EXTRAIT DU CÉDÉROM DES OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
OEUVRES COMPLÈTES DE MONTESQUIEU
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LIVRE VINGT-QUATRIÈME.
DES LOIS DANS LE RAPPORT QU’ELLES ONT
AVEC LA RELIGION ÉTABLIE DANS CHAQUE PAYS,
CONSIDÉRÉE DANS SES PRATIQUES ET EN ELLE-MÊME.(1)Comme on peut juger parmi les ténèbres celles qui sont les moins épaisses, et parmi les abîmes ceux qui sont les moins profonds, ainsi l’on peut chercher entre les religions fausses celles qui sont les plus conformes au bien de la société ; celles qui, quoiqu’elles n’aient pas l’effet de mener les hommes aux félicités de l’autre vie, peuvent le plus contribuer à leur bonheur dans celle-ci.
Je n’examinerai donc les diverses religions du monde, que par rapport au bien que l’on en tire dans l’état civil ; soit que je parle de celle qui a sa racine dans le ciel, ou bien de celles qui ont la leur sur la terre.
Comme dans cet ouvrage je ne suis point théologien, mais écrivain politique, il pourroit y avoir des choses qui ne seroient entièrement vraies que dans une façon de penser humaine, n’ayant point été considérées dans le rapport avec des vérités plus sublimes.
A l’égard de la vraie religion(2), il ne faudra que très peu d’équité pour voir que je n’ai jamais prétendu faire céder ses intérêts(3) aux intérêts politiques, mais les unir or, pour les unir, il faut les connoître.
La religion chrétienne, qui ordonne aux hommes de s’aimer, veut sans doute que chaque peuple ait les meilleures lois politiques et les meilleures lois civiles, parce qu’elles sont, après elle, le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir.
M. Bayle(4) a prétendu prouver qu’il valoit mieux être athée qu’idolâtre ; c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’il est moins dangereux de n’avoir point du tout de religion, que d’en avoir une mauvaise. « J’aimerois mieux, dit-il, que l’on dît de moi que je n’existe pas, que si l’on disoit que je suis un méchant homme. » Ce n’est qu’un sophisme, fondé sur ce qu’il n’est d’aucune utilité au genre humain que l’on croie qu’un certain homme existe, au lieu qu’il est très utile que l’on croie que Dieu est. De l’idée qu’il n’est pas, suit l’idée de notre indépendance ; ou, si nous ne pouvons pas avoir cette idée, celle de notre révolte. Dire que la religion n’est pas un motif réprimant, parce qu’elle ne réprime pas toujours, c’est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus. C’est mal raisonner contre la religion, de rassembler(5) dans un grand ouvrage une longue énumération des maux qu’elle a produits, si l’on ne fait de même celle des biens qu’elle a faits. Si je voulois raconter tous les maux qu’ont produits dans monde les lois civiles, la monarchie, le gouvernement républicain, je dirois des choses effroyables(6). Quand il seroit inutile que les sujets eussent une religion, il ne le seroit pas que les princes en eussent, et qu’ils blanchissent d’écume le seul frein que ceux qui ne craignent point les lois humaines puissent avoir.
Un prince qui aime la religion et qui la craint, est un lion qui cède à la main qui le flatte, ou à la voix qui l’apaise : celui qui craint la religion et qui la hait, est comme les bêtes sauvages qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent(7) : celui qui n’a point du tout de religion, est cet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu’il déchire et qu’il dévore.
La question n’est pas de savoir s’il vaudroit mieux qu’un certain homme ou qu’un certain peuple n’eût point de religion, que d’abuser de celle qu’il a ; mais de savoir quel est le moindre mal, que l’on abuse quelquefois de la religion, ou qu’il n’y en ait point du tout parmi les hommes.
Pour diminuer l’horreur de l’athéisme on charge trop l’idolâtrie. Il n’est pas vrai que, quand les anciens élevoient des autels à quelque vice, cela signifiât qu’ils aimassent ce vice ; cela signifioit au contraire qu’ils le haïssoient. Quand les Lacédémoniens érigèrent une chapelle à la Peur, cela ne signifioit pas que cette nation belliqueuse lui demandât de s’emparer dans les combats des coeurs des Lacédémoniens. Il y avoit des divinités à qui on demandoit de ne pas inspirer le crime, et d’autres à qui on demandoit de le détourner.
CHAPITRE III.
QUE LE GOUVERNEMENT MODÉRÉ CONVIENT MIEUX A LA RELIGION CHRÉTIENNE
ET LE GOUVERNEMENT DESPOTIQUE A LA MAHOMÉTANE.La religion chrétienne est éloignée du pur despotisme c’est que la douceur étant si recommandée dans l’Évangile, elle s’oppose à la colère despotique avec laquelle le prince se feroit justice, et exerceroit ses cruautés.
Cette religion défendant la pluralité des femmes, les princes y sont moins renfermés, moins séparés de leurs sujets, et par conséquent plus hommes ; ils sont plus disposés à se faire des lois, et plus capables de sentir qu’ils ne peuvent pas tout.
Pendant que les princes mahométans donnent sans cesse la mort ou la reçoivent, la religion, chez les chrétiens, rend les princes moins timides, et par conséquent moins cruels. Le prince compte sur ses sujets, et les sujets sur le prince. Chose admirable ! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d’objet que la félicité de l’autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci.(8)
C’est la religion chrétienne qui, malgré la grandeur de l’empire et le vice du climat, a empêché le despotisme de s’établir en Éthiopie, et a porté au milieu de l’Afrique les moeurs de l’Europe et ses lois.
Le prince héritier d’Éthiopie jouit d’une principauté, et donne aux autres sujets l’exemple de l’amour et de l’obéissance. Tout près de là on voit le mahométisme faire renfermer les enfants du roi de Sennar(9) : à sa mort, le Conseil les envoie égorger, en faveur de celui qui monte sur le trône.
Que, d’un côté, l’on se mette devant les yeux les massacres continuels des rois et des chefs grecs et romains, et, de l’autre, la destruction des peuples et des villes par ces mêmes chefs, Thimur et Gengiskan, qui ont dévasté l’Asie ; et nous verrons que nous devons au christianisme, et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens, que la nature humaine ne sauroit assez reconnoître.
C’est ce droit des gens qui fait que, parmi nous, la victoire laisse aux peuples vaincus ces grandes choses : la vie, la liberté, les lois, les biens, et toujours la religion, lorsqu’on ne s’aveugle pas soi-même.(10)
On peut dire que les peuples de l’Europe ne sont pas aujourd’hui plus désunis que ne l’étoient dans l’empire romain, devenu despotique et militaire, les peuples et les armées, ou que ne l’étoient les armées entre elles : d’un côté, les armées se faisoient la guerre ; et, de l’autre, on leur donnoit le pillage des villes et le partage ou la confiscation des terres.
CHAPITRE IV.
CONSÉQUENCES DU CARACTÈRE
DE LA RELIGION CHRÉTIENNE ET DE CELUI
DE LA RELIGION MAHOMÉTANE.Sur le caractère de la religion chrétienne et celui de la mahométane, on doit, sans autre examen, embrasser l’une et rejeter l’autre : car il nous est bien plus évident qu’une religion doit adoucir les moeurs des hommes, qu’il ne l’est qu’une religion soit vraie.
C’est un malheur pour la nature humaine, lorsque la religion est donnée par un conquérant. La religion mahométane, qui ne parle que de glaive, agit encore sur les hommes avec cet esprit destructeur qui l’a fondée.
L’histoire de Sabbacon(11), un des rois pasteurs, est admirable. Le dieu de Thèbes lui apparut en songe, et lui ordonna de faire mourir tous les prêtres d’Égypte. Il jugea que les dieux n’avoient plus pour agréable qu’il régnât, puisqu’ils lui ordonnoient des choses si contraires à leur volonté ordinaire ; et il se retira en Éthiopie.
CHAPITRE V.
QUE LA RELIGION CATHOLIQUE
CONVIENT MIEUX
A UNE MONARCHIE, ET QUE LA PROTESTANTE
S’ACCOMMODE MIEUX D’UNE RÉPUBLIQUE.Lorsqu’une religion naît et se forme dans un État, elle suit ordinairement le plan du gouvernement où elle est établie : car les hommes qui la reçoivent, et ceux qui la font recevoir, n’ont guère d’autres idées de police(12) que celles de l’État dans lequel ils sont nés.(13)
Quand la religion chrétienne souffrit, il y a deux siècles, ce malheureux partage qui la divisa en catholique et en protestante, les peuples du nord embrassèrent la protestante, et ceux du midi gardèrent la catholique.
C’est que les peuples du nord ont et auront toujours un esprit d’indépendance et de liberté que n’ont pas les peuples du midi(14), et qu’une religion qui n’a point de chef visible, convient mieux à l’indépendance du climat que celle qui en a un.
Dans les pays mêmes où la religion protestante s’établit, les révolutions se firent sur le plan de l’État politique. Luther ayant pour lui de grands princes, n’auroit guère pu leur faire goûter une autorité ecclésiastique qui n’auroit point eu de prééminence extérieure ; et Calvin ayant pour lui des peuples qui vivoient dans des républiques, ou des bourgeois obscurcis dans des monarchies(15), pouvoit fort bien ne pas établir des prééminences et des dignités.
Chacune de ces deux religions pouvoit se croire la plus parfaite ; la calviniste se jugeant plus conforme à ce que Jésus-Christ avoit dit, et la luthérienne à ce que les apôtres avoient fait.
M. Bayle, après avoir insulté toutes les religions, flétrit la religion chrétienne : il ose avancer que de véritables chrétiens ne formeroient pas un État qui pût subsister(16). Pourquoi non ? Ce seroient des citoyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, et qui auroient un très grand zèle pour les remplir ; ils sentiroient très bien les droits de la défense naturelle ; plus ils croiroient devoir à la religion, plus ils penseroient devoir à la patrie. Les principes du christianisme, bien gravés dans le coeur, seroient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des États despotiques.
Il est étonnant qu’on puisse imputer à ce grand homme(17) d’avoir méconnu l’esprit de sa propre religion ; qu’il n’ait pas su distinguer les ordres pour l’établissement du christianisme d’avec le christianisme même, ni les préceptes de l’Évangile d’avec ses conseils(18). Lorsque le législateur, au lieu de donner des lois, a donné des conseils, c’est qu’il a vu que ses conseils, s’ils étoient ordonnés comme des lois, seroient contraires à l’esprit de ses lois.
Les lois humaines faites pour parler à l’esprit doivent donner des préceptes et point de conseils(19) : la religion, faite pour parler au coeur, doit donner beaucoup de conseils, et peu de préceptes.
Quand, par exemple, elle donne des règles, non pas pour le bien, mais pour le meilleur ; non pas pour ce qui est bon, mais pour ce qui est parfait, il est convenable que ce soient des conseils et non pas des lois ; car la perfection ne regarde pas l’universalité des hommes ni des choses. De plus, si ce sont des lois, il en faudra une infinité d’autres pour faire observer les premières. Le célibat fut un conseil du christianisme : lorsqu’on en fit une loi pour un certain ordre de gens(20), il en fallut chaque jour de nouvelles(21), pour réduire les hommes à l’observation de celle-ci. Le législateur se fatigua, il fatigua la société, pour faire exécuter aux hommes par précepte, ce que ceux qui aiment la perfection auroient exécuté comme conseil.
CHAPITRE VIII.
DE L’ACCORD DES LOIS DE LA MORALE AVEC CELLES
DE LA RELIGION.Dans un pays où l’on a le malheur d’avoir une religion que Dieu n’a pas donnée, il est toujours nécessaire qu’elle s’accorde avec la morale ; parce que la religion, même fausse, est le meilleur garant que les hommes puissent avoir de la probité des hommes.(22)
Les points principaux de la religion de ceux de Pégu(23) sont de ne point tuer, de ne point voler, d’éviter l’impudicité, de ne faire aucun déplaisir à son prochain, de lui faire, au contraire, tout le bien qu’on peut(24). Avec cela ils croient qu’on se sauvera dans quelque religion que ce soit ; ce qui fait que ces peuples, quoique fiers et pauvres, ont de la douceur et de la compassion pour les malheureux.
Les Esséens(25) faisoient voeu d’observer la justice envers les hommes ; de ne faire de mal à personne, même pour obéir ; de haïr les injustes ; de garder la foi à tout le monde ; de commander avec modestie ; de prendre toujours le parti de la vérité ; de fuir tout gain illicite.
CHAPITRE X.
DE LA SECTE STOÏQUE.(26)Les diverses sectes de philosophie chez les anciens pouvoient être considérées(27) comme des espèces de religion. Il n’y en a jamais eu dont les principes fussent plus dignes de l’homme, et plus propres à former des gens de bien, que celle des stoïciens ; et, si je pouvois un moment cesser de penser que je suis chrétien, je ne pourrois m’empêcher de mettre la destruction de la secte de Zénon au nombre des malheurs du genre humain.(28)
Elle n’outroit que les choses dans lesquelles il y a de la grandeur : le mépris des plaisirs et de la douleur.
Elle seule savoit faire les citoyens ; elle seule faisoit les grands hommes ; elle seule faisoit les grands empereurs.
Faites pour un moment abstraction des vérités révélées ; cherchez dans toute la nature, et vous n’y trouverez pas de plus grand objet que les Antonins ; Julien même, Julien, (un suffrage ainsi arraché, ne me rendra point complice de son apostasie), non, il n’y a point eu après lui de prince plus digne de gouverner les hommes.(29)
Pendant que les stoïciens regardoient comme une chose vaine les richesses, les grandeurs humaines, la douleur, les chagrins, les plaisirs, ils n’étoient occupés qu’à travailler au bonheur des hommes, à exercer les devoirs de la société : il sembloit qu’ils regardassent cet esprit sacré qu’ils croyoient être en eux-mêmes, comme une espèce de providence favorable qui veilloit sur le genre humain.
Nés pour la société, ils croyoient tous que leur destin étoit de travailler pour elle : d’autant moins à charge, que leurs récompenses étoient toutes dans eux-mêmes ; qu’heureux par leur philosophie seule, il sembloit que le seul bonheur des autres pût augmenter le leur.(30)
Les hommes étant faits pour se conserver, pour se nourrir, pour se vêtir, et faire toutes les actions de la société, la religion ne doit pas leur donner une vie trop contemplative.(31)
Les Mahométans deviennent spéculatifs par habitude ; ils prient cinq fois le jour, et chaque fois il faut qu’ils fassent un acte par lequel ils jettent derrière leur dos tout ce qui appartient à ce monde : cela les forme à la spéculation. Ajoutez à cela cette indifférence pour toutes choses, que donne le dogme d’un destin rigide.
Si d’ailleurs d’autres causes concourent à leur inspirer le détachement, comme si la dureté du gouvernement, si les lois concernant la propriété des terres, donnent un esprit précaire : tout est perdu.
La religion des Guèbres rendit autrefois le royaume de Perse florissant ; elle corrigea les mauvais effets du despotisme : la religion mahométane détruit aujourd’hui ce même empire.
Il est bon que les pénitences soient jointes avec l’idée de travail, non avec l’idée d’oisiveté ; avec l’idée du bien, non avec l’idée de l’extraordinaire ; avec l’idée de frugalité, non avec l’idée d’avarice.(32)
Il paroît, par un passage des livres des pontifes, rapporté par Cicéron(33), qu’il y avoit chez les Romains des crimes(34) inexpiables ; et c’est là-dessus que Zozime fonde le récit si propre à envenimer les motifs de la conversion de Constantin, et Julien cette raillerie amère qu’il fait de cette même conversion dans ses Césars.(35)
La religion païenne, qui ne défendoit que quelques crimes grossiers, qui arrêtoit la main et abandonnoit le coeur, pouvoit avoir des crimes inexpiables ; mais une religion qui enveloppe toutes les passions ; qui n’est pas plus jalouse des actions que des désirs et des pensées ; qui ne nous tient point attachés par quelques chaînes, mais par un nombre innombrable de fils ; qui laisse derrière elle la justice humaine, et commence une autre justice ; qui est faite pour mener sans cesse du repentir à l’amour, et de l’amour au repentir ; qui met entre le juge et le criminel un grand médiateur, entre le juste et le médiateur un grand juge : une telle religion ne doit point avoir de crimes inexpiables. Mais, quoiqu’elle donne des craintes et des espérances à tous, elle fait assez sentir que s’il n’y a point de crime qui, par sa nature, soit inexpiable, toute une vie peut l’être ; qu’il seroit très dangereux de tourmenter sans cesse(36) la miséricorde par de nouveaux crimes et de nouvelles expiations ; qu’inquiets sur les anciennes dettes, jamais quittes envers le Seigneur, nous devons craindre d’en contracter de nouvelles, de combler la mesure, et d’aller jusqu’au terme où la bonté paternelle finit.
CHAPITRE XIV.
COMMENT LA FORCE DE LA RELIGION S’APPLIQUE
A CELLE DES LOIS CIVILES.Comme la religion et les lois civiles doivent tendre principalement à rendre les hommes bons citoyens(37), on voit que lorsqu’une des deux s’écartera de ce but, l’autre y doit tendre davantage : moins la religion sera réprimante, plus les lois civiles doivent réprimer.
Ainsi, au Japon, la religion dominante n’ayant presque point de dogmes, et ne proposant point de paradis ni d’enfer, les lois, pour y suppléer, ont été faites avec une sévérité, et exécutées avec une ponctualité extraordinaires.
Lorsque la religion établit le dogme de la nécessité(38) des actions humaines, les peines des lois doivent être plus sévères et la police plus vigilante, pour que les hommes, qui, sans cela, s’abandonneroient eux-mêmes, soient déterminés par ces motifs ; mais si la religion établit le dogme de la liberté, c’est autre chose.
De la paresse de l’âme, naît le dogme de la prédestination mahométane ; et du dogme de cette prédestination naît la paresse de l’âme. On a dit : Cela est dans les décrets de Dieu, il faut donc rester en repos. Dans un cas pareil, on doit exciter par les lois les hommes endormis dans la religion.
Lorsque la religion condamne des choses que les lois civiles doivent permettre, il est dangereux que les lois civiles ne permettent de leur côté ce que la religion doit condamner ; une de ces choses marquant toujours un défaut d’harmonie et de justesse dans les idées, qui se répand sur l’autre.
Ainsi les Tartares(39) de Gengiskan, chez lesquels c’étoit un péché, et même un crime capital, de mettre le couteau dans le feu, de s’appuyer contre un fouet, de battre un cheval avec sa bride, de rompre un os avec un autre, ne croyoient pas qu’il y eût de péché à violer la foi, à ravir le bien d’autrui, à faire injure à un homme, à le tuer. En un mot, les lois qui font regarder comme nécessaire ce qui est indifférent, ont cet inconvénient, qu’elles font considérer comme indifférent ce qui est nécessaire.
Ceux de Formose(40) croient une espèce d’enfer ; mais c’est pour punir ceux qui ont manqué d’aller nus en certaines saisons, qui ont mis des vêtements de toile et non pas de soie, qui ont été chercher des huîtres, qui ont agi sans consulter le chant des oiseaux ; aussi ne regardent-ils point comme péché l’ivrognerie et le dérèglement avec les femmes ; ils croient(41) même que les débauches de leurs enfants sont agréables à leurs dieux.
Lorsque la religion justifie pour une chose d’accident, elle perd inutilement le plus grand ressort qui soit parmi les hommes. On croit, chez les Indiens, que les eaux du Gange ont une vertu sanctifiante(42) ; ceux qui meurent sur ses bords, sont réputés exempts des peines de l’autre vie, et devoir habiter une région pleine de délices ; on envoie, des lieux les plus reculés, des urnes pleines des cendres des morts, pour les jeter dans le Gange(43). Qu’importe qu’on vive vertueusement, ou non ? on se fera jeter dans le Gange.
L’idée d’un lieu de récompense emporte nécessairement l’idée d’un séjour de peines ; et quand on espère l’un sans craindre l’autre, les lois civiles n’ont plus de force. Des hommes qui croient des récompenses sûres dans l’autre vie échapperont au législateur ; ils auront trop de mépris pour la mort. Quel moyen de contenir par les lois un homme qui croit être sûr que la plus grande peine que les magistrats lui pourront infliger, ne finira dans un moment que pour commencer son bonheur(44) ?
CHAPITRE XV.
COMMENT LES LOIS CIVILES CORRIGENT QUELQUEFOIS
LES FAUSSES RELIGIONS.Le respect pour les choses anciennes, la simplicité ou la superstition, ont quelquefois établi des mystères ou des cérémonies qui pouvoient choquer la pudeur ; et de cela les exemples n’ont pas été rares dans le monde. Aristote(45) dit que, dans ce cas, la loi permet que les pères de famille aillent au temple célébrer ces mystères pour leurs femmes et pour leurs enfants. Loi civile admirable, qui conserve les moeurs contre la religion !
Auguste(46) défendit aux jeunes gens de l’un et de l’autre sexe d’assister à aucune cérémonie nocturne, s’ils n’étoient accompagnés d’un parent plus âgé ; et lorsqu’il rétablit les fêtes(47) lupercales, il ne voulut pas que les jeunes gens Courussent nuls.
CHAPITRE XVI.
COMMENT LES LOIS DE LA RELIGION CORRIGENT
LES INCONVÉNIENTS
DE LA CONSTITUTION POLITIQUE.D’un autre côté, la religion peut soutenir l’État politique, lorsque les lois se trouvent dans l’impuissance.
Ainsi, lorsque l’État est souvent agité par des guerres civiles, la religion fera beaucoup, si elle établit que quelque partie de cet État reste toujours en paix. Chez les Grecs, les Éléens, comme prêtres d’Apollon, jouissoient d’une paix éternelle. Au Japon(48), on laisse toujours en paix la ville de Méaco, qui est une ville sainte(49) ; la religion maintient ce règlement ; et cet empire, qui semble être seul sur la terre, qui n’a et qui ne veut avoir aucune ressource de la part des étrangers, a toujours dans son sein un commerce que la guerre ne ruine pas.
Dans les États où les guerres ne se font pas par une délibération commune, et où les lois ne se sont laissé aucun moyen de les terminer ou de les prévenir, la religion établit des temps de paix ou de trêves, pour que le peuple puisse faire les choses sans lesquelles l’État ne pourroit subsister, comme les semailles et les travaux pareils.
Chaque année, pendant quatre mois, toute hostilité cessoit entre les tribus(50) arabes : le moindre trouble eût été une impiété. Quand chaque seigneur faisoit en France la guerre ou la paix, la religion donna des trêves, qui devoient avoir lieu dans de certaines saisons.(51)
Lorsqu’il y a beaucoup de sujets de haine dans un État, il faut que la religion donne beaucoup de moyens de réconciliation. Les Arabes, peuple brigand, se faisoient souvent des injures et des injustices. Mahomet(52) fit cette loi : « Si quelqu’un pardonne le sang de son frère(53) il pourra poursuivre le malfaiteur pour des dommages et intérêts ; mais celui qui fera tort au méchant, après avoir reçu satisfaction de lui, souffrira au jour du jugement des tourments douloureux. »
Chez les Germains, on héritoit des haines et des inimitiés de ses proches ; mais elles n’étoient pas éternelles. On expioit l’homicide, en donnant une certaine quantité de bétail ; et toute la famille recevoit la satisfaction : « chose très utile, dit Tacite(54), parce que les inimitiés sont plus dangereuses chez un peuple libre». Je crois bien que les ministres de la religion, qui avoient tant de crédit parmi eux, entroient dans ces réconciliations.
Chez les Malais(55), où la réconciliation n’est pas établie, celui qui a tué quelqu’un, sûr d’être assassiné par les parents ou les amis du mort, s’abandonne à sa fureur, blesse et tue tout ce qu’il rencontre.
CHAPITRE XVIII.
COMMENT LES LOIS DE LA RELIGION ONT L’EFFET
DES LOIS CIVILES.Les premiers Grecs étoient des petits peuples souvent dispersés, pirates sur la mer, injustes sur la terre, sans police et sans lois. Les belles actions d’Hercule et de Thésée font voir l’état où se trouvoit ce peuple naissant. Que pouvoit faire la religion, que ce qu’elle fit pour donner de l’horreur du meurtre ? Elle établit qu’un homme, tué par violence(56), étoit d’abord en colère contre le meurtrier, qu’il lui inspiroit du trouble et de la terreur, et vouloit qu’il lui cédât les lieux qu’il avoit fréquentés ; on ne pouvoit toucher le criminel, ni converser avec lui, sans être souillé(57) ou intestable ; la présence du meurtrier devoit être épargnée à la ville, et il falloit l’expier.(58)
CHAPITRE XIX.
QUE C’EST MOINS LA VÉRITÉ OU LA FAUSSETÉ
D’UN DOGME QUI LE REND UTILE
OU PERNICIEUX AUX HOMMES DANS L’ÉTAT CIVIL,
QUE L’USAGE OU L’ABUS QUE L’ON EN FAIT.Les dogmes les plus vrais et les plus saints peuvent avoir de très mauvaises conséquences, lorsqu’on ne les lie pas avec les principes de la société ; et, au contraire, les dogmes les plus faux en peuvent avoir d’admirables, lorsqu’on fait qu’ils se rapportent aux mêmes principes.
La religion de Confucius nie l’immortalité de l’âme ; et la secte de Zénon ne la croyoit pas. Qui le diroit ? ces deux sectes ont tiré de leurs mauvais principes des conséquences, non pas justes, mais admirables pour la société.
La religion des Tao et des Foë(59) croit l’immortalité de l’âme ; mais de ce dogme si saint, ils ont tiré des conséquences affreuses(60).
Presque partout le monde, et dans tous les temps, l’opinion de l’immortalité de l’âme, mal prise, a engagé les femmes, les esclaves, les sujets, les amis, à se tuer, pour aller servir dans l’autre monde l’objet de leur respect ou de leur amour. Cela étoit ainsi dans les Indes occidentales ; cela étoit ainsi chez les Danois(61) ; et cela est encore aujourd’hui au Japon(62), à Macassar(63), et dans plusieurs autres endroits de la terre.
Ces coutumes émanent moins directement du dogme de l’immortalité de l’âme, que de celui de la résurrection des corps ; d’où l’on a tiré cette conséquence, qu’après la mort un même individu auroit les mêmes besoins, les mêmes sentiments, les mêmes passions. Dans ce point de vue, le dogme de l’immortalité de l’âme affecte prodigieusement les hommes, parce que l’idée d’un simple changement de demeure est plus à la portée de notre esprit, et flatte plus notre coeur, que l’idée d’une modification nouvelle.
Ce n’est pas assez pour une religion d’établir un dogme ; il faut encore qu’elle le dirige. C’est ce qu’a fait admirablement bien la religion chrétienne à l’égard des dogmes dont nous parlons ; elle nous fait espérer un état que nous croyons, non pas un état que nous sentions ou que nous connoissions ; tout, jusqu’à la résurrection des corps, nous mène à des idées spirituelles.
Les livres(64) sacrés des anciens Perses disoient : « Si vous voulez être saint, instruisez vos enfants, parce que toutes les bonnes actions qu’ils feront vous seront imputées. » Ils conseilloient de se marier de bonne heure ; parce que les enfants seroient comme un pont au jour du jugement, et que ceux qui n’auroient point d’enfants ne pourroient pas passer. Ces dogmes étoient faux, mais ils étoient très utiles.(65)
Le dogme de l’immortalité de l’âme se divise en trois branches : celui de l’immortalité pure, celui du simple changement de demeure, celui de la métempsycose ; c’est-à-dire, le système des chrétiens, le système des Scythes, le système des Indiens. Je viens de parler(66) des deux premiers ; et je dirai du troisième que, comme il a été bien et mal dirigé, il a aux Indes de bons et de mauvais effets. Comme il donne aux hommes une certaine horreur pour verser le sang, il y a aux Indes très peu de meurtres ; et, quoi qu’on n’y punisse guère de mort, tout le monde y est tranquille.
D’un autre côté, les femmes s’y brûlent à la mort de leurs maris : il n’y a que les innocents qui y souffrent une mort violente.
CHAPITRE XXII.
COMBIEN IL EST DANGEREUX
QUE LA RELIGION INSPIRE DE L’HORREUR
POUR DES CHOSES INDIFFÉRENTES.Un certain honneur que des préjugés de religion établissent aux Indes, fait que les diverses castes ont horreur les unes des autres. Cet honneur est uniquement fondé sur la religion ; ces distinctions de famille ne forment pas des distinctions civiles : il y a tel Indien qui se croiroit déshonoré s’il mangeoit avec son roi.
Ces sortes de distinctions sont liées à une certaine aversion pour les autres hommes, bien différente des sentiments que doivent faire naître les différences des rangs, qui parmi nous contiennent l’amour pour les inférieurs(67).
Les lois de la religion éviteront d’inspirer d’autre mépris que celui du vice, et surtout d’éloigner les hommes de l’amour et de la pitié(68) pour les hommes.
La religion mahométane et la religion indienne ont, dans leur sein, un nombre infini de peuples : les Indiens haïssent les mahométans, parce qu’ils mangent de la vache ; les mahométans détestent les Indiens, parce qu’ils mangent du cochon.
Quand une religion(69) ordonne la cessation du travail, elle doit avoir égard aux besoins des hommes, plus qu’à la grandeur de l’être qu’elle honore.
C’étoit à Athènes(70) un grand inconvénient que le trop grand nombre de fêtes. Chez ce peuple dominateur, devant qui toutes les villes de la Grèce venoient porter leurs différends, on ne pouvoit suffire aux affaires.
Lorsque Constantin établit que l’on chômeroit le dimanche, il fit cette ordonnance pour les villes(71), et non pour les peuples de la campagne : il sentoit que dans les villes étoient les travaux utiles, et dans les campagnes les travaux nécessaires.
Par la même raison, dans les pays qui se maintiennent par le commerce, le nombre des fêtes doit être relatif à ce commerce même. Les pays protestants et les pays catholiques sont situés(72) de manière que l’on a plus besoin de travail dans les premiers que dans les seconds : la suppression des fêtes convenoit donc plus aux pays protestants qu’aux pays catholiques.(73)
Dampierre(74) remarque que les divertissements des peuples varient beaucoup selon les climats. Comme les climats chauds produisent quantité de fruits délicats, les Barbares, qui trouvent d’abord le nécessaire, emploient plus de temps à se divertir : les Indiens des pays froids(75) n’ont pas tant de loisir ; il faut qu’ils pêchent et chassent continuellement : il y a donc chez eux moins de danses, de musique et de festins ; et une religion qui s’établiroit chez ces peuples, devroit avoir égard à cela dans l’institution des fêtes.
Il y a beaucoup de lois locales dans les diverses religions. Et quand Montésuma s’obstinoit tant à dire que la religion des Espagnols étoit bonne pour leur pays, et celle du Mexique pour le sien, il ne disoit pas une absurdité, parce qu’en effet les législateurs n’ont pu s’empêcher d’avoir égard à ce que la nature avoit établi avant eux.
L’opinion de la métempsycose est faite pour le climat des Indes. L’excessive chaleur brûle(76) toutes les campagnes ; on n’y peut nourrir que très peu de bétail ; on est toujours en danger d’en manquer pour le labourage ; les boeufs ne s’y multiplient(77) que médiocrement ; ils sont sujets à beaucoup de maladies : une loi de religion qui les conserve, est donc très convenable à la police du pays.(78)
Pendant que les prairies sont brûlées, le riz et les légumes y croissent heureusement, par les eaux qu’on y peut employer : une loi de religion qui ne permet que cette nourriture, est donc très utile aux hommes dans ces climats.
La chair(79) des bestiaux n’y a pas de goût ; et le lait et le beurre qu’ils en tirent fait une partie de leur subsistance : la loi qui défend de manger et de tuer des vaches n’est donc pas déraisonnable aux Indes.
Athènes avoit dans son sein une multitude innombrable de peuple(80) ; son territoire étoit stérile : ce fut une maxime religieuse, que ceux qui offroient aux dieux de certains petits présents, les honoroient(81) plus que ceux qui immoloient des boeufs.
CHAPITRE XXV.
INCONVÉNIENT DU TRANSPORT D’UNE RELIGION
D’UN PAYS A UN AUTRE.Il suit de là, qu’il y a très souvent beaucoup d’inconvénients à transporter une religion(82) d’un pays dans un autre.
« Le cochon, dit(83) M. de Boulainvilliers, doit être très rare en Arabie, où il n’y a presque point de bois, et presque rien de propre à la nourriture de ces animaux ; d’ailleurs, la salure des eaux et des aliments rend le peuple très susceptible des maladies de la peau. » La loi locale qui le défend(84), ne sauroit être bonne pour d’autres pays(85), où le cochon est une nourriture presque universelle, et en quelque façon nécessaire.
Je ferai ici une réflexion. Sanctorius a observé que la chair de cochon que l’on mange se transpire(86)peu ; et que même cette nourriture empêche beaucoup la transpiration des autres aliments : il a trouvé que la diminution alloit à un tiers(87) ; on sait d’ailleurs que le défaut de transpiration forme ou aigrit les maladies de la peau : la nourriture du cochon doit donc être défendue dans les climats où l’on est sujet à ces maladies, comme celui de la Palestine, de l’Arabie, de l’Égypte et de la Libye.
M. Chardin(88) dit qu’il n’y a point de fleuve navigable en Perse, si ce n’est le fleuve Kur(89), qui est aux extrémités de l’empire. L’ancienne loi des Guèbres, qui défendoit de naviguer sur les fleuves, n’avoit donc aucun inconvénient dans leur pays ; mais elle auroit ruiné le commerce dans un autre.
Les continuelles lotions sont très en usage dans les climats chauds. Cela fait que la loi mahométane et la religion indienne les ordonnent. C’est un acte très méritoire aux Indes de prier(90) Dieu dans l’eau courante mais comment exécuter ces choses dans d’autres climats ?
Lorsque la religion, fondée sur le climat, a trop choqué le climat d’un autre pays, elle n’a pu s’y établir ; et quand on l’y a introduite, elle en a été chassée. Il semble, humainement parlant, que ce soit le climat qui a prescrit des bornes à la religion chrétienne et à la religion mahométane.(91)
Il suit de là qu’il est presque toujours convenable qu’une religion ait des dogmes particuliers et un culte général. Dans les lois qui concernent les pratiques du culte, il faut peu de détails ; par exemple, des mortifications, et non pas une certaine mortification. Le christianisme est plein de bon sens : l’abstinence est de droit divin ; mais une abstinence particulière est de droit de police, et on peut la changer.
NOTES
Note_1 A. B. Des lois, dans le rapport qu’elles ont avec la religion, considérée dans ses dogmes et en elle-même.
Note_2 A l’égard de la vraie religion, n’est pas dans A. B.
Note_3 A. B. Les intérêts de la religion.
Note_4 Pensées sur la comète, etc. Continuation des pensées, etc. Tome II, (Montesquieu.)
Note_5 A. Que de rassembler, etc.
Note_6 La même pensée se trouve dans Cicéron, de legibus, Liv. III, c. xxiii. Ne montrer qu’un côté des choses, et le mauvais côté, c’est la ressource des sophistes, en religion comme en politique.
Note_8 Il est impossible de suspecter la sincérité de ce langage. Si Montesquieu ne pensoit pas ce qu’il a dit, une réserve politique pouvoit l’engager à se taire ; mais rien ne l’engageoit à parler. Remarquez qu’il fait partout dans l’Esprit des Lois, et en termes très expressifs l’éloge de cette même religion qu’il avait si légèrement traitée, dans sa jeunesse. Il ne la recommande pas seulement comme le plus parfait système religieux, mais comme le plus puissant de tous les soutiens du système social, et réfute solidement ceux qui en ont méconnu l’utilité et la solidité. (La Harpe.)
Note_9 Relation d’Éthiopie, par le sieur Ponce, médecin, au quatrième recueil des Lettres édifiantes, page 290. (Montesquieu.)
Note_10 Est-ce une allusion à l’expulsion des juifs et des morisques d’Espagne ?
Note_11 Voyez Diodore, liv. I, ch. xviii. (Montesquieu.)
Note_12 Police est pris ici dans son sens propre et primitif comme synonyme de gouvernement. Nous dirions aujourd’hui : d’autres idées politiques ; etc.
Note_13 C’est ainsi que les premiers chrétiens organisèrent leur Église suivant les cadres administratifs de l’Empire romain.
Note_14 Il faudrait dire d’indépendance et de liberté individuelles, car il serait malaisé de prétendre qu’aujourd’hui, en Europe, les peuples du midi ont moins que ceux du nord le goût de la liberté politique.
Note_15 Calvin, au début, eut pour lui une partie de la noblesse française. S’il porta dans l’établissement de son Église, un esprit démocratique et niveleur, cela ne tint pas seulement à ce qu’il vécut à Genève. La révolution de 1789 nous a appris que cette logique à outrance est dans le caractère des Français.
Note_16 « M. Bayle avait soutenu qu’une société de chrétiens ne pouvoit pas subsister, et il alléguoit pour cela l’ordre de l’Évangile, de présenter l’autre joue quand on reçoit un soufflet ; de quitter le monde ; de se retirer dans les déserts, etc. » Défense de l’Esprit des lois. Seconde partie.
Note_17 V. La Défense de l’Esprit des lois, II. Seconde objection.
Note_18 A. B. Il est étonnant que ce grand homme n’ait pas su distinguer les ordres pour l’établissement du christianisme d’avec le christianisme même, et qu’on puisse lui imputer d’avoir méconnu l’esprit de sa propre religion. Lorsque le législateur, etc. C’est un erratum de B. qui a introduit le texte nouveau.
Note_19 Nil frigidius quam lex cum prologo, dit le chancelier Bacon ; aut jubeat lex, aut taceat.
Note_20 Les prêtres et les moines.
Note_21 Voyez la Bibliothèque des auteurs ecclés. du sixième siècle, tome V, par M. Dupin. (Montesquieu.)
Note_22 Toute religion doit s’accorder avec la morale, parce qu’il est contradictoire qu’une volonté particulière de la divinité détruise sa volonté générale. (Luzac.)
Note_23 Recueil des voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes, tome III, part. 1, p. 63. (Montesquieu.)
Note_24 Ce sont les préceptes bouddhiques.
Note_25 Histoire des Juifs, par Prideaux. (Montesquieu.) — Les Esséniens ?
Note_26 Ce chapitre serait pris du Traité général des Devoirs, oeuvre de la jeunesse de l’auteur. Ce travail fut lu en partie à l’académie de Bordeaux en 1725. V. un article de M. Despois, dans la Revue politique (14 novembre 1874), article intitulé : De quelques opuscules inédits de Montesquieu.
Note_27 A. B. Étoient des espèces de religion.
Note_28 Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains, ch. xvi.
Les leçons des anciens n’avoient point d’autre but que celui de rendre les hommes plus heureux, et par conséquent plus vertueux ; ils regardoient les dogmes de la religion comme des choses sur lesquelles il étoit facile à l’esprit de l’homme de se tromper ; ils n’exigeoient donc pas une croyance, mais une pratique. Nous voulons absolument que les hommes croient ; nous mettons le principal mérite dans la foi ; nous ne faisons aucun quartier sur ce sujet. L’esprit de l’homme tourné vers cet objet avec force, s’y attache ; il oublie qu’il y en a un autre ; et dans la ferme persuasion que la foi le mène au salut, il néglige ses devoirs, suit ses penchants, se laisse entraîner par ses passions, et devient un être tout différent de ce que le principe pris de la foi en devroit faire ; car la foi suppose les bonnes oeuvres, comme une cause suppose les effets qui en doivent résulter. (Luzac.)
Note_29 Cet éloge de Julien, qui rappelle celui que Montaigne en a fait, est un des passages de l’Esprit des lois qui choque le plus Crévier. Joignez à cela que Montesquieu ose traiter de grands hommes Bayle (XIV, vi.) et Machiavel (VI, v.) ; c’en est assez pour que l’excellent professeur s’écrie : « Qui ne peut pas sentir dans ces traits l’inclination à louer ses semblables ? » En d’autres termes, Montesquieu a un foible pour tous ceux qui ont fait profession d’impiété. Traduisez pieusement : Il est leur complice.
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Hic mores, hiec duri immota Cantonis
Secta fuit, servare modum, finemque tenere,
Naturamque sequi, patriaeque impendere vitam,
Non sibi, sed toti genitum se credere mundo.
Note_31 C’est l’inconvénient de la doctrine de Foë et de Laockium. (Montesquieu.) — Aujourd’hui on dit Fo, ou Bouddha, et Lao-tseu.Note_32 En bon français : Pour faire pénitence, ne vous faites pas moine.
Note_33 Liv. II, des Lois, ch. xxii. (Montesquieu.)
Note_34 Sacrum commissum, quod neque expiari poterit, impie commissum est ; quod expiari poterit publici sacerdotes expianto. (Montesquieu.)
Note_35 Le récit de Zozime a été réfuté par Sozomène, il y a treize cents ans ; voyez Tillemont. La conversion de Constantin est antérieure de quatorze ans à la mort de Crispus. Constantin ne s’est donc pas fait chrétien pour expier la mort de son fils.
Note_36 Sans cesse n’est pas dans A. B.
Note_37 Toute religion qui tend à rendre l’homme plus parfait, tend par cela même à le rendre bon citoyen. (Luzac.)
Note_38 C’est-à-dire : de la fatalité.
Note_39 Voyez la relation de Frère Jean Duplan Carpin, envoyé en Tartarie par le pape Innocent IV, en l’année 1216. (Montesquieu.)
Note_40 Recueil des voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes, tome V, part. I, p. 192. (Montesquieu.)
Note_41 A. Ils croyoient même, etc.
Note_42 Lettres édifiantes, quinzième recueil. (Montesquieu.)
Note_43 On y jette les cadavres même.
Note_44 A. Finira dans un moment pour commencer son bonheur.
Note_45 Polit., liv. VII, ch. xvii. (Montesquieu.)
Note_46 Suétone, in Augusto, ch. xxxi. (Montesquieu.)
Note_48 Recueil des voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes, tome IV, part. I, p. 127. (Montesquieu.)
Note_49 Méaco ou Kyoto, résidence de l’empereur ou Mikado.
Note_50 Voyez Prideaux, Vie de Mahomet, p. 64. (Montesquieu.)
Note_51 C’est ce qu’on appelait la trêve de Dieu.
Note_52 Dans l’Alcoran, liv. I, ch. de la Vache. (Montesquieu.)
Note_53 En renonçant à la loi du talion. (Montesquieu.)
Note_54 De moribus German., c. xxi. (Montesquieu.)
Note_55 Recueil des voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes, tome VII, p. 303. Voyez aussi les Mémoires du comte de Forbin, et ce qu’il dit sur les Macassars. (Montesquieu.)
Note_56 Platon, des Lois, liv. IX. (Montesquieu.)
Note_57 Voyez la tragédie d’Oedipe à Colonne. (Montesquieu.)
Note_58 Platon, des Lois, liv. IX. (Montesquieu.) — Expier est ici synonyme de purifier. Il falloit expier la ville ; conf. Lettres persanes, CIII. « Rends-moi mon sérail comme je l’ai laissé. Mais commence par l’expier. »
Note_59 Les Tao-sse sont les sectateurs de Lao-Tse. Fo est le nom chinois du Bouddha, et non pas celui d’une secte.
Note_60 Un philosophe chinois argumente ainsi contre la doctrine de Foë.
« Il est dit, dans un livre de cette secte, que le corps est notre domicile, et l’âme l’hôtesse immortelle qui y loge ; mais si le corps de nos parents n’est qu’un logement, il est naturel de le regarder avec le même mépris qu’on a pour un amas de boue et de terre. N’est-ce pas vouloir arracher du coeur la vertu de l’amour des parents ? Cela porte de même à négliger le soin du corps, et à lui refuser la compassion et l’affection si nécessaires pour sa conservation : ainsi les disciples de Foë se tuent à milliers. » Ouvrage d’un philosophe chinois, dans le recueil du P. du Halde, tome III, p. 52. (Montesquieu.) — On peut trouver que l’argumentation est forcée ; on en dirait tout autant du christianisme, et avec aussi peu de raison.
Note_61 Voyez Thomas Bartholin, Antiquités danoises. (Montesquieu.)
Note_62 Relation du Japon, dans le Recueil des Voyages qui ont servi à l’établissement de la compagnie des Indes. (Montesquieu.)
Note_63 Mémoires de Forbin. (Montesquieu.)
Note_64 M. Hyde. De Religione veterum Persarum, in Sad-der. (Montesquieu.)
Note_65 Ces préceptes ne sont point des dogmes au sens propre du mot ; ce sont d’excellentes maximes de morale qu’on retrouve dans la plupart de religions.
Note_66 A. B. Nous venons de parler des deux premiers, et je dirai du troisième, qui, etc.
Note_67 Contiennent-ils l’amour des inférieurs pour des supérieurs, qui tirent du hasard de la naissance toute leur supériorité ?
Note_68 A. B. Et de la piété pour les hommes.
Note_69 A. B. Quand la religion ordonne, etc.
Note_70 Xénophon, de la République d’Athènes, ch. iii, § 8. (Montesquieu.)
Note_71 L. 3. Cod. de feriis. Cette loi n’étoit faite sans doute que pour les païens. (Montesquieu.)
Note_72 Les catholiques sont plus vers le midi, et les protestants vers le nord. (Montesquieu.)
Note_73 Au siècle dernier on calculait que dans les pays protestants il y avait par an cinquante jours de travail de plus que dans les pays catholiques. Mais aujourd’hui les lois civiles ont singulièrement réduit le nombre des jours fériés dans les États catholiques.
Note_74 Nouveaux Voyages autour du monde, tome II. (Montesquieu.)
Note_75 C’est-à-dire les Indiens de l’Amérique du Nord.
Note_76 Voyage de Bernier, tome II, p. 137. (Montesquieu.)
Note_77 Lettres édifiantes, douzième recueil, p. 95. (Montesquieu.)
Note_78 La doctrine de la métempsycose a un tout autre principe, et un tout autre objet, que la conservation des boeufs. Autant vaudrait dire que l’Église a établi le carême pour favoriser la pêche de la morue. L’effet accidentel d’une croyance religieuse n’a rien de commun avec le sentiment ou l’idée qui a inspiré cette croyance.
Note_79 Voyage de Bernier, tome II, p. 137. (Montesquieu.)
Note_80 V. Sup, liv. III, ch. iii. Cette multitude innombrable est prise au sens relatif. C’est proportionnellement à son territoire qu’Athènes était très peuplée. C’est ce que Montesquieu explique lui-même dans ses Éclaircissements sur l’Esprit des lois. V. inf. tome VI, à la suite de la Défense.
Note_81 Euripide dans Athénée, liv. II, p. 40. (Montesquieu.)
Note_82 On ne parle point ici de la religion chrétienne, parce que, comme on a dit au liv. XXIV, ch. i, à la fin, la religion chrétienne est le premier bien. (Montesquieu.) — Cette note n’est point dans A. B.
Note_83 Vie de Mahomet. (Montesquieu.) — Sur cette interdiction, il faut lire la XVIIe et la XVIIIe des Lettres persanes.
Note_84 A B. Cette loi locale ne sauroit estre bonne, etc.
Note_85 Comme à la Chine. (Montesquieu.)
Note_86 Médecine Statique, sect. in, aphor. 22. (Montesquieu.)
Note_87 Sect. III, aphor. 23. (Montesquieu.)
Note_88 Voyage de Perse, tome II. (Montesquieu.)
Note_89 L’ancien Cyrus, affluent la mer Caspienne.
Note_90 Voyage de Bernier, tome II. (Montesquieu.)
Note_91 Faut-il rappeler à M. de Montesquieu que le christianisme est né en Asie ; qu’il a été pendant plusieurs siècles florissant et régnant dans l’Asie et dans l’Afrique ; qu’il n’a cédé qu’à la violence et à la brutalité des armes mahométanes, et qu’actuellement encore, depuis l’Euphrate jusqu’à la Grèce, le nombre des chrétiens égale ou même surpasse celui des sectateurs de Mahomet. La raison du climat est donc une chimère, convaincue de faux même par les faits. (Crévier.)