, etc.
Note_41 « On objecte à l’auteur qu’il va avertir les princes idolâtres de fermer leurs États à la religion chrétienne ; effectivement, c’est un secret qu’il a été dire à l’oreille, au roi de la Cochinchine. » Défense de l’Esprit des lois, seconde partie : Tolérance.
La réponse est plus ingénieuse que juste. Montesquieu ajoute qu’il a excepté nommément la religion chrétienne, liv. XXIV, ch. i, à la fin. Mais, outre que l’exception n’est pas formelle, on ne voit pas pourquoi un prince idolâtre serait tenu de respecter une religion dont il ne reconnaît pas la vérité. Crévier n’a point tort quand il dit que cette maxime justifie la persécution des chrétiens par les empereurs romains. Du reste, l’opinion qu’exprime ici Montesquieu était l’opinion courante parmi les protestants. Jurieu (Esprit de M. Arnaud, 1681, t. II, p. 335) dit presqu’en mêmes termes : « C’est un malheur, je l’avoue, d’avoir plusieurs sectes dans un État, et je ne trouve pas étrange que des princes prennent leurs précautions pour empêcher le mal de venir, quand il n’est pas venu. C’est pourquoi je ne sçaurois blâmer les Suisses, qui ne peuvent souffrir que de nouvelles sectes prennent naissance chez eux. Mais quand une fois les sectes sont établies, c’est une folie et une imprudence de les vouloir extirper par la violence. La Hollande est pleine de différentes religions. Il eût été à souhaiter qu’on eût étouffé ces désordres dans leur naissance. Mais si aujourd’hui on entreprenoit de supprimer ces différentes sectes par violence, on ruineroit l’État, et on ne feroit rien pour l’Église. Un mal qui a jeté ses racines jusque dans les parties intérieures ne sçauroit être extirpé sans qu’il en coûte la vie. »
Que de temps il a fallu pour faire entrer dans la conscience moderne cette vérité si simple que la croyance de l’individu intéresse son salut, mais ne concerne point l’État ? Combien de gens ne sont-ils pas encore imbus de l’erreur que l’unité de croyance serait une force pour l’État. Et cependant il est visible que la pleine liberté religieuse est aussi favorable à la société qu’à l’Église.
Note_42 C’est-à-dire de la mort.
Note_43 Voyez le Recueil des voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes, t. V, part. I, p. 192. (Montesquieu.)
Note_44 Montesquieu a raison : c’est ainsi que le protestantisme a été anéanti en Espagne et en Italie.
Note_45 Conf. Lettres persanes, XIX.
Note_46 C’est la source de l’aveuglement des Juifs, de ne pas sentir que l’économie de l’évangile est dans l’ordre des desseins de Dieu, et qu’ainsi elle est une suite de son immutabilité même. (Montesquieu.)
Note_47 A. B. Qu’ils étoient des barbares.
Note_49 Liv. VI, ch. xiii. (Montesquieu.)
Note_50 L’édition de 1758 porte : intimida.
Note_51 Voyez Kempfer. (Montesquieu.)
Note_52 Mémoires du comte de Forbin. (Montesquieu.)
Note_53 Histoire des Tartares, partie V. (Montesquieu.)
Note_54 Calicut, qui a donné son nom au calicot, est une ville de l’Indoustan, qui a été la capitale d’un royaume de la côte de Coromandel, chanté par Camoens. Aujourd’hui c’est le chef-lieu d’une province anglaise, dans la présidence de Madras.
Note_55 Voyage de François Pyrard, ch. xxvii. (Montesquieu.)
Note_56 Allusion à la Chine et aux querelles des jésuites et des dominicains. C’est en 1705 que Charles de Tournon, patriarche d’Antioche, envoyé en Chine par Clément XI, ordonna aux jésuites de faire disparaître des églises les images et les emblèmes relatifs au culte des ancêtres. L’empereur Kang-hi, excité, dit-on, par les jésuites, fit arrêter le visiteur apostolique en 1707. M. de Tournon mourut à Macao en 1710 ; le pape l’avait fait cardinal. On a publié, en 1762, ses Mémoires qui éclaircissent cette triste affaire.