EXTRAIT DU CÉDÉROM DES OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
OEUVRES COMPLÈTES DE MONTESQUIEU
| Accueil Voltaire | Table de l’Esprit des lois | Commander le cédérom |DE L’ESPRIT DES LOIS PREMIÈRE PARTIE(1) LIVRE PREMIER. DES LOIS EN GÉNÉRAL
CHAPITRE PREMIER.
DES LOIS DANS LE RAPPORT QU’ELLES ONT AVEC LES DIVERS ÊTRES.
Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses(2) et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois ; la Divinité(3) a ses lois ; le monde matériel a ses lois ; les intelligences supérieures à l’homme ont leurs lois ; les bêtes ont leurs lois ; l’homme à ses lois.Ceux qui ont dit qu’une fatalité aveugle a produit tous les effets que nous voyons dans le monde, ont dit une grande absurdité ; car quelle plus grande absurdité qu’une fatalité aveugle qui auroit produit des êtres intelligents ?
Il y a donc une raison primitive ; et les lois sont les rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces divers êtres entre eux.(4)
Dieu a du rapport avec l’univers, comme créateur et comme conservateur : les lois selon lesquelles il a créé sont celles selon lesquelles il conserve. Il agit selon ces règles, parce qu’il les connoît ; il les connoît parce qu’il les a faites ; il les a faites, parce qu’elles ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance.
Comme nous voyons que le monde, formé par le mouvement de la matière, et privé d’intelligence, subsiste toujours(5), il faut que ses mouvements aient des lois invariables(6) ; et, si l’on pouvait imaginer un autre monde que celui-ci, il auroit des règles constantes, ou il seroit détruit.
Ainsi la création, qui paroît être un acte arbitraire, suppose des règles aussi invariables que la fatalité des athées(7). Il seroit absurde de dire que le créateur, sans ces règles, pourroit gouverner le monde, puisque le monde ne subsisteroit pas sans elles.
Ces règles sont un rapport constamment établi. Entre un corps mû et un autre corps mû, c’est suivant les rapports de la masse et de la vitesse que tous les mouvements sont reçus, augmentés, diminués, perdus ; chaque diversité est uniformité, chaque changement est constance.
Les êtres particuliers intelligents peuvent avoir des lois qu’ils ont faites ; mais ils en ont aussi qu’il n’ont pas faites. Avant qu’il y eût des êtres intelligents, ils étoient possibles ; ils avoient donc des rapports possibles, et par conséquent des lois possibles. Avant qu’il y eût des lois faites, il y avoit des rapports de justice possibles. Dire qui il n’y a rien de juste ni d’injuste que ce qu’ordonnent ou défendent les lois positives, c’est dire qu’avant qu’on eût tracé de cercle ; tous les rayons n’étoient pas égaux.(8)
Il faut donc avouer des rapports d’équité antérieurs à la loi positive qui les établit(9) : comme, par exemple, que supposé qu’il y eût des sociétés d’hommes, il seroit juste de se conformer à leurs lois ; que, s’il y avoit des êtres intelligents qui eussent reçu quelque bienfait d’un autre être, ils devroient en avoir de la reconnoissance ; que, si un être intelligent avoit créé un être intelligent, le créé devroit rester dans la dépendance qu’il a eue dès son origine ; qu’un être intelligent, qui a fait du mal à un être intelligent, mérite de recevoir le même mal(10), et ainsi du reste.
Mas il s’en faut bien que le monde intelligent soit aussi bien gouverné que le monde physique(11). Car, quoique celui-là ait aussi des lois qui, par leur nature, sont invariables il ne les suit pas constamment comme le monde physique suit les siennes. La raison en est que les êtres particuliers intelligents sont bornés par leur nature, et par conséquent sujets à l’erreur ; et, d’un autre côté, il est de leur nature qu’ils agissent par eux-mêmes. Ils ne suivent donc pas constamment leurs lois primitives ; et celles, même qu’ils se donnent, ils ne les suivent pas toujours.
On ne sait si les bêtes sont gouvernées par les lois générales du mouvement, ou par une motion particulière. Quoi qu’il en, soit, elles n’ont point avec Dieu de rapport plus intime que le reste du monde matériel ; et le sentiment ne leur sert, que dans le rapport qu’elles ont entre elles, ou avec d’autres êtres particuliers, ou avec elles-mêmes.
Par l’attrait du plaisir, elles conservent leur être particulier ; et, par le même attrait, elles conservent leur espèce. Elles ont des lois naturelles, parce qu’elles sont unies par le sentiment ; elles n’ont point de lois positives, parce qu’elles ne sont point unies par la connoissance. Elles ne suivent pourtant pas invariablement leurs lois naturelles : les plantes, en qui nous ne remarquons ni connoissance ni sentiment, les suivent mieux.
Les bêtes n’ont point les suprêmes avantages que nous avons ; elles en ont que nous n’avons pas. Elles n’ont point nos espérances, mais elles n’ont pas nos craintes ; elles subissent comme nous la mort, mais c’est sans la connoître ; la plupart même se conservent mieux que nous, et ne font pas un aussi mauvais usage de leurs passions.
L’homme, comme être physique, est, ainsi que les autres corps, gouverné par des lois invariables. Comme être intelligent, il viole sans cesse les lois que Dieu a établies(12), et change celles qu’il établit lui-même. Il faut qu’il se conduise ; et cependant il est un être borné ; il est sujet à l’ignorance et à l’erreur, comme toutes les intelligences finies ; les foibles connoissances qu’il a, il les perd encore : comme créature sensible, il devient sujet à mille passions. Un tel être pouvoit, à tous les instants, oublier son créateur ; Dieu l’a rappelé à lui par les lois de la religion(13). Un tel être pouvoit, à tous les instants, s’oublier lui-même ; les philosophes l’ont averti par les lois de la morale. Fait pour vivre dans la société, il y pouvoit oublier les autres ; les législateurs l’ont rendu à ses devoirs par les lois politiques et civiles.
Avant toutes ces lois, sont celles de la nature, ainsi nommées, parce qu’elles dérivent uniquement de la constitution de notre être. Pour les connoître bien, il faut considérer un homme avant l’établissement des sociétés(14). Les lois de la nature seront celles qu’il recevroit dans un état pareil.
Cette loi qui, en imprimant dans nous-mêmes l’idée d’un créateur, nous porte vers lui, est la première des lois naturelles par son importance, et non pas dans l’ordre de ces lois. L’homme, dans l’état de nature, auroit plutôt la faculté de connoître, qu’il n’auroit des connoissances. Il est clair que ses premières idées ne seroient point des idées spéculatives : il songeroit à la conservation de son être, avant de chercher l’origine de son être(15). Un homme pareil ne sentiroit d’abord que sa foiblesse ; sa timidité seroit extrême : et, si l’on avoit là-dessus besoin de l’expérience, l’on a trouvé dans les forêts des hommes sauvages(16) ; tout les fait trembler, tous les fait fuir.
Dans cet état, chacun se sent inférieur ; à peine chacun se sent-il égal. On ne chercheroit donc point à s’attaquer, et la paix seroit la première loi naturelles(17).
Le désir que Hobbes donne d’abord aux hommes de se subjuguer les uns les autres, n’est pas raisonnable(18). L’idée de l’empire et de la domination est si composée, et dépend de tant d’autres idées, que ce ne seroit pas celle qu’il auroit d’abord.
Hobbes demande(19) « pourquoi, si les hommes ne sont pas naturellement en état de guerre, ils vont toujours armés ? et pourquoi ils ont des clefs pour fermer leurs maisons ? » Mais on ne sent pas que l’on attribue aux hommes, avant l’établissement des sociétés, ce qui ne peut leur arriver qu’après cet établissement, qui leur fait trouver des motifs pour s’attaquer et pour se défendre.
Au sentiment de sa foiblesse, l’homme joindroit le sentiment de ses besoins. Ainsi une autre loi naturelle seroit celle qui lui inspireroit de chercher à se nourrir.
J’ai dit que la crainte porteroit les hommes à se fuir : mais les marques d’une crainte réciproque les engageroient bientôt à s’approcher. D’ailleurs, il y seroient portés(20) par le plaisir qui un animal sent à l’approche d’un animal de son espèce. De plus, ce charme que les deux sexes s’inspirent par leur différence, augmenteroit ce plaisir ; et la prière naturelle qu’ils se font toujours l’un à l’autre, seroit une troisième loi.
Outre le sentiment que les hommes ont d’abord, ils parviennent encore à avoir des connoissances ; ainsi ils ont un second lien que les autres animaux n’ont pas. Ils ont donc un nouveau motif de s’unir ; et le désir de vivre en société est une quatrième loi naturelle(21).
Sitôt que les hommes sont en société, ils perdent le sentiment de leur foiblesse ; l’égalité, qui étoit entre eux, cesse, et l’état de guerre commence.(22)
Chaque société particulière vient à sentir sa force ; ce qui produit un état de guerre de nation à nation. Les particuliers, dans chaque société, commencent à sentir leur force : ils cherchent à tourner en leur faveur les principaux avantages de cette société ; ce qui fait entre eux un état de guerre.
Ces deux sortes d’état de guerre font établir les lois parmi les hommes. Considérés comme habitants d’une si grande planète, qu’il est nécessaire qu’il y ait différents peuples, ils ont des lois dans le rapport que ces peuples ont entre eux ; et c’est le Droit des Gens. Considérés comme vivants dans une société qui doit être maintenue, ils ont des lois dans le rapport qu’ont ceux qui gouvernent, avec ceux qui sont gouvernés ; et c’est le Droit Politique. Ils en encore dans le rapport que tous les citoyens ont entre eux ; et c’est le Droit Civil.
Le droit des gens est naturellement fondé sur ce principe : que les diverses nations doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et, dans la guerre, le moins de mal qu’il est possible, sans nuire à leurs véritables intérêts.
L’objet de la guerre, c’est la victoire ; celui de la victoire, la conquête(23) ; celui de la conquête, la conservation(24). De ce principe et du précédent doivent dériver toutes les lois qui forment le droit des gens.
Toutes les nations ont un droit des gens ; et les Iroquois même, qui mangent leurs prisonniers, en ont un. Ils envoient et reçoivent des ambassades ; ils connoissent des droits de la guerre et de la paix : le mal est que ce droit des gens n’est pas fondé sur les vrais principes.
Outre le droit des gens, qui regarde toutes les sociétés, il y a un droit politique pour chacune. Une société ne sauroit subsister sans un gouvernement. La réunion de toutes les forces particulières, dit très bien Gravina, forme ce qu’on appelle l’État Politique.
La force générale peut être placée entre les mains d’un seul, ou entre les mains de plusieurs. Quelques-uns(25) ont pensé que, la nature ayant établi le pouvoir paternel, le gouvernement d’un seul étoit, le plus conforme à la nature. Mais l’exemple du pouvoir paternel ne prouve rien. Car, si le pouvoir du père a du rapport au gouvernement d’un seul, après la mort du père, le pouvoir des frères ou, après la mort des frères, celui des cousins germains ont du rapport au gouvernement de plusieurs. La puissance politique comprend nécessairement l’union de plusieurs familles.
Il vaut mieux dire que le gouvernement le plus conforme à la nature est celui dont la disposition particulière se rapporte mieux à la disposition du peuple pour lequel il est établi.
Les forces particulières ne peuvent se réunir sans que toutes les volontés se réunissent. La réunion de ces volontés, dit encore très bien Gravina, est ce qu’on appelle l’État civil.
La loi, en général, est la raison humaine, en tant qu’elle gouverne tous les peuples de la terre ; et les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s’applique cette raison humaine.
Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c’est un très grand hasard si celles d’une nation peuvent convenir à une autre.
Il faut qu’elles se rapportent à la nature et au principe du gouvernement qui est établi, ou qu’on veut établir ; soit qu’elles le forment, comme font les lois politiques ; soit qu’elles le maintiennent, comme font les lois civiles.
Elles doivent être relatives au physique du pays ; au climat glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou pasteurs ; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir ; à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs moeurs, à leurs manières. Enfin elles ont des rapports entre elles ; elles en ont avec leur origine, avec l’objet du législateur, avec l’ordre des choses sur lesquelles elles sont établies(26). C’est dans toutes ces vues qu’il faut les considérer.
C’est ce que j’entreprends de faire dans cet ouvrage. J’examinerai tous ces rapports : ils forment tous ensemble ce que l’on appelle l’Esprit des lois.
Je n’ai point séparé les lois politiques des civiles : car, comme je ne traite point des lois, mais de l’esprit des lois, et que cet esprit consiste dans les divers rapports que les lois peuvent avoir avec diverses choses, j’ai dû moins suivre l’ordre naturel des lois, que celui de ces rapports et de ces choses.
J’examinerai d’abord les rapports que les lois ont avec la nature et avec le principe de chaque gouvernement : et, comme ce principe a sur les lois une suprême influence, je m’attacherai à le bien connoître ; et, si je puis une fois l’établir, on en verra couler les lois comme de leur source. Je passerai ensuite aux autres rapports, qui semblent être plus particuliers.
NOTES
Note_1 Nous donnons d’après l’édition in-12, 3 vol., Genève, 1751, la division de l’Esprit des lois en six parties. Sur l’intérêt de cette division, v. sup. l’Introduction, § 1.
Note_2 V. la Défense de l’Esprit des lois, première partie, première objection. « L’auteur a eu en vue d’attaquer le système de Hobbes, système terrible, qui, faisant dépendre toutes les vertus et tous les vices de l’établissement des lois que les hommes se sont faites, et voulant prouver que les humains naissent tous en état de guerre, et que la première loi naturelle est la guerre de tous contre tous, renverse, comme Spinosa, et toute religion et toute morale. »
Note_3 La loi, dit Plutarque, est la reine de tous mortels et immortels. Au traité : Qu’il est requis qu’un prince soit savant. (Montesquieu.) Mais Plutarque dit lui-même qu’il n’est ici que l’écho de Pindare.
Note_4 Lettres persanes, LXXXIII.
Note_5 C’est-à-dire continue de subsister.
Note_6 Lettres persanes, XCVII.
Note_7 « Il n’est question ici que des règles du mouvement que l’auteur dit avoir été établies par Dieu ; elles sont invariables, ces règles, et toute la physique le dit avec lui ; elles sont invariables, parce que Dieu a voulu qu’elles fussent telles et qu’il a voulu conserver le monde. » Défense de l’Esprit des lois, première partie, troisième objection.
Note_8 Ce raisonnement bien développé est très bon pour réfuter Carnéades et ceux qui soutiennent qu’il n’y a rien de juste ni d’injuste que ce qui est déclaré tel par les lois positives. (Luzac.)
Note_9 C’est-à-dire qui leur donne un caractère légal.
Note_11 Le monde de la liberté est gouverné autrement que le monde physique, mais n’est-ce pas notre ignorance qui nous fait croire qu’il est moins bien gouverné ?
Note_13 Défense de l’Esprit des lois, première partie, II, septième et huitième objections.
Note_14 C’est une supposition chimérique, et les conclusions qu’on en tire sont de pures imaginations. Montesquieu lui-même a fait justice de ces rêveries. Lettres persanes, XCIV.
Note_15 « Il me semble que nous ne pouvons nous cacher que nous sentons avant de connoître et de comprendre. Loin d’insulter au Créateur, c’est entrer dans ses vues, puisqu’il a voulu que le sentiment de notre existence nous en fît rechercher l’origine. » (Extrait du livre de l’Esprit des lois, p. 3.) Conf., Défense de l’Esprit des lois, première partie, II, sixième objection.
Note_16 Témoin le sauvage qui fut trouvé dans les forêts de Hanover, et que l’on vit en Angleterre sous le règne de George Ier. (Montesquieu.)
Note_17 C’est une pure hypothèse.
Note_18 Hobbes vivoit au milieu des guerres civiles. (Helvétius.)
Note_20 A. B. Ils y seroient portés d’ailleurs par le plaisir qu’un animal sent à l’approche d’un animal de même espèce.
Note_21 Aristote, Politique, liv. I, chap. i.
Note_22 L’état de société ne fait pas, ou du moins ne devroit pas faire cesser l’égalité ; elle devrait l’assurer et la défendre. (Helvétius.)
Note_23 Montesquieu raisonne suivant les idées de son temps, idées aussi vieilles que le monde. Aujourd’hui, avec le progrès du travail, avec des notions plus justes sur le droit des nations et des individus, on ne peut plus dire que la conquête soit l’objet de la victoire pour un peuple civilisé. Des conquêtes, faites au mépris du voeu des populations, sont le pur règne de la force, c’est-à-dire un brigandage qui ne peut engendrer aucun droit. Montesquieu lui-même a vu cette vérité du nouveau droit des gens, et l’a nettement exprimée dans les Lettres persanes, XCV.
Note_24 L’objet de la guerre est la réparation d’un tort qu’on nous a fait et une sûreté convenable pour la suite. Celui qui fait la guerre pour un autre motif agit contre le droit des gens. (Luzac.)
Note_25 C’est la doctrine de Filmer dans le Patriarcha. Filmer a été réfuté par Locke dans son traité du Gouvernement civil. V. aussi J.-J. Rousseau, dans le Contrat social.
Note_26 L’édition de l’Esprit des lois de 1751 a nettement distingué ces sujets divers par des divisions conservées dans la Table des livres et chapitres. Nous les avons rétablies dans cette nouvelle édition.