EXTRAIT DU CÉDÉROM DES OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
OEUVRES COMPLÈTES DE MONTESQUIEU
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DE L’ESPRIT DES LOIS

LIVRE QUATRIÈME.

QUE LES LOIS DE L’ÉDUCATION
DOIVENT ÊTRE RELATIVES AUX PRINCIPES
DU GOUVERNEMENT.

CHAPITRE PREMIER.
DES LOIS DE L’ÉDUCATION.

Les lois de l’éducation sont les premières que nous recevons. Et, comme elles nous préparent à être citoyens, chaque famille particulière doit être gouvernée sur le plan de la grande famille qui les comprend toutes.(1)

Si le peuple en général a un principe, les parties qui le composent, c’est-à-dire les familles, l’auront aussi. Les lois de l’éducation seront donc différentes dans chaque espèce de gouvernement. Dans les monarchies, elles auront pour objet l’honneur ; dans les républiques, la vertu ; dans le despotisme, la crainte.

CHAPITRE II.
DE L’ÉDUCATION DANS LES MONARCHIES.(2)

Ce n’est point dans les maisons publiques où l’on instruit l’enfance, que l’on reçoit dans les monarchies la principale éducation ; c’est lorsque l’on entre dans le monde, que l’éducation en quelque façon commence. Là est l’école de ce que l’on appelle l’honneur, ce maître universel qui doit partout nous conduire.(3)

C’est là que l’on voit et que l’on entend toujours dire trois choses : « qu’il faut mettre dans les vertus une certaine noblesse, dans les moeurs une certaine franchise, dans les manières une certaine politesse. »

Les vertus qu’on nous y montre sont toujours moins ce que l’on doit aux autres, que ce que l’on se doit à soi-même : elles ne sont pas tant ce qui nous appelle vers nos concitoyens, que ce qui nous en distingue.(4)

On n’y juge pas les actions des hommes comme. bonnes, mais comme belles ; comme justes(5), mais comme grandes ; comme raisonnables, mais comme extraordinaires.

Dès que l’honneur y peut trouver quelque chose de noble, il est ou le juge qui les rend légitimes, ou le sophiste qui les justifie.

Il permet la galanterie lorsqu’elle est unie à l’idée des, sentiments du coeur(6), ou à l’idée de conquête ; et c’est la vraie raison pour laquelle les moeurs ne sont jamais si, pures dans les monarchies que dans les gouvernements républicains.

Il permet la ruse lorsqu’elle est jointe à l’idée de la grandeur de l’esprit ou de la grandeur des affaires, comme dans la politique, dont les finesses ne l’offensent pas.

Il ne défend l’adulation que lorsqu’elle est séparée de l’idée d’une grande fortune, et n’est jointe qu’au sentiment de sa propre bassesse.

A l’égard des moeurs, j’ai dit que l’éducation des monarchies doit y mettre une certaine franchise. On y veut donc de la vérité dans les discours. Mais est-ce par amour pour elle ? point du tout. On la veut, parce qu’un homme qui est accoutumé à la dire paroît être hardi et libre. En effet, un tel homme semble ne dépendre que des choses, et non pas de la manière dont un autre les reçoit.

C’est ce qui fait qu’autant qu’on y recommande cette espèce de franchise, autant on y méprise celle du peuple, qui n’a que la vérité et la simplicité pour objet.

Enfin, l’éducation dans les monarchies exige dans les manières une certaine politesse. Les hommes, nés pour vivre ensemble, sont nés aussi pour se plaire ; et celui qui n’observeroit pas les bienséances, choquant tous ceux avec qui il vivroit, se décréditeroit au point qu’il deviendroit incapable de faire aucun bien.

Mais ce n’est pas d’une source si pure, que la politesse a coutume de tirer son origine. Elle naît de l’envie de se distinguer. C’est par orgueil que nous sommes polis : nous nous sentons flattés d’avoir des manières qui prouvent que nous ne sommes pas dans la bassesse, et que nous n’avons pas vécu avec cette sorte de gens que l’on a abandonnés dans tous les âges.(7)

Dans les monarchies, la politesse est naturalisée à la cour. Un homme excessivement grand rend tous les autres petits. De là les égards que l’on doit à tout le monde ; de là naît la politesse, qui flatte autant ceux qui sont polis que ceux à l’égard de qui ils le sont ; parce qu’elle fait comprendre qu’on est de la cour, ou qu’on est digne d’en être.

L’air de la cour consiste à quitter sa grandeur propre, pour une grandeur empruntée. Celle-ci flatte plus un courtisan que la sienne même. Elle donne une certaine modestie superbe qui se répand au loin, mais dont l’orgueil diminue insensiblement, à proportion de la distance où l’on est de la source de cette grandeur.

On trouve à la cour une délicatesse de goût en toutes choses, qui vient d’un usage continuel des superfluités d’une grande fortune, de la variété, et surtout de la lassitude des plaisirs, de la multiplicité, de la confusion même des fantaisies, qui, lorsqu’elles sont agréables, y sont toujours reçues.

C’est sur toutes ces choses que l’éducation se porte pour faire ce qu’on appelle l’honnête homme(8), qui a toutes les qualités et toutes les vertus que l’on demande dans ce gouvernement.

Là l’honneur, se mêlant partout, entre dans toutes les façons de penser et toutes les manières de sentir, et dirige même les principes.

Cet honneur bizarre fait que les vertus ne sont que ce qu’il veut, et comme il les veut : il met, de son chef, des règles à tout ce qui nous est prescrit ; il étend ou il borne nos devoirs à sa fantaisie, soit qu’ils aient leur source dans la religion, dans la politique, ou dans la morale.

Il n’y a rien dans la monarchie que les lois, la religion et l’honneur prescrivent tant que l’obéissance aux volontés du prince : mais cet honneur nous dicte que le prince ne doit jamais nous prescrire une action qui nous déshonore, parce qu’elle nous rendroit incapables de le servir.

Crillon(9) refusa d’assassiner le duc de Guise, mais il offrit à Henri III de se battre contre lui. Après la Saint-Barthélemy, Charles IX ayant écrit à tous les gouverneurs de faire massacrer les huguenots, le vicomte d’Orte(10), qui commandoit dans Bayonne, écrivit au roi(11). « Sire, je n’ai trouvé parmi les habitants et les gens de guerre que de bons citoyens, de braves soldats, et pas un bourreau ; ainsi, eux et moi, supplions votre Majesté d’employer nos bras et nos vies à choses faisables ». Ce grand et généreux courage regardoit une lâcheté comme une chose impossible.

Il n’y a rien que l’honneur prescrive plus à la noblesse que de servir le prince à la guerre. En effet, c’est la profession distinguée, parce que ses hasards, ses succès et ses malheurs même conduisent à la grandeur. Mais, en imposant cette loi, l’honneur veut en être l’arbitre ; et, s’il se trouve choqué, il exige ou permet qu’on se retire chez soi.(12)

Il veut qu’on puisse indifféremment aspirer aux emplois, ou les refuser ; il tient cette liberté au-dessus de la fortune même.

L’honneur a donc ses règles suprêmes, et l’éducation est obligée de s’y conformer(13). Les principales sont, qu’il nous est bien permis de faire cas de notre fortune, mais qu’il nous est souverainement défendu d’en faire aucun de notre vie.(14)

La seconde est que, lorsque nous avons été une fois placés dans un rang, nous ne devons rien faire ni souffrir qui fasse voir que nous nous tenons inférieurs à ce rang même.(15)

La troisième, que les choses que l’honneur défend sont plus rigoureusement défendues, lorsque les lois ne concourent point à les proscrire ; et que celles qu’il exige sont plus fortement exigées, lorsque les lois ne les demandent pas(16).

CHAPITRE III.
DE L’ÉDUCATION DANS LE GOUVERNEMENT
DESPOTIQUE.

Comme l’éducation dans les monarchies ne travaille qu’à élever le coeur, elle ne cherche qu’à l’abaisser dans les États despotiques. Il faut qu’elle y soit servile. Ce sera un bien, même dans le commandement, de l’avoir eue telle, personne n’y étant tyran sans être en même temps esclave.

L’extrême obéissance(17) suppose de l’ignorance dans celui qui obéit ; elle en suppose même dans celui qui commande ; il n’a point à délibérer, à douter, ni à raisonner ; il n’a qu’à vouloir.

Dans les États despotiques, chaque maison est un empire séparé. L’éducation, qui consiste principalement à vivre avec les autres, y est donc très bornée ; elle se réduit à mettre la crainte dans le coeur, et à donner à l’esprit la connoissance de quelques principes de religion fort simples. Le savoir y sera dangereux, l’émulation funeste et, pour les vertus, Aristote ne peut croire qu’il y en ait quelqu’une de propre aux esclaves(18) ; ce qui borneroit bien l’éducation dans ce gouvernement.

L’éducation y est donc en quelque façon nulle. Il faut ôter tout, afin de donner quelque chose ; et commencer par faire un mauvais sujet, pour faire un bon esclave.

Eh ! pourquoi l’éducation s’attacheroit-elle à y former un bon citoyen qui prît part au malheur public ? S’il aimoit l’État, il seroit tenté de relâcher les ressorts du gouvernement : s’il ne réussissoit pas, il se perdroit ; s’il réussissoit, il courroit risque de se perdre, lui, le prince, et l’empire.

CHAPITRE IV.
DIFFÉRENCE DES EFFETS DE L’ÉDUCATION
CHEZ LES ANCIENS ET PARMI NOUS.

La plupart des peuples anciens vivoient dans des gouvernements qui ont la vertu pour principe ; et, lorsqu’elle y étoit dans sa force, on y faisoit des choses que nous ne voyons plus aujourd’hui, et qui étonnent nos petites âmes.

Leur éducation avoit un autre avantage sur la nôtre ; elle n’étoit jamais démentie. Épaminondas, la dernière année de sa vie, disoit, écoutoit, voyoit, faisoit les mêmes choses que dans l’âge où il avoit commencé d’être instruit.

Aujourd’hui, nous recevons trois éducations différentes ou contraires : celle de nos pères, celle de nos maîtres, celle du monde. Ce qu’on nous dit dans la dernière renverse toutes les idées des premières. Cela vient, en quelque partie, du contraste qu’il y a parmi nous entre les engagements de la religion et ceux du monde ; chose que les anciens ne connoissoient pas.(19)

CHAPITRE V.
DE L’ÉDUCATION DANS LE GOUVERNEMENT
RÉPUBLICAIN.

C’est dans le gouvernement républicain que l’on a besoin de toute la puissance de l’éducation(20). La crainte des gouvernements despotiques naît d’elle-même parmi les menaces et les châtiments ; l’honneur des monarchies est favorisé par les passions, et les favorise à son tour mais la vertu politique(21) est un renoncement à soi-même, qui est toujours une chose très pénible.

On peut définir cette vertu, l’amour des lois et de la patrie(22). Cet amour, demandant une préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre, donne toutes les vertus particulières ; elles ne sont que cette préférence.

Cet amour est singulièrement affecté aux démocraties(23). Dans elles seules, le gouvernement est confié à chaque citoyen. Or, le gouvernement est comme toutes les choses du monde ; pour le conserver, il faut l’aimer.

On n’a jamais ouï dire que les rois n’aimassent pas la monarchie, et que les despotes haïssent le despotisme.

Tout dépend donc d’établir dans la république cet amour ; et c’est à l’inspirer que l’éducation doit être attentive. Mais, pour que les enfants puissent l’avoir, il y a un moyen sûr : c’est que les pères l’aient eux-mêmes.

On est ordinairement le maître de donner à ses enfants ses connoissances ; on l’est encore plus de leur donner ses passions.

Si cela n’arrive pas, c’est que ce qui a été fait dans la maison paternelle est détruit par les impressions du dehors.

Ce n’est point le peuple naissant qui dégénère ; il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus.

CHAPITRE VI.
DE QUELQUES INSTITUTIONS DES GRECS.

Les anciens Grecs, pénétrés de la nécessité que les peuples qui vivoient sous un gouvernement populaire fussent élevés à la vertu, firent, pour l’inspirer, des institutions singulières. Quand vous voyez, dans la vie de Lycurgue, les lois qu’il donna aux Lacédémoniens, vous croyez lire l’histoire des Sévarambes(24). Les lois de Crète étoient l’original de celles de Lacédémone ; et celles de Platon en étoient la correction.

Je prie qu’on fasse un peu d’attention à l’étendue de génie qu’il fallut à ces législateurs pour voir qu’en choquant tous les usages reçus, en confondant toutes les vertus(25), ils montreroient à l’univers leur sagesse. Lycurgue, mêlant le larcin(26) avec l’esprit de justice, le plus dur esclavage avec l’extrême liberté, les sentiments les plus atroces avec la plus grande modération, donna de la stabilité à sa ville. Il sembla lui ôter toutes les ressources, les arts, le commerce, l’argent, les murailles : on y a de l’ambition, sans espérance d’être mieux : on y a les sentiments naturels, et on n’y est ni enfant, ni mari, ni père la pudeur même est ôtée à la chasteté. C’est par ces chemins que Sparte est menée à la grandeur et à la gloire(27) ; mais avec une telle infaillibilité de ses institutions, qu’on n’obtenoit rien contre elle en gagnant des batailles, si on ne parvenoit à lui ôter sa police.(28)

La Crète et la Laconie furent gouvernées par ces lois. Lacédémone céda la dernière aux Macédoniens, et la Crète(29) fut la dernière proie des Romains. Les Samnites eurent ces mêmes institutions(30), et elles furent pour ces Romains le sujet de vingt-quatre triomphes.(31)

Cet extraordinaire que l’on voyoit dans les institutions de la Grèce, nous l’avons vu dans la lie et la corruption de nos temps modernes(32). Un législateur honnête homme a formé un peuple, où la probité paroît aussi naturelle que la bravoure chez les Spartiates. M. Penn est un véritable Lycurgue(33) ; et, quoique le premier ait eu la paix pour objet, comme l’autre a eu la guerre, ils se ressemblent dans la voie singulière où ils ont mis leur peuple, dans l’ascendant qu’ils ont eu sur des hommes libres, dans les préjugés qu’ils ont vaincus, dans les passions qu’ils ont soumises.

Le Paraguay peut nous fournir un autre exemple. On a voulu en faire un crime à la Société(34), qui regarde le plaisir de commander comme le seul bien de la vie ; mais il sera toujours beau de gouverner les hommes en les rendant plus heureux.(35)

Il est glorieux pour elle d’avoir été la première qui ait montré dans ces contrées l’idée de la religion jointe à celle de l’humanité. En réparant les dévastations des Espagnols, elle a commencé à guérir une des grandes plaies qu’ait encore reçues le genre humain.(36)

Un sentiment exquis qu’a cette société(37) pour tout ce qu’elle appelle honneur, son zèle pour une religion qui humilie bien plus ceux qui l’écoutent que ceux qui la prêchent, lui ont fait entreprendre de grandes choses ; et elle y a réussi. Elle a retiré des bois des peuples dispersés ; elle leur a donné une subsistance assurée ; elle les a vêtus : et, quand elle n’auroit fait par là qu’augmenter l’industrie parmi les hommes, elle auroit beaucoup fait.(38)

Ceux qui voudront faire des institutions pareilles, établiront la communauté de biens de la République de Platon, ce respect qu’il demandoit pour les dieux, cette séparation d’avec les étrangers pour la conservation des moeurs, et la cité faisant le commerce, et non pas les citoyens(39) ; ils donneront nos arts sans notre luxe, et nos besoins sans nos désirs.

Ils proscriront l’argent, dont l’effet est de grossir la fortune des hommes au-delà des bornes que la nature y avoit mises(40) ; d’apprendre à conserver inutilement ce qu’on avoit amassé de même ; de multiplier à l’infini les désirs, et de suppléer à la nature, qui nous avoit donné des moyens très bornés d’irriter nos passions, et de nous corrompre les uns les autres.

« Les Épidamniens(41), sentant leurs moeurs se corrompre par leur communication avec les Barbares, élurent un magistrat pour faire tous les marchés au nom de la cité et pour la cité(42) ». Pour lors, le commerce ne corrompt pas la constitution, et la constitution ne prive pas la société des avantages du commerce(43).

Toute société qui fait de l’homme un simple instrument et ne lui laisse aucune liberté est un défi jeté à la nature humaine. La colonie fondée par Penn est devenue un grand État, parce que le législateur a laissé pleine carrière à l’activité des colons ; qu’est-il resté des Missions du Paraguay ?

CHAPITRE VII.
EN QUEL CAS CES INSTITUTIONS SINGULIÈRES
PEUVENT ÊTRE BONNES.

Ces sortes d’institutions peuvent convenir dans les républiques, parce que la vertu politique(44) en est le principe : mais, pour porter à l’honneur dans les monarchies, ou pour inspirer de la crainte dans les États despotiques, il ne faut pas tant de soins.

Elles ne peuvent d’ailleurs avoir lieu que dans un petit État(45), où l’on peut donner une éducation générale, et élever tout un peuple comme une famille.

Les lois de Minos, de Lycurgue et de Platon, supposent une attention singulière de tous les citoyens les uns sur les autres. On ne peut se promettre cela dans la confusion, dans les négligences, dans l’étendue des affaires d’un grand peuple.

Il faut, comme on l’a dit(46), bannir l’argent dans ces institutions(47). Mais, dans les grandes sociétés, le nombre, la variété, l’embarras, l’importance des affaires, la facilité des achats, la lenteur des échanges, demandent une mesure commune. Pour porter partout sa puissance, ou la défendre partout, il faut avoir ce à quoi les hommes ont attaché partout la puissance.(48)

CHAPITRE VIII.
EXPLICATION D’UN PARADOXE DES ANCIENS
PAR RAPPORT AUX MOEURS.

Polybe, le judicieux Polybe, nous dit(49) que la musique étoit nécessaire pour adoucir les moeurs des Arcades, qui habitoient un pays où l’air est triste et froid ; que ceux de Cynète, qui négligèrent la musique, surpassèrent en cruauté tous les Grecs, et qu’il n’y a point de ville où l’on ait vu tant de crimes. Platon(50) ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique, qui n’en soit un dans la constitution de l’État. Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les moeurs(51). Théophraste, Plutarque(52), Strabon(53), tous les anciens ont pensé de même. Ce n’est point une opinion jetée sans réflexion : c’est un des principes de leur politique(54). C’est ainsi qu’ils donnoient des lois ; c’est ainsi qu’ils vouloient qu’on gouvernât les cités.

Je crois que je pourrois expliquer ceci. Il faut se mettre dans l’esprit que, dans les villes grecques, surtout celles qui avoient pour principal objet la guerre, tous les travaux et toutes les professions qui pouvoient conduire à gagner de l’argent, étoient regardés comme indignes d’un homme libre. « La plupart des arts, dit Xénophon, corrompent le corps de ceux qui les exercent ; ils obligent de s’asseoir à l’ombre, ou près du feu : on n’a de temps ni pour ses amis, ni pour la république. » Ce ne fut que dans la corruption de quelques démocraties, que les artisans parvinrent à être citoyens. C’est ce qu’Aristote(55) nous apprend ; et il soutient qu’une bonne république ne leur donnera jamais le droit de cité(56).

L’agriculture étoit encore une profession servile(57), et ordinairement c’étoit quelque peuple vaincu qui l’exerçoit : les Ilotes, chez les Lacédémoniens ; les Périéciens, chez les Crétois ; les Pénestes, chez les Thessaliens ; d’autres(58) peuples esclaves, dans d’autres républiques.

Enfin, tout bas commerce(59) étoit infâme chez les Grecs. Il auroit fallu qu’un citoyen eût rendu des services à un esclave, à un locataire, à un étranger : cette idée choquoit l’esprit de la liberté grecque Aussi Platon(60) veut-il, dans ses Lois, qu’on punisse un citoyen qui feroit le commerce.

On étoit donc fort embarrassé dans les républiques grecques. On ne vouloit pas que les citoyens travaillassent au commerce, à l’agriculture, ni aux arts ; on ne vouloit pas non plus qu’ils fussent oisifs(61). Ils trouvoient une occupation dans les exercices qui dépendoient de la gymnastique, et dans ceux qui avoient du rapport à la guerre(62). L’institution ne leur en donnoit point d’autres. Il faut donc regarder les Grecs comme une société d’athlètes et de combattants. Or, ces exercices si propres à faire des gens durs et sauvages(63), avoient besoin d’être tempérés par d’autres qui pussent adoucir les moeurs. La musique, qui tient à l’esprit par les organes du corps, étoit très propre à cela. C’est un milieu entre les exercices du corps qui rendent les hommes durs(64), et les sciences de spéculation qui les rendent sauvages. On ne peut pas dire que la musique inspirât la vertu ; cela seroit inconcevable : mais elle empêchoit l’effet de la férocité de l’institution, et faisoit que l’âme avoit dans l’éducation une part qu’elle n’y auroit point eue.

Je suppose qu’il y ait parmi nous une société de gens si passionnés pour la chasse, qu’ils s’en occupassent uniquement ; il est sûr qu’ils en contracteroient une certaine rudesse. Si ces mêmes gens venoient à prendre encore du goût pour la musique, on trouveroit bientôt de la différence dans leurs manières et dans leurs moeurs. Enfin, les exercices des Grecs n’excitoient en eux qu’un genre de passions, la rudesse, la colère, la cruauté. La musique les excite toutes, et peut faire sentir à l’âme la douceur, la pitié, la tendresse, le doux plaisir. Nos auteurs de morale, qui, parmi nous, proscrivent si fort les théâtres, nous font assez sentir le pouvoir que la musique a sur nos âmes.

Si à la société dont j’ai parlé, on ne donnoit que des tambours et des airs de trompette, n’est-il pas vrai que l’on parviendroit moins à son but, que si l’on donnoit une musique tendre ? Les anciens avoient donc raison, lorsque, dans certaines circonstances, ils préféroient pour les moeurs un mode à un autre.

Mais, dira-t-on, pourquoi choisir la musique par préférence ? C’est que, de tous les plaisirs des sens, il n’y en a aucun qui corrompe moins l’âme. Nous rougissons de lire dans Plutarque(65), que les Thébains, pour adoucir les moeurs de leurs jeunes gens, établirent par les lois un amour qui devroit être proscrit par toutes les nations du monde.

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NOTES

Note_1 « Pour conserver les États et leur assurer la durée, le moyen le plus efficace et le plus négligé aujourd’hui, c’est d’élever la jeunesse dans l’esprit du gouvernement. A quoi servent les lois les plus utiles et les plus approuvées, si les citoyens n’y sont pas façonnés, s’ils ne reçoivent pas une éducation républicaine pour vivre en république, ou oligarchique pour vivre dans une oligarchie ? Le vice du citoyen est le vice de l’État. » Aristote, Politique, liv. V, chap. ix.

Note_2 Conf., Lettres persanes, LXXXIX et XC.

Note_3 Dans tout ce que l’auteur dit de la monarchie, il n’est question que de la noblesse d’épée ou de robe et du clergé. Il n’est jamais question de cette sorte de gens qu’on a abandonnés dans tous les âges, c’est-à-dire du peuple. Historiquement, Montesquieu a raison ; le peuple ne comptait pas dans notre ancien régime, mais on sent combien son champ d’observation est étroit, et combien de réflexions, justes en 1748, n’ont plus de portée aujourd’hui que la vieille royauté repose depuis plus de quatre-vingts ans dans la tombe.

Note_4 C’est plutôt peindre des courtisans qu’une nation. (Helvétius.)

Note_5 A. On y juge les actions des hommes, non comme justes, mais comme grandes ; non comme raisonnables, etc.

Note_6 A. B. Du sentiment du coeur.

Note_7 C’est-à-dire le peuple. Int., XI, vi.

Note_8 L’honnête homme, dans la langue du XVIIe et du XVIIIe siècle, c’est l’homme bien né et bien élevé. Les honnêtes gens formaient ce qu’on appelle aujourd’hui la bonne société.

Note_9 A. B. Grillon.

Note_10 A. B. Le vicomte Dorte.

Note_11 Voyez l’Histoire de d’Aubigné. (Montesquieu.)

Note_12 Lettres persanes, LXXXIX.

Note_13 On dit ici ce qui est et non pas ce qui doit être : l’honneur est un préjugé que la religion travaille tantôt à détruire, tantôt à régler. (Montesquieu.) — Quand on lit cette partie de l’ouvrage, on seroit tenté de croire que M. de Montesquieu a donné l’Esprit des lois, uniquement pour dépeindre le ridicule du caractère françois, et pour ramener sa nation à des principes plus solides et plus sensés. Il nous apprend ici dans une note qu’il dit ce qui est, et non pas ce qui doit être ; or, ce qu’il dit ici des monarchies en général convient uniquement à celle de France. On l’auroit accusé d’avoir fait une satire, si au lieu de parler en général, il n’eût indiqué que sa nation. (Luzac.)

Note_14 Bossuet, Discours sur l’histoire universelle, IIIe partie, chap. vi : « Qu’est-ce qui rend notre noblesse si fière dans les combats et si hardie dans les entreprises ? C’est l’opinion, reçue dès l’enfance, et établie par le sentiment unanime de la nation, qu’un gentilhomme sans coeur se dégrade lui-même, et n’est pas digne de voir le jour. »

Note_15 Inf., VII, xix.

Note_16 C’est à ce titre que les dettes de jeu sont considérées comme des dettes d’honneur. C’est à ce titre également qu’un gentilhomme ne peut refuser de se battre en duel, fallût-il pour cela violer la loi et s’exposer à l’échafaud. Conf., Lettres persanes, XC.

Note_17 C’est-à-dire l’obéissance aveugle.

Note_18 Politique, liv. I, ch. iii. (Montesquieu.) — N’ayant point de volonté, comment l’esclave aurait-il de la vertu ? Tout ce qu’on lui demande, c’est d’obéir aveuglément, comme une brute.

Note_19 Machiavel, Discours sur Tite-Live, liv. I, chap. xii. J.-J. Rousseau (Émile, liv. i) reconnoît aussi trois sortes d’éducation : celle de la nature, celle des hommes, celle des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l’éducation de la nature ; l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes, et l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l’éducation des choses. (Parrelle.)

Note_20 Dans un pays où le peuple est souverain, l’éducation du moindre citoyen est aussi importante que celle de l’héritier du trône dans une monarchie.

Note_21 A. B. Mais la vertu est un renoncement, etc.

Note_22 Bossuet, Discours sur l’histoire universelle, IIIe partie, chap. vi, parle comme Montesquieu. « Le fond d’un Romain, dit-il, étoit l’amour de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses lui faisoit aimer l’autre, car, parce qu’il aimoit sa liberté il aimoit aussi sa patrie comme une mère qui le nourrissoit dans des sentiments également généreux et libres. Sous ce nom de liberté, les Romains se figuroient, avec les Grecs, un État où personne ne fût sujet que de la loi, et où la loi fût plus puissante que les hommes. »

Note_23 Lettres persanes, LXXXIX.

Note_24 L’histoire des Sévarambes, peuples de la terre australe, n’est qu’une médiocre copie de l’Utopie de Thomas Morus ; ce roman politique a paru vers 1672. L’auteur est un nommé Vairasse d’Allais.

Note_25 L’auteur paroît avoir voulu dire que les Lacédémoniens confondoient les vertus et les vices. (Dupin.)

Note_26 Ce larcin n’était qu’un maraudage militaire permis en certains temps aux jeunes gens pour les habituer à la guerre. V. Rollin, Traité des études, troisième partie. V. inf., XXIX, xiii.

Note_27 La grandeur et la gloire de Sparte sont bien peu de chose pour quiconque n’est pas un admirateur aveugle de l’antiquité. De ce couvent de soldats est-il sorti autre chose que la destruction et la ruine ? Qu’est-ce que la civilisation doit à ces Barbares ?

Note_28 Philopoemen contraignit les Lacédémoniens d’abandonner la manière de nourrir leurs enfants, sachant bien que, sans cela, ils auroient toujours une âme grande et le coeur haut. Plutarque, Vie de Philopoemen. Voyez Tite-Live, liv. XXXVIII. (Montesquieu.)

Note_29 Elle défendit, pendant trois ans, ses lois et sa liberté. Voyez les livres XCVIII, XCIX et C de Tite-Live, dans l’Épitome de Florus. Elle fit plus de résistance que les plus grands rois. (Montesquieu.)

Note_30 Grandeur et décadence des Romains, c. 1. Pour Montesquieu, les Sabins et les Samnites sont les descendants des Lacédémoniens, descendance que rien ne justifie.

Note_31 Florus, liv. I, ch. xvi. (Montesquieu.)

Note_32 In fece Romuli, Cicéron, Lettres à Atticus, II, i. (Montesquieu.)

Note_33 Je ne sais rien de plus contraire à Lycurgue qu’un législateur et un peuple qui ont toute guerre en horreur. Je fais des voeux ardents pour que Londres ne force point les bons Pennsylvaniens à devenir aussi méchants que nous et que les anciens Lacédémoniens qui firent le malheur de la Grèce. (Voltaire.)

Note_34 Les Jésuites.

Note_35 Les Indiens du Paraguay ne dépendent point d’un seigneur particulier, ne payent qu’un cinquième des tributs, et ont des armes à feu pour se défendre. (Montesquieu.)

Note_36 Sans doute, rien n’est plus beau que de gouverner pour faire des heureux ; et c’est dans cette vue que l’auteur appelle l’ordre des Jésuites la Société par excellence. Cependant M. de Bougainville nous apprend que les Jésuites faisaient fouetter les pères de famille dans le Paraguay. Fait-on le bonheur des hommes en les traitant en esclaves et en enfants ? (Voltaire.)

Note_37 Les mots : qu’a cette société, manquent dans A. B.

Note_38 « J’ai déjà ici (à Paris) des querelles à soutenir, tant contre les Jansénistes que contre les Jésuites ; voici ce qui y a donné lieu. Au ch. vi, liv. IV de mon livre, j’ai parlé de l’établissement des Jésuites au Paraguay, et j’ai dit que, quelques mauvaises couleurs qu’on ait voulu y donner, leur conduite à cet égard était très louable ; et les Jansénistes ont trouvé très mauvais que j’aie par là défendu ce qu’ils avoient attaqué, et approuvé la conduite des Jésuites : ce qui les a mis de très mauvaise humeur. D’un autre côté, les Jésuites ont trouvé que dans cet endroit même je ne parlois pas d’eux avec assez de respect, et que je les accusois de manquer d’humilité. Ainsi j’ai eu le destin de tous les gens modérés, et je me trouve être comme les gens neutres que le grand Cosme de Médicis comparoit à ceux qui habitent le second étage des maisons, qui sont incommodés par le bruit d’en haut et par la fumée d’en bas. » (Montesquieu, Lettre à M. de Stainville, du 27 mai 1750.)

Note_39 Où seront le zèle et l’attention continue de l’intérêt personnel ? (Helvétius.)

Note_40 Voilà les chimères à la mode au XVIIIe siècle. On les retrouve dans les oeuvres de Mably. Ce sont elles qui par Baboeuf ont enfanté le socialisme de nos jours.

Note_41 Plutarque, Demande des choses grecques, ch. xxix. (Montesquieu.)

Note_42 C’est faire comme tous les peuples ignorants : appliquer le remède au mal et non à la source du mal. (Helvétius.)

Note_43 Mais elle ôte l’émulation des commerçants et fait périr le commerce. (Luzac.)

Note_44 Politique manque dans A. B.

Note_45 Comme étoient les villes de la Grèce. (Montesquieu.)

Note_46 Sup., ch. vi

Note_47 C’est vouloir traverser l’Océan sans bateau, ou défendre à la pluie de tomber. (Helvétius.)

Note_48 En d’autres termes, si l’on veut faire violence à la nature des choses, on fait de la société un couvent ou une caserne, et de l’homme un moine ou un soldat. Il serait bien à désirer qu’une meilleure éducation, une connaissance plus exacte de l’antiquité nous corrigeât de ces préjugés qui aveuglaient d’aussi grands esprits que Bossuet et Montesquieu. La stérilité des institutions attribuées à Lycurgue, la fécondité du génie athénien, devraient cependant nous éclairer sur la différence d’une colonie de soldats, et d’une société de commerçants, de marins, de fabricants, de poètes et d’artistes. Platon et Xénophon se sont servis des coutumes de Lacédémone pour reprocher à la démocratie d’Athènes ses faiblesses et ses vices ; c’était leur droit ; notre tort est d’avoir pris une satire pour la vérité.

Note_49 Hist., liv. IV, ch. xx et xxi.

Note_50 De la République, liv. IV. Sous le nom de musique, les anciens comprennent la poésie, l’histoire, l’éloquence et la musique proprement dite. V. Platon, République, liv. III.

Note_51 Politique, liv. VIII, ch. v. On peut trouver bien rigoureux le jugement de Montesquieu sur la Politique d’Aristote. Platon est un théoricien, je ne voudrais pas dire un rêveur ; Aristote est un observateur, et le premier des observateurs. Il est naturel que sa froide raison fasse bon marché des chimères de Platon. C’est la querelle de la science et de l’imagination.

Note_52 Vie de Pélopidas. (Montesquieu.) — Et Vie de Lycurgue.

Note_53 Liv. I. (Montesquieu.) — Strabon n’est cité ni dans A ni dans B.

Note_54 Platon, liv. IV des Lois, dit que les préfectures de la musique et de la gymnastique sont les plus importants emplois de la cité ; et, dans sa République, liv. III, « Damon vous dira, dit-il, quels sont les sons capables de faire naître la bassesse de l’âme, l’insolence, et les vertus contraires. » (Montesquieu.)

Note_55 Politique, liv. III, ch. iv. (Montesquieu.)

Note_56 Diophante, dit Aristote, Politique, liv. II, ch. vii, établit autrefois à Athènes que les artisans seroient esclaves du public. (Montesquieu.)

Note_57 Les anciens, ainsi que les modernes, attachèrent une idée de noblesse à l’oisiveté, et c’est la source de tous les maux dans la politique et dans la morale. (Helvétius.) — Le citoyen chez les Grecs et les Romains, le noble chez nos pères, ne devait s’occuper que de la guerre ; tout le reste était métier d’esclave ou de vilain.

Note_58 Aussi Platon et Aristote veulent-ils que les esclaves cultivent les terres, Lois, liv. VII ; Politique, liv. VII, ch. x. Il est vrai que l’agriculture n’étoit pas partout exercée par des esclaves, au contraire, comme dit Aristote (Polit., liv. VI, ch. iv), les meilleures républiques étoient celles où les citoyens s’y attachoient ; mais cela n’arriva que par la corruption des anciens gouvernements devenus démocratiques, car, dans les premiers temps, les villes de Grèce vivoient dans l’aristocratie. (Montesquieu.)

Note_59 Cauponatio.(Montesquieu.) — Le droit romain sanctionnoit cet avilissement du commerce. La loi de Constantin confond les femmes qui ont tenu boutique de marchandises avec les esclaves, les cabaretiers, les femmes de théâtre, et les filles de mauvais lieu. (Parrelle.)

Note_60 Liv. II. (Montesquieu.)

Note_61 Aristote, Politique, lib. X. (Montesquieu.)

Note_62 Ars corporum exercendorum, gymnastica ; variis certaminibus terendorum, paedotribica. Aristote, Politique, lib. VIII, ch. iii. (Montesquieu.)

Note_63 Aristote dit que les enfants des Lacédémoniens, qui commençoient ces exercices dès l’âge le plus tendre, en contractoient trop de férocité. Politique, liv. VIII, ch. iv. (Montesquieu.) — Conf. République de Platon, liv. III.

Note_64 A. B. Qui rendent les hommes rudes, etc.

Note_65 Vie de Pélopidas, ch. x. (Montesquieu.) — Cic., de Rép., IV, iv.