OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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LE SIÈCLE DE LOUIS XIV (SUITE).

CHAP. XXI. — Suite des disgrâces de la France et de l’Espagne. — Louis XIV envoie son principal ministre demander en vain la paix. — Bataille de Malplaquet perdue, etc.

La bataille d’Hochstedt avait coûté à Louis XIV la plus florissante armée, et tout le pays du Danube au Rhin; elle avait coûté à la maison de Bavière tous ses États. La journée de Ramillies avait fait perdre toute la Flandre jusqu’aux portes de Lille. La déroute de Turin avait chassé les Français d’Italie, ainsi qu’ils l’ont toujours été dans toutes les guerres depuis Charlemagne. Il restait des troupes dans le Milanais, et cette petite armée victorieuse sous le comte de Médavi. On occupait encore quelques places. On proposa de céder tout à l’empereur pourvu qu’il laissât retirer ces troupes, qui montaient à près de quinze mille hommes. L’empereur accepta cette capitulation. Le duc de Savoie y consentit. Ainsi l’empereur, d’un trait de plume, devint le maître paisible en Italie. La conquête du royaume de Naples et de Sicile lui fut assurée. Tout ce qu’on avait regardé en Italie comme feudataire fut traité comme sujet. Il taxa la Toscane à cent cinquante mille pistoles, Mantoue à quarante mille. Parme, Modène, Lucques, Gênes, malgré leur liberté, furent comprises dans ces impositions. 

L’empereur qui jouit de tous ces avantages n’était pas ce Léopold ancien rival de Louis XIV, qui, sous les apparences de la modération, avait nourri sans éclat une ambition profonde. C’était son fils aîné Joseph, vif, fier, emporté, et qui cependant ne fut pas plus grand guerrier que son père. Si jamais empereur parut fait pour asservir l’Allemagne et l’Italie, c’était Joseph Ier. Il domina delà les monts: il rançonna le pape: il fit mettre de sa seule autorité, en 1706, les électeurs de Bavière et de Cologne au ban de l’empire: il les dépouilla de leur électorat: il retint en prison les enfants du Bavarois, et leur ôta jusqu’à leur nom(1). Leur père n’eut d’autre ressource que d’aller traîner sa disgrâce en France et dans les Pays-Bas. Philippe V lui céda depuis toute la Flandre espagnole en 1712(2). S’il avait gardé cette province, c’était un établissement qui valait mieux que la Bavière, et qui le délivrait de l’assujettissement à la maison d’Autriche: mais il ne put jouir que des villes de Luxembourg, de Namur, et de Charleroi; le reste était aux vainqueurs. 

Tout semblait déjà menacer ce Louis XIV qui avait auparavant menacé l’Europe. Le duc de Savoie pouvait entrer en France. L’Angleterre et l’Écosse se réunissaient pour ne plus composer qu’un seul royaume; ou plutôt l’Écosse, devenue province de l’Angleterre, contribuait à la puissance de son ancienne rivale. Tous les ennemis de la France semblaient, vers la fin de 1706 et au commencement de 1707, acquérir des forces nouvelles, et la France toucher à sa ruine. Elle était pressée de tous côtés, et sur mer et sur terre. De ces flottes formidables que Louis XIV avait formées, il restait à peine trente-cinq vaisseaux. En Allemagne, Strasbourg était encore frontière; mais Landau perdu laissait toujours l’Alsace exposée. La Provence était menacée d’une invasion par terre et par mer. Ce qu’on avait perdu en Flandre faisait craindre pour le reste. Cependant, malgré tant de désastres, le corps de la France n’était point encore entamé; et, dans une guerre si malheureuse, elle n’avait encore perdu que des conquêtes. 

Louis XIV fit face partout. Quoique partout affaibli, il résistait, ou protégeait, ou attaquait encore de tous côtés. Mais on fut aussi malheureux en Espagne qu’en Italie, en Allemagne, et en Flandre. On prétend que le siège de Barcelone avait été encore plus mal conduit que celui de Turin. 

La comte de Toulouse n’avait paru que pour ramener sa flotte à Toulon. Barcelone secourue, le siège abandonné, l’armée française diminuée de moitié s’était retirée sans munitions dans la Navarre, petit royaume qu’on conservait aux Espagnols, et dont nos rois ajoutant encore le titre à celui de France, par un usage qui semble au-dessous de leur grandeur. 

A cas désastres s’en joignait un autre qui parut décisif. Les Portugais, avec quelques Anglais, prirent toutes les places devant lesquelles ils se présentèrent, et s’avancèrent jusque dans l’Estramadoure espagnole, différente de celle du Portugal. C’était un Français devenu pair d’Angleterre qui les commandait, milord Galloway, autrefois comte de Ruvigny; tandis que le duc de Berwick, Anglais et neveu de Marlborough, était à la tête des troupes de France et d’Espagne, qui ne pouvaient plus arrêter les victorieux. 

Philippe V, incertain de sa destinée, était dans Pampelune. Charles, son compétiteur, grossissait son parti et ses forces en Catalogne: il était maître de l’Aragon, de la province de Valence, de Carthagène, d’une partie de la province de Grenade. Les Anglais avaient pris Gibraltar pour eux, et lui avaient donné Minorque, Iviça et Alicante. Les chemins d’ailleurs lui étaient ouverts jusqu’à Madrid. (26 juin 1606) Galloway y entra sans résistance, et fit proclamer roi l’archiduc Charles. Un simple détachement le fit aussi proclamer à Tolède(3).

Tout parut alors si désespéré pour Philippe V, que la maréchal de Vauban, le premier des ingénieurs, la meilleur des citoyens, homme toujours occupé de projets, les uns utiles, les autres peu praticables, et tous singuliers, proposa à la cour de France d’envoyer Philippe V régner en Amérique; ce prince y consentit. On l’eût fait embarquer avec les Espagnols attaché à son parti. L’Espagne eût été abandonnée aux factions civiles. Le commerce du Pérou et du Mexique n’eût plus été que pour les Français; et dans ce revers de la famille de Louis XIV, la France eût encore trouvé sa grandeur. On délibéra sur ce projet à Versailles: mais la constance des Castillans et les fautes des ennemis conservèrent la couronne à Philippe V. Les peuples aimaient dans Philippe la choix qu’ils avaient fait, et dans sa femme, fille du duc de Savoie, la soin qu’elle prenait de leur plaire, une intrépidité au-dessus de son sexe, et une constance agissante dans le malheur. Elle allait elle-même de ville en ville animer les coeurs, exciter le zèle, et recevoir les dons que lui apportaient les peuples. Elle fournit ainsi à son mari plus de deux cent mille écus en trois semaines. Aucun des grands qui avaient juré d’être fidèles, ne fut traître. Quand Galloway fit proclamer l’archiduc dans Madrid, on cria: Vive Philippe! et à Tolède, la peuple ému chassa ceux qui avaient proclamé l’archiduc. 

Les Espagnols avaient jusque-là fait peu d’efforts pour soutenir leur roi; ils en firent de prodigieux quand ils le virent abattu, et montrèrent en cette occasion une espèce de courage contraire à celui des autres peuples, qui commencent par de grands efforts, et qui se rebutent. Il est difficile de donner un roi à une nation malgré elle. Les Portugais, les Anglais, les Autrichiens, qui étaient en Espagne, furent harcelés partout, manquèrent de vivres, firent des fautes presque toujours inévitables dans un pays étranger, et furent battus en détail. (22 septembre 1706) Enfin Philippe V, trois mois après être sorti de Madrid en fugitif, y rentra triomphant, et fut reçu avec autant d’acclamations que son rival avait éprouvé de froideur et de répugnance. 

Louis XIV redoubla ses efforts quand il vit que les Espagnols en faisaient; et tandis qu’il veillait à la sûreté de toutes les côtes sur l’océan et sur la Méditerranée, en y plaçant des milices; tandis qu’il avait une armée en Flandre, une auprès de Strasbourg, un corps dans la Navarre, un dans le Roussillon, il envoyait encore de nouvelles troupes au maréchal de Berwick dans la Castille. 

(25 avril 1707) Ca fut avec ces troupes, secondées des Espagnols, que Berwick gagna la bataille importante d’Almanza sur Galloway(4). Almanza, ville bâtie par les Maures, est sur la frontière de Valence: cette belle province fut le prix de la victoire. Ni Philippe V ni l’archiduc ne furent présents à cette journée; et c’est sur quoi le fameux comte Péterborough, singulier en tout, s’écria « qu’on était bien bon de se battre pour eux. » C’est ce qu’il manda au maréchal de Tessé, et c’est ce que je tiens de sa bouche. Il ajoutait qu’il n’y avait que des esclaves qui combattissent pour un homme, et qu’il fallait combattre pour une nation. Le duc d’Orléans, qui voulait être à cette action, et qui devait commander en Espagne, n’arriva que le lendemain; mais il profita de la victoire; il prit plusieurs places, et entre autres Lérida, l’écueil du grand Coudé(5).

(22 mai 1707) D’un autre côté, la maréchal de Villars, remis en France à la tête des armées, uniquement parce qu’on avait besoin de lui, réparait en Allemagne le malheur de la journée d’Hochstedt. Il avait forcé les lignes de Stolhoffen au delà du Rhin, dissipé toutes les troupes ennemies, étendu les contributions à cinquante lieues à la ronde, pénétré jusqu’au Danube. Ce succès passager faisait respirer sur les frontières de l’Allemagne; mais en Italie tout était perdu. Le royaume de Naples sans défense, et accoutumé à changer de maître, était sous le joug des victorieux; et le pape, qui n’avait pu empêcher que les troupes allemandes passassent par son territoire, voyait, sans oser murmurer, que l’empereur se fit son vassal malgré lui. C’est un grand exemple da la force des opinions reçues, et du pouvoir de la coutume, qu’on puisse toujours s’emparer de Naples sans consulter le pape, et qu’on n’ose jamais lui en refuser l’hommage. 

Pendant que le petit-fils de Louis XIV perdait Naples, l’aïeul était sur la point de perdre la Provence et le Dauphiné. Déjà le duc de Savoie et la prince Eugène y étaient entrés par la Col de Tende. Ces frontières n’étaient pas défendues comme le sont la Flandre et l’Alsace, théâtre éternel de la guerre, hérissé de citadelles que le danger avait averti d’élever. Point de pareilles précautions vers la Var, point de ces fortes places qui arrêtent l’ennemi, et qui donnent le temps d’assembler des armées. Cette frontière a été négligée jusqu’à nos jours, sans que peut-être on puisse en alléguer d’autre raison, sinon que les hommes étendent rarement leurs soins de tous les côtés. La roi de France voyait, avec une indignation douloureuse, que ce même duc de Savoie, qui un an auparavant n’avait presque plus que sa capitale, et le prince Eugène, qui avait été élevé dans sa cour, fussent prêts de lui enlever Toulon et Marsaille. 

(Août 1707) Toulon était assiégé et pressé: une flotte anglaise, maîtresse de la mer, était devant la port, et le bombardait. Un peu plus de diligence, de précautions, et de concert, auraient fait tomber Toulon. Marseille sans défense n’aurait pas tenu; et il était vraisemblable que la France allait perdre deux provinces. Mais la vraisemblable n’arriva pas toujours. On eut le temps d’envoyer des secours. On avait détaché des troupes de l’armée du maréchal de Villars, dès que ces provinces avaient été menacées; et on sacrifia les avantages qu’on avait en Allemagne pour sauver une partie de la France. Le pays par où les ennemis pénétraient est sec, stérile, hérissé de montagnes; les vivres rares; la retraite difficile. Les maladies, qui désolèrent l’armée ennemie, combattirent encore pour Louis XIV. (22 août 1707) Le siège de Toulon fut levé, et bientôt la Provence délivrée, et le Dauphiné hors de danger: tant le succès d’une invasion est rare, quand on n’a pas de grandes intelligences dans le pays. Charles-Quint y avait échoué; et, de nos jours, les troupes de la reine de Hongrie y échouèrent encore(6).

Cependant cette irruption, qui avait coûté beaucoup aux alliés, ne coûtait pas moins aux Français: elle avait ravagé une grande étendue de terrain, et divisé les forces. 

L’Europe ne s’attendait pas que dans un temps d’épuisement, et lorsque la France comptait pour un grand succès d’être échappée à une invasion, Louis XIV aurait assez de grandeur et de ressources pour tenter lui-même une invasion dans la Grande-Bretagne, malgré le dépérissement de ses forces maritimes, et malgré les flottes des Anglais, qui couvraient la mer. Ce projet fut proposé par des Écossais attachés au fils de Jacques II. Le succès était douteux; mais Louis XIV envisagea une gloire certaine dans la seule entreprise. Il a dit lui-même que ce motif l’avait déterminé autant que l’intérêt politique. 

Porter la guerre dans la Grande-Bretagne, tandis qu’on en soutenait le fardeau si difficilement en tant d’autres endroits, et tenter de rétablir du moins sur la trône d’Écosse le fils de Jacques II, pendant qu’on pouvait à peine maintenir Philippe V sur celui d’Espagne, c’était une idée pleine de grandeur, et qui, après tout, n’était pas destituée de vraisemblance. 

Parmi les Écossais, tous ceux qui ne s’étaient pas vendus à la cour de Londres gémissaient d’être dans la dépendance des Anglais. Leurs voeux secrets appelaient unanimement le descendant de leurs anciens rois, chassé, au berceau, des trônes d’Angleterre, d’Écosse, et d’Irlande, et à qui on avait disputé jusqu’à sa naissance. On lui promit qu’il trouverait trente mille hommes en armes qui combattraient pour lui, s’il pouvait seulement débarquer vers Édimbourg avec quelque secours de la France. 

Louis XIV, qui, dans ses prospérités passées, avait fait tant d’efforts pour le père, en fit autant pour le fils dans le temps même de ses revers. Huit vaisseaux de guerre, soixante et dix bâtiments de transport furent préparés à Dunkerque. (Mars 1708) Six mille hommes furent embarqués. Le comté de Gacé, depuis maréchal de Matignon, commandait les troupes. Le chevalier de Forbin Janson, l’un des plus grands hommes de mer, conduisait la flotte. La conjoncture paraissait favorable; il n’y avait en Écosse que trois mille hommes de troupes réglées. L’Angleterre était dégarnie. Ses soldats étaient occupés en Flandre sous le duc de Marlborough. Mais il fallait arriver; et les Anglais avaient en mer une flotte de prés de cinquante vaisseaux de guerre. Cette entreprise fut entièrement semblable à celle que nous avons vue, en 1744, en faveur du petit-fils de Jacques II. Elle fut prévenue par les Anglais. Des contretemps la dérangèrent. Le ministère de Londres eut même le temps de faire revenir douze bataillons de Flandre. On se saisit dans Édimbourg des hommes les plus suspects. Enfin la prétendant s’étant présenté aux côtes d’Écosse, et n’ayant point vu les signaux convenus, tout ce que put faire le chevalier de Forbin, ce fut de le ramener à Dunkerque. Il sauva la flotte; mais tout le fruit de l’entreprise fut perdu. Il n’y eut que Matignon qui y gagna. Ayant ouvert les ordres de la cour en pleine mer, il y vit les provisions de maréchal de France; récompense de ce qu’il voulut et qu’il ne put faire. 

Quelques historiens(7) ont supposé que la reine Anne était d’intelligence avec son frère. C’est une trop grande simplicité de penser qu’elle invitât son compétiteur à la venir détrôner. On a confondu les temps: on a cru qu’elle le favorisait alors, parce que depuis elle le regarda en secret comme son héritier. Mais qui peut jamais vouloir être chassé par son successeur? 

Tandis que les affaires de la France devenaient de jour en jour plus mauvaises, le roi crut qu’en faisant paraître le duc de Bourgogne son petit-fils, à la tête des armées de Flandre, la présence de l’héritier présomptif de la couronne ranimerait l’émulation, qui commençait trop à se perdre. Ce prince, d’un esprit ferme et intrépide, était pieux, juste, et philosophe. Il était fait pour commander à des sages. Élève de Fénelon, archevêque de Cambrai, il aimait ses devoirs: il aimait les hommes; il voulait les rendre heureux. Instruit dans l’art de la guerre, il regardait cet art plutôt comme le fléau du genre humain et comme une nécessité malheureuse, que comme une source de véritable gloire. On opposa ce prince philosophe au duc de Marlborough: on lui donna pour l’aider le duc de Vendôme. Il arriva ce qu’on ne voit que trop souvent: le grand capitaine ne fut pas assez écouté, et le conseil du prince balança souvent les raisons du général. Il se forma deux partis; et dans l’armée des alliés il n’y en avait qu’un, celui de la cause commune. Le prince Eugène était alors sur le Rhin; mais toutes les fois qu’il fut avec Marlborough, ils n’eurent jamais qu’un sentiment. 

Le duc de Bourgogne était supérieur en forces: la France, que l’Europe croyait épuisée, lui avait fourni une armée de près de cent mille hommes, et les alliés n’en avaient alors que quatre-vingt mille. Il avait encore l’avantage des négociations dans un pays si longtemps espagnol, fatigué de garnisons hollandaises, et où beaucoup de citoyens penchaient pour Philippe V. Des intelligences lui ouvrirent les portes de Gand et d’Ypres: mais les manoeuvres de guerre firent évanouir le fruit des manoeuvres de politique. La division, qui mettait de l’incertitude dans le conseil de guerre, fit que d’abord on marcha vers la Dandre et que deux heures après on rebroussa vers l’Escaut, à Oudenarde: ainsi on perdit du temps. On trouva le prince Eugène et Marlborough, qui n’en perdaient point, et qui étaient unis. (11 juillet 1708) On fut mis en déroute vers Oudenarde: ce n’était pas une grande bataille, mais ce fut une fatale retraite. Les fautes se multiplièrent. Les régiments allaient où ils pouvaient, sans recevoir aucun ordre. Il y eut même plus de quatre mille hommes qui furent pris en chemin, par l’armée ennemie, à quelques milles du champ de bataille. 

L’armée, découragée, se retira sans ordre sous Gand, sous Tournai sous Ypres, et laissa tranquillement le prince Eugène, maître du terrain, assiéger Lille avec une armée moins nombreuse. 

Mettre le siège devant une ville aussi grande et aussi fortifiée que Lille, sans être maître de Gand, sans pouvoir tirer ses convois que d’Ostende, sans les pouvoir conduire que par une chaussée étroite, au hasard d’être à tout moment surpris, c’est ce que l’Europe appela une action téméraire, mais que la mésintelligence et l’esprit d’incertitude qui régnaient dans l’armée française rendirent excusable; c’est enfin ce que le succès justifia. Leurs grands convois, qui pouvaient être enlevés, ne le furent point. Les troupes qui les escortaient, et qui devaient être battues par un nombre supérieur, furent victorieuses. L’armée du duc de Bourgogne, qui pouvait attaquer les retranchements de l’armée ennemie, encore imparfaits, ne les attaqua pas. (23 octobre 1708) Lille fut prise, au grand étonnement de toute l’Europe, qui croyait le duc de Bourgogne plus en état d’assiéger Eugène et Marlborough, que ces généraux en état d’assiéger Lille. Le maréchal de Boufflers la défendit pendant près de quatre mois. 

Les habitants s’accoutumèrent tellement au fracas du canon et à toutes les horreurs qui suivent un siège, qu’on donnait dans la ville des spectacles aussi fréquentés qu’en temps de paix, et qu’une bombe qui tomba près de la salle de la comédie n’interrompit point le spectacle. 

Le maréchal de Boufflers avait mis si bon ordre à tout, que les habitants de cette grande ville étaient tranquilles sur la foi de ses fatigues. Sa défense lui mérita l’estime des ennemis, les coeurs des citoyens, et les récompenses du roi. Les historiens, ou plutôt les écrivains de Hollande, qui ont affecté de le blâmer, auraient dû se souvenir que quand on contredit la voix publique, il faut avoir été témoin, et témoin éclairé, ou prouver ce qu’on avance(8).

Cependant l’armée qui avait regardé faire le siège de Lille se fondait peu à peu; elle laissa prendre ensuite Gand, Bruges, et tous ses postes l’un après l’autre. Peu de campagnes furent aussi fatales. Les officiers attachés au duc de Vendôme reprochaient toutes ces fautes au conseil du duc de Bourgogne, et ce conseil rejetait tout sur le duc de Vendôme. Les esprits s’aigrissaient par le malheur(9). Un(10) courtisan du duc de Bourgogne dit un jour au duc de Vendôme: « Voilà ce que c’est que de n’aller jamais à la messe; aussi vous voyez quelles sont nos disgrâces. — Croyez-vous, lui répondit le duc de Vendôme, que Marlborough y aille plus souvent que moi? » Les succès rapides des alliés enflaient le coeur de l’empereur Joseph. Despotique dans l’empire, maître de Landau, il voyait le chemin de Paris presque ouvert par la prise de Lille. Déjà même un parti hollandais avait eu la hardiesse de pénétrer de Courtrai jusqu’auprès de Versailles, et avait enlevé, sur le pont de Sèvres, le premier écuyer du roi, croyant se saisir de la personne du dauphin, père du duc de Bourgogne(11). La terreur était dans Paris. 

L’empereur avait autant d’espérance au moins d’établir son frère Charles en Espagne que Louis XIV d’y conserver son petit-fils. Déjà cette succession, que les Espagnols avaient voulu rendre indivisible, était partagée entre trois têtes. L’empereur avait pris pour lui la Lombardie et le royaume de Naples. Charles, son frère, avait encore la Catalogne et une partie de l’Aragon. L’empereur força alors le pape Clément XI à reconnaître l’archiduc pour roi d’Espagne. Ce pape, dont on disait qu’il ressemblait à saint Pierre, parce qu’il affirmait, niait, se repentait et pleurait, avait toujours reconnu Philippe V, à l’exemple de son prédécesseur; et il était attaché à la maison de Bourbon. L’empereur l’en punit, en déclarant indépendants de l’empire beaucoup de fiefs qui relevaient jusqu’alors des papes, et surtout Parme et Plaisance, en ravageant quelques terres ecclésiastiques, et se saisissant de la ville de Comacchio. 

Autrefois un pape eût excommunié tout empereur qui lui aurait disputé le droit le plus léger; et cette excommunication eût fait tomber l’empereur du trône: mais la puissance des clefs étant réduite à peu près au point où elle doit l’être, Clément XI, animé par la France, avait osé un moment se servir de la puissance du glaive. Il arma et s’en repentit bientôt. Il vit que les Romains, sous un gouvernement tout sacerdotal, n’étaient pas faits pour manier l’épée. Il désarma, il laissa Comacchio en dépôt à l’empereur; il consentit à écrire à l’archiduc: A notre très cher fils, roi catholique en Espagne. Une flotte anglaise dans la Méditerranée, et les troupes allemandes sur ses terres, le forcèrent bientôt d’écrire: A notre très cher fils, roi des Espagnes. Ce suffrage du pape, qui n’était rien dans l’empire d’Allemagne, pouvait quelque chose sur le peuple espagnol, à qui on avait fait accroire que l’archiduc était indigne de régner, parce qu’il était protégé par des hérétiques qui s’étaient emparés de Gibraltar. 

(Août 1708) Restait à la monarchie espagnole, au delà du continent, l’île de Sardaigne, avec celle de Sicile. Une flotte anglaise donna la Sardaigne à l’empereur Joseph; car les Anglais voulaient que l’archiduc son frère n’eût que l’Espagne. Leurs armes faisaient alors les traités de partage. Ils réservèrent la conquête de la Sicile pour un antre temps, et aimèrent mieux employer leurs vaisseaux à chercher sur les mers les galions de l’Amérique, dont ils prirent quelques-uns, qu’à donner à l’empereur de nouvelles terres. 

La France était aussi humiliée que Rome, et plus en danger; les ressources s’épuisaient; le crédit était anéanti; les peuples qui avaient idolâtré le roi dans ses prospérités, murmuraient contre Louis XIV malheureux. 

Des partisans, à qui le ministère avait vendu la nation pour quelque argent comptant, dans ses besoins pressants, s’engraissaient du malheur public, et insultaient à ce malheur par leur luxe. Ce qu’ils avaient prêté était dissipé. Sans l’industrie hardie de quelques négociants, et surtout de ceux de Saint-Malo, qui allèrent au Pérou et rapportèrent trente millions, dont ils prêtèrent la moitié à l’État, Louis XIV n’aurait pas eu de quoi payer ses troupes. La guerre avait ruiné la France, et des marchands la sauvèrent. Il en fut de même en Espagne. Les galions qui ne furent pas pris par les Anglais, servirent à défendre Philippe. Mais cette ressource de quelques mois ne rendait pas les recrues de soldats plus faciles. Chamillart, élevé au ministère des finances et de la guerre, se démit, en 1708, des finances qu’il laissa dans un désordre que rien ne put réparer sous ce règne; et en 1709, il quitta le ministère de la guerre, devenu non moins difficile que l’autre. On lui reprochait beaucoup de fautes. Le public, d’autant plus sévère qu’il souffrait, ne songeait pas qu’il y a des temps malheureux où les fautes sont inévitables(12). Voisin, qui, après lui, gouverna l’état militaire, et Desmarets, qui administra les finances, ne purent, ni faire des plans de guerre plus heureux, ni rétablir un crédit anéanti. 

(1709) Le cruel hiver de 1709 acheva de désespérer la nation. Les oliviers, qui sont une grande ressource dans le midi de la France, périrent. Presque tous les arbres fruitiers gelèrent. Il n’y eut point d’espérance de récolte. On avait très peu de magasins. Les grains qu’on pouvait faire venir à grands frais des Échelles du Levant et de l’Afrique pouvaient être pris par les flottes ennemies, auxquelles on n’avait presque plus de vaisseaux de guerre à opposer. Le fléau de cet hiver était général dans l’Europe; mais les ennemis avaient plus de ressources. Les Hollandais surtout, qui ont été si longtemps les facteurs des nations, avaient assez de magasins pour mettre les armées florissantes des alliés dans l’abondance, tandis que les troupes de France, diminuées et découragées, semblaient devoir périr de misère. 

Le roi vendit pour quatre cent mille francs de vaisselle d’or. Les plus grands seigneurs envoyèrent leur vaisselle d’argent à la Monnaie. On ne mangea dans Paris que du pain bis pendant quelques mois. Plusieurs familles, à Versailles même, se nourrirent de pain d’avoine, Mme de Maintenon en donna l’exemple. 

Louis XIV, qui avait déjà fait quelques avances pour la paix, n’hésita pas, dans ces circonstances funestes, à la demander à ces mêmes Hollandais, autrefois si maltraités par lui. 

Les États-Généraux n’avaient plus de stathouder depuis la mort du roi Guillaume, et les magistrats hollandais, qui appelaient déjà leurs familles les familles patriciennes, étaient autant de rois. Les quatre commissaires hollandais députés à l’armée traitaient avec fierté trente princes d’Allemagne à leur solde. Qu’on fasse venir Holstein, disaient-ils; qu’on dise à Hesse de nous venir parler(13).Ainsi s’expliquaient des marchands qui, dans la simplicité de leurs vêtements et dans la frugalité de leurs repas, se plaisaient à écraser à la fois l’orgueil allemand, qui était à leurs gages, et la fierté d’un grand roi, autrefois leur vainqueur. 

On les avait vus vendre à bas prix leur attachement à Louis XIV en 1665; soutenir leurs malheurs en 1672, et les réparer avec un courage intrépide; et alors ils voulaient user de leur fortune. Ils étaient bien loin de s’en tenir à faire voir aux hommes, par de simples démonstrations de supériorité, qu’il n’y a de vraie grandeur que la puissance: ils voulaient que leur État eût en souveraineté dix villes en Flandre, entre autres Lille qui était entre leurs mains, et Tournai qui n’y était pas encore. Ainsi, les Hollandais prétendaient retirer le fruit de la guerre, non-seulement aux dépens de la France, mais encore aux dépens de l’Autriche, pour laquelle ils combattaient, comme Venise avait autrefois augmenté son territoire des terres de tous ses voisins. L’esprit républicain est au fond aussi ambitieux que l’esprit monarchique. 

Il y parut bien quelques mois après; car, lorsque ce fantôme de négociation fut évanoui, lorsque les armes des alliés eurent encore de nouveaux avantages, le duc de Marlborough, plus maître alors que sa souveraine en Angleterre, et gagné par la Hollande, fit conclure avec les États-Généraux, en 1709, ce célèbre traité de la barrière, par lequel ils resteraient maîtres de toutes les villes frontières qu’on prendrait sur la France, auraient garnison dans vingt places de la Flandre, aux dépens du pays, dans Huy, dans Liège, et dans Bonn; et auraient en toute souveraineté la Haute-Gueldre. Ils seraient devenus en effet souverains des dix-sept provinces des Pays-Bas; ils auraient dominé dans Liège et dans Cologne. C’est ainsi qu’ils voulaient s’agrandir sur les ruines mêmes de leurs alliés. Ils nourrissaient déjà ces projets élevés, quand le roi leur envoya secrètement le président Rouillé pour essayer de traiter avec eux. 

Ce négociateur vit d’abord dans Anvers deux magistrats d’Amsterdam, Bruys, et Vanderdussen, qui parlèrent en vainqueurs, et qui déployèrent, avec l’envoyé du plus fier des rois, toute la hauteur dont ils avaient été accablés en 1672. On affecta ensuite de négocier quelque temps avec lui, dans un de ces villages que les généraux de Louis XIV avaient mis autrefois à feu et à sang. Quand on l’eut joué assez longtemps, on lui déclara qu’il fallait que le roi de France forçat le roi son petit-fils à descendre du trône sans aucun dédommagement; que l’électeur de Bavière François-Marie, et son frère l’électeur de Cologne, demandassent grâce, ou que le sort des armes ferait les traités. 

Les dépêches désespérantes du président de Rouillé arrivaient coup sur coup au conseil, dans le temps de la plus déplorable misère où le royaume eût été réduit dans les temps les plus funestes. L’hiver de 1709 laissait des traces affreuses; le peuple périssait de famine. Les troupes n’étaient point payées; la désolation était partout. Les gémissements et les terreurs du public augmentaient encore le mal. 

Le conseil était composé du dauphin, du duc de Bourgogne son fils, du chancelier de France Pontchartrain, du duc de Beauvilliers, du marquis de Torcy, du secrétaire d’État de la guerre Chamillart, et du contrôleur général Desmarets. Le duc de Beauvilliers fit une peinture si touchante de l’état où la France était réduite, que le duc de Bourgogne en versa des larmes, et tout le conseil y mêla les siennes. Le chancelier conclut à faire la paix à quelque prix que ce pût être. Les ministres de la guerre et des finances avouèrent qu’ils étaient sans ressource. « Une scène si triste, dit le marquis de Torcy, serait difficile à décrire, quand même il serait permis de révéler le secret de ce qu’elle eut de plus touchant. » Ce secret n’était que celui des pleurs qui coulèrent. 

Le marquis de Torcy, dans cette crise, proposa d’aller lui-même partager les outrages qu’on faisait au roi dans la personne du président Rouillé; mais comment pouvait-il espérer d’obtenir ce que les vainqueurs avaient déjà refusé? il ne devait s’attendre qu’à des conditions plus dures. 

Les alliés commençaient déjà la campagne. Torcy va sous un nom emprunté jusque dans la Haye (22 mai 1709). Le grand pensionnaire Heinsius est bien étonné quand on lui annonce que celui qui est regardé chez les étrangers comme le principal ministre de France est dans son antichambre. Heinsius avait été autrefois envoyé en France par le roi Guillaume, pour y discuter ses droits sur la principauté d’Orange. Il s’était adressé à Louvois, secrétaire d’État ayant le département du Dauphiné, sur la frontière duquel Orange est située. Le ministre de Guillaume parla vivement, non-seulement pour son maître, mais pour les réformés d’Orange. Croirait-on que Louvois lui répondit qu’il le ferait mettre àla Bastille(14)? Un tel discours tenu à un sujet eût été odieux; tenu à un ministre étranger, c’était un insolent outrage au droit des nations. On peut juger s’il avait laissé des impressions profondes dans le coeur du magistrat d’un peuple libre. 

Il y a peu d’exemples de tant d’orgueil suivi de tant d’humiliations. Le marquis de Torcy, suppliant dans la Haye, au nom de Louis XIV, s’adressa au prince Eugène et au duc de Marlborough, après avoir perdu son temps avec Heinsius. Tous trois voulaient la continuation de la guerre. Le prince y trouvait sa grandeur et sa vengeance; le duc, sa gloire et une fortune immense qu’il aimait également; le troisième, gouverné par les deux autres se regardait comme un Spartiate qui abaissait un roi de Perse. Ils proposèrent non pas une paix, mais une trêve; et pendant cette trêve une satisfaction entière pour tous leurs alliés, et aucune pour les alliés du roi; à condition que le roi se joindrait à ses ennemis pour chasser d’Espagne son propre petit-fils dans l’espace de deux mois, et que pour sûreté il commencerait par céder à jamais dix villes aux Hollandais dans la Flandre, par rendre Strasbourg et Brisach, et par renoncer à la souveraineté de l’Alsace. Louis XIV ne s’était pas attendu, quand il refusait autrefois un régiment au prince Eugène, quand Churchill n’était pas encore colonel en Angleterre, et qu’à peine le nom de Heinsius lui était connu, qu’un jour ces trois hommes lui imposeraient de pareilles lois. En vain Torcy voulut tenter Marlborough par l’offre de quatre millions: le duc, qui aimait autant la gloire que l’argent, et qui, par ses gains immenses produits par des victoires, était au-dessus de quatre millions, laissa au ministre de France la douleur d’une proposition honteuse et inutile. Torcy rapporta au roi les ordres de ses ennemis. Louis XIV fit alors ce qu’il n’avait jamais fait avec ses sujets. Il se justifia devant eux; il adressa aux gouverneurs des provinces, aux communautés des villes, une lettre circulaire, par laquelle, en rendant compte à ses peuples du fardeau qu’il était obligé de leur faire encore soutenir, il excitait leur indignation, leur honneur, et même leur pitié(15). Les politiques dirent que Torcy n’était allé s’humilier à la Haye que pour mettre les ennemis dans leur tort, pour justifier Louis XIV aux yeux de l’Europe, et pour animer les Français par le ressentiment de l’outrage fait en sa personne à la nation; mais il n’y était allé réellement que pour demander la paix. On laissa même encore quelques jours le président Rouillé à la Haye, pour tâcher d’obtenir des conditions moins accablantes: et pour toute réponse les États ordonnèrent à Rouillé de partir dans vingt-quatre heures. 

Louis XIV, à qui l’on rapporta des réponses si dures, dit en plein conseil: « Puisqu’il faut faire la guerre, j’aime mieux la faire à mes ennemis qu’à mes enfants. » Il se prépara donc à tenter encore la fortune en Flandre. La famine, qui désolait les campagnes, fut une ressource pour la guerre. Ceux qui manquaient de pain se firent soldats. Beaucoup de terres restèrent en friche; mais on eut une armée. Le maréchal de Villars, qu’on avait envoyé commander l’année précédente en Savoie quelques troupes dont il avait réveillé l’ardeur, et qui avait eu quelques petits succès, fut rappelé en Flandre, comme celui en qui l’État mettait son espérance. 

Déjà Marlborough avait pris Tournai (29 juillet 1709), dont Eugène avait couvert le siège. Déjà ces deux généraux marchaient pour investir Mons. Le maréchal de Villars s’avança pour les en empêcher. Il avait avec lui le maréchal de Boufflers, son ancien, qui avait demandé à servir sous lui. Boufflers aimait véritablement le roi et la patrie. Il prouva, en cette occasion (malgré la maxime d’un homme de beaucoup d’esprit), que dans un État monarchique, et surtout sous un bon maître, il y a des vertus. Il y en a, sans doute, tout autant que dans les républiques, avec moins d’enthousiasme peut-être, mais avec plus de ce qu’on appelle honneur(16).

Dès que les Français s’avancèrent pour s’opposer à l’investissement de Mons les alliés vinrent les attaquer près des bois de Blangies et du village de Malplaquet. 

L’armée des alliés était d’environ quatre-vingt mille combattants, et celle du maréchal de Villars d’environ soixante et dix mille. Les Français traînaient avec eux quatre-vingts pièces de canon, les alliés cent quarante. Le duc de Marlborough commandait l’aile droite, où étaient les Anglais et les troupes allemandes à la solde d’Angleterre. Le prince Eugène était au centre; Tilli et un comte de Nassau à la gauche, avec les Hollandais. 

(11 septembre 1709) Le maréchal de Villars prit pour lui la gauche, et laissa la droite au maréchal de Boufflers. Il avait retranché son armée à la hâte, manoeuvre probablement convenable à des troupes inférieures en nombre, longtemps malheureuses, dont la moitié était composée de nouvelles recrues, et convenable encore à la situation de la France, qu’une défaite entière eût mise aux derniers abois. Quelques historiens ont blâmé le général dans sa disposition. « Il devait, disaient-ils, passer une large trouée, au lieu de la laisser devant lui. » Ceux qui, de leur cabinet, jugent ainsi ce qui se passe sur un champ de bataille, ne sont-ils pas trop habiles? 

Tout ce que je sais, c’est que le maréchal dit lui-même que les soldats, qui, ayant manqué de pain un jour entier, venaient de le recevoir, en jetèrent une partie pour courir plus légèrement au combat. Il y a eu, depuis plusieurs siècles, peu de batailles plus disputées et plus longues, aucune plus meurtrière. Je ne dirai autre chose de cette bataille que ce qui fut avoué de tout le monde. La gauche des ennemis, où combattaient les Hollandais, fut presque toute détruite, et même poursuivie la baïonnette au bout du fusil. Marlborough, à la droite, faisait et soutenait les plus grands efforts. Le maréchal de Villars dégarnit un peu son centre pour s’opposer à Marlborough, et alors même ce centre fut attaqué. Les retranchements qui le couvraient furent emportés. Le régiment des gardes, qui les défendait, ne put résister. Le maréchal, en accourant de sa gauche à son centre, fut blessé, et la bataille fut perdue. Le champ était jonché de près de trente mille morts ou mourants. 

On marchait sur les cadavres entassés, surtout au quartier des Hollandais. La France ne perdit guère plus de huit mille hommes dans cette journée. Ses ennemis en laissèrent environ vingt et un mille tués ou blessés; mais le centre étant forcé, les deux ailes coupées, ceux qui avaient fait le plus grand carnage furent les vaincus. 

Le maréchal de Boufflers(17) fit la retraite en bon ordre, aidé du prince de Tingri-Montmorency, depuis maréchal de Luxembourg, héritier du courage de ses pères. L’armée se retira entre le Quesnoi et Valenciennes, emportant plusieurs drapeaux et étendards pris sur les ennemis. Ces dépouilles consolèrent Louis XIV et on compta pour une victoire l’honneur de l’avoir disputé si longtemps, et de n’avoir perdu que le champ de bataille. Le maréchal de Villars, en revenant à la cour, assura le roi que, sans sa blessure, il aurait remporté la victoire. J’en ai vu ce général persuadé, mais j’ai vu peu de personnes qui le crussent. 

On peut s’étonner qu’une armée qui avait tué aux ennemis deux tiers plus de monde qu’elle n’en avait perdu, n’essayât pas d’empêcher que ceux qui n’avaient eu d’autre avantage que celui de coucher au milieu de leurs morts, allassent faire le siège de Mons. Les Hollandais craignirent pour cette entreprise: ils hésitèrent. Mais le nom de bataille perdue impose aux vaincus, et les décourage. Les hommes ne font jamais tout ce qu’ils peuvent faire; et le soldat à qui on dit qu’il a été battu craint de l’être encore. Ainsi, Mons fut assiégé et pris (20 octobre 1709), et toujours pour les Hollandais, qui le gardèrent, ainsi que Tournai et Lille. 

CHAP. XXII. - Louis XIV continue à demander la paix et à se défendre. Le duc de Vendôme affermit le roi d’Espagne sur le trône.

Non-seulement les ennemis avançaient ainsi pied à pied, et faisaient tomber de ce côté toutes les barrières de la France; mais ils prétendaient, aidés du duc de Savoie, aller surprendre la Franche-Comté, et pénétrer par les deux bouts dans le coeur du royaume. Le général Merci, chargé de faciliter cette entreprise, en entrant dans la Haute-Alsace par Bâle, fut heureusement arrêté, près de l’île de Neubourg, sur le Rhin, par le comte, depuis maréchal, du Bourg (26 août 1709). Je ne sais par quelle fatalité ceux qui ont porté le nom de Merci ont toujours été aussi malheureux qu’estimés. Celui-ci fut vaincu de la manière la plus complète. Rien ne fut entrepris du côté de la Savoie, mais on n’en craignait pas moins du côté de la Flandre; et l’intérieur du royaume était dans un état si languissant, que le roi demanda encore la paix en suppliant. Il offrait de reconnaître l’archiduc pour roi d’Espagne, de ne donner aucun secours à son petit-fils, et de l’abandonner à sa fortune; de donner quatre places en otage; de rendre Strasbourg et Brisach; de renoncer à la souveraineté de l’Alsace, et de n’en garder que la préfecture; de raser toutes ses places, depuis Bâle jusqu’à Philipsbourg; de combler le port si longtemps redoutable de Dunkerque, et d’en raser les fortifications; de laisser aux États-Généraux Lille, Tournai, Ypres, Menin, Furnes, Condé, Maubeuge. Voilà les points principaux qui devaient servir de fondement à la paix qu’il implorait. 

Les alliés voulurent encore goûter le triomphe de discuter les soumissions de Louis XIV. On permit à ses plénipotentiaires de venir, au commencement de 1710, porter dans la petite ville de Gertruidenberg les prières de ce monarque. Il choisit le maréchal d’Uxelles, homme froid, taciturne, d’un esprit plus sage qu’élevé et hardi, et l’abbé, depuis cardinal, de Polignac, l’un des plus beaux esprits et des plus éloquents de son siècle, qui imposait par un figure et par ses grâces. L’esprit, la sagesse, l’éloquence, ne sont rien dans des ministres, lorsque le prince n’est pas heureux. Ce sont les victoires qui font les traités. Les ambassadeurs de Louis XIV furent plutôt confinés qu’admis à Gertruidenberg. Les députés venaient entendre leurs offres, et les rapportaient à la Haye au prince Eugène, au duc de Marlborough, au comte de Zinzendorf, ambassadeur de l’empereur; et ces offres étaient toujours reçues avec mépris. On leur insultait par des libelles outrageants, tous composés par des réfugiés français, devenus plus ennemis de la gloire de Louis XIV que Marlborough et Eugène. 

Les plénipotentiaires de France poussèrent l’humiliation jusqu’à promettre que le roi donnerait de l’argent pour détrôner Philippe V, et ne furent point écoutés. On exigea que Louis XIV, pour préliminaires, s’engageât seul à chasser d’Espagne son petit-fils, dans deux mois, par la voie des armes. Cette inhumanité absurde, beaucoup plus outrageante qu’un refus, était inspirée par de nouveaux succès. 

Tandis que les alliés parlaient ainsi en maîtres irrités contre la grandeur et la fierté de Louis XIV, également abaissées, ils prenaient la ville de Douai (juin 1710). Ils s’emparèrent bientôt après de Béthune, d’Aire, de Saint-Venant; et le lord Stair proposa d’envoyer des partis jusqu’à Paris. 

Presque dans le même temps, l’armée de l’archiduc, commandée en Espagne par Gui de Staremberg, le général allemand qui avait le plus de réputation après le prince Eugène, remporta, près de Saragosse (20 août 1710), une victoire complète sur l’armée en qui le parti de Philippe V avait mis son espérance, à la tête de laquelle était le marquis de Bay, général malheureux. On remarqua encore que les deux princes qui se disputaient l’Espagne, et qui étaient l’un et l’autre à portée de leur armée, ne se trouvèrent pas à cette bataille. De tous les princes pour qui on combattait en Europe, il n’y avait alors que le duc de Savoie qui fît la guerre par lui-même. Il était triste qu’il n’acquît cette gloire qu’en combattant contre ses deux filles, dont il voulait détrôner l’une pour acquérir en Lombardie un peu de terrain, sur lequel l’empereur Joseph lui faisait déjà des difficultés, et dont on l’aurait dépouillé à la première occasion. 

Cet empereur était heureux partout, et n’était nulle part modéré dans son bonheur. Il démembrait de sa seule autorité la Bavière; il en donnait les fiefs à ses parents et à ses créatures. Il dépouillait le jeune duc de La Mirandole en Italie; et les princes de l’empire lui entretenaient une armée vers le Rhin, sans penser qu’ils travaillaient à cimenter un pouvoir qu’ils craignaient: tant était encore dominante dans les esprits la vieille haine contre le nom de Louis XIV, qui semblait le premier des intérêts. La fortune de Joseph le fit encore triompher des mécontents de Hongrie. La France avait suscité contre lui le prince Ragotski, armé pour ses prétentions et pour celles de son pays. Ragotski fut battu, ses villes prises, son parti ruiné. Ainsi Louis XIV était également malheureux au dehors, au dedans, sur mer et sur terre, dans les négociations publiques et dans les intrigues secrètes. 

Toute l’Europe croyait alors que l’archiduc Charles, frère de l’heureux Joseph, régnerait sans concurrent en Espagne. L’Europe était menacée d’une puissance plus terrible que celle de Charles-Quint; et c’était l’Angleterre, longtemps ennemie de la branche d’Autriche espagnole, et la Hollande, son esclave révoltée, qui s’épuisaient pour l’établir. Philippe V, réfugié à Madrid, en sortit encore, et se retira à Valladolid, tandis que l’archiduc Charles fit son entrée en vainqueur dans la capitale. 

Le roi de France ne pouvait plus secourir son petit-fils: il avait été obligé de faire en partie ce que ses ennemis exigeaient à Gertruidenberg, d’abandonner la cause de Philippe, en faisant revenir, pour sa propre défense, quelques troupes demeurées en Espagne. Lui-même à peine pouvait résister vers la Savoie, vers le Rhin, et surtout en Flandre, où se portaient les plus grands coups. 

L’Espagne était encore bien plus à plaindre que la France. Presque toutes ses provinces avaient été ravagées par leurs ennemis et par leurs défenseurs. Elle était attaquée par le Portugal. Son commerce périssait, la disette était générale; mais cette disette fut plus funeste aux vainqueurs qu’aux vaincus, parce que dans une grande étendue de pays l’affection des peuples refusait tout aux Autrichiens, et donnait tout à Philippe. Ce monarque n’avait plus ni troupes, ni général de la part de la France. Le duc d’Orléans, par qui s’était un peu rétablie sa fortune chancelante, loin de continuer de commander ses armées, était regardé alors comme son ennemi. Il est certain que malgré l’affection de la ville de Madrid pour Philippe, malgré la fidélité de beaucoup de grands et de toute la Castille, il y avait contre Philippe V un grand parti en Espagne. Tous les Catalans, nation belliqueuse et opiniâtre, tenaient obstinément pour son concurrent. La moitié de l’Aragon était aussi gagnée. Une partie des peuples attendait alors l’événement; une autre haïssait plus l’archiduc qu’elle n’aimait Philippe. Le duc d’Orléans, du même nom que Philippe, mécontent d’ailleurs des ministres espagnols, et plus mécontent de la princesse des Ursins qui gouvernait, crut entrevoir qu’il pouvait gagner pour lui le pays qu’il était venu défendre; et lorsque Louis XIV avait proposé lui-même d’abandonner son petit-fils, et qu’on parlait déjà en Espagne d’une abdication, le duc d’Orléans se crut digne de remplir la place que Philippe V semblait devoir quitter. Il avait à cette couronne des droits que le testament du feu roi d’Espagne avait négligés, et que son père avait maintenus par une protestation. 

Il fit par ses agents une ligue avec quelques grands d’Espagne, par laquelle ils s’engageaient à le mettre sur le trône en cas que Philippe V en descendît. Il aurait en ce cas trouvé beaucoup d’Espagnols empressés à se ranger sous les drapeaux d’un prince qui savait combattre. Cette entreprise, si elle eût réussi, pouvait ne pas déplaire aux puissances maritimes, qui auraient moins redouté alors de voir l’Espagne et la France réunies dans une même main: et elle aurait apporté moins d’obstacles à la paix. Le projet fut découvert à Madrid, vers le commencement de 1709, tandis que le duc d’Orléans était à Versailles. Ses agents furent emprisonnés en Espagne. Philippe V ne pardonna pas à son parent d’avoir cru qu’il pouvait abdiquer, et d’avoir eu la pensée de lui succéder. La France cria contre le duc d’Orléans. Monseigneur, père de Philippe V, opina dans le conseil qu’on fît le procès à celui qu’il regardait comme coupable mais le roi aima mieux ensevelir dans le silence un projet informe et excusable, que de punir son neveu dans le temps qu’il voyait son petit-fils toucher à sa ruine. 

Enfin, vers le temps de la bataille de Saragosse, le conseil au roi d’Espagne et la plupart des grands, voyant qu’ils n’avaient aucun capitaine à opposer à Staremberg, qu’on regardait comme un autre Eugène, écrivirent en corps à Louis XIV pour lui demander le duc de Vendôme. Ce prince, retiré dans Anet, partit alors, et sa présence valut une armée. La grande réputation qu’il s’était faite en Italie, et que la malheureuse campagne de Lille n’avait pu lui faire perdre, frappait les Espagnols; sa popularité, sa libéralité qui allait jusqu’à la profusion, sa franchise, son amour pour les soldats, lui gagnaient les coeurs. Dès qu’il mit les pieds en Espagne, il lui arriva ce qui était arrivé autrefois à Bertrand du Guesclin. Son nom seul attira une foule de volontaires. Il n’avait point d’argent: les communautés des villes, des villages et des religieux en donnèrent. Un esprit d’enthousiasme saisit la nation. (Août 1710) Les débris de la bataille de Saragosse se rejoignirent sous lui à Valladolid. Tout s’empressa de fournir des recrues. Le duc de Vendôme, sans laisser ralentir un moment cette nouvelle ardeur, poursuit les vainqueurs, ramène le roi à Madrid, oblige l’ennemi de se retirer vers le Portugal; le suit, passe le Tage à la nage; fait prisonnier, dans Brihuéga, Stanhope avec cinq mille Anglais (9 décembre); atteint le général Staremberg, et le lendemain lui livre la bataille de Villa-Viciosa. Philippe V, qui n’avait point encore combattu avec ses autres généraux, animé de l’esprit du duc de Vendôme, se met à la tête de l’aile droite. Le général prend la gauche. Il remporte une victoire entière; de sorte qu’en quatre mois de temps, ce prince, qui était arrivé quand tout était désespéré, rétablit tout, et affermit pour jamais la couronne d’Espagne sur la tête de Philippe(18).

Tandis que cette révolution éclatante étonnait les alliés, une autre, plus sourde et non moins décisive, se préparait en Angleterre. Un Allemand avait, par sa mauvaise conduite, fait perdre à la maison d’Autriche toute la succession de Charles-Quint, et avait été ainsi le premier mobile de la guerre; une Anglaise, par ses imprudences, procura la paix. Sara Jennings, duchesse de Marlborough, gouvernait la reine Anne, et le duc gouvernait l’État. Il avait en ses mains les finances, par le grand trésorier Godolphin, beau-père d’une de ses filles. Sunderland, secrétaire d’État, son gendre, lui soumettait le cabinet. Toute la maison de la reine, où commandait sa femme, était à ses ordres. Il était maître de l’armée, dont il donnait tous les emplois. Si deux partis, les Whigs et les Torys, divisaient l’Angleterre, les Whigs, à la tête desquels il était, faisaient tout pour sa grandeur, et les Torys avaient été forcés à l’admirer et à se taire. Il n’est pas indigne de l’histoire d’ajouter que le duc et la duchesse étaient les plus belles personnes de leur temps, et que cet avantage séduit encore la multitude quand il est joint aux dignités et à la gloire. 

Il avait plus de crédit à la Haye que le grand pensionnaire, et il influait beaucoup en Allemagne. Négociateur et général toujours heureux, nul particulier n’eut jamais une puissance et une gloire si étendues. Il pouvait encore affermir son pouvoir par ses richesses immenses, acquises dans le commandement. J’ai entendu dire à sa veuve, qu’après les partages faits à quatre enfants, il lui restait, sans aucune grâce de la cour, soixante et dix mille pièces de revenu, qui font plus de quinze cent cinquante mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui. S’il n’avait pas eu autant d’économie que de grandeur, il pouvait se faire un parti que la reine Anne n’aurait pu détruire et si sa femme avait en plus de complaisance, jamais la reine n’eût brisé ses liens. Mais le duc ne put jamais triompher de son goût pour les richesses, ni la duchesse de son humeur. La reine l’avait aimée avec une tendresse qui allait jusqu’à la soumission et à l’abandonnement de toute volonté. 

Dans de pareilles liaisons, c’est d’ordinaire du côté des souverains que vient le dégoût, le caprice, la hauteur, l’abus de la supériorité; ce sont eux qui font sentir le joug, et c’était la duchesse de Marlborough qui l’appesantissait. Il fallait une favorite à la reine Anne; elle se tourna du côté de milady Masham, sa dame d’atour. Les jalousies de la duchesse éclatèrent. Quelques paires de gants d’une façon singulière qu’elle refusa à la reine, une jatte d’eau qu’elle laissa tomber en sa présence, par une méprise affectée, sur la robe de Mme Masham, changèrent la face de l’Europe. Les esprits s’aigrirent. Le frère de la nouvelle favorite demande au duc un régiment; le duc le refuse, et la reine le donne. Les Torys saisirent cette conjoncture pour tirer la reine de cet esclavage domestique, pour abaisser la puissance du duc de Marlborough, changer le ministère, faire la paix, et rappeler, s’il se pouvait, la maison de Stuart sur le trône d’Angleterre. Si le caractère de la duchesse eût pu admettre quelque souplesse, elle eût régné encore. La reine et elle étaient dans l’habitude de s’écrire tous les jours sous des noms empruntés. Ce mystère et cette familiarité laissaient toujours la voie ouverte à la réconciliation; mais la duchesse n’employa cette ressource que pour tout gâter. Elle écrivit impérieusement. Elle disait dans sa lettre: « Rendez-moi justice, et ne me faites point de réponse. » Elle s’en repentit ensuite: elle vint demander pardon, elle pleura; et la reine ne lui répondit autre chose, sinon: « Vous m’avez ordonné de ne vous point répondre, et je ne vous répondrai pas. » Alors, la rupture fut sans retour. La duchesse ne parut plus à la cour; et quelque temps après, on commença par ôter le ministère au gendre de Marlborough, Sunderland, pour déposséder ensuite Godolphin et le duc lui-même. Dans d’autres États cela s’appelle une disgrâce: en Angleterre, c’est une révolution dans les affaires; et la révolution était encore très difficile à opérer. 

Les Torys, maîtres alors de la reine, ne l’étaient pas du royaume. Ils furent obligés d’avoir recours à la religion. Il n’y en a guère aujourd’hui dans la Grande-Bretagne, que le peu qu’il en faut pour distinguer les factions. Les Whigs penchaient pour le presbytérianisme. C’était la faction qui avait détrôné Jacques II, persécuté Charles II, et immolé Charles Ier. Les Torys étaient pour les épiscopaux, qui favorisaient la maison de Stuart, et qui voulaient établir l’obéissance passive envers les rois, parce que les évêques en espéraient plus d’obéissance pour eux-mêmes. Ils excitèrent un prédicateur à prêcher dans la cathédrale de Saint-Paul cette doctrine, et à désigner d’une manière odieuse l’administration de Marlborough, et le parti qui avait donné la couronne au roi Guillaume(19). Mais la reine, qui favorisait ce prêtre, ne fut pas assez puissante pour empêcher qu’il ne fût interdit pour trois ans par les deux chambres, dans la salle de Westminster, et que son sermon ne fût brûlé. Elle sentit encore plus sa faiblesse, en n’osant jamais, malgré ses secrètes inclinations pour son sang, lui rouvrir le chemin du trône, fermé à son frère par le parti des Whigs. Les écrivains qui disent que Marlborough et son parti tombèrent quand la faveur de la reine ne les soutint plus, ne connaissent pas l’Angleterre. La reine, qui dès lors voulait la paix, n’osait pas même ôter à Marlborough le commandement des armées; et au printemps de 1711, Marlborough pressait encore la France, tandis qu’il était disgracié dans sa cour. 

Sur la fin de janvier de cette même année 1711, arrive à Versailles un prêtre inconnu, nommé l’abbé Gautier, qui avait été autrefois aide de l’aumônier du maréchal de Tallard, dans son ambassade auprès du roi Guillaume. Il avait depuis ce temps demeuré toujours à Londres, n’ayant d’autre emploi que celui de dire la messe dans la chapelle privée du comte de Gallas, ambassadeur de l’empereur en Angleterre. Le hasard l’avait introduit dans la confidence d’un lord ami du nouveau ministère opposé au duc de Marlborough. Cet inconnu se rend chez le marquis de Torcy, et lui dit, sans autre préambule: « Voulez-vous faire la paix, monsieur? je viens vous apporter les moyens de la traiter. » C’était, dit M. de Torcy, demander à un mourant s’il voulait guérir(20).

On entama bientôt une négociation secrète avec le comte d’Oxford, grand trésorier d’Angleterre, et Saint-Jean, secrétaire d’État, depuis lord Bolingbroke. Ces deux hommes n’avaient d’autre intérêt de donner la paix à la France, que celui d’ôter au duc de Marlborough le commandement des armées, et d’élever leur crédit sur les ruines du sien. Le pas était dangereux; c’était trahir la cause commune des alliés; c’était rompre tous ses engagements, et s’exposer, sans aucun prétexte, à la haine de la plus grande partie de la nation, et aux recherches du parlement, qui auraient pu leur coûter la tête. Il est fort douteux qu’ils eussent pu réussir: mais un événement imprévu facilita ce grand ouvrage. (17 avril 1711) L’empereur Joseph Ier mourut, et laissa les États de la maison d’Autriche, l’empire d’Allemagne, et les prétentions sur l’Espagne et sur l’Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois après(21).

Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât l’Espagne, l’Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile, sous le nom de son petit-fils. Pourquoi vouloir réunir tant d’États dans la main de l’empereur Charles VI? pourquoi la nation anglaise aurait-elle épuisé ses trésors? Elle payait plus que l’Allemagne et la Hollande ensemble. Les frais de la présente année allaient à sept millions de livres sterling. Fallait-il qu’elle se ruinât pour une cause qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la Flandre aux Provinces-Unies, rivales de son commerce? Toutes ces raisons, qui enhardissaient la reine, ouvrirent les yeux à une grande partie de la nation; et un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté de préparer la paix de l’Europe. 

Mais, en la préparant en secret, elle ne pouvait pas encore se séparer publiquement de ses alliés; et quand le cabinet négociait, Marlborough était en campagne. Il avançait toujours en Flandre; (août 1711) il forçait les lignes que le maréchal de Villars avait tirées de Montreuil jusqu’à Valenciennes; (septembre) il prenait Bouchain; il s’avançait au Quesnoi, et de là vers Paris, il y avait à peine un rempart à lui opposer. 

Ce fut dans ce temps malheureux que le célèbre Duguay-Trouin, aidé de son courage et de l’argent de quelques marchands, n’ayant encore aucun grade dans la marine, et devant tout à lui-même, équipa une petite flotte, et alla prendre une des principales villes du Brésil, Saint-Sébastien de Rio-Janéiro. (Septembre et octobre 1711) Son équipage revint chargé de richesses; et les Portugais perdirent beaucoup plus qu’il ne gagna. Mais le mal qu’on faisait au Brésil ne soulageait pas les maux de la France. 

CHAP. XXIII. - Victoire du maréchal de Villars à Denain. Rétablissement des affaires. Paix générale.

Les négociations, qu’on entama enfin ouvertement à Londres, furent plus salutaires. La reine envoya le comte de Strafford, ambassadeur en Hollande, communiquer les propositions de Louis XIV. Ce n’était plus alors à Marlborough qu’on demandait grâce. Le comte de Strafford obligea les Hollandais à nommer des plénipotentiaires, et à recevoir ceux de la France. 

Trois particuliers s’opposaient toujours à cette paix. Marlborough, le prince Eugène, et Heinsius, persistaient à vouloir accabler Louis XIV. Mais quand le général anglais retourna dans Londres, à la fin de 1711, on lui ôta tous ses emplois. Il trouva une nouvelle chambre basse, et n’eut pas pour lui la pluralité de la haute. La reine, en créant de nouveaux pairs, avait affaibli le parti du duc, et fortifié celui de la couronne. Il fut accusé, comme Scipion, d’avoir malversé: mais il se tira d’affaire, à peu près de même, par sa gloire et par la retraite. Il était encore puissant dans sa disgrâce. Le prince Eugène n’hésita pas à passer à Londres pour seconder sa faction. Ce prince reçut l’accueil qu’on devait à son nom et à sa renommée, et les refus qu’on devait à ses propositions. La cour prévalut; le prince Eugène retourna seul achever la guerre; et c’était encore un nouvel aiguillon pour lui d’espérer de nouvelles victoires, sans compagnon qui en partageât l’honneur. 

Tandis qu’on s’assemble à Utrecht, tandis que les ministres de France, tant maltraités à Gertruidenberg, viennent négocier avec plus d’égalité, le maréchal de Villars, retiré derrière des lignes, couvrait encore Arras et Cambrai. Le prince Eugène prenait la ville du Quesnoi (6 juillet 1712), et il étendait dans le pays une armée d’environ cent mille combattants. Les Hollandais avaient fait un effort; et n’ayant jamais encore fourni à toutes les dépenses qu’ils étaient obligés de faire pour la guerre, ils avaient été au delà de leur contingent cette année. La reine Anne ne pouvait encore se dégager ouvertement; elle avait envoyé à l’armée du prince Eugène le duc d’Ormond avec douze mille Anglais, et payait encore beaucoup de troupes allemandes. Le prince Eugène, ayant brûlé le faubourg d’Arras, s’avançait sur l’armée française. Il proposa au duc d’Ormond de livrer bataille. Le général anglais avait été envoyé pour ne point combattre. Les négociations particulières entre l’Angleterre et la France avançaient. Une suspension d’armes fut publiée entre les deux couronnes. Louis XIV fit remettre aux Anglais la ville de Dunkerque pour sûreté de ses engagements (19 juillet 1712). Le duc d’Ormond se retira vers Gand. Il voulut emmener avec les troupes de sa nation celles qui étaient à la solde de sa reine; mais il ne put se faire suivre que de quatre escadrons de Holstein et d’un régiment liégeois. Les troupes de Brandebourg, du Palatinat, de Saxe, de Hesse, de Danemark, restèrent sous les drapeaux du prince Eugène, et furent payées par les Hollandais. L’électeur de Hanovre même, qui devait succéder à la reine Anne, laissa malgré elle ses troupes aux alliés, et fit voir que, si sa famille attendait la couronne d’Angleterre, ce n’était pas sur la faveur de la reine Anne qu’elle comptait. 

Le prince Eugène, privé des Anglais, était encore supérieur de vingt mille hommes à l’armée française; il l’était par sa position, par l’abondance de ses magasins, et par neuf ans de victoires. 

Le maréchal de Villars ne put l’empêcher de faire le siège de Landrecies. La France, épuisée d’hommes et d’argent, était dans la consternation. Les esprits ne se rassuraient point par les conférences d’Utrecht, que les succès du prince Eugène pouvaient rendre infructueuses. Déjà même des détachements considérables avaient ravagé une partie de la Champagne, et pénétré jusqu’aux portes de Reims. 

Déjà l’alarme était à Versailles comme dans le reste du royaume. La mort du fils unique du roi, arrivée depuis un an; le duc de Bourgogne, la duchesse de Bourgogne (février 1712), leur fils aîné (mars), enlevés rapidement depuis quelques mois, et portés dans le même tombeau; le dernier de leurs enfants moribond; toutes ces infortunes domestiques, jointes aux étrangères et à la misère publique, faisaient regarder la fin du règne de Louis XIV comme un temps marqué pour la calamité; et l’on s’attendait à plus de désastres que l’on n’avait vu auparavant de grandeur et de gloire. 

(11 juin 1712) Précisément dans ce temps-là mourut en Espagne le duc de Vendôme. L’esprit de découragement, généralement répandu en France, et que je me souviens d’avoir vu, faisait encore redouter que l’Espagne, soutenue par le duc de Vendôme, ne retombât par sa perte. 

Landrecies ne pouvait pas tenir longtemps. Il fut agité dans Versailles si le roi se retirerait à Chambord sur la Loire. Il dit au maréchal d’Harcourt qu’en cas d’un nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu’il la conduirait à l’ennemi malgré son âge de soixante et quatorze ans, et qu’il périrait à la tête. 

Une faute que fit le prince Eugène délivra le roi et la France de tant d’inquiétudes. On prétend que ses lignes étaient trop étendues; que le dépôt de ses magasins dans Marchiennes était trop éloigné; que le général Albemarle, posté à Denain, entre Marchiennes et le camp du prince, n’était pas à portée d’être secouru assez tôt s’il était attaqué. On m’a assuré qu’une Italienne fort belle, que je vis quelque temps après à la Haye, et qui était alors entretenue par le prince Eugène, était dans Marchiennes, et qu’elle avait été cause qu’on avait choisi ce lieu pour servir d’entrepôt. Ce n’était pas rendre justice au prince Eugène de penser qu’une femme pût avoir part à ses arrangements de guerre. 

Ceux qui savent qu’un curé, et un conseiller de Douai, nommé Le Fèvre d’Orval, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginèrent les premiers qu’on pouvait aisément attaquer Denain et Marchiennes, serviront mieux à prouver par quels secrets et faibles ressorts les grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. Le Fèvre donna son avis à l’intendant de la province; celui-ci, au maréchal de Montesquiou, qui commandait sous le maréchal de Villars; le général l’approuva et l’exécuta. Cette action fut un effet le salut de la France, plus encore que la paix avec l’Angleterre. Le maréchal de Villars donna le change au prince Eugène. Un corps de dragons s’avança à la vue du camp ennemi, comme si on se préparait à l’attaquer; et, tandis que ces dragons se retirent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Denain, avec son armée, sur cinq colonnes. (24 juillet 1712) On force les retranchements du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons; tout est tué ou pris. Le général se rend prisonnier avec deux princes de Nassau, un prince de Holstein, un prince d’Anhalt, et tous les officiers. Le prince Eugène arrive à la hâte, mais à la fin de l’action, avec ce qu’il peut amener de troupes; il veut attaquer un pont qui conduisait à Denain et dont les Français étaient maîtres; il y perd du monde, et retourne à son camp après avoir été témoin de cette défaite. 

Tous les postes vers Marchiennes, le long de la Scarpe, sont emportés l’un après l’autre avec rapidité. (30 juillet 1712) On pousse à Marchiennes, défendue par quatre mille hommes; on en presse le siège avec tant de vivacité, qu’au bout de trois jours on les fait prisonniers, et qu’on se rend maître de toutes les munitions de guerre et de bouche amassées par les ennemis pour la campagne. Alors toute la supériorité est du côté du maréchal de Villars. (Septembre et octobre 1712) L’ennemi déconcerté lève le siège de Landrecies, et voit reprendre Douai, le Quesnoi, Bouchain. Les frontières sont en sûreté. L’armée du prince Eugène se retire, diminuée de près de cinquante bataillons, dont quarante furent pris, depuis le combat de Denain jusqu’à la fin de la campagne. La victoire la plus signalée n’aurait pas produit de plus grands avantages. 

Si le maréchal de Villars avait en cette faveur populaire qu’ont eue quelques autres généraux, on l’eût appelé à haute voix le restaurateur de la France; mais on avouait à peine les obligations qu’on lui avait, et, dans la joie publique d’un succès inespéré, l’envie prédominait encore(22).

Chaque progrès du maréchal de Villars hâtait la paix d’Utrecht. Le ministère de la reine Anne, responsable à sa patrie et à l’Europe, ne négligea ni les intérêts de l’Angleterre, ni ceux des alliés, ni la sûreté publique. Il exigea d’abord que Philippe V, affermi en Espagne, renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu’il avait toujours conservés; et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la France, après l’unique arrière-petit-fils qui restait à Louis XIV, renonçât aussi à la couronne d’Espagne en cas qu’il devînt roi de France. On voulut que le duc d’Orléans fît la même renonciation. On venait d’éprouver, par douze ans de guerre, combien de tels actes lient peu les hommes. Il n’y a point encore de loi reconnue qui oblige les descendants à se priver du droit de régner, auquel auront renoncé les pères. 

Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque l’intérêt commun continue de s’accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient, pour le moment présent, une tempête de douze années: et il était probable qu’un jour plus d’une nation réunie soutiendrait ces renonciations, devenues la base de l’équilibre et de la tranquillité de l’Europe. 

On donnait, par ce traité, au duc de Savoie l’île de Sicile, avec le titre de roi; et dans le continent, Fénestrelle, Exilles, et la vallée de Pragelas. Ainsi on prenait pour l’agrandir sur la maison de Bourbon. 

On donnait aux Hollandais une barrière considérable qu’ils avaient toujours désirée; et si l’on dépouillait la maison de France de quelques domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet sur la maison d’Autriche de quoi satisfaire les Hollandais, qui devaient devenir à ses dépens les conservateurs et les maîtres des plus fortes villes de la Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce; on stipulait ceux du Portugal. 

On réservait à l’empereur la souveraineté des huit provinces et demie de la Flandre espagnole, et le domaine utile des villes de la barrière. On lui assurait le royaume de Naples et la Sardaigne, avec tout ce qu’il possédait en Lombardie, et les quatre ports sur les côtes de la Toscane. Mais le conseil de Vienne se croyait trop lésé, et ne pouvait souscrire à ces conditions. 

A l’égard de l’Angleterre, sa gloire et ses intérêts étaient en sûreté. Elle faisait démolir et combler le port de Dunkerque, objet de tant de jalousie. L’Espagne la laissait en possession de Gibraltar et de l’île Minorque. La France lui abandonnait la baie d’Hudson, l’île de Terre-Neuve et l’Acadie. Elle obtenait, pour le commerce en Amérique, des droits qu’on ne donnait pas aux Français qui avaient placé Philippe V sur le trône. Il faut encore compter parmi les articles glorieux au ministère anglais, d’avoir fait consentir Louis XIV à faire sortir de prison ceux de ses propres sujets qui étaient retenus pour leur religion. C’était dicter des lois, mais des lois bien respectables. 

Enfin la reine Anne, sacrifiant à sa patrie les droits de son sang et les secrètes inclinations de son coeur, faisait assurer et garantir sa succession à la maison de Hanovre. 

Quant aux électeurs de Bavière et de Cologne, le duc de Bavière devait retenir le duché de Luxembourg et le comté de Namur, jusqu’à ce que son frère et lui fussent rétablis dans leurs électorats; car l’Espagne avait cédé ces deux souverainetés au Bavarois en dédommagement de ses pertes, et les alliés n’avaient pris ni Namur ni Luxembourg. 

Pour la France, qui démolissait Dunkerque, et qui abandonnait tant de places en Flandre, autrefois conquises par ses armes, et assurées par ses traités de Nimègue et de Rysvick, on lui rendait Lille, Aire, Béthune et Saint-Venant. 

Ainsi, il paraissait que le ministère anglais rendait justice à toutes les puissances. Mais les whigs ne la lui rendirent pas; et la moitié de la nation persécuta bientôt la mémoire de la reine Anne, pour avoir fait le plus grand bien qu’un souverain puisse jamais faire, pour avoir donné le repos à tant de nations. On lui reprocha d’avoir pu démembrer la France, et de ne l’avoir pas fait(23).

Tous cas traités furent signés l’un après l’autre, dans le cours de l’année 1713. Soit opiniâtreté du prince Eugène, soit mauvaise politique du conseil de l’empereur, ce monarque n’entra dans aucune de ces négociations. Il aurait eu certainement Landau, et peut être Strasbourg, s’il s’était prêté d’abord aux vues de la reine Anne. Il s’obstina à la guerre et il n’eut rien. Le maréchal de Villars, ayant mis ce qui restait de la Flandre française en sûreté, alla vers le Rhin; et après s’être rendu maître de Spire, de Worms, de tous les pays d’alentour, (22 août 1713) il prend ce même Landau, que l’empereur eût pu conserver par la paix; il force les lignes que le prince Eugène avait fait tirer dans le Brisgaw; (20 septembre) défait dans ces lignes le maréchal Vaubonne; (30 octobre) assiège et prend Fribourg, la capitale de l’Autriche antérieure. 

Le conseil de Vienne pressait de tous côtés les secours qu’avaient promis les cercles de l’empire, et ces secours ne venaient point. Il comprit alors que l’empereur, sans l’Angleterre et la Hollande, ne pouvait prévaloir contre la France, et il se résolut trop tard à la paix. 

Le maréchal de Villars, après avoir ainsi terminé la guerre, eut encore la gloire de conclure cette paix à Rastadt, avec le prince Eugène. C’était peut-être la première fois qu’on avait vu deux généraux opposés, au sortir d’une campagne, traiter au nom de leurs maîtres. Ils y portèrent tous deux la franchise de leur caractère. J’ai ouï conter au maréchal de Villars qu’un des premiers discours qu’il tint au prince Eugène fut celui-ci: « Monsieur, nous ne sommes point ennemis; vos ennemis sont à Vienne, et les miens à Versailles. » En effet, l’un et l’autre eurent toujours dans leurs cours des cabales à combattre. 

Il ne fut point question dans ce traité des droits que l’empereur réclamait toujours sur la monarchie d’Espagne, ni du vain titre de roi catholique, que Charles VI prit toujours, tandis que le royaume restait assuré à Philippe V. Louis XIV garda Strasbourg et Landau, qu’il avait offert de céder auparavant; Huningue et le nouveau Brisach, qu’il avait proposé lui-même de raser; la souveraineté de l’Alsace, à laquelle il avait offert de renoncer. Mais, ce qu’il y eut de plus honorable, il fit rétablir dans leurs États et dans leurs rangs les électeurs de Bavière et de Cologne. 

C’est une chose très remarquable que la France, dans tous ses traités avec les empereurs, a toujours protégé les droits des princes et des États de l’empire. Elle posa les fondements de la liberté germanique à Munster, et fit ériger un huitième électorat pour cette même maison de Bavière. Le traité de Nimègue confirma celui de Westphalie. Elle fit rendre, par le traité de Rysvick, tous les biens du cardinal de Furstemberg. Enfin, par la paix d’Utrecht, elle rétablit deux électeurs. Il faut avouer que, dans toute la négociation qui termina cette longue querelle, la France reçut la loi de l’Angleterre, et la fit à l’empire. 

Les mémoires historiques du temps, sur lesquels on a formé les compilations de tant d’histoires de Louis XIV, disent que le prince Eugène, en finissant les conférences, pria le duc de Villars d’embrasser pour lui les genoux de Louis XIV, et de présenter à ce monarque les assurances du plus profond respect d’un sujet envers son souverain. Premièrement, il n’est pas vrai qu’un prince, petit-fils d’un souverain demeure le sujet d’un autre prince pour être né dans ses États. Secondement, il est encore moins vrai que le prince Eugène, vicaire général de l’empire, pût se dire sujet du roi de France. 

Cependant chaque État se mit en possession de ses nouveaux droits. Le duc de Savoie se fit reconnaître en Sicile, sans consulter l’empereur, qui s’en plaignit en vain. Louis XIV fit recevoir ses troupes dans Lille. Les Hollandais se saisirent des villes de leur barrière; et la Flandre leur a payé toujours douze cent cinquante mille florins par an, pour être les maîtres chez elle. Louis XIV fit combler le port de Dunkerque, raser la citadelle, et démolir les fortifications du côté de la mer, sous les yeux d’un commissaire anglais. Les Dunkerquois, qui voyaient par là tout leur commerce périr, députèrent à Londres pour implorer la clémence de la reine Anne. Il était triste pour Louis XIV que ses sujets allassent demander grâce à une reine d’Angleterre; mais il fut encore plus triste pour eux que la reine Anne fût obligée de les refuser. 

Le roi, quelque temps après, fit élargir le canal de Mardick; et, au moyen des écluses, on fit un port qu’on disait déjà égaler celui de Dunkerque. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, s’en plaignit vivement à ce monarque. Il est dit, dans un des meilleurs livres que nous ayons(24), que Louis XIV répondit au lord Stair: « Monsieur l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres; ne m’en faites pas souvenir. » Je sais de science certaine que jamais Louis XIV ne fit une réponse si peu convenable. Il n’avait jamais été le maître chez les Anglais: il s’en fallait beaucoup. Il l’était chez lui; mais il s’agissait de savoir s’il était le maître d’éluder un traité auquel il devait son repos, et peut-être une grande partie de son royaume(25).

La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque et de ses écluses ne stipulait pas qu’on ne ferait point de port à Mardick. On a osé imprimer que le lord Bolingbroke, qui rédigea le traité, fit cette omission, gagné par un présent d’un million. On trouve cette lâche calomnie dans l’Histoire de Louis XIV, sous le nom de La martinière; et ce n’est pas la seule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIV paraissait être en droit de profiter de la négligence des ministres anglais, et de s’en tenir à la lettre du traité; mais il aima mieux en remplir l’esprit, uniquement pour le bien de la paix; et loin de dire au lord Stair qu’il ne le fît pas souvenir qu’il avait été autrefois le maître chez les autres, il voulut bien céder à ses représentations, auxquelles il pouvait résister. Il fit discontinuer les travaux de Mardick au mois d’avril 1715. Les ouvrages furent démolis bientôt après, dans la régence, et le traité accompli dans tous ses points. 

Après cette paix d’Utrecht et de Rastadt, Philippe V ne jouit pas encore de toute l’Espagne; il lui resta la Catalogne à soumettre, ainsi que les îles de Majorque et d’Iviça. 

Il faut savoir que l’empereur Charles VI ayant laissé sa femme à Barcelone, ne pouvant soutenir la guerre d’Espagne, et ne voulant ni céder ses droits ni accepter la paix d’Utrecht, était cependant convenu alors avec la reine Anne que l’impératrice et ses troupes, devenues inutiles en Catalogne, seraient transportées sur des vaisseaux anglais. En effet, la Catalogne avait été évacuée; et Staremberg, en partant, s’était démis de son titre de vice-roi. Mais il laissa toutes les semences d’une guerre civile, et l’espérance d’un prompt secours de la part de l’empereur, et même de l’Angleterre. Ceux qui avaient alors le plus de crédit dans cette province, se flattèrent qu’ils pourraient former une république sous une protection étrangère, et que le roi d’Espagne ne serait pas assez fort pour les conquérir. Ils déployèrent alors ce caractère que Tacite leur attribuait il y a si longtemps: « Nation intrépide, dit-il, qui compte la vie pour rien quand elle ne l’emploie pas à combattre. » 

La Catalogne est un des pays les plus fertiles de la terre, et des plus heureusement situés. Autant arrosée de belles rivières, de ruisseaux, et de fontaines, que la vieille et la nouvelle Castille en sont dénuées, elle produit tout ce qui est nécessaire aux besoins de l’homme, et tout ce qui peut flatter ses désirs, en arbres, en blés, en fruits, en légumes de toute espèce. Barcelone est un des beaux ports de l’Europe, et le pays fournit tout pour la construction des navires. Ses montagnes sont remplies de carrières de marbre, de jaspe, de cristal de roche; on y trouve même beaucoup de pierres précieuses. Les mines de fer, d’étain, de plomb, d’alun, de vitriol, y sont abondantes: la côte orientale produit du corail. La Catalogne, enfin, peut se passer de l’univers entier, et ses voisins ne peuvent se passer d’elle. 

Loin que l’abondance et les délices aient amolli les habitants, ils ont toujours été guerriers, et les montagnards surtout ont été féroces. Mais, malgré leur valeur et leur amour extrême pour la liberté, ils ont été subjugués dans tous les temps: les Romains, les Goths, les Vandales, les Sarrasins, les conquirent. 

Ils secouèrent le joug des Sarrasins, et se mirent sous la protection de Charlemagne. Ils appartinrent à la maison d’Aragon, et ensuite à celle d’Autriche. 

Nous avons vu que sous Philippe IV, poussés à bout par le comte-duc d’Olivarès, premier ministre, ils se donnèrent à Louis XIII en 1640(26). On leur conserva tous leurs privilèges; ils furent plutôt protégés que sujets. Ils rentrèrent sous la domination autrichienne en 1652; et, dans la guerre de la succession, ils prirent le parti de l’archiduc Charles contre Philippe V. Leur opiniâtre résistance prouva que Philippe V, délivré même de son compétiteur, ne pouvait seul les réduire. Louis XIV, qui, dans les derniers temps de la guerre, n’avait pu fournir ni soldats ni vaisseaux à son petit-fils contre Charles, son concurrent, lui en envoya alors contre ses sujets révoltés. Une escadre française bloqua le port de Barcelone, et le maréchal de Berwick l’assiégea par terre. 

La reine d’Angleterre, plus fidèle à ses traités qu’aux intérêts de son pays, ne secourut point cette ville. Les Anglais en furent indignés; ils se faisaient le reproche que s’étaient fait les Romains d’avoir laissé détruire Sagonte. L’empereur d’Allemagne promit de vains secours. Les assiégés se défendirent avec un courage fortifié par le fanatisme. Les prêtres, les moines, coururent aux armes et sur les brèches, comme s’il s’était agi d’une guerre de religion. Un fantôme de liberté les rendit sourds à toutes les avances qu’ils reçurent de leur maître. Plus de cinq cents ecclésiastiques moururent dans ce siège les armes à la main. On peut juger si leurs discours et leur exemple avaient animé les peuples. 

Ils arborèrent sur la brèche un drapeau noir, et soutinrent plus d’un assaut. Enfin les assiégeants ayant pénétré, les assiégés se battirent encore de rue en rue; et, retirés dans la ville neuve, tandis que l’ancienne était prise, ils demandèrent en capitulant qu’on leur conservât tous leurs privilèges (12 septembre 1714). Ils n’obtinrent que la vie et leurs biens. La plupart de leurs privilèges leur furent ôtés; et de tous les moines qui avaient soulevé le peuple et combattu contre leur roi, il n’y en eut que soixante de punis: on eut même l’indulgence de ne les condamner qu’aux galères. Philippe V avait traité plus rudement la petite ville de Xativa(27) dans le cours de la guerre: on l’avait détruite de fond en comble, pour faire un exemple: mais si l’on rase une petite ville de peu d’importance, on n’en rase point une grande, qui a un beau port de mer, et dont le maintien est utile à l’État. 

Cette fureur des Catalans qui ne les avait pas animés quand Charles VI était parmi eux, et qui les transporta quand ils furent sans secours, fut la dernière flamme de l’incendie qui avait ravagé si longtemps la plus belle partie de l’Europe, pour le testament de Charles II, roi d’Espagne(28).

CHAP. XXIV. — Tableau de l’Europe depuis la paix d’Utrecht jusqu’à la mort de Louis XIV.

J’ose appeler encore cette longue guerre une guerre civile. Le duc de Savoie y fut armé contre ses deux filles. Le prince de Vaudemont, qui avait pris le parti de l’archiduc Charles, avait été sur le point de faire prisonnier dans la Lombardie son propre père, qui tenait pour Philippe V. L’Espagne avait été réellement partagée en factions. Des régiments entiers de calvinistes français avaient servi contre leur patrie. C’était enfin pour une succession entre parents que la guerre générale avait commencé et l’on peut ajouter que la reine d’Angleterre excluait du trône son frère que Louis XIV protégeait, et qu’elle fut obligée de le proscrire. 

Les espérances et la prudence humaine furent trompées dans cette guerre, comme elles le sont toujours. Charles VI, deux fois reconnu dans Madrid, fut chassé d’Espagne. Louis XIV, près de succomber, se releva par les brouilleries imprévues de l’Angleterre. Le conseil d’Espagne, qui n’avait appelé le duc d’Anjou au trône que dans le dessein de ne jamais démembrer la monarchie, en vit beaucoup de parties séparées. La Lombardie, la Flandre(29), restèrent à la maison d’Autriche: la maison de Prusse eut une petite partie de cette même Flandre, et les Hollandais dominèrent dans une autre une quatrième partie demeura à la France. Ainsi l’héritage de la maison de Bourgogne resta partagé entre quatre puissances; et celle qui semblait y avoir le plus de droit n’y conserva pas une métairie. La Sardaigne, inutile à l’empereur, lui resta pour un temps. Il jouit quelques années de Naples, ce grand fief de Rome, qu’on s’est arraché si souvent et si aisément. Le duc de Savoie eut quatre ans la Sicile, et ne l’eut que pour soutenir contre le pape le droit singulier, mais ancien, d’être pape lui-même dans cette île, c’est à dire d’être, au dogme près, souverain absolu dans les affaires ecclésiastiques. 

La vanité de la politique parut encore plus après la paix d’Utrecht que pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère de la reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du fils de Jacques II sur le trône. La reine Anne elle-même commençait à écouter la voix de la nature, par celle de ses ministres; et elle était dans le dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tête à prix malgré elle. 

Attendrie par les discours de Mme Masham, sa favorite, intimidée par les représentations des prélats torys qui l’environnaient, elle se reprochait cette proscription dénaturée. J’ai vu la duchesse de Marlborough persuadée que la reine avait fait venir son frère en secret qu’elle l’avait embrassé, et que, s’il avait voulu renoncer à la religion romaine, qu’on regarde en Angleterre et chez tous les protestants comme la mère de la tyrannie, elle l’aurait fait désigner pour son successeur. Son aversion pour la maison de Hanovre augmentait encore son inclination pour le sang des Stuarts. On a prétendu que, la veille ne sa mort, elle s’écria plusieurs fois: « Ah! mon frère! mon cher frère! » Elle mourut d’apoplexie à l’âge de quarante-neuf ans, le 12 août 1714. 

Ses partisans et sas ennemis convenaient que c’était une femme fort médiocre. Cependant, depuis les Édouard III et les Henri V, il n’y eut point de règne si glorieux; jamais de plus grands capitaines ni sur terre ni sur mer; jamais plus de ministres supérieurs, ni de parlements plus instruits, ni d’orateurs plus éloquents. 

Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu’elle regardait comme étrangère, et qu’elle n’aimait pas, lui succéda; ses ministres furent persécutés. 

Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir chercher un asile en France, et d’y reparaître en suppliant. Le duc, d’Ormond, l’âme du parti du prétendant, choisit le même refuge. Harlay, comte d’Oxford, eut plus de courage. C’était à lui qu’on en voulait; il resta fièrement dans sa patrie; il y brava la prison où il fut renfermé, et la mort dont on le menaçait. C’était une âme sereine inaccessible à l’envie, à l’amour des richesses et à la crainte du supplice. Son courage même le sauva, et ses ennemis dans le parlement l’estimèrent trop pour prononcer son arrêt. 

Louis XIV touchait alors à sa fin. Il est difficile de croire qu’à son âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était son royaume, il osât s’exposer à une nouvelle guerre contre l’Angleterre en faveur du prétendant, reconnu par lui pour roi, et qu’on appelait alors le chevalier de Saint-Georges; cependant le fait est très certain. Il faut avouer que Louis eut toujours dans l’âme une élévation qui le portait aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, l’avait bravé. Il avait été forcé de renvoyer de France Jacques III, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles II et son frère. Ce prince était caché en Lorraine, à Commercy. Le duc d’Ormond et le vicomte de Bolingbroke intéressèrent la gloire du roi de France; ils le flattèrent d’un soulèvement en Angleterre, et surtout en Écosse, contre Georges Ier. Le prétendant n’avait qu’à paraître: on ne demandait qu’un vaisseau, quelques officiers et un peu d’argent. Le vaisseau et les officiers furent accordés sans délibérer; ce ne pouvait être un vaisseau de guerre; les traités ne le permettaient pas. L’Épine d’Anican, célèbre armateur, fournit le navire de transport, du canon et des armes. A l’égard de l’argent, le roi n’en avait point. On ne demandait que quatre cent mille écus, et ils ne se trouvèrent pas. Louis XIV écrivit de sa main au roi d’Espagne, Philippe V, son petit-fils, qui les prêta. Ce fut avec ce secours que le prétendant passa secrètement en Écosse. Il y trouva en effet un parti considérable; mais il venait d’être défait par l’armée anglaise du roi Georges. 

Louis était déjà mort; le prétendant revint cacher dans Commercy la destinée qui le poursuivit toute sa vie, pendant que le sang de ses partisans coulait en Angleterre sur les échafauds. 

Nous verrons dans les chapitres réservés à la vie privée et aux anecdotes comment mourut Louis XIV au milieu des cabales odieuses de son confesseur, et des plus méprisables querelles théologiques qui aient jamais troublé des esprits ignorants et inquiets. Mais je considère ici l’état où il laissa l’Europe. 

La puissance de la Russie s’affermissait chaque jour dans le Nord, et cette création d’un nouveau peuple et d’un nouvel empire était encore trop ignorée en France, en Italie et en Espagne. 

La Suède, ancienne alliée de la France, et autrefois la terreur de la maison d’Autriche, ne pouvait plus se défendre contre les Russes, et il ne restait à Charles XII que de la gloire. 

Un simple électorat d’Allemagne commençait à devenir une puissance prépondérante. Le second roi de Prusse, électeur de Brandebourg, avec de l’économie et une armée, jetait les fondements d’une puissance jusque-là inconnue. 

La Hollande jouissait encore de la considération qu’elle avait acquise dans la dernière guerre contre Louis XIV: mais le poids qu’elle mettait dans la balance devint toujours moins considérable. L’Angleterre, agitée de troubles dans les premières années du règne d’un électeur de Hanovre, conserva toute sa force et toute son influence. Les États de la maison d’Autriche languirent sous Charles VI; mais la plupart des princes de l’empire firent fleurir leurs États. L’Espagne respira sous Philippe V, qui devait son trône à Louis XIV. L’Italie fut tranquille jusqu’à l’année 1717. Il n’y eut aucune querelle ecclésiastique en Europe qui pût donner au pape un prétexte de faire valoir ses prétentions, ou qui pût le priver des prérogatives qu’il a conservées. Le jansénisme seul troubla la France, mais sans faire de schisme, sans exciter de guerre civile. 

CHAP. XXV. — Particularité et anecdotes du règne de Louis XIV.

Les anecdotes sont un champ resserré où l’on glane après la vaste moisson de l’histoire; ce sont de petits détails longtemps cachés, et de là vient le nom d’anecdotes; ils intéressent le public quand ils concernent des personnages illustres. 

Les vies des grands hommes, dans Plutarque, sont un recueil d’anecdotes plus agréables que certaines: comment aurait-il eu des mémoires fidèles de la vie privée de Thésée et de Lycurgue? Il y a, dans la plupart des maximes qu’il met dans la bouche de ses héros, plus d’utilité morale que de vérité historique. 

L’Histoire secrète de Justinien par Procope est une satire dictée par la vengeance; et, quoique la vengeance puisse dire la vérité, cette satire, qui contredit l’histoire publique de Procope, ne parait pas toujours vraie. 

Il n’est pas permis aujourd’hui d’imiter Plutarque, encore moins Procope. Nous n’admettons pour vérités historiques que celles qui sont garanties. Quand des contemporains, comme le cardinal de Retz et le duc de La Rochefoucauld, ennemis l’un de l’autre, confirment le même fait dans leurs Mémoires, ce fait est indubitable; quand ils se contredisent, il faut douter: ce qui n’est point vraisemblable ne doit point être cru, à moins que plusieurs contemporains dignes de foi ne déposent unanimement. 

Les anecdotes les plus utiles et les plus précieuses sont les écrits secrets que laissent les grands princes, quand la candeur de leur âme se manifeste dans ces monuments; tels sont ceux que je rapporte de Louis XIV(30).

Les détails domestiques amusent seulement la curiosité; les faiblesses qu’on met au grand jour ne plaisent qu’à la malignité, à moins que ces mêmes faiblesses n’instruisent, ou par les malheurs qui les ont suivies, ou par les vertus qui les ont réparées. 

Les mémoires secrets des contemporains sont suspects de partialité.; ceux qui écrivent une ou deux générations après doivent user de la plus grande circonspection, écarter le frivole, réduire l’exagéré, et combattre la satire. 

Louis XIV mit dans sa cour, comme dans son règne, tant d’éclat et de magnificence, que les moindres détails de sa vie semblent intéresser la postérité, ainsi qu’ils étaient l’objet de la curiosité de toutes les cours de l’Europe et de tous les contemporains. La splendeur de son gouvernement s’est répandue sur ses moindres actions. On est plus avide, surtout en France, de savoir les particularités de sa cour que les révolutions de quelques autres États. Tel est l’effet de la grande réputation. On aime mieux apprendre ce qui se passait dans le cabinet et dans la cour d’Auguste, que le détail des conquêtes d’Attila ou de Tamerlan. 

Voilà pourquoi il n’y a guère d’historiens qui n’aient publié les premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais, pour Mlle d’Argencourt, pour la nièce du cardinal Mazarin, qui fut mariée au comte de Soissons, père du prince Eugène; surtout pour Marie Mancini, sa soeur, qui épousa ensuite le connétable Colonne. 

Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient l’oisiveté où le cardinal Mazarin, qui gouvernait despotiquement, le laissait languir. L’attachement seul pour Marie Mancini fut une affaire importante, parce qu’il l’aima assez pour être tenté de l’épouser, et fut assez maître de lui-même pour s’en séparer. Cette victoire qu’il remporta sur sa passion commença à faire connaître qu’il était né avec une grande âme. Il en remporta une plus forte et plus difficile en laissant le cardinal Mazarin maître absolu. La reconnaissance l’empêcha de secouer le joug qui commençait à lui peser. C’était une anecdote très connue à la cour, qu’il avait dit après la mort du cardinal: « Je ne sais pas ce que j’aurais fait, s’il avait vécu plus longtemps(31). » 

Il s’occupa à lire des livres d’agrément dans ce loisir; il lisait surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l’esprit ainsi que toutes ses soeurs. Il se plaisait aux vers et aux romans, qui, en peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son caractère. Il lisait les tragédies de Corneille, et se formait le goût, qui n’est que la suite d’un sens droit, et le sentiment prompt d’un esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne contribua pas peu à lui faire goûter cette fleur d’esprit, et à le former à cette politesse singulière qui commençaient dès lors à caractériser la cour. Anne d’Autriche y avait apporté une certaine galanterie noble et fière, qui tenait du génie espagnol de ces temps-là, et y avait joint les grâces, la douceur, et une liberté décente, qui n’étaient qu’en France(32). Le roi fit plus de progrès dans cette école d’agréments depuis dix-huit ans jusqu’à vingt, qu’il n’en avait fait dans les sciences sous son précepteur, l’abbé de Beaumont, depuis archevêque de Paris. On ne lui avait presque rien appris. Il eût été à désirer qu’au moins on l’eût instruit de l’histoire, et surtout de l’histoire moderne; mais ce qu’on en avait alors était trop mal écrit. Il était triste qu’on n’eût encore réussi que dans les romans inutiles, et que ce qui était nécessaire fût rebutant. On fit imprimer sous son nom une Traduction des Commentaires de César, et une de Florus sous le nom de son frère: mais ces princes n’y eurent d’autre part que celle d’avoir eu inutilement pour leurs thèmes quelques endroits de ces auteurs. 

Celui qui présidait à l’éducation du roi, sous le premier maréchal de Villeroi, son gouverneur, était tel qu’il le fallait, savant et aimable mais les guerres civiles nuisirent à cette éducation, et le cardinal Mazarin souffrait volontiers qu’on donnât au roi peu de lumières. Lors qu’il s’attacha à Marie Mancini, il apprit aisément l’italien pour elle; et dans le temps de son mariage, il s’appliqua à l’espagnol moins heureusement. L’étude qu’il avait trop négligée avec ses précepteurs, au sortir de l’enfance, une timidité qui venait de la crainte de se compromettre, et l’ignorance où le tenait le cardinal Mazarin, firent penser à toute la cour qu’il serait toujours gouverné comme Louis XIII, son père. 

Il n’y eut qu’une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce qu’il devait être; ce fut lorsqu’en 1655, après l’extinction des guerres civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut encore s’assembler au sujet de quelques édits; le roi partit de Vincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour, entra au parlement en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres mots: « On sait les malheurs qu’ont produits vos assemblées; j’ordonne qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les demander(33). » 

Sa taille déjà majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton et l’air de maître dont il parla, imposèrent plus que l’autorité de son rang, qu’on avait jusque-là peu respectée. Mais ces prémices de sa grandeur semblèrent se perdre le moment d’après; et les fruits n’en parurent qu’après la mort du cardinal. 

La cour, depuis le retour triomphant de Mazarin, s’occupait de jeu, de ballets, de la comédie, qui, à peine née en France, n’était pas encore un art, et de la tragédie, qui était devenue un art sublime entre les mains de Pierre Corneille. Un curé de Saint-Germain l’Auxerrois, qui penchait vers les idées rigoureuses des jansénistes, avait écrit souvent à la reine contre ces spectacles dès les premières années de la régence. Il prétendit que l’on était damné pour y assistai; il fit même signer cet anathème par sept docteurs de Sorbonne; mais l’abbé de Beaumont, précepteur du roi, se munit de plus d’approbations de docteurs que le rigoureux curé n’avait apporté de condamnations. Il calma ainsi les scrupules de la reine; et quand il fut archevêque de Paris, il autorisa le sentiment qu’il avait défendu étant abbé. Vous trouverez ce fait dans les Mémoires de la sincère Mme de Motteville. 

Il faut observer que depuis que le cardinal de Richelieu avait introduit à la cour les spectacles réguliers, qui ont enfin rendu Paris la rivale d’Athènes, non-seulement il y eut toujours un banc pour l’Académie, qui possédait plusieurs ecclésiastiques dans son corps, mais qu’il y en eut un particulier pour les évêques. 

Le cardinal Mazarin, en 1646 et en 1654, fit représenter sur le théâtre du Palais-Royal et du Petit-Bourbon, près du Louvre, des opéras Italiens, exécutés par des voix qu’il fit venir d’Italie. Ce spectacle nouveau était né depuis peu à Florence, contrée alors favorisés de la fortune comme de la nature, et à laquelle on doit la reproduction de plusieurs arts anéantis pendant des siècles, et la création de quelques-uns. C’était en France un reste de l’ancienne barbarie, de s’opposer à l’établissement de ces arts. 

Les jansénistes, que les cardinaux de Richelieu et de Mazarin voulurent réprimer, s’en vengèrent contre les plaisirs que ces deux ministres procuraient à la nation. Les luthériens et les calvinistes en avaient usé ainsi du temps du pape Léon X. Il suffit d’ailleurs d’être novateur pour être austère. Les mêmes esprits, qui bouleverseraient un État pour établir une opinion souvent absurde, anathématisent les plaisirs innocents nécessaires à une grande ville, et des arts qui contribuent à la splendeur d’une nation. L’abolition des spectacles serait une idée plus digne du siècle d’Attila que du siècle de Louis XIV. 

La danse, qui peut encore se compter parmi les arts(34), parce qu’elle est asservie à des règles et qu’elle donne de la grâce au corps, était un des plus grands amusements de la cour. Louis XIII n’avait dansé qu’une fois dans un ballet, en 1625; et ce ballet était d’un goût grossier, qui n’annonçait pas ce que les arts furent en France trente ans après. Louis XIV excellait dans les danses graves, qui convenaient à la majesté de sa figure, et qui ne blessaient pas celle de son rang. Les courses de bagues, qu’on faisait quelquefois, et où l’on étalait déjà une grande magnificence, faisaient paraître avec éclat son adresse à tous les exercices. Tout respirait les plaisirs et la magnificence qu’on connaissait alors. C’était peu de chose en comparaison de ce qu’on vit quand le roi régna par lui-même; mais c’était de quoi étonner, après les horreurs d’une guerre civile, et après la tristesse de la vie sombre et retirée de Louis XIII. Ce prince malade et chagrin n’avait été ni servi, ni logé, ni meublé en roi. Il n’y avait pas pour cent mille écus de pierreries appartenantes à la couronne. Le cardinal Mazarin n’en laissa que pour douze cent mille; et aujourd’hui il y en a pour environ vingt millions de livres. 

(1660) Tout prit au mariage de Louis XIV un caractère plus grand de magnificence et de goût qui augmenta toujours depuis. Quand il fit son entrée avec la reine son épouse, Paris vit avec une admiration respectueuse et tendre cette jeune reine, qui avait de la beauté, portée dans un char superbe, d’une invention nouvelle; le roi à cheval, à côté d’elle, paré de tout ce que l’art avait pu ajouter à sa beauté mâle et héroïque qui arrêtait tous les regards. 

On prépara au bout des allées de Vincennes un arc de triomphe dont la base était de pierre; mais le temps, qui pressait, ne permit pas qu’on l’achevât d’une matière durable: il ne fut élevé qu’en plâtre, et il a été depuis totalement démoli. Claude Perrault en avait donné le dessin. La porte Saint-Antoine fut rebâtie pour la même cérémonie; monument d’un goût moins noble, mais orné d’assez beaux morceaux de sculpture. Tous ceux qui avaient vu, le jour de la bataille de Saint-Antoine, rapporter à Paris, par cette porte, alors garnie d’une herse, les corps morts ou mourants de tant de citoyens, et qui voyaient cette entrée si différente, bénissaient le ciel, et rendaient grâces d’un si heureux changement. 

Le cardinal Mazarin, pour solenniser ce mariage, fit représenter au Louvre l’opéra italien intitulé Ercole amante. Il ne plut pas aux Français. Ils n’y virent avec plaisir que le roi et la reine qui y dansèrent. Le cardinal voulut se signaler par un spectacle plus au goût de la nation. Le secrétaire d’État de Lyonne se chargea de faire composer une espèce de tragédie allégorique, dans le goût de celle de l’Europe, à laquelle le cardinal de Richelieu avait travaillé. Ce fut un bonheur pour le grand Corneille qu’il ne fût pas choisi pour remplir ce mauvais canevas. Le sujet était Lisis et Hespérie. Lisis signifiait la France, et Hespérie l’Espagne. Quinault fut chargé d’y travailler. Il venait de se faire une grande réputation par la pièce du Faux Tiberinus, qui, quoique mauvaise, avait eu un prodigieux succès. Il n’en fut pas de même de Lisis. On l’exécuta au Louvre. Il n’y eut de beau que les machines. Le marquis de Sourdeac, du nom de Rieux, à qui l’on dut depuis l’établissement de l’opéra en France, fit exécuter dans ce temps-là même, à ses dépens, dans son château de Neubourg, la Toison d’or de Pierre Corneille, avec des machines. Quinault, jeune et d’une figure agréable, avait pour lui la cour: Corneille avait son nom et la France. Il en résulte que nous devons en France l’opéra et la comédie à deux cardinaux. 

Ce ne fut qu’un enchaînement de fêtes, de plaisirs, de galanteries, depuis le mariage du roi. Elles redoublèrent à celui de Monsieur, frère du roi, avec Henriette d’Angleterre, soeur de Charles II; et elles n’avaient été interrompues qu’en 1661, par la mort du cardinal Mazarin. 

Quelques mois après la mort de ce ministre, il arriva un événement qui n’a point d’exemple; et ce qui est non moins étrange, c’est que tous les historiens l’ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret, au château de l’île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d’une taille au-dessus de l’ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d’acier, qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s’il se découvrait. Il resta dans l’île jusqu’à ce qu’un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l’an 1690, l’alla prendre à l’île Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu’on peut l’être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu’il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse extraordinaire, et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s’asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu’il n’avait jamais vu son visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. « Il était admirablement bien fait, disait ce médecin: sa peau était un peu brune: il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu’il pouvait être(35). » 

Cet inconnu mourut en 1703, et fut enterré la nuit à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble l’étonnement, c’est que, quand on l’envoya dans l’île de Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l’Europe aucun homme considérable. Ce prisonnier l’était sans doute, car voici ce qui arriva les premiers jours qu’il était dans l’île. Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l’avoir enfermé. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d’argent, et jeta l’assiette par la fenêtre, vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l’assiette, et la rapporta au gouverneur. Celui-ci étonné demanda au pêcheur: « Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu’un l’a-t-il vue entre vos mains? — Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur. Je viens de la trouver, personne ne l’a vue. » Ce paysan fut retenu jusqu’à ce que le gouverneur fût bien informé qu’il n’avait jamais lu, et que l’assiette n’avait été vue de personne. « Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire. » Parmi les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très digne de foi qui vit encore(36). M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de La Feuillade, son gendre, m’a dit qu’à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c’était que cet homme, qu’on ne connut jamais que sous le nom de l’homme au masque de fer. Chamillart lui répondit que c’était le secret de l’État, et qu’il avait fait serment de ne le révéler jamais. Enfin, il reste encore beaucoup de mes contemporains qui déposent de la vérité de ce que j’avance, et je ne connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté. 

Louis XIV, cependant, partageait son temps entre les plaisirs qui étaient de son âge, et les affaires qui étaient de son devoir. Il tenait conseil tous les jours, et travaillait ensuite secrètement avec Colbert. Ce travail secret fut l’origine de la catastrophe du célèbre Fouquet, dans laquelle furent enveloppés le secrétaire d’État Guénégaud, Pellisson, Gourville, et tant d’autres. La chute de ce ministre, à qui on avait bien moins de reproches à faire qu’au cardinal Mazarin, fit voir qu’il n’appartient pas à tout le monde de faire les mêmes fautes. Sa perte était déjà résolue quand le roi accepta la fête magnifique que ce ministre lui donna dans sa maison de Vaux. Ce palais et les jardins lui avaient coûté dix-huit millions, qui en valent aujourd’hui environ trente-cinq(37). Il avait bâti le palais deux fois, et acheté trois hameaux, dont le terrain fut enfermé dans ses jardins immenses, plantés en partie par Le Nostre, et regardés alors comme les plus beaux de l’Europe. Les eaux jaillissantes de Vaux, qui parurent depuis au-dessous du médiocre, après celles de Versailles, de Marly et de Saint-Cloud, étaient alors des prodiges. Mais, quelque belle que soit cette maison, cette dépense de dix-huit millions, dont les comptes existent encore, prouve qu’il avait été servi avec aussi peu d’économie qu’il servait le roi. Il est vrai qu’il s’en fallait beaucoup que Saint-Germain et Fontainebleau, les seules maisons de plaisance habitées par le roi, approchassent de la beauté de Vaux. Louis XIV le sentit, et en fut irrité. On voit partout, dans cette maison, les armes et la devise de Fouquet. C’est un écureuil avec ces paroles: Qua non ascendam? Où ne monterai-je point? Le roi se les fit expliquer. L’ambition de cette devise ne servit pas à apaiser le monarque. Les courtisans remarquèrent que l’écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre, qui était les armes de Colbert. La fête fut au-dessus de celles que le cardinal Mazarin avait données, non-seulement pour la magnificence, mais pour le goût. On y représenta pour la première fois les Fâcheux de Molière. Pellisson avait fait le prologue, qu’on admira. Les plaisirs publics cachent ou préparent si souvent à la cour des désastres particuliers, que, sans la reine mère, le surintendant et Pellisson auraient été arrêtés dans Vaux le jour de la fête. Ce qui augmentait le ressentiment du roi, c’est que Mlle de La Vallière, pour qui le prince commençait à sentir une vraie passion, avait été un des objets des goûts passagers du surintendant, qui ne ménageait rien pour les satisfaire. Il avait offert à Mlle de La Vallière deux cent mille livres; et cette offre avait été reçue avec indignation, avant qu’elle eût aucun dessein sur le coeur du roi. Le surintendant, s’étant aperçu depuis quel puissant rival il avait, voulut être le confident de celle dont il n’avait pu être le possesseur, et cela même irritait encore. 

Le roi, qui, dans un premier mouvement d’indignation, avait été tenté de faire arrêter le surintendant, au milieu même de la fête qu’il en recevait, usa ensuite d’une dissimulation peu nécessaire. On eût dit que ce monarque, déjà tout-puissant, eût craint le parti que Fouquet s’était fait. 

Il était procureur général du parlement, et cette charge lui donnait le privilège d’être jugé par les chambres assemblées; mais, après que tant de princes, de maréchaux, et de ducs, avaient été jugés par des commissaires, on eût pu traiter comme eux un magistrat, puisqu’on voulait se servir de ces voies extraordinaires qui, sans être injustes, laissent toujours un soupçon d’injustice. 

Colbert l’engagea, par un artifice peu honorable, à vendre sa charge. On lui en offrit jusqu’à dix-huit cent mille livres, qui vaudraient trois millions et demi de nos jours; et, par un malentendu, il ne la vendit que quatorze cent mille francs. Le prix excessif des places au parlement, et diminué depuis, prouve quel reste de considération ce corps avait conservé dans son abaissement même. Le duc de Guise, grand chambellan du roi, n’avait vendu cette charge de la couronne, au duc de Bouillon, que huit cent mille livres. 

C’était la fronde, c’était la guerre de Paris qui avait mis ce prix aux charges de judicature. Si c’était un des grands défauts et un des grands malheurs d’un gouvernement longtemps obéré, que la France fût l’unique pays de la terre où les places de juges fussent vénales, c’était une suite du levain de la sédition, et c’était une espèce d’insulte faite au trône, qu’une place de procureur du roi coutât plus que les premières dignités de la couronne. 

Fouquet, pour avoir dissipé les finances de l’État, et pour en avoir usé comme des siennes propres, n’en avait pas moins de grandeur dans l’âme. Ses déprédations n’avaient été que des magnificences et des libéralités. (1661) Il fit porter à l’épargne le prix de sa charge, et cette belle action ne le sauva pas. On attira avec adresse à Nantes un homme qu’un exempt et deux gardes pouvaient arrêter à Paris. Le roi lui fit des caresses avant sa disgrâce. Je ne sais pourquoi la plupart des princes affectent d’ordinaire de tromper par de fausses bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation alors est l’opposé de la grandeur. Elle n’est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère; mais on lui avait fait entendre que Fouquet faisait de grandes fortifications à Belle-Isle, et qu’il pouvait avoir trop de liaisons au dehors et au dedans du royaume. Il parut bien, quand il fut arrêté et conduit à la Bastille et à Vincennes, que son parti n’était autre chose que l’avidité de quelques courtisans et de quelques femmes, qui recevaient de lui des pensions, et qui l’oublièrent dès qu’il ne fut plus en état d’en donner. Il lui resta d’autres amis, et cela prouve qu’il en méritait. L’illustre Mme de Sévigné, Pellisson, Gourville, Mlle Scudéri, plusieurs gens de lettres, se déclarèrent hautement pour lui, et le servirent avec tant de chaleur, qu’ils lui sauvèrent la vie. 

On connaît ces vers de Hesnault, le traducteur de Lucrèce, contre Colbert, le persécuteur de Fouquet: 
 

Ministre avare et lâche, esclave malheureux 
Qui gémis sous le poids des affaires publiques; 
Victime dévouée aux chagrins politiques, 
Fantôme révéré sous un titre onéreux; 
Vois combien des grandeurs le comble est dangereux; 
Contemple de Fouquet les funestes reliques, 
Et, tandis qu’à sa perte un secret tu t’appliques, 
Crains qu’on ne te prépare un destin plus affreux: 
Sa chute quelque jour te peut être commune. 
Crains ton poste, ton rang, la cour, et la fortune. 
Nul ne tombe innocent d’où l’on te voit monté. 
Cesse donc d’animer ton prince à son supplice; 
Et, près d’avoir besoin de toute sa bonté, 
Ne le fais pas user de toute sa justice.

M. Colbert, à qui l’on parla de ce sonnet injurieux, demanda si le roi y était offensé. On lui dit que non: « Je ne le suis donc pas, » répondit le ministre. 

Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours publics que le coeur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il poursuivait la mort de Fouquet avec acharnement. On peut être bon ministre et vindicatif. Il est triste qu’il n’ait pas su être aussi généreux que vigilant. 

Un des plus implacables de ses persécuteurs était Michel Le Tellier, alors secrétaire d’État, et son rival en crédit. C’est celui-là même qui fut depuis chancelier. Quand on lit son oraison funèbre, et qu’on la compare avec sa conduite, que peut-on penser, sinon qu’une oraison funèbre n’est qu’une déclamation? Mais le chancelier Séguier, président de la commission, fut celui des juges de Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d’acharnement, et qui le traita avec le plus de dureté. 

Il est vrai que, faire le procès du surintendant, c’était accuser la mémoire du cardinal Mazarin. Les plus grandes déprédations dans les finances étaient son ouvrage. Il s’était approprié en souverain plusieurs branches des revenus de l’État. Il avait traité en son nom et à son profit des munitions des armées. « Il imposait (dit Fouquet dans ses défenses), par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur les généralités; ce qui ne s’était jamais fait que par lui et pour lui, et ce qui est punissable de mort par les ordonnances. » C’est ainsi que le cardinal avait amassé des biens immenses, que lui-même ne connaissait plus. 

J’ai entendu conter à feu M. de Caumartin, intendant des finances, que, dans sa jeunesse, quelques années après la mort du cardinal, il avait été au palais Mazarin, où logeaient le duc, son héritier, et la duchesse Hortense; qu’il y vit une grande armoire de marqueterie, fort profonde, qui tenait du haut jusqu’en bas tout le fond d’un cabinet. Les clefs en avaient été perdues depuis longtemps, et l’on avait négligé d’ouvrir les tiroirs. M. de Caumartin, étonné de cette négligence, dit à la duchesse de Mazarin qu’on trouverait peut-être des curiosités dans cette armoire. On ouvrit: elle était toute remplie de quadruples, de jetons et de médailles d’or. Mme de Mazarin en jeta au peuple des poignées par les fenêtres pendant plus de huit jours(38).

L’abus que le cardinal Mazarin avait fait de sa puissance despotique ne justifiait pas le surintendant; mais l’irrégularité des procédures faites contre lui, la longueur de son procès, l’acharnement odieux du chancelier Séguier contre lui, le temps qui éteint l’envie publique, et qui inspire la compassion pour les malheureux, enfin, les sollicitations toujours plus vives en faveur d’un infortuné que les manoeuvres pour le perdre ne sont pressantes, tout cela lui sauva la vie. Le procès ne fut jugé qu’au bout de trois ans, en 1664. De vingt-deux juges qui opinèrent, il n’y en eut que neuf qui conclurent à la mort; et les treize autres(39), parmi lesquels il y en avait à qui Gourville avait fait accepter des présents, opinèrent à un bannissement perpétuel. Le roi commua la peine en une plus dure. Cette sévérité n’était conforme ni aux anciennes lois du royaume, ni à celles de l’humanité. Ce qui révolta le plus l’esprit des citoyens, c’est que le chancelier fit exiler l’un des juges, nommé Roquesante, qui avait le plus déterminé la chambre de justice à l’indulgence(40). Fouquet fut enfermé au château de Pignerol. Tous les historiens disent qu’il y mourut en 1680; mais Gourville assure, dans ses Mémoires, qu’il sortit de prison quelque temps avant sa mort. La comtesse de Vaux, sa belle-fille, m’avait déjà confirmé ce fait; cependant on croit le contraire dans sa famille. Ainsi on ne sait pas où est mort cet infortuné, dont les moindres actions avaient de l’éclat quand il état puissant(41).

Le secrétaire d’État Guénégaud, qui vendit sa charge à Colbert, n’en fut pas moins poursuivi par la chambre de justice, qui lui ôta la plus grande partie de sa fortune. Ce qu’il y eut de plus singulier dans les arrêts de cette chambre, c’est qu’un évêque d’Avranches fut condamné à une amende de douze mille francs. Il s’appelait Boislève; c’était le frère d’un partisan dont il avait partagé les concussions(42).

Saint-Évremond, attaché au surintendant, fut enveloppé dans sa disgrâce. Colbert, qui cherchait partout des preuves contre celui qu’il voulait perdre, fit saisir des papiers confiés à Mme du Plessis-Bellière; et dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de Saint-Évremond sur la paix des Pyrénées. On lut au roi cette plaisanterie, qu’on fit passer pour un crime d’État. Colbert, qui dédaignait de se venger de Hesnault, homme obscur, persécuta, dans Saint-Évremond, l’ami de Fouquet qu’il haïssait et le bel esprit qu’il craignait. Le roi eut l’extrême sévérité de punir une raillerie innocente, faite il y avait longtemps contre le cardinal Mazarin, qu’il ne regrettait pas, et que toute la cour avait outragé, calomnié, et proscrit impunément pendant plusieurs années. De mille écrits faits contre ce ministre, le moins mordant fut le seul puni, et le fut après sa mort. 

Saint-Évremond, retiré en Angleterre, vécut et mourut en homme libre et philosophe. Le marquis de Miremond, son ami, me disait autrefois à Londres qu’il y avait une autre cause de sa disgrâce, et que Saint-Évremond n’avait jamais voulu s’en expliquer. Lorsque Louis XIV permit à Saint-Évremond de revenir dans sa patrie, sur la fin de ses jours, ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une grâce; il prouva que la patrie est où l’on vit heureux, et il l’était à Londres. 

Le nouveau ministre des finances, sous le simple titre de contrôleur général, justifia la sévérité de ses poursuites, en rétablissant l’ordre que ses prédécesseurs avaient troublé, et en travaillant sans relâche à la grandeur de l’État. 

La cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours. Le roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublier celles de Vaux. 

Il semblait que la nature prît plaisir alors à produire en France les plus grands hommes dans tous les arts, et à rassembler à la cour ce qu’il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en femmes. Le roi l’emportait sur tous ses courtisans par la richesse de sa taille et par la beauté majestueuse de ses traits. Le son de sa voix, noble et touchant, gagnait les coeurs qu’intimidait sa présence. Il avait une démarche qui ne pouvait convenir qu’à lui et à son rang, et qui eût été ridicule en tout autre. L’embarras qu’il inspirait à ceux qui lui parlaient flattait en secret la complaisance avec laquelle il sentait sa supériorité. Ce vieil officier, qui se troublait, qui bégayait, en lui demandant une grâce, et qui, ne pouvant achever son discours, lui dit: « Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis, » n’eut pas de peine à obtenir ce qu’il demandait. 

Le goût de la société n’avait pas encore reçu toute sa perfection à la cour. La reine mère, Anne d’Autriche, commençait à aimer la retraite. La reine régnante savait à peine le français, et la bonté faisait son seul mérite. La princesse d’Angleterre, belle-soeur du roi, apporta à la cour les agréments d’une conversation douce et animée, soutenue bientôt par la lecture des bons ouvrages et par un goût sûr et délicat. Elle se perfectionna dans la connaissance de la langue, qu’elle écrivait mal encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d’esprit nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des grâces dont à peine le reste de l’Europe avait l’idée. Madame avait tout l’esprit de Charles II, son frère, embelli par les charmes de son sexe, par le don et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galanterie que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de Charles II était plus hardie, et trop de grossièreté en déshonorait les plaisirs. 

Il y eut d’abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries d’esprit et de cette intelligence secrète qui se remarquèrent dans de petites fêtes souvent répétées. Le roi lui envoyait des vers; elle y répondait. Il arriva que le même homme fut à la fois le confident du roi et de Madame dans ce commerce ingénieux. C’était le marquis Dangeau. Le roi le chargeait d’écrire pour lui, et la princesse l’engageait à répondre au roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner à l’un qu’il fût employé par l’autre; et ce fut une des causes de sa fortune. 

Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le roi réduisit l’éclat de ce commerce à un fonds d’estime et d’amitié qui ne s’altéra jamais. Lorsque Madame fit depuis travailler Racine et Corneille à la tragédie de Bérénice, elle avait en vue non-seulement la rupture du roi avec la connétable Colonne, mais le frein qu’elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu’il ne devînt dangereux. Louis XIV est assez désigné dans ces deux vers de la Bérénice de Racine: 
 

Qu’en quelque obscurité que le sort l’eût fait naître, 
Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.

Ces amusements firent place à la passion plus sérieuse et plus suivie qu’il eut pour Mlle de La Vallière, fille d’honneur de Madame. Il goûta avec elle le bonheur rare d’être aimé uniquement pour lui-même. Elle fut deux ans l’objet caché de tous les amusements galants, et de toutes les fêtes que le roi donnait. Un jeune valet de chambre du roi, nommé Belloc, composa plusieurs récits qu’on mêlait à des danses, tantôt chez la reine, tantôt chez Madame; et ces récits exprimaient avec mystère le secret de leurs coeurs, qui cessa bientôt d’être un secret. 

Tous les divertissements publics que le roi donnait étaient autant d’hommages à sa maîtresse. On fit, en 1662, un carrousel vis-à-vis des Tuileries(43), dans une vaste enceinte qui en a retenu le nom de place du Carrousel; il y eut cinq quadrilles. Le roi était à la tête des Romains, son frère, des Persans; le prince de Condé, des Turcs; le duc d’Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise, des Américains. Ce duc de Guise était petit-fils du Balafré. Il était célèbre dans le monde par l’audace malheureuse avec laquelle il avait entrepris de se rendre maître de Naples. Sa prison, ses duels, ses amours romanesques, ses profusions, ses aventures, le rendaient singulier en tout. Il semblait être d’un autre siècle. On disait de lui, en le voyant courir avec le grand Condé: « Voilà les héros de l’histoire et de la fable. » 

La reine mère, la reine régnante, la reine d’Angleterre, veuve de Charles Ier , oubliant alors ses malheurs, étaient sous un dais à ce spectacle. Le comte de Sault, fils du duc de Lesdiguières, remporta le prix, et le reçut des mains de la reine mère. Ces fêtes ranimèrent plus que jamais le goût des devises et des emblèmes que les tournois avaient mis autrefois à la mode, et qui avaient subsisté après eux. 

Un antiquaire, nommé Douvrier(44) imagina dès lors pour Louis XIV l’emblème d’un soleil dardant ses rayons sur un globe, avec ces mots: Nec pluribus impar. L’idée était un peu imitée d’une devise espagnole faite pour Philippe II, et plus convenable à ce roi qui possédait la plus belle partie du nouveau monde et tant d’États dans l’ancien, qu’à un jeune roi de France qui ne donnait encore que des espérances. Cette devise eut un succès prodigieux. Les armoiries du roi, les meubles de la couronne, les tapisseries, les sculptures, en furent ornées. Le roi ne la porta jamais dans ses carrousels. On a reproché injustement à Louis XIV le faste de cette devise, comme s’il l’avait choisie lui-même; et elle a été peut-être plus justement critiquée pour le fond. Le corps ne représente pas ce que la légende signifie, et cette légende n’a pas un sens assez clair et assez déterminé. Ce qu’on peut expliquer de plusieurs manières ne mérite d’être expliqué d’aucune. Les devises, ce reste de l’ancienne chevalerie, peuvent convenir à des fêtes, et ont de l’agrément quand les allusions sont justes, nouvelles et piquantes. Il vaut mieux n’en point avoir que d’en souffrir de mauvaises et de basses, comme celle de Louis XII; c’était un porc-épic avec ces paroles: « Qui s’y frotte s’y pique. » Les devises sont, par rapport aux inscriptions, ce que sont des mascarades en comparaison des cérémonies augustes. 

La fête de Versailles, en 1664, surpassa celle de carrousel, par sa singularité, par sa magnificence, et les plaisirs de l’esprit qui, se mêlant à la splendeur de ces divertissements, y ajoutaient un goût et des grâces dont aucune fête n’avait encore été embellie. Versailles commençait à être un séjour délicieux, sans approcher de la grandeur dont il fut depuis. 

(1664) Le 5 mai, le roi y vint avec la cour composée de six cents personnes, qui furent défrayées avec leur suite, aussi bien que tous ceux qui servirent aux apprêts de ces enchantements. Il ne manqua jamais à ces fêtes que des monuments construits exprès pour les donner, tels qu’en élevèrent les Grecs et les Romains: mais la promptitude avec laquelle on construisit des théâtres, des amphithéâtres, des portiques, ornés avec autant de magnificence que de goût, était une merveille qui ajoutait à l’illusion, et qui, diversifiée depuis en mille manières, augmentait encore le charme de ces spectacles. 

Il y eut d’abord une espèce de carrousel. Ceux qui devaient courir parurent le premier jour comme dans une revue: ils étaient précédés de hérauts d’armes, de pages, d’écuyers, qui portaient leurs devises et leurs boucliers; et sur ces boucliers étaient écrits en lettres d’or des vers composés par Perigni et par Benserade. Ce dernier surtout avait un talent singulier pour ces pièces galantes, dans lesquelles il faisait toujours des allusions délicates et piquantes aux caractères des personnes, aux personnages de l’antiquité ou de la fable qu’on représentait, et aux passions qui animaient la cour. Le roi représentait Roger: tous les diamants de la couronne brillaient sur son habit et sur le cheval qu’il montait. Les reines et trois cents dames, sous des arcs de triomphe, voyaient cette entrée. 

Le roi, parmi tous les regards attachés sur lui, ne distinguait que ceux de Mlle de La Vallière. La fête était pour elle seule; elle en jouissait confondue dans la foule. 

La cavalcade était suivie d’un char doré de dix-huit pieds de haut, de quinze de large, de vingt-quatre de long, représentant le char du Soleil. Les quatre Ages, d’or, d’argent, d’airain et de fer, les signes célestes, les Saisons, les Heures, suivaient à pied ce char. Tout était caractérisé. Des bergers portaient les pièces de la barrière qu’on ajustait au son des trompettes, auxquelles succédaient par intervalle les musettes et les violons. Quelques personnages qui suivaient le char d’Apollon, vinrent d’abord réciter aux reines des vers convenables au lieu, au temps, au roi, et aux dames. Les courses finies, et la nuit venue, quatre mille gros flambeaux éclairèrent l’espace où se donnaient les fêtes. Des tables y furent servies par deux cents personnages, qui représentaient les Saisons, les Faunes, les Sylvains, les Dryades avec des pasteurs des vendangeurs, des moissonneurs. Pan et Diane avançaient sur une montagne mouvante, et en descendirent pour faire poser sur les tables ce que les campagnes et les forêts produisent de plus délicieux. Derrière les tables, en demi-cercle, s’éleva tout d’un coup un théâtre chargé de concertants. Les arcades qui entouraient la table et le théâtre étaient ornées de cinq cents girandoles vertes et argent, qui portaient des bougies; et une balustrade dorée fermait cette vaste enceinte. 

Ces fêtes si supérieures à celles qu’on invente dans les romans, durèrent sept jouis. Le roi remporta quatre fois le prix des jeux, et laissa disputer ensuite aux autres chevaliers les prix qu’il avait gagnés, et qu’il leur abandonnait. 

La comédie de la Princesse d’Élide, quoiqu’elle ne suit pas une des meilleures de Molière fut un des plus agréables ornements de ces jeux, par une infinité d’allégories fines sur les moeurs du temps, et par des à propos qui font l’agrément de ces fêtes, mais qui sont perdus pour la postérité. On était encore très entêté, à la cour, de l’astrologie judiciaire: plusieurs princes pensaient, par une superstition orgueilleuse, que la nature les distinguait jusqu’à écrire leur destinée dans les astres. Le duc de Savoie, Victor-Amédée, père de la duchesse de Bourgogne eut un astrologue auprès de lui, même après son abdication. Molière osa attaquer cette illusion dans les Amants magnifiques, joués dans une autre fête, en 1670. 

On y voit aussi un fou de cour, ainsi que dans la Princesse d’Élide. Ces misérables étaient encore fort à la mode. C’était un reste de barbarie qui a duré plus longtemps en Allemagne qu’ailleurs. Le besoin des amusements, l’impuissance de s’en procurer d’agréables et d’honnêtes dans les temps d’ignorance et de mauvais goût, avaient fait imaginer ce triste plaisir, qui dégrade l’esprit humain. Le fou qui était alors auprès de Louis XIV avait appartenu au prince de Condé: il s’appelait l’Agneli. Le comte de Grammont disait que de tous les fous qui avaient suivi Monsieur le Prince, il n’y avait que l’Angeli qui eût fait fortune. Ce bouffon ne manquait pas d’esprit. C’est lui qui dit « qu’il n’allait pas au sermon, parce qu’il n’aimait pas le brailler, et qu’il n’entendait pas le raisonner. » 

(1664) La farce du Mariage forcé fut aussi jouée à cette fête. Mais ce qu’il y eut de véritablement admirable, ce fut la première représentation des trois premières actes du Tartufe. Le roi voulut voir ce chef-d’oeuvre avant même qu’il fût achevé. Il le protégea depuis contre les faux dévots, qui voulurent intéresser la terre et le ciel pour le supprimer; et il subsistera, comme on l’a déjà dit ailleurs, tant qu’il y aura en France du goût et des hypocrites. 

La plupart de ces solennités brillantes ne sont souvent que pour les yeux et les oreilles. Ce qui n’est que pompe et magnificence passe en un jour; mais quand des chefs-d’oeuvre de l’art, comme le Tartufe, font l’ornement de ces fêtes, elles laissent après elles une éternelle mémoire. 

On se souvient encore de plusieurs traits de ces allégories de Benserade, qui ornaient les ballets de ce temps-là. Je ne citerai que ces vers pour le roi représentant le Soleil 
 

Je doute qu’on le prenne avec vous sur le ton 
              De Daphné ni de Phaéton, 
Lui trop ambitieux, elle trop inhumaine. 
Il n’est point là de piège où vous puissiez donner: 
              Le moyen de s’imaginer 
Qu’une femme vous fuie, et qu’un homme vous mène?

La principale gloire de ces amusements qui perfectionnaient en France le goût, la politesse, et les talents, venait de ce qu’ils ne dérobaient rien aux travaux continuels du monarque. Sans ces travaux il n’aurait su que tenir une cour, il n’aurait pas su régner; et si les plaisirs magnifiques de cette cour avaient insulté à la misère du peuple, ils n’eussent été qu’odieux: mais le même homme qui avait donné ces fêles avait donné du pain au peuple dans la disette de 1662. Il avait fait venir des grains, que les riches achetèrent à vil prix, et dont il fit des dons aux pauvres familles à la porte du Louvre; il avait remis au peuple trois millions de tailles; nulle partie de l’administration intérieure n’était négligée; son gouvernement était respecté au dehors. Le roi d’Espagne, obligé de lui céder la préséance; le pape, forcé de lui faire satisfaction; Dunkerque ajouté à la France par un marché glorieux à l’acquéreur et honteux pour le vendeur; enfin, toutes ses démarches, depuis qu’il tenait les rênes, avaient été ou nobles ou utiles: il était bien après cela de donner des fêtes. 

(1664) Le légat a latere, Chigi, neveu du pape Alexandre VII, venant au milieu de toutes les réjouissances de Versailles faire satisfaction au roi de l’attentat des gardes du pape, étala à la cour un spectacle nouveau. Ces grandes cérémonies sont des fêtes pour le public. Les honneurs qu’on lui fit rendaient la satisfaction plus éclatante. Il reçut, sous un dais, les respects des cours supérieures, du corps de ville, du clergé. Il entra dans Paris au bruit du canon, ayant le grand Condé à sa droite et le fils de ce prince à sa gauche, et vint, dans cet appareil, s’humilier, lui, Rome, et le pape, devant un roi qui n’avait pas encore tiré l’épée. Il dîna avec Louis XIV après l’audience, et on ne fut occupé que de le traiter avec magnificence, et de lui procurer des plaisirs. On traita depuis le doge de Gênes avec moins d’honneurs, mais avec ce même empressement de plaire, que le roi concilia toujours avec ses démarches altières. 

Tout cela donnait à la cour de Louis XIV un air de grandeur qui effaçait toutes les autres cours de l’Europe. Il voulait que cet éclat, attaché à sa personne, rejaillît sur tout ce qui l’environnait; que tous les grands fussent honorés, et qu’aucun ne fût puissant, à commencer par son frère, et par Monsieur le Prince. C’est dans cette vue qu’il jugea en faveur des pairs leur ancienne querelle avec les présidents du parlement. Ceux-ci prétendaient devoir opiner avant les pairs, et s’étaient mis en possession de ce droit. Il régla dans un conseil extraordinaire que les pairs opineraient aux lits de justice, en présence du roi, avant les présidents, comme s’ils ne devaient cette prérogative qu’à sa présence; et il laissa subsister l’ancien usage dans les assemblées qui ne sont pas des lits de justice. 

Pour distinguer ses principaux courtisans, il avait inventé des casaques bleues, brodées d’or et d’argent. La permission de les porter était une grande grâce pour des hommes que la vanité mène. On les demandait presque comme le collier de l’ordre. On peut remarquer, puisqu’il est ici question de petits détails, qu’on portait alors des casaques par-dessus un pourpoint orné de rubans, et sur cette casaque passait un baudrier, auquel pendait l’épée. On avait une espèce de rabat à dentelles, et un chapeau orné de deux rangs de plumes. Cette mode, qui dura jusqu’à l’année 1684, devint celle de toute l’Europe, excepté de l’Espagne et de la Pologne. On se piquait déjà presque partout d’imiter la cour de Louis XIV. 

Il établit dans sa maison un ordre qui dure encore; régla les rangs et les fonctions; créa des charges nouvelles auprès de sa personne, comme celle de grand maître de sa garde-robe. Il rétablit les tables instituées par François Ier, et les augmenta. Il y en eut douze pour les officiers commensaux, servies avec autant de propreté et de profusion que celles de beaucoup de souverains: il voulait que les étrangers y fussent tous invités: cette attention dura pendant tout son règne. Il en eut une autre plus recherchée et plus polie encore. Lorsqu’il eut fait bâtir les pavillons de Marly, en 1679, toutes les dames trouvaient dans leur appartement une toilette complète; rien de ce qui appartient à un luxe commode n’était oublié: quiconque était du voyage pouvait donner des repas dans son appartement: on y était servi avec la même délicatesse que le maître. Ces petites choses n’acquièrent du prix que quand elles sont soutenues par les grandes. Dans tout ce qu’il faisait on voyait de la splendeur et de la générosité. Il faisait présent de deux cent mille francs aux filles de ses ministres, à leur mariage. 

Ce qui lui donna dans l’Europe le plus d’éclat, ce fut une libéralité qui n’avait point d’exemple. L’idée lui en vint d’un discours du duc de Saint-Aignan, qui lui conta que le cardinal de Richelieu avait envoyé des présents à quelques savants étrangers, qui avaient fait son éloge. Le roi n’attendit pas qu’il fût loué; mais sûr de mériter de l’être, il recommanda à ses ministres Lyonne et Colbert, de choisir un nombre de Français et d’étrangers distingués dans la littérature, auxquels il donnerait des marques de sa générosité. Lyonne ayant écrit dans les pays étrangers, et s’étant fait instruire autant qu’on le peut dans cette matière si délicate, où il s’agit de donner des préférences aux contemporains, on fit d’abord une liste de soixante personnes: les unes eurent des présents, les autres des pensions, selon leur rang, leurs besoins, et leur mérite. (1663) Le bibliothécaire du Vatican, Allacci; le comte Graziani, secrétaire d’État du duc de Modène; le célèbre Viviani, mathématicien du grand-duc de Florence; Vossius, l’historiographe des Provinces-Unies; l’illustre mathématicien Huygens, un résident hollandais en Suède; enfin jusqu’à des professeurs d’Altorf et de Helmstadt, villes presque inconnues des Français, furent étonnés de recevoir des lettres de M. Colbert, par lesquelles il leur mandait que, si le roi n’était pas leur souverain, il les priait d’agréer qu’il fût leur bienfaiteur. Les expressions de ces lettres étaient mesurées sur la dignité des personnes; et toutes étaient accompagnées, ou de gratifications considérables, ou de pensions. 

Parmi les Français, on sut distinguer Racine, Quinault, Fléchier, depuis évêque de Nîmes, encore fort jeune: ils eurent des présents. Il est vrai que Chapelain et Cotin eurent des pensions; mais c’était principalement Chapelain que le ministre Colbert avait consulté. Ces deux hommes, d’ailleurs si décriés pour la poésie, n’étaient pas sans mérite. Chapelain avait une littérature immense; et, ce qui peut surprendre, c’est qu’il avait du goût, et qu’il était un des critiques les plus éclairés. Il y a une grande distance de tout cela au génie. La science et l’esprit conduisent un artiste, mais ne le forment en aucun genre. Personne en France n’eut plus de réputation de son temps que Ronsard et Chapelain. C’est qu’on était barbare dans le temps de Ronsard, et qu’à peine on sortait de la barbarie dans celui de Chapelain. Costar, le compagnon d’étude de Balzac et de Voiture, appelle Chapelain le premier des poètes héroïques(45).

Boileau n’eut point de part à ces libéralités; il n’avait encore fait que des satires, et l’on sait que ses satires attaquaient les mêmes savants que le ministre avait consultés. Le roi le distingua, quelques années après, sans consulter personne(46).

Les présents faits dans les pays étrangers furent si considérables, que Viviani fit bâtir à Florence une maison des libéralités de Louis XIV. Il mit en lettres d’or sur le frontispice, Aedes a Deo datae; allusion au surnom de Dieu-Donné, dont la voix publique avait nommé ce prince à sa naissance. 

On se figure aisément l’effet qu’eut dans l’Europe cette magnificence extraordinaire; et si l’on considère tout ce que le roi fit bientôt après de mémorable, les esprits les plus sévères et les plus difficiles doivent souffrir les éloges immodérés qu’on lui prodigua. Les Français ne furent pas les seuls qui le louèrent. On prononça douze panégyriques de Louis XIV, en diverses villes d’Italie; hommage qui n’était rendu ni par la crainte ni par l’espérance, et que le marquis Zampieri envoya au roi. 

Il continua toujours à répandre ses bienfaits sur les lettres et sur les arts. Des gratifications particulières d’environ quatre mille louis à Racine, la fortune de Despréaux, celle de Quinault, surtout celle de Lulli, et de tous les artistes qui lui consacrèrent leurs travaux, en sont des preuves. Il donna même mille louis à Benserade, pour faire graver les tailles-douces de ses Métamorphoses d’Ovide en rondeaux: libéralité mal appliquée, qui prouve seulement la générosité du souverain. Il récompensait dans Benserade le petit mérite qu’il avait eu dans ses ballets. 

Plusieurs écrivains ont attribué uniquement à Colbert cette protection donnée aux arts, et cette magnificence de Louis XIV; mais il n’eut d’autre mérite en cela que de seconder la magnanimité et le goût de son maître. Ce ministre, qui avait un très grand génie pour les finances, le commerce, la navigation, la police générale, n’avait pas dans l’esprit ce goût et cette élévation du roi; il s’y prêtait avec zèle, et était loin de lui inspirer ce que la nature donne. 

On ne voit pas, après cela, sur quel fondement quelques écrivains ont reproché l’avarice à ce monarque. Un prince qui a des domaines absolument séparés des revenus de l’État, peut être avare comme un particulier: mais un roi de France, qui n’est réellement que le dispensateur de l’argent de ses sujets, ne peut guère être atteint de ce vice. L’attention et la volonté de récompenser peuvent lui manquer; mais c’est ce qu’on ne peut reprocher à Louis XIV. 

Dans le temps même qu’il commençait à encourager les talents par tant de bienfaits, l’usage que le comte de Bussy fit des siens fut rigoureusement puni. On le mit à la Bastille en 1665(47). Les Amours des Gaules furent le prétexte de sa prison. La véritable cause était cette chanson, où le roi était trop compromis, et dont alors on renouvela le souvenir pour perdre Bussy, à qui on l’imputait: 
 

Que Déodatus est heureux 
De baiser ce bec amoureux(48)
Qui d’une oreille à l’autre va! 
                 Alleluia.

Ses ouvrages n’étaient pas assez bons pour compenser le mal qu’ils lui firent. Il parlait purement sa langue: il avait du mérite, mais plus d’amour-propre encore, et il ne se servit guère de ce mérite que pour se faire des ennemis. Louis XIV aurait agi généreusement s’il lui avait pardonné; il vengea son injure personnelle en paraissant céder au cri public. Cependant le comte de Bussy fut relâché au bout de dix-huit mois; mais il fut privé de ses charges, et resta dans la disgrâce tout le reste de sa vie, protestant un vain à Louis XIV une tendresse que ni le roi ni personne ne croyait sincère. 

CHAP. XXVI.— Suite des particularités et anecdotes.

A la gloire, aux plaisirs, à la grandeur, à la galanterie, qui occupaient les premières années de ce gouvernement, Louis XIV voulut joindre les douceurs de l’amitié; mais il est difficile à un roi de faire des choix heureux. De deux hommes auxquels il marqua le plus de confiance, l’un le trahit indignement, l’autre abusa de sa faveur. Le premier était le marquis de Vardes, confident du goût du roi pour Mme de La Vallière. On sait que des intrigues de cour le firent chercher à perdre Mme de La Vallière, qui, par sa place, devait avoir des jalouses, et qui, par son caractère, ne devait point avoir d’ennemis. On sait qu’il osa, de concert avec le comte de Guiche et la comtesse de Soissons, écrire à la reine régnante une lettre contrefaite au nom du roi d’Espagne, son père. Cette lettre apprenait à la reine ce qu’elle devait ignorer, et ce qui ne pouvait que troubler la paix de la maison royale. Il ajouta à cette perfidie la méchanceté de faire tomber, les soupçons sur les plus honnêtes gens de la cour, le duc et la duchesse de Navailles. (1665) Ces deux personnes innocentes furent sacrifiées au ressentiment du monarque trompé. L’atrocité de la conduite de Vardes fut trop tard connue; et Vardes tout criminel qu’il était, ne fut guère plus puni que les innocents qu’il avait accusés, et qui furent obligés de se défaire de leurs charges et de quitter la cour. 

L’autre favori était le comte, depuis duc, de Lauzun, tantôt rival du roi dans ses amours passagers, tantôt son confident, et si connu depuis, par ce mariage qu’il voulut contracter trop publiquement avec Mademoiselle, et qu’il fit ensuite secrètement, malgré sa parole donnée à son maître. 

Le roi, trompé dans ses choix, dit qu’il avait cherché des amis et qu’il n’avait trouvé que des intrigants. Cette connaissance malheureuse des hommes, qu’on acquiert trop tard, lui faisait dire aussi: « Toutes les fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontents et un ingrat. » 

Ni les plaisirs, ni les embellissements des maisons royales et de Paris, ni les soins de la police du royaume, ne discontinuèrent pendant la guerre de 1666. 

Le roi dansa dans les ballets jusqu’en 1670. Il avait alors trente-deux ans. On joua devant lui, à Saint-Germain, la tragédie de Britannicus; il fut frappé de ces vers: 
 

Pour toute ambition, pour vertu singulière, 
Il excelle à conduire un char dans la carrière; 
A disputer des prix indignes de ses mains; 
A se donner lui-même en spectacle aux Romains.

Dès lors il ne dansa plus en public; et le poète réforma le monarque. Son union avec Mme la duchesse de La Vallière subsistait toujours, malgré les infidélités fréquentes qu’il lui faisait. Ces infidélités lui coûtaient peu de soins. Il ne trouvait guère de femmes qui lui résistassent, et revenait toujours à celle qui par la douceur et par la bonté de son caractère, par un amour vrai, et même par les chaînes de l’habitude, l’avait subjugué sans art; mais, dès l’an 1669, elle s’aperçut que Mme de Montespan prenait de l’ascendant; elle combattit avec sa douceur ordinaire; elle supporta le chagrin d’être témoin longtemps du triomphe de sa rivale, et sans presque se plaindre; elle se crut encore heureuse, dans sa douleur, d’être considérée du roi, qu’elle aimait toujours, et de le voir sans en être aimée. 

Enfin, en 1675, elle embrassa la ressource des âmes tendres, auxquelles il faut des sentiments vifs et profonds qui les subjuguent. Elle crut que Dieu seul pouvait succéder dans son coeur à son amant. Sa conversion fut aussi célèbre que sa tendresse. Elle se fit carmélite à Paris, et persévéra. Se couvrir d’un cilice, marcher pieds nus, jeûner rigoureusement, chanter la nuit au choeur, dans une langue inconnue, tout cela ne rebuta point la délicatesse d’une femme accoutumée à tant de gloire, de mollesse, et de plaisirs. Elle vécut dans ces austérités depuis 1675 jusqu’en 1710, sous le nom seul de soeur Louise de la Miséricorde. Un roi qui punirait ainsi une femme coupable serait un tyran; et c’est ainsi que tant de femmes se sont punies d’avoir aimé. Il n’y a presque point d’exemples de politiques qui aient pris ce paru rigoureux. Les crimes de la politique sembleraient cependant exiger plus d’expiations que les faiblesses de l’amour; mais ceux qui gouvernent les âmes n’ont guère d’empire que sur les faibles. 

On sait que quand on annonça à soeur Louise de la Miséricorde la mort du duc de Vermandois, qu’elle avait eu du roi, elle dit: « Je dois pleurer sa naissance encore plus que sa mort. » Il lui resta une fille, qui fut de tous les enfants du roi la plus ressemblante à son père, et qui épousa le prince Armand de Conti, neveu du grand Condé. 

Cependant la marquise de Montespan jouissait de sa faveur avec autant d’éclat et d’empire que Mme de La Vallière avait eu de modestie. 

Tandis que Mme de La Vallière et Mme de Montespan se disputaient encore la première place dans le coeur du roi, toute la cour était occupée d’intrigues d’amour. Louvois même était sensible. Parmi plusieurs maîtresses qu’eut ce ministre, dont le caractère dur semblait si peu fait pour l’amour, il y eut une Mme Dufresnoy, femme d’un de ses commis, pour laquelle il eut depuis le crédit de faire ériger une charge chez la reine. On la fit dame du lit: elle eut les grandes entrées. Le roi, en favorisant ainsi jusqu’aux goûts de ses ministres, voulait justifier les siens. 

C’est un grand exemple du pouvoir des préjugés et de la coutume, qu’il fût permis à toutes les femmes mariées d’avoir des amants, et qu’il ne le fût pas à la petite-fille de Henri IV d’avoir un mari. Mademoiselle, après avoir refusé tant de souverains, après avoir eu l’espérance d’épouser Louis XIV, voulut faire à quarante-quatre ans la fortune d’un gentilhomme. Elle obtint la permission d’épouser Péguilin, du nom de Caumont, comte de Lauzun, le dernier qui fut capitaine d’une des deux compagnies des cent gentilshommes au bec-de-corbin, qui ne subsistent plus, et le premier pour qui le roi avait créé la charge de colonel général des dragons. Il y avait cent exemples de princesses qui avaient épousé des gentilshommes: les empereurs romains donnaient leurs filles à des sénateurs: les filles des souverains de l’Asie, plus puissants et plus despotiques qu’un roi de France, n’épousent jamais que des esclaves de leurs pères. 

Mademoiselle donnait tous ses biens, estimés vingt millions, au comte de Lauzun; quatre duchés, la souveraineté de Dombes, le comté d’Eu, le palais d’Orléans qu’on nomme le Luxembourg. (1669) Elle ne se réservait rien, abandonnée tout entière à l’idée flatteuse de faire à ce qu’elle aimait une plus grande fortune qu’aucun roi n’en a fait à aucun sujet. Le contrat était dressé: Lauzun fut un jour duc de Montpensier. Il ne manquait plus que la signature. Tout était prêt, lorsque le roi, assailli par les représentations des princes, des ministres, des ennemis d’un homme trop heureux, retira sa parole, et défendit cette alliance. Il avait écrit aux cours étrangères pour annoncer le mariage; il écrivit la rupture. On le blâma de l’avoir permis; on le blâma de l’avoir défendu. Il pleura de rendre Mademoiselle malheureuse; mais ce même prince, qui s’était attendri en lui manquant de parole, fit enfermer Lauzun, en novembre 1670, au château de Pignerol, pour avoir épousé en secret la princesse qu’il lui avait permis, quelques mois auparavant, d’épouser en public. Il fut enfermé dix années entières. Il y a plus d’un royaume où un monarque n’a pas cette puissance: ceux qui l’ont sont plus chéris quand ils n’en font pas d’usage. Le citoyen qui n’offense point les lois de l’État, doit-il être puni si sévèrement par celui qui représente l’État? N’y a-t-il pas une très grande différence entre déplaire à son souverain et trahir son souverain? Un roi doit-il traiter un homme plus durement que la loi ne le traiterait? 

Ceux qui ont écrit(49) que Mme de Montespan, après avoir empêché le mariage, irritée contre le comte de Lauzun qui éclatait en reproches violents, exigea de Louis XIV cette vengeance, ont fait bien plus de tort à ce monarque. Il y aurait eu à la fois de la tyrannie et de la pusillanimité à sacrifier à la colère d’une femme un brave homme, un favori qui, privé par lui de la plus grande fortune, n’aurait fait d’autre faute que de s’être trop plaint de Mme de Montespan. Qu’on pardonne ces réflexions, les droits de l’humanité les arrachent. Mais en même temps l’équité veut que Louis XIV n’ayant fait dans tout son règne aucune action de cette nature, on ne l’accuse pas d’une injustice si cruelle. C’est bien assez qu’il ait puni avec tant de sévérité un mariage clandestin, une liaison innocente, qu’il eût mieux fait d’ignorer. Retirer sa faveur était très juste, la prison était trop dure. 

Ceux qui ont douté de ce mariage secret n’ont qu’à lire attentivement les Mémoires de Mademoiselle. Ces Mémoires apprennent ce qu’elle ne dit pas. On voit que cette même princesse, qui s’était plainte si amèrement au roi de la rupture de son mariage, n’osa se plaindre de la prison de son mari. Elle avoue qu’on la croyait mariée; elle ne dit point qu’elle ne l’était pas: et quand il n’y aurait que ces paroles: Je ne peux ni ne dois changer pour lui, elles seraient décisives. 

Lauzun et Fouquet furent étonnés de se rencontrer dans la même prison; mais Fouquet surtout, qui, dans sa gloire et dans sa puissance, avait vu de loin Péguilin dans la foule, comme un gentilhomme de province sans fortune, le crut fou, quand celui-ci lui conta qu’il avait été le favori du roi, et qu’il avait eu la permission d’épouser la petite-fille de Henri IV avec tous les biens et les titres de la maison de Montpensier. 

Après avoir langui dix ans en prison, il en sortit enfin; mais ce ne fut qu’après que Mme de Montespan eut engagé Mademoiselle à donner la souveraineté de Dombes et le comté d’Eu au duc du Maine encore enfant, qui les posséda après la mort de cette princesse. Elle ne fit cette donation que dans l’espérance que M. de Lauzun serait reconnu pour son époux; elle se trompa: le roi lui permit seulement de donner à ce mari secret et infortuné les terres de Saint-Fargeau et de Thiers, avec d’autres revenus considérables que Lauzun ne trouva pas suffisants. Elle fut réduite à être secrètement sa femme, et à n’en être pas bien traitée en public. Malheureuse à la cour, malheureuse chez elle, ordinaire effet des passions; elle mourut en 1693(50).

Pour le comte de Lauzun, il passa en Angleterre en 1688. Toujours destiné aux aventures extraordinaires, il conduisit en France la reine, épouse de Jacques II, et son fils au berceau. Il fut fait duc. Il commanda en Irlande avec peu de succès, et revint avec plus de réputation attachée à ses aventures que de considération personnelle. Nous l’avons vu mourir fort âgé et oublié(51), comme il arrive à tous ceux qui n’ont eu que de grands événements sans avoir fait de grandes choses. 

Cependant Mme de Montespan était toute-puissante dès le commencement des intrigues dont on vient de parler. 

Athénais de Mortemar, femme du marquis de Montespan; sa soeur aînée, la marquise de Thianges; et sa cadette, pour qui elle obtint l’abbaye de Fontevrault, étaient les plus belles femmes de leur temps, et toutes trois joignaient à cet avantage des agréments singuliers dans l’esprit. Le duc de Vivonne, leur frère, maréchal de France, était aussi un des hommes de la cour qui avaient le plus de goût et de lecture. C’était lui à qui le roi disait un jour: « Mais à quoi sert de lire? » Le duc de Vivonne, qui avait de l’embonpoint et de belles couleurs, répondit: « La lecture fait à l’esprit ce que vos perdrix font à mes joues. » 

Ces quatre personnes plaisaient universellement par un tour singulier de conversation mêlée de plaisanterie, de naïveté, et de finesse, qu’on appelait l’esprit des Mortemar. Elles écrivaient toutes avec une légèreté et une grâce particulière. On voit par là combien est ridicule ce conte que j’ai entendu encore renouveler, que Mme de Montespan était obligée de faire écrire ses lettres au roi par Mme Scarron; et que c’est là ce qui en fit sa rivale, et sa rivale heureuse. 

Mme Scarron, depuis Mme de Maintenon, avait à la vérité plus de lumières acquises par la lecture; sa conversation était plus douce, plus insinuante. Il y a des lettres d’elle où l’art embellit le naturel, et dont le style est très élégant. Mais Mme de Montespan n’avait besoin d’emprunter l’esprit de personne, et elle fut longtemps favorite avant que Mme de Maintenon lui fût présentée. 

Le triomphe de Mme de Montespan éclata au voyage que le roi fit en Flandre en 1670. La ruine des Hollandais fut préparée dans ce voyage au milieu des plaisirs: ce fut une fête continuelle dans l’appareil le plus pompeux. 

Le roi, qui fit tous ses voyages de guerre à cheval, fit celui-ci, pour la première fois, dans un carrosse à glace; les chaises de poste n’étaient point encore inventées. La reine, Madame, sa belle-soeur, la marquise de Montespan, étaient dans cet équipage superbe, suivi de beaucoup d’autres; et quand Mme de Montespan allait seule, elle avait quatre gardes du corps aux portières de son carrosse. Le dauphin arriva ensuite avec sa cour, Mademoiselle avec la sienne: c’était avant la fatale aventure de son mariage: elle partageait en paix tous ces triomphes, et voyait avec complaisance son amant, favori du roi, à la tête de sa compagnie des gardes. On faisait porter dans les villes où l’on couchait les plus beaux meubles de la couronne. On trouvait dans chaque ville un bal masqué ou paré, ou des feux d’artifice. Toute la maison de guerre accompagnait le roi, et toute la maison de service précédait ou suivait. Les tables étaient tenues comme à Saint-Germain. La cour visita dans cette pompe toutes les villes conquises. Les principales dames de Bruxelles, de Gand, venaient voir cette magnificence. Le roi les invitait à sa table; il leur faisait des présents pleins de galanterie. Tous les officiers des troupes en garnison recevaient des gratifications. Il en coûta plusieurs fois quinze cents louis d’or par jour en libéralités. 

Tous les honneurs, tous les hommages, étaient pour Mme de Montespan, excepté ce que le devoir donnait à la reine. Cependant cette dame n’était pas du secret. Le roi savait distinguer les affaires d’État des plaisirs. 

Madame, chargée seule de l’union des deux rois et de la destruction de la Hollande, s’embarqua à Dunkerque sur la flotte du roi d’Angleterre, Charles II, son frère, avec une partie de la cour de France. Elle menait avec elle Mlle de Kéroual, depuis duchesse de Portsmouth, dont la beauté égalait celle de Mme de Montespan. Elle fut depuis en Angleterre ce que Mme de Montespan était en France, mais avec plus de crédit. Le roi Charles fut gouverné par elle jusqu’au dernier moment de sa vie; et, quoique souvent infidèle, il fut toujours maîtrisé. Jamais femme n’a conservé plus longtemps sa beauté; nous lui avons vu, à l’âge de près de soixante-dix ans, une figure encore noble et agréable, que les années n’avaient point flétrie. 

Madame alla voir son frère à Cantorbéry, et revint avec la gloire du succès. Elle en jouissait lorsqu’une mort subite et douloureuse l’enleva à l’âge de vingt-six ans, le 30 juin 1670. La cour fut dans une douleur et dans une consternation que le genre de mort augmentait. Cette princesse s’était crue empoisonnée. L’ambassadeur d’Angleterre, Montaigu, en était persuadé; la cour n’en doutait pas, et toute l’Europe le disait. Un des anciens domestiques de la maison de son mari m’a nommé celui qui, selon lui, donna le poison. « Cet homme, me disait-il, qui n’était pas riche, se retira immédiatement après en Normandie, où il acheta une terre dans laquelle il vécut longtemps avec opulence. Ce poison, ajoutait-il, était de la poudre de diamant mise au lieu de sucre dans les fraises. » La cour et la ville pensèrent que Madame avait été empoisonnée dans un verre d’eau de chicorée(52), après lequel elle éprouva d’horribles douleurs, et bientôt les convulsions de la mort. Mais la malignité humaine et l’amour de l’extraordinaire furent les seules raisons de cette persuasion générale. Le verre d’eau ne pouvait être empoisonné, puisque Mme de La Fayette et une autre personne burent le reste sans ressentir la plus légère incommodité. La poudre de diamant n’est pas plus un venin(53) que la poudre de corail. Il y avait longtemps que Madame était malade d’un abcès qui se formait dans le foie. Elle était très malsaine, et même avait accouché d’un enfant absolument pourri. Son mari, trop soupçonné dans l’Europe, ne fut ni avant ni après cet événement accusé d’aucune action qui eût de la noirceur; et on trouve rarement des criminels qui n’aient fait qu’un grand crime. Le genre humain serait trop malheureux, s’il était aussi commun de commettre des choses atroces que de les croire. 

On prétendit que le chevalier de Lorraine, favori de Monsieur, pour se venger d’un exil et d’une prison que sa conduite coupable auprès de Madame lui avait attirés, s’était porté à cette horrible vengeance. On ne fait pas attention que le chevalier de Lorraine était alors à Rome, et qu’il est bien difficile à un chevalier de Malte de vingt ans, qui est à Rome, d’acheter à Paris la mort d’une grande princesse. 

Il n’est que trop vrai qu’une faiblesse et une indiscrétion du vicomte de Turenne avaient été la première cause de toutes ces rumeurs odieuses qu’on se plaît encore à réveiller. Il était à soixante ans l’amant de Mme de Coëtquen, et sa dupe, comme il l’avait été de Mme de Longueville. Il révéla à cette dame le secret de l’État, qu’on cachait au frère du roi. Mme de Coëtquen, qui aimait le chevalier de Lorraine, le dit à son amant: celui-ci en avertit Monsieur. L’intérieur de la maison de ce prince fut en proie à tout ce qu’ont de plus amer les reproches et les jalousies. Ces troubles éclatèrent avant le voyage de Madame. L’amertume redoubla à son retour. Les emportements de Monsieur, les querelles de ses favoris avec les amis de Madame, remplirent sa maison de confusion et de douleur. Madame, quelque temps avant sa mort reprochait avec des plaintes douces et attendrissantes, à la marquise de Coëtquen, les malheurs dont elle était cause. Cette dame à genoux auprès de son lit, et arrosant ses mains de larmes, ne lui répondit que par ces vers de Venceslas(54):
 

J’allais.... j’étais.... l’amour a sur moi tant d’empire... 
Je me confonds, madame, et ne vous puis rien dire.

Le chevalier de Lorraine, auteur de ces dissensions, fut d’abord envoyé par le roi à Pierre-Encise; le comte de Marsan, de la maison de Lorraine, et le marquis depuis maréchal de Villeroi, furent exilés. Enfin on regarda comme la suite coupable de ces démêlés la mort naturelle de cette malheureuse princesse. 

Ce qui confirma le public dans le soupçon de poison, c’est que vers ce temps on commença à connaître ce crime en France. On n’avait point employé cette vengeance des lâches dans les horreurs de la guerre civile. Ce crime, par une fatalité singulière, infecta la France dans le temps de la gloire et des plaisirs qui adoucissaient les moeurs, ainsi qu’il se glissa dans l’ancienne Rome aux plus beaux jours de la république. 

Deux Italiens, dont l’un s’appelait Exili, travaillèrent longtemps avec un apothicaire allemand, nommé Glaser, à rechercher ce qu’on appelle la pierre philosophale. Les deux Italiens y perdirent le peu qu’ils avaient, et voulurent par le crime réparer le tort de leur folie. Ils vendirent secrètement des poisons. La confession, le plus grand frein de la méchanceté humaine, mais dont on abuse en croyant pouvoir faire des crimes qu’on croit expier; la confession, dis-je, fit connaître au grand pénitencier de Paris que quelques personnes étaient mortes empoisonnées. Il en donna avis au gouvernement. Les deux Italiens soupçonnés furent mis à la Bastille; l’un des deux y mourut. Exili y resta sans être convaincu; et du fond de sa prison il répandit dans Paris ces funestes secrets qui coûtèrent la vie au lieutenant civil d’Aubrai et à sa famille, et qui firent enfin ériger la chambre des poisons, qu’on nomma la chambre ardente.

L’amour fut la première source de ces horribles aventures. Le marquis de Brinvilliers, gendre du lieutenant civil d’Aubrai, logea chez lui Sainte-Croix(55), capitaine de son régiment, d’une trop belle figure. Sa femme lui en fit craindre les conséquences. Le mari s’obstina à faire demeurer ce jeune homme avec sa femme, jeune, belle, et sensible. Ce qui devait arriver arriva: ils s’aimèrent. Le lieutenant civil père de la marquise, fut assez sévère et assez imprudent pour solliciter une lettre de cachet, et pour faire envoyer à la Bastille le capitaine, qu’il ne fallait envoyer qu’à son régiment. Sainte-Croix fut mis malheureusement dans la chambre où était Exili. Cet Italien lui apprit à se venger: on en sait les suites qui font frémir. La marquise n’attenta point à la vie de son mari, qui avait eu de l’indulgence pour un amour dont lui-même était la cause mais la fureur de la vengeance la porta à empoisonner son père, ses deux frères, et sa soeur. Au milieu de tant de crimes elle avait de la religion; elle allait souvent à confesse; et même lorsqu’on l’arrêta dans Liège on trouva une confession générale écrite de sa main, qui servit non pas de preuve contre elle, mais de présomption. Il est faux qu’elle eût essayé ses poisons dans les hôpitaux, comme le disait le peuple, et comme il est écrit dans les Causes célèbres, ouvrage d’un avocat sans causes(56), et fait pour le peuple; mais il est vrai qu’elle eut, ainsi que Sainte-Croix, des liaisons secrètes avec des personnes accusées depuis des mêmes crimes. Elle fut brûlée, en 1676, après avoir eu la tête tranchée. Mais depuis 1670 qu’Exili avait commencé à faire des poisons, jusqu’en 1680, ce crimeinfecta Paris. On ne peut dissimuler que Penautier, le receveur général du clergé, ami de cette femme, fut accusé quelque temps après d’avoir mis ses secrets en usage, et qu’il lui en coûta la moitié de son bien pour supprimer les accusations. 

La Voisin, la Vigoureux, un prêtre nomme Le Sage, et d’autres, trafiquèrent des secrets d’Exili, sous prétexte d’amuser les âmes curieuses et faibles par des apparitions d’esprits. On crut le crime plus répandu qu’il n’était en effet. La chambre ardente fut établie à l’Arsenal, près de la Bastille, en 1680. Les plus grands seigneurs y furent cités, entre autres deux nièces du cardinal Mazarin(57), la duchesse de Bouillon et la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène. 

La duchesse de Bouillon ne fut décrétée que d’ajournement personnel, et n’était accusée que d’une curiosité ridicule trop ordinaire alors, mais qui n’est pas du ressort de la justice. L’ancienne habitude de consulter les devins, de faire tirer son horoscope, de chercher des secrets pour se faire aimer, subsistait encore parmi le peuple, et même chez les premiers du royaume. 

Nous avons déjà remarqué qu’à la naissance de Louis XIV on avait fait entrer l’astrologue Morin dans la chambre même de la reine mère, pour tirer l’horoscope de l’héritier de la couronne. Nous avons vu même le duc d’Orléans, régent du royaume, curieux de cette charlatanerie, qui séduisit toute l’antiquité; et toute la philosophie du célèbre comte de Boulainvilliers ne put jamais le guérir de cette chimère. Elle était bien pardonnable à la duchesse de Bouillon, et à toutes les dames qui eurent les mêmes faiblesses. Le prêtre Le Sage, la Voisin, et la Vigoureux, s’étaient fait un revenu de la curiosité des ignorants, qui étaient en très grand nombre. Ils prédisaient l’avenir; ils faisaient voir le diable. S’ils s’en étaient tenus là, il n’y aurait eu que du ridicule dans eux et dans la chambre ardente. 

La Reynie, l’un des présidents de cette chambre, fut assez malavisé pour demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable; elle répondit qu’elle le voyait dans ce moment, qu’il était fort laid et fort vilain, et qu’il était déguisé en conseiller d’État. L’interrogatoire ne fut guère poussé plus loin. 

L’affaire de la comtesse de Soissons et du maréchal de Luxembourg fut plus sérieuse. Le Sage, la Voisin, la Vigoureux, et d’autres complices encore, étaient en prison, accusés d’avoir vendu des poisons qu’on appelait la poudre de succession; ils chargèrent tous ceux qui les étaient venus consulter. La comtesse de Soissons fut du nombre. Le roi eut la condescendance de dire à cette princesse que, si elle se sentait coupable, il lui conseillait de se retirer. Elle répondit qu’elle était très innocente, mais qu’elle n’aimait pas à être interrogée par la justice. Ensuite elle se retira à Bruxelles, où elle est morte sur la fin de 1708, lorsque le prince Eugène, son fils, la vengeait par tant de victoires, et triomphait de Louis XIV. 

François-Henri de Montmorency-Boutteville, duc, pair et maréchal de France, qui unissait le grand nom de Montmorency à celui de la maison impériale de Luxembourg, déjà célèbre en Europe par des actions de grand capitaine, fut dénoncé à la chambre ardente. Un de ses gens d’affaires, nommé Bonard, voulant recouvrer des papiers importants qui étaient perdus, s’adressa au prêtre Le Sage pour les lui faire retrouver. Le Sage commença par exiger de lui qu’il se confessât, et qu’il allât ensuite pendant neuf jours en trois différentes églises, où il réciterait trois psaumes. 

Malgré la confession et les psaumes, les papiers ne se retrouvèrent point; ils étaient entre les mains d’une fille nommée Dupin. Bonard, sous les yeux de Le Sage, fit, au nom du maréchal de Luxembourg, une espèce de conjuration par laquelle la Dupin devait devenir impuissante en cas qu’elle ne lui rendît pas les papiers: on ne sait pas trop ce que c’est qu’une fille impuissante. La Dupin ne rendit rien, et n’en eut pas moins d’amants. 

Bonard, désespéré, se fit donner un nouveau plein pouvoir par le maréchal; et entre ce plein pouvoir et la signature, il se trouva deux lignes d’une écriture différente, par lesquelles le maréchal se donnait au diable. 

Le Sage, Bonard, la Voisin, la Vigoureux, et plus de quarante accusés ayant été enfermés à la Bastille, Le Sage déposa que le maréchal s’était adressé au diable et à lui pour faire mourir cette Dupin qui n’avait pas voulu rendre les papiers; leurs complices ajoutaient qu’ils avaient assassiné la Dupin par son ordre, et qu’ils l’avaient coupée en quartiers, et jetée dans la rivière. 

Ces accusations étaient aussi improbables qu’atroces. Le maréchal devait comparaître devant la cour des pairs; le parlement et les pairs devaient revendiquer le droit de le juger: ils ne le firent pas. L’accusé se rendit lui-même à la Bastille; démarche qui prouvait son innocence sur cet assassinat prétendu. 

(1679) Le secrétaire d’État Louvois, qui ne l’aimait pas, le fit enfermer dans une espèce de cachot de six pas et demi de long, où il tomba très malade. On l’interrogea le second jour, et on le laissa ensuite cinq semaines entières sans continuer son procès; injustice cruelle envers tout particulier, et plus condamnable encore envers un pair du royaume. Il voulut écrire au marquis de Louvois pour s’en plaindre; on ne le lui permit pas: il fut enfin interrogé. On lui demanda s’il n’avait pas donné des bouteilles de vin empoisonnées pour faire mourir le frère de la Dupin et une fille qu’il entretenait. 

Il paraissait bien absurde qu’un maréchal de France, qui avait commandé des armées, eût voulu empoisonner un malheureux bourgeois et sa maîtresse, sans pouvoir tirer aucun avantage d’un si grand crime. 

Enfin, on lui confronta Le Sage et un autre prêtre nommé d’Avaux, avec lesquels on l’accusait d’avoir fait des sortilèges pour faire périr plus d’une personne. 

Tout son malheur venait d’avoir vu une fois Le Sage, et de lui avoir demandé des horoscopes. 

Parmi les imputations horribles qui faisaient la base du procès, Le Sage dit que le maréchal, duc de Luxembourg, avait fait un pacte avec le diable, afin de pouvoir marier son fils avec la fille du marquis de Louvois. L’accusé répondit: « Quand Matthieu de Montmorency épousa la veuve de Louis le Gros, il ne s’adressa point au diable, mais aux états généraux, qui déclarèrent que, pour acquérir au roi mineur l’appui des Montmorency, il fallait faire ce mariage. » 

Cette réponse était fière, et n’était pas d’un coupable. Le procès dura quatorze mois: il n’y eut de jugement ni pour ni contre lui. La Voisin, la Vigoureux, et son frère, le prêtre, qui s’appelait aussi Vigoureux, furent brûlés avec Le Sage à la Grève. Le maréchal de Luxembourg alla quelques jours à la campagne, et revint ensuite à la cour faire les fonctions de capitaine des gardes, sans voir Louvois, et sans que le roi lui parlât de tout ce qui s’était passé. 

Nous avons vu comment il eut depuis le commandement des armées qu’il ne demanda pas, et par combien de victoires il imposa silence à ses ennemis. 

On peut juger quelles rumeurs affreuses toutes ces accusations excitaient dans Paris. Le supplice du feu, dont la Voisin et ses complices furent punis, mit fin aux recherches et aux crimes. Cette abomination ne fut que le partage de quelques particuliers, et ne corrompit point les moeurs douces de la nation; mais elle laissa dans les esprits un penchant funeste à soupçonner des morts naturelles d’avoir été violentes. 

Ce qu’on avait cru de la destinée malheureuse de Mme Henriette d’Angleterre, on le crut ensuite de sa fille Marie-Louise, qu’on maria, en 1679, au roi d’Espagne Charles II. Cette jeune princesse partit à regret pour Madrid. Mademoiselle avait souvent dit à Monsieur, frère du roi: « Ne menez pas si souvent votre fille à la cour; elle sera trop malheureuse ailleurs. » Cette jeune princesse voulait épouser Monseigneur. « Je vous fais reine d’Espagne, lui dit le roi; que pourrais-je faire de plus pour ma fille? — Ah! répondit-elle, vous pourriez plus pour votre nièce. » Elle fut enlevée au monde en 1689, au même âge que sa mère. Il passa pour constant que le conseil autrichien de Charles II voulait se défaire d’elle, parce qu’elle aimait son pays, et qu’elle pouvait empêcher le roi son mari de se déclarer pour les alliés contre la France(58). On lui envoya même de Versailles de ce qu’on croit du contrepoison; précaution très incertaine, puisque ce qui peut guérir une espèce de mal peut envenimer l’autre, et qu’il n’y a point d’antidote général: le contrepoison prétendu arriva après sa mort. 

Ceux qui ont lu les Mémoires compilés par le marquis de Dangeau trouveront que le roi dit en soupant: « La reine d’Espagne est morte empoisonnée dans une tourte d’anguille: la comtesse de Pernitz, les caméristes Zapata et Nina, qui en ont mangé après elle, sont mortes du même poison. » 

Après avoir lu cette étrange anecdote dans ces Mémoires manuscrits, qu’on dit faits avec soin par un courtisan qui n’avait presque point quitté Louis XIV pendant quarante ans, je ne laissai pas d’être encore en doute: je m’informai à d’anciens domestiques du roi, s’il était vrai que ce monarque, toujours retenu dans ses discours, eût jamais prononcé des paroles si imprudentes. Ils m’assurèrent tous que rien n’était plus faux. Je demandai à Mme la duchesse de Saint-Pierre, qui arrivait d’Espagne, s’il était vrai que ces trois personnes fussent mortes avec la reine; elle me donna des attestations que toutes trois avaient survécu longtemps à leur maîtresse. Enfin je sus que ces Mémoires du marquis de Dangeau, qu’on regarde comme un monument précieux, n’étaient que des nouvelles à la main, écrites quelquefois par un de ses domestiques; et je puis répondre qu’on s’en aperçoit souvent au style, aux inutilités, et aux faussetés dont ce recueil est rempli. Après toutes ces idées funestes, où la mort de Henriette d’Angleterre nous a conduits, il faut revenir aux événements de la cour qui suivirent sa perte. 

La princesse palatine lui succéda un an après, et fut mère du duc d’Orléans, régent du royaume. Il fallut qu’elle renonçât au calvinisme pour épouser Monsieur; mais elle conserva toujours pour son ancienne religion un respect secret, qu’il est difficile de secouer quand l’enfance l’a imprimé dans le coeur. 

L’aventure infortunée d’une fille d’honneur de la reine, en 1673, donna lieu à un nouvel établissement. Ce malheur est connu par le sonnet de l’Avorton, dont les vers ont été tant cités: 
 

Toi que l’amour fit par un crime, 
Et que l’honneur défait par un crime à son tour, 
Funeste ouvrage de l’amour, 
De l’honneur funeste victime, etc(59).

Les dangers attachés à l’état de fille, dans une cour galante et voluptueuse, déterminèrent à substituer aux douze filles d’honneur, qui embellissaient la cour de la reine, douze dames du palais; et depuis; la maison des reines fut ainsi composée. Cet établissement rendait la cour plus nombreuse et plus magnifique, en y fixant les maris et les parents de ces dames, ce qui augmentait la société, et répandait plus d’opulence. 

La princesse de Bavière, épouse de Monseigneur, ajouta, dans les commencements, de l’éclat et de la vivacité à cette cour. La marquise de Montespan attirait toujours l’attention principale; mais enfin elle cessait de plaire, et les emportements altiers de sa douleur ne ramenaient pas un coeur qui s’éloignait. Cependant elle tenait toujours à la cour par une grande charge, étant surintendante de la maison de la reine; et au roi par ses enfants, par l’habitude, et par son ascendant. 

On lui conservait tout l’extérieur de la considération et de l’amitié, qui ne la consolait pas; et le roi, affligé de lui causer des chagrins violents, et entraîné par d’autres goûts, trouvait déjà dans la conversation de Mme de Maintenon une douceur qu’il ne goûtait plus auprès de son ancienne maîtresse. Il se sentait à la fois partagé entre Mme de Montespan, qu’il ne pouvait quitter, Mlle de Fontange, qu’il aimait, et Mme de Maintenon, de qui l’entretien devenait nécessaire à son âme tourmentée. Ces trois rivales de faveur tenaient toute la cour en suspens. Il paraît assez honorable pour Louis XIV qu’aucune de ces intrigues n’influât sur les affaires générales, et que l’amour, qui troublait la cour, n’ait jamais mis le moindre trouble dans le gouvernement. Rien ne prouve mieux, ce me semble, que Louis XIV avait une âme aussi grande que sensible. 

Je croirais même que ces intrigues de cour, étrangères à l’État, ne devraient point entrer dans l’histoire, si le grand siècle de Louis XIV ne rendait tout intéressant, et si le voile de ces mystères n’avait été levé par tant d’historiens, qui, pour la plupart, les ont défigurés. 

CHAP. XXVII. - Suite des particularités et anecdotes.

La jeunesse, la beauté de Mlle de Fontange, un fils qu’elle donna au roi en 1680, le titre de duchesse dont elle fut décorée, écartaient Mme de Maintenon de la première place, qu’elle n’osait espérer, et qu’elle eut depuis mais la duchesse de Fontange et son fils moururent en 1681. 

La marquise de Montespan, n’ayant plus de rivale déclarée, n’en posséda pas plus un coeur fatigué d’elle et de ses murmures. Quand les hommes ne sont plus dans leur jeunesse, ils ont presque tous besoin de la société d’une femme complaisante: le poids des affaires rend surtout cette consolation nécessaire. La nouvelle favorite, Mme de Maintenon, qui sentait le pouvoir secret qu’elle acquérait tous les jours, se conduisait avec cet art qui est si naturel aux femmes, et qui ne déplaît pas aux hommes. Elle écrivit un jour à Mme de Frontenac, sa cousine, en qui elle avait une entière confiance: « Je le renvoie toujours affligé, et jamais désespéré. » Dans ce temps où sa faveur croissait, où Mme de Montespan touchait à sa chute, ces deux rivales se voyaient tous les jours, tantôt avec une aigreur secrète tantôt avec une confiance passagère, que la nécessité de se parler et la lassitude de la contrainte mettaient quelquefois dans leurs entretiens(60). Elles convinrent de faire, chacune de leur côté, des Mémoires de tout ce qui se passait à la cour. L’ouvrage ne fut pas poussé fort loin. Mme de Montespan se plaisait à lire quelque chose de ces mémoires à ses amis, dans les dernières années de sa vie. La dévotion, qui se mêlait à toutes ces intrigues secrètes, affermissait encore la faveur de Mme de Maintenon, et éloignait Mme de Montespan. Le roi se reprochait son attachement pour une femme mariée, et sentait surtout ce scrupule depuis qu’il ne sentait plus d’amour. Cette situation embarrassante subsista jusqu’en 1685, année mémorable par la révocation de l’édit de Nantes. On voyait alors des scènes bien différentes: d’un côté le désespoir et la fuite d’une partie de la nation; de l’autre, de nouvelles fêtes à Versailles; Trianon et Marly bâtis; la nature forcée dans tous ces lieux de délices, et des jardins où l’art était épuisé. Le mariage du petit-fils de grand Condé avec Mademoiselle de Nantes, fille du roi et de Mme de Montespan, fut le dernier triomphe de cette maîtresse, qui commençait à se retirer de la cour. 

Le roi maria depuis deux enfants qu’il avait eus d’elle: Mademoiselle de Blois avec le duc de Chartres, que nous avons vu depuis régent du royaume; et le duc du Maine à Louise-Bénédicte de Bourbon, petite-fille du grand Condé, et soeur de Monsieur le Duc, princesse célèbre par son esprit et par le goût des arts. Ceux qui ont seulement approché du Palais-Royal et de Sceaux savent combien sont faux tous les bruits populaires recueillis dans tant d’histoires concernant ces mariages(61).

(1685) Avant la célébration du mariage de Monsieur le Duc avec Mademoiselle de Nantes, le marquis de Seignelay, à cette occasion, donna au roi une fête digne de ce monarque, dans les jardins de Sceaux, plantés par Le Nôtre, avec autant de goût que ceux de Versailles. On y exécuta l’idylle de la Paix, composée par Racine. Il y eut à Versailles un nouveau carrousel, et, après le mariage, le roi étala une magnificence singulière, dont le cardinal Mazarin avait donné la première idée en 1656. On établit dans le salon de Marly quatre boutiques remplies de ce que l’industrie des ouvriers de Paris avait produit de plus riche et de plus recherché. Ces quatre boutiques étaient autant de décorations superbes, qui représentaient les quatre saisons de l’année. Mme de Montespan en tenait une avec Monseigneur. Sa rivale, Mme de Maintenon, en tenait une autre avec le duc du Maine. Les deux nouveaux mariés avaient chacun la leur; Monsieur le Duc avec Mme de Thiange; et Madame la Duchesse, à qui la bienséance ne permettait pas d’en tenir une avec un homme, à cause de sa grande jeunesse, était avec la duchesse de Chevreuse. Les dames et les hommes nommés du voyage tiraient au sort les bijoux dont ces boutiques étaient garnies. Ainsi, le roi fit des présents à toute la cour, d’une manière digne d’un roi. La loterie du cardinal Mazarin fut moins ingénieuse et moins brillante. Ces loteries avaient été mises en usage autrefois par les empereurs romains; mais aucun d’eux n’en releva la magnificence par tant de galanterie. 

Après le mariage de sa fille, Mme de Montespan ne reparut plus à la cour. Elle vécut à Paris avec beaucoup de dignité. Elle avait un grand revenu, mais viager; et le roi lui fit payer toujours une pension de mille louis d’or par mois(62). Elle allait prendre tous les ans les eaux à Bourbon, et y mariait des filles du voisinage, qu’elle dotait. Elle n’était plus dans l’âge où l’imagination, frappée par de vives impressions, envoie aux carmélites. Elle mourut à Bourbon en 1707. 

Un an après le mariage de Mademoiselle de Nantes avec Monsieur le Duc, mourut à Fontainebleau le prince de Condé, à l’âge de soixante-six ans(63), d’une maladie qui empira par l’effort qu’il fit d’aller voir Madame la Duchesse, qui avait la petite-vérole. On peut juger par cet empressement, qui lui coûta la vie, s’il avait eu de la répugnance au mariage de son petit-fils avec cette fille du roi et de Mme de Montespan, comme l’ont écrit tous ces gazetiers de mensonges, dont la Hollande était alors infectée. On trouve encore dans une Histoire du prince de Condé, sortie de ces mêmes bureaux d’ignorance et d’imposture, que le roi se plaisait en toute occasion à mortifier ce prince, et qu’au mariage de la princesse de Conti, fille de Mme de La Vallière, le secrétaire d’État lui refusa le titre de haut et puissant seigneur, comme si ce titre était celui qu’on donne aux princes du sang. L’écrivain qui a composé l’Histoire de Louis XIV(64),dans Avignon, en partie sur ces malheureux Mémoires, pouvait-il assez ignorer le monde et les usages de notre cour pour rapporter des faussetés pareilles? 

Cependant, après le mariage de Madame la Duchesse, après l’éclipse totale de la mère, Mme de Maintenon, victorieuse, prit un tel ascendant, et inspira à Louis XIV tant de tendresse et de scrupule, que le roi, par le conseil du P. La Chaise, l’épousa secrètement, au mois de janvier 1686, dans une petite chapelle qui était au bout de l’appartement occupé depuis par le duc de Bourgogne. Il n’y eut aucun contrat, aucune stipulation. L’archevêque de Paris, Harlay de Chanvalon, leur donna la bénédiction; le confesseur y assista; Montchevreuil(65) et Bontemps, premiers valets de chambre, y furent comme témoins. Il n’est plus permis de supprimer ce fait, rapporté dans tous les auteurs, qui, d’ailleurs, se sont trompés sur les noms, sur le lieu, et sur les dates. Louis XIV était alors dans sa quarante-huitième année, et la personne qu’il épousait, dans sa cinquante-deuxième(66). Ce prince, comblé de gloire, voulait mêler aux fatigues du gouvernement les douceurs innocentes d’une vie privée: ce mariage ne l’engageait à rien d’indigne de son rang. Il fut toujours problématique à la cour si Mme de Maintenon était mariée: on respectait en elle le choix du roi, sans la traiter en reine. 

La destinée de cette dame paraît, parmi nous, fort étrange, quoique l’histoire fournisse beaucoup d’exemples de fortunes plus grandes et plus marquées, qui ont eu des commencements plus petits. La marquise de Saint-Sébastien, que le roi de Sardaigne, Victor-Amédée, épousa, n’était pas au-dessus de Mme de Maintenon: l’impératrice de Russie, Catherine, était fort au-dessous; et la première femme de Jacques II, roi d’Angleterre, lui était bien inférieure, selon les préjugés de l’Europe, inconnus dans le reste du monde. 

Elle était d’une ancienne maison, petite-fille de Théodore-Agrippa d’Aubigné, gentilhomme ordinaire de la chambre de Henri IV. Son père, Constant d’Aubigné, ayant voulu faire un établissement à la Caroline, et s’étant adressé aux Anglais, fut mis en prison au château Trompette, et en fut délivré par la fille du gouverneur, nommé Cardillac, gentilhomme bordelais. Constant d’Aubigné épousa sa bienfaitrice en 1627, et la mena à la Caroline. De retour en France avec elle au bout de quelques années, tous deux furent enfermés à Niort en Poitou par ordre de la cour. Ce fut dans cette prison de Niort que naquit en 1635 Françoise d’Aubigné, destinée à éprouver toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la fortune. Menée à l’âge de trois ans en Amérique; laissée par là négligence d’un domestique sur le rivage, prête à y être dévorée d’un serpent, ramenée orpheline, à l’âge de douze ans, élevée avec la plus grande dureté chez Mme de Neuillant, mère de la duchesse de Navailles, sa parente, elle fut trop heureuse d’épouser, en 1651, Paul Scarron, qui logeait auprès d’elle dans la rue d’Enfer. Scarron était d’une ancienne famille du parlement, illustrée par de grandes alliances; mais le burlesque dont il faisait profession l’avilissait en le faisant aimer. Ce fut pourtant une fortune pour Mlle d’Aubigné d’épouser cet homme disgracié de la nature, impotent, et qui n’avait qu’un bien très médiocre. Elle fit, avant ce mariage, abjuration de la religion calviniste, qui était la sienne comme celle de ses ancêtres. Sa beauté et son esprit la firent bientôt distinguer. Elle fut recherchée avec empressement de la meilleure compagnie de Paris: et ce temps de sa jeunesse fut sans doute le plus heureux de sa vie(67). Après la mort de son mari, arrivée en 1660, elle fit longtemps solliciter auprès du roi une petite pension de quinze cents livres, dont Scarron avait joui. Enfin, au bout de quelques années, le roi lui en donna une de deux mille, on lui disant: « Madame, je vous ai fait attendre longtemps; mais vous avez tant d’amis que j’ai voulu avoir seul ce mérite auprès de vous. » 

Ce fait m’a été conté par le cardinal de Fleury, qui se plaisait à le rapporter souvent, parce qu’il disait que Louis XIV lui avait fait le même compliment, en lui donnant l’évêché de Fréjus. 

Cependant il est prouvé par les lettres mêmes de Mme de Maintenon, qu’elle dut à Mme de Montespan ce léger secours qui la tira de la misère. On se ressouvint d’elle quelques années après, lorsqu’il fallut élever en secret le duc du Maine, que le roi avait eu, en 1670, de la marquise de Montespan. Ce ne fut certainement qu’en 1672 qu’elle fut choisie pour présider à cette éducation secrète: elle dit dans une de ses lettres: « Si les enfants sont au roi, je le veux bien; car je ne me chargerais pas sans scrupule de ceux de Mme de Montespan: ainsi il faut que le roi me l’ordonne; voilà mon dernier mot. » Mme de Montespan n’avait deux enfants qu’en 1670, le duc du Maine et le comte de Vexin. Les dates des lettres de Mme de Maintenon, de 1670, dans lesquelles elle parle de ces deux enfants, dont l’un n’était pas encore né, sont donc évidemment fausses. Presque toutes les dates de ces lettres imprimées sont erronées. Cette infidélité pourrait donner de violents soupçons sur l’authenticité de ces lettres, si d’ailleurs on n’y reconnaissait pas un caractère de naturel et de vérité qu’il est presque impossible de contrefaire. 

Il n’est pas fort important de savoir en quelle année cette dame fut chargée du soin des enfants naturels de Louis XIV; mais l’attention à ces petites vérités fait voir avec quel scrupule on a écrit les faits principaux de cette histoire. 

Le duc du Maine était né avec un pied difforme. Le premier médecin, D’Aquin, qui était dans la confidence, jugea qu’il fallait envoyer l’enfant aux eaux de Barège. On chercha une personne de confiance, qui pût se charger de ce dépôt(68). Le roi se souvint de Mme Scarron. M. de Louvois alla secrètement à Paris lui proposer ce voyage. Elle eut soin depuis ce temps-là de l’éducation du duc du Maine, nommée à cet emploi par le roi, et non point par Mme de Montespan, comme on l’a dit. Elle écrivait au roi directement; ses lettres plurent beaucoup. Voilà l’origine de sa fortune: son mérite fit tout le reste. 

Le roi, qui ne pouvait d’abord s’accoutumer à elle, passa de l’aversion à la confiance, et de la confiance à l’amour. Les lettres que nous avons d’elle sont un monument bien plus précieux qu’on ne pense: elles découvrent ce mélange de religion et de galanterie, de dignité et de faiblesse, qui se trouve si souvent dans le coeur humain, et qui ôtait dans celui de Louis XIV. Celui de Mme de Maintenon parait à la fois plein d’une ambition et d’une dévotion qui ne se combattent jamais. Son confesseur Gobelin approuve également l’une et l’autre; il est directeur et courtisan; sa pénitente, devenue ingrate envers Mme de Montespan, se dissimule toujours son tort. Le confesseur nourrit cette illusion: elle fait venir de bonne foi la religion au secours de ses charmes usés, pour supplanter sa bienfaitrice devenue sa rivale. 

Ce commerce étrange de tendresse et de scrupule de la part du roi, d’ambition et de dévotion de la part de la nouvelle maîtresse, paraît durer depuis 1681 jusqu’à 1686, qui fut l’époque de leur mariage. 

Son élévation ne fut pour elle qu’une retraite. Renfermée dans son appartement, qui était de plain-pied à celui du roi, elle se bornait à une société de deux ou trois dames retirées comme elle; encore les voyait-elle rarement. Le roi venait tous les jours chez elle après son dîner, avant et après le souper, et y demeurait jusqu’à minuit. Il y travaillait avec ses ministres, pendant que Mme de Maintenon s’occupait à la lecture, ou à quelque ouvrage des mains, ne s’empressant jamais de parler d’affaires d’État, paraissant souvent les ignorer, rejetant bien loin tout ce qui avait la plus légère apparence d’intrigue et de cabale; beaucoup plus occupée de complaire à celui qui gouvernait que de gouverner, et ménageant son crédit en ne l’employant qu’avec une circonspection extrême. Elle ne profita point de sa place pour faire tomber toutes les dignités et tous les grands emplois dans sa famille. Son frère, le comte d’Aubigné, ancien lieutenant général, ne fut pas même maréchal de France. Un cordon bleu, et quelques parts secrètes(69) dans les fermes générales, furent sa seule fortune: aussi disait-il au maréchal de Vivonne, frère de Mme de Montespan, « qu’il avait eu son bâton de maréchal en argent comptant. » 

Le marquis de Villette, son neveu, ou son cousin, ne fut que chef d’escadre. Mme de Caylus, fille de ce marquis de Villette, n’eut en mariage qu’une modique pension donnée par Louis XIV. Mme de Maintenon, en mariant sa nièce d’Aubigné au fils du premier maréchal de Noailles(70), ne lui donna que deux cent mille francs: le roi fit le reste. Elle n’avait elle-même que la terre de Maintenon, qu’elle avait achetée des bienfaits du roi. Elle voulut que le public lui pardonnât son élévation en faveur de son désintéressement. La seconde femme du marquis de Villette, depuis Mme de Bolingbroke, ne put jamais rien obtenir d’elle. Je lui ai souvent entendu dire qu’elle avait reproché à sa cousine le peu qu’elle faisait pour sa famille, et qu’elle lui avait dit en colère: « Vous voulez jouir de votre modération, et que votre famille en soit la victime. » Mme de Maintenon oubliait tout quand elle craignait de choquer les sentiments de Louis XIV. Elle n’osa pas même soutenir le cardinal de Noailles contre le P. Le Tellier. Elle avait beaucoup d’amitié pour Racine; mais cette amitié ne fut pas assez courageuse pour le protéger contre un léger ressentiment du roi. Un jour, touchée de l’éloquence avec laquelle il lui avait parlé de la misère du peuple, en 1698, misère toujours exagérée, mais qui fut portée réellement depuis jusqu’à une extrémité déplorable, elle engagea son ami à faire un mémoire, qui montrât le mal et le remède. Le roi le lut et en ayant témoigné du chagrin, elle eut la faiblesse d’en nommer l’auteur, et celle de ne le pas défendre. Racine, plus faible encore, fut pénétré d’une douleur qui le mit depuis au tombeau(71).

Du même fonds de caractère dont elle était incapable de rendre service, elle l’était aussi de nuire. L’abbé de Choisy rapporte que le ministre Louvois s’était jeté aux pieds de Louis XIV pour l’empêcher d’épouser la veuve Scarron. Si l’abbé de Choisy savait ce fait, Mme de Maintenon en était instruite, et non-seulement elle pardonna à ce ministre, mais elle apaisa le roi dans les mouvements de colère que l’humeur brusque du marquis de Louvois inspirait quelquefois à son maître(72).

Louis XIV, en épousant Mme de Maintenon, ne se donna donc qu’une compagne agréable et soumise. La seule distinction publique qui faisait sentir son élévation secrète, c’est qu’à la messe elle occupait une de ces petites tribunes ou lanternes dorées, qui ne semblaient faites que pour le roi et la reine. D’ailleurs, nul extérieur de grandeur. La dévotion qu’elle avait inspirée au roi, et qui avait servi à son mariage, devint peu à peu un sentiment vrai et profond, que l’âge et l’ennui fortifièrent. Elle s’était déjà donné, à la cour et auprès du roi, la considération d’une fondatrice, en rassemblant à Noisy plusieurs filles de qualité, et le roi avait affecté déjà les revenus de l’abbaye de Saint-Denis à cette communauté naissante. Saint-Cyr fut bâti au bout du parc de Versailles, en 1686. Elle donna alors à cet établissement toute sa forme, en fit les règlements avec Godet Desmarets, évêque de Chartres, et fut elle-même supérieure de ce couvent. Elle y allait souvent passer quelques heures; et quand je dis que l’ennui la déterminait à ces occupations, je ne parle que d’après elle. Qu’on lise ce qu’elle écrivait à Mme de La Maisonfort, dont il est parlé dans le chapitre du Quiétisme. 

« Que ne puis-je vous donner mon expérience! que ne puis-je vous faire voir l’ennui qui dévore les grands, et la peine qu’ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse, dans une fortune qu’on aurait eu peine à imaginer? J’ai été jeune et jolie; j’ai goûté les plaisirs; j’ai été aimée partout. Dans un âge plus avancé, j’ai passé des années dans le commerce de l’esprit; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux(73). » 

Si quelque chose pouvait détromper de l’ambition, ce serait assurément cette lettre. Mme de Maintenon, qui pourtant n’avait d’autre chagrin que l’uniformité de sa vie auprès d’un grand roi, disait un jour au comte d’Aubigné son frère: « Je n’y peux plus tenir, je voudrais être morte. » On sait quelle réponse il lui fit: « Vous avez donc parole d’épouser Dieu le père? » 

A la mort du roi, elle se retira entièrement à Saint-Cyr. Ce qui peut surprendre, c’est que le roi ne lui avait presque rien assuré. Il la recommanda seulement au duc d’Orléans. Elle ne voulut qu’une pension de quatre-vingt mille livres, qui lui fut exactement payée jusqu’à sa mort, arrivée en 1719, le 15 avril. On a trop affecté d’oublier dans son épitaphe le nom de Scarron: ce nom n’est point avilissant, et l’omission ne sert qu’à faire penser qu’il peut l’être. 

La cour fut moins vive et plus sérieuse, depuis que le roi commença à mener avec Mme de Maintenon une vie plus retirée; et la maladie considérable qu’il eut en 1686 contribua encore à lui ôter le goût de ces fêtes galantes qui avaient jusque-là signalé presque toutes ses années. Il fut attaqué d’une fistule dans le dernier des intestins. L’art de la chirurgie, qui fit sous ce règne plus de progrès en France que dans tout le reste de l’Europe, n’était pas encore familiarisé avec cette maladie. Le cardinal de Richelieu en était mort, faute d’avoir été bien traité. Le danger du roi émut toute la France. Les églises furent remplies d’un peuple innombrable, qui demandait la guérison de son roi, les larmes aux yeux. Ce mouvement d’un attendrissement général fut presque semblable à ce que nous avons vu, lorsque son successeur fut en danger de mort à Metz, en 1744. Ces deux époques apprendront à jamais aux rois ce qu’ils doivent à une nation qui sait aimer ainsi. 

Dès que Louis XIV ressentit les premières atteintes de ce mal, son premier chirurgien Félix alla dans les hôpitaux chercher des malades qui fussent dans le même péril: il consulta les meilleurs chirurgiens; il inventa avec eux des instruments qui abrégeaient l’opération, et qui la rendaient moins douloureuse. Le roi la souffrit sans se plaindre. Il fit travailler ses ministres auprès de son lit le jour même; et, afin que la nouvelle de son danger ne fît aucun changement dans les cours de l’Europe, il donna audience le lendemain aux ambassadeurs. A ce courage d’esprit se joignait la magnanimité avec laquelle il récompensa Félix; il lui donna une terre qui valait alors plus de cinquante mille écus. 

Depuis ce temps le roi n’alla plus aux spectacles. La dauphine de Bavière, devenue mélancolique et attaquée d’une maladie de langueur qui la fit enfin mourir en 1690, se refusa à tous les plaisirs, et resta obstinément dans son appartement. Elle aimait les lettres; elle avait même fait des vers; mais, dans sa mélancolie, elle n’aimait plus que la solitude. 

Ce fut le couvent de Saint-Cyr qui ranima le goût des choses d’esprit. Mme de Maintenon pria Racine, qui avait renoncé au théâtre pour le jansénisme et pour la cour, de faire une tragédie qui pût être représentée par ses élèves. Elle voulut un sujet tiré de la Bible. Racine composa Esther. Cette pièce, ayant d’abord été jouée dans la maison de Saint-Cyr, le fut ensuite plusieurs fois à Versailles devant le roi, dans l’hiver de 1689. Des prélats, des jésuites, s’empressèrent d’obtenir la permission de voir ce singulier spectacle. Il paraît remarquable que cette pièce eut alors un succès universel; et que deux ans après, Athalie, jouée par les mêmes personnes, n’en eut aucun. Ce fut tout le contraire quand on joua ces pièces à Paris, longtemps après la mort de l’auteur, et après le temps des partialités. Athalie, représentée en 1717, fut reçue comme elle devait l’être, avec transport; et Esther, en 1721, n’inspira que de la froideur, et ne reparut plus. Mais alors il n’y avait plus de courtisans qui reconnussent avec flatterie Esther dans Mme de Maintenon, et avec malignité Vasthi dans Mme de Montespan, Aman dans M. de Louvois, et surtout les huguenots persécutés par ce ministre dans la proscription des Hébreux. Le public impartial ne vit qu’une aventure sans intérêt et sans vraisemblance; un roi insensé, qui a passé six mois avec sa femme sans savoir, sans s’informer même qui elle est; un ministre assez ridiculement barbare pour demander au roi qu’il extermine toute une nation, vieillards, femmes, enfants, parce qu’on ne lui a pas fait la révérence; ce même ministre assez bête pour signifier l’ordre de tuer tous les Juifs dans onze mois, afin de leur donner apparemment le temps d’échapper ou de se défendre; un roi imbécile qui, sans prétexte, signe cet ordre ridicule, et qui, sans prétexte, fait pendre subitement son favori: tout cela, sans intrigue, sans action, sans intérêt, déplut beaucoup à quiconque avait du sens et du goût(74). Mais, malgré le vice du sujet, trente vers d’Esther valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu de grands succès. 

Ces amusements ingénieux recommencèrent pour l’éducation d’Adélaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne, amenée en France à l’âge de onze ans. 

C’est une des contradictions de nos moeurs, que d’un côté on ait laissé un reste d’infamie attaché aux spectacles publics, et que, de l’autre, on ait regardé ces représentations comme l’exercice le plus noble et le plus digne des personnes royales. On éleva un petit théâtre dans l’appartement de Mme de Maintenon. La duchesse de Bourgogne, le duc d’Orléans, y jouaient avec les personnes de la cour qui avaient le plus de talents. Le fameux acteur Baron leur donnait des leçons, et jouait avec eux. La plupart des tragédies de Duché, valet de chambre du roi, furent composées pour ce théâtre; et l’abbé Genest, aumônier de la duchesse d’Orléans, en faisait pour la duchesse du Maine, que cette princesse et sa cour représentaient. 

Ces occupations formaient l’esprit, et animaient la société(75).

Aucun de ceux qui ont trop censuré Louis XIV ne peut disconvenir qu’il ne fût, jusqu’à la journée d’Hochstedt, le seul puissant, le seul magnifique, le seul grand, presque en tout genre. Car quoiqu’il y eût des héros, comme Jean Sobieski et des rois de Suède, qui effaçassent en lui le guerrier, personne n’effaça le monarque. Il faut avouer encore qu’il soutint ses malheurs, et qu’il les répara. Il a eu des défauts, il a fait de grandes fautes; mais ceux qui le condamnent l’auraient-ils égalé s’ils avaient été à sa place? 

La duchesse de Bourgogne croissait en grâces et en mérite. Les éloges qu’on donnait à sa soeur en Espagne, lui inspirèrent une émulation qui redoubla en elle le talent de plaire. Ce n’était pas une beauté parfaite; mais elle avait le regard tel que son fils(76), un grand air, une taille noble. Ces avantages étaient embellis par son esprit, et plus encore par l’envie extrême de mériter les suffrages de tout le monde. Elle était, comme Henriette d’Angleterre, l’idole et le modèle de la cour, avec un plus haut rang elle touchait au trône: la France attendait du duc de Bourgogne un gouvernement tel que les sages de l’antiquité en imaginèrent, mais dont l’austérité serait tempérée par les grâces de cette princesse, plus faites encore pour être senties que la philosophie de son époux. Le monde sait comme toutes ces espérances furent trompées. Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France toute sa famille, par des morts prématurées; sa femme à quarante-cinq ans; son fils unique à cinquante(77); et un an après que nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit-fils, le dauphin duc de Bourgogne, la dauphine sa femme, leur fils aîné, le duc de Bretagne, portés à Saint-Denis, au même tombeau, au mois d’avril 1712; tandis que le dernier de leurs enfants, monté sur le trône, était dans son berceau aux portes de la mort. Le duc de Berri, frère du duc de Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille, dans le même temps, passa du berceau au cercueil. 

Ce temps de désolation laissa dans les coeurs une impression si profonde, que, dans la minorité de Louis XV, j’ai vu plusieurs personnes qui ne parlaient de ces pertes qu’en versant des larmes. Le plus à plaindre de tous les hommes, au milieu de tant de morts précipitées, était celui qui semblait devoir hériter bientôt du royaume. 

Ces mêmes soupçons qu’on avait eus à la mort de Madame et à celle de Marie-Louise, reine d’Espagne, se réveillèrent avec une fureur singulière. L’excès de la douleur publique aurait presque excusé la calomnie, si elle avait été excusable. Il y avait du délire à penser qu’on eût pu faire périr par un crime tant de personnes royales, en laissant vivre le seul qui pouvait les venger. La maladie qui emporta le dauphin duc de Bourgogne, sa femme et son fils, était une rougeole pourprée épidémique. Ce mal fit périr à Paris, en moins d’un mois, plus de cinq cents personnes. M. le duc de Bourbon, petit-fils du prince de Condé, le duc de La Trimouille, Mme de La Vrillière, Mme de Listenai, en furent attaqués à la cour. Le marquis de Gondrin, fils du duc d’Antin, en mourut en deux jours. Sa femme, depuis comtesse de Toulouse, fut à l’agonie. Cette maladie parcourut toute la France. Elle fit périr en Lorraine les aînés de ce duc de Lorraine, François, destiné à être un jour empereur, et à relever la maison d’Autriche. 

Cependant, ce fut assez qu’un médecin, nommé Boudin, homme de plaisir, hardi et ignorant, eût proféré ces paroles: « Nous n’entendons rien à de pareilles maladies; » c’en fut assez, dis-je, pour que la calomnie n’eût point de frein. 

Philippe, duc d’Orléans, neveu de Louis XIV, avait un laboratoire, et étudiait la chimie, ainsi que beaucoup d’autres arts: c’était une preuve sans réplique. Le cri public était affreux; il faut en avoir été témoin pour le croire. Plusieurs écrits et quelques malheureuses histoires de Louis XIV éterniseraient les soupçons, si des hommes instruits ne prenaient soin de les détruire. J’ose dire que, frappé de tout temps de l’injustice des hommes, j’ai fait bien des recherches pour savoir la vérité. Voici ce que m’a répété plusieurs fois le marquis de Canillac(78), l’un des plus honnêtes hommes du royaume, intimement attaché à ce prince soupçonné, dont il eut depuis beaucoup à se plaindre. Le marquis de Canillac, au milieu de cette clameur publique, va le voir dans son palais. Il le trouve étendu à terre, versant des larmes, aliéné par le désespoir. Son chimiste, Homberg, court se rendre à la Bastille, pour se constituer prisonnier; mais on n’avait point d’ordre de le recevoir; on le refuse. Le prince (qui le croirait?) demande lui-même, dans l’excès de sa douleur, à être mis en prison; il veut que des formes juridiques éclaircissent son innocence; Sa mère demande avec lui cette justification cruelle. La lettre de cachet s’expédie; mais elle n’est point signée; et le marquis de Canillac, dans cette émotion d’esprit, conserva seul assez de sang-froid pour sentir les conséquences d’une démarche si désespérée. Il fit que la mère du prince s’opposa à cette lettre de cachet ignominieuse. Le monarque qui l’accordait, et son neveu, qui la demandait, étaient également malheureux(79).

CHAP. XXVIII. — Suite des anecdotes.

Louis XIV dévorait sa douleur un public; il se laissa voir à l’ordinaire; mais, en secret, les ressentiments de tant de malheurs le pénétraient, et lui donnaient des convulsions. Il éprouvait toutes ces pertes domestiques à la suite d’une guerre malheureuse, avant qu’il fût assuré de la paix, et dans un temps où la misère désolait le royaume. On ne le vit pas succomber un moment à ses afflictions. 

Le reste de sa vie fut triste. Le dérangement des finances, auquel il ne put remédier, aliéna les coeurs. Sa confiance entière pour le jésuite Le Tellier, homme trop violent, acheva de les révolter. C’est une chose très remarquable que le public, qui lui pardonna toutes ses maîtresses, ne lui pardonna pas son confesseur. Il perdit, les trois dernières années de sa vie, dans l’esprit de la plupart de ses sujets, tout ce qu’il avait fait de grand et de mémorable. 

Privé de presque tous ses enfants, sa tendresse, qui redoublait pour le duc du Maine et pour le comte de Toulouse, ses fils légitimés, le porta à les déclarer héritiers de la couronne, eux et leurs descendants, au défaut des princes du sang, par un édit qui fut enregistré sans aucune remontrance, en 1714. Il tempérait ainsi, par la loi naturelle, la sévérité des lois de convention, qui privent les enfants nés hors du mariage de tous droits à la succession paternelle. Les rois dispensent de cette loi. Il crut pouvoir faire pour son sang ce qu’il avait fait en faveur de plusieurs de ses sujets. Il crut surtout pouvoir établir pour deux de ses enfants ce qu’il avait fait passer au parlement, sans opposition, pour les princes de la maison de Lorraine. Il égala ensuite le rang de ses bâtards à celui des princes du sang, en 1715. Le procès que les princes du sang intentèrent depuis aux princes légitimés est connu. Ceux-ci ont conservé, pour leurs personnes et pour leurs enfants, les honneurs donnés par Louis XIV. Ce qui regarde leur postérité dépendra du temps, du mérite, et de la fortune. 

Louis XIV fut attaqué, vers le milieu du mois d’août 1715, au retour de Marly, de la maladie qui termina ses jours. Ses jambes s’enflèrent; la gangrène commença à se manifester. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, paria, selon le génie de sa nation, que le roi ne passerait pas le mois de septembre. Le duc d’Orléans, qui, au voyage de Marly, avait été absolument seul, eut alors toute la cour auprès de sa personne. Un empirique, dans les derniers jours de la maladie du roi, lui donna un élixir qui ranima ses forces. Il mangea, et l’empirique assura qu’il guérirait. La foule qui entourait le duc d’Orléans diminua dans le moment. « Si le roi mange une seconde fois, dit le duc d’Orléans, nous n’aurons plus personne. » Mais la maladie était mortelle. Les mesures étaient prises pour donner la régence absolue au duc d’Orléans. Le roi ne la lui avait laissée que très limitée par son testament, déposé au parlement; ou plutôt il ne l’avait établi que chef d’un conseil de régence, dans lequel il n’aurait eu que la voix prépondérante. Cependant il lui dit: « Je vous ai conservé tous les droits que vous donne votre naissance(80). » C’est qu’il ne croyait pas qu’il y eût de loi fondamentale qui donnât, dans une minorité, un pouvoir sans bornes à l’héritier présomptif du royaume. Cette autorité suprême, dont on peut abuser, est dangereuse; mais l’autorité partagée l’est encore davantage. Il crut qu’ayant été si bien obéi pendant sa vie, il le serait après sa mort, et ne se souvenait pas qu’on avait cassé le testament de son père(81).

(le septembre 1715) D’ailleurs personne n’ignore avec quelle grandeur d’âme il vit approcher la mort, disant à Mme de Maintenon: « J’avais cru qu’il était plus difficile de mourir; » et à ses domestiques: « Pourquoi pleurez-vous? m’avez-vous cru immortel? » donnant tranquillement ses ordres sur beaucoup de choses, et même sur sa pompe funèbre. Quiconque a beaucoup de témoins de sa mort meurt toujours avec courage. Louis XIII, dans sa dernière maladie, avait mis en musique le Deprofundis qu’on devait chanter pour lui. Le courage d’esprit avec lequel Louis XIV vit sa fin fut dépouillé de cette ostentation répandue sur toute sa vie. Son courage alla jusqu’à avouer ses fautes. Son successeur a toujours conservé, écrites au chevet de son lit, les paroles remarquables que ce monarque lui dit, en le tenant sur son lit entre ses bras: ces paroles ne sont point telles qu’elles sont rapportées dans foules les histoires. Les voici fidèlement copiées. 

« Vous allez être bientôt roi d’un grand royaume. Ce que je vous recommande plus fortement est de n’oublier jamais les obligations que vous avez à Dieu. Souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J’ai trop aimé la guerre; ne m’imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes dépenses que j’ai faites. Prenez conseil en toutes choses, et cherchez à connaître le meilleur pour le suivre toujours. Soulagez vos peuples le plus tôt que vous le pourrez, et faites ce que j’ai eu le malheur de ne pouvoir faire moi-même, etc.(82) » 

Ce discours est très éloigné de la petitesse d’esprit qu’on lui impute dans quelques Mémoires. 

On lui a reproché d’avoir porté sur lui des reliques, les dernières années de sa vie. Ses sentiments étaient grands; mais son confesseur, qui ne l’était pas, l’avait assujetti à ces pratiques peu convenables, et aujourd’hui désusitées, pour l’assujettir plus pleinement à ses insinuations; et d’ailleurs ces reliques, qu’il avait la faiblesse de porter, lui avaient été données par Mme de Maintenon. 

Quoique la vie et la mort de Louis XIV eussent été glorieuses, il ne fut pas aussi regretté qu’il le méritait. L’amour de la nouveauté, l’approche d’un temps de minorité, où chacun se figurait une fortune, la querelle de la Constitution qui aigrissait les esprits, tout fit recevoir la nouvelle de sa mort avec un sentiment qui allait plus loin que l’indifférence. Nous avons vu ce même peuple qui, en 1686, avait demandé au ciel avec larmes la guérison de son roi malade, suivre son convoi funèbre avec des démonstrations bien différentes. On prétend que la reine sa mère lui avait dit un jour dans sa grande jeunesse: « Mon fils, ressemblez à votre grand-père, et non pas à votre père. » Le roi en ayant demandé la raison: « C’est, dit-elle, qu’à la mort de Henri IV on pleurait, et qu’on a ri à celle de Louis XIII(83). » 

Quoiqu’on lui ait reproché des petitesses, des duretés dans son zèle contre le jansénisme, trop de hauteur avec les étrangers dans ses succès, de la faiblesse pour plusieurs femmes, de trop grandes sévérités dans des choses personnelles, des guerres légèrement entreprises, l’embrasement du Palatinat, les persécutions contre les réformés: cependant ses grandes qualités et ses actions, mises enfin dans la balance, l’ont emporté sur ses fautes. Le temps, qui mûrit les opinions des hommes, a mis le sceau à sa réputation; et malgré tout ce qu’on a écrit contre lui, on ne prononcera point son nom sans respect, et sans concevoir à ce nom l’idée d’un siècle éternellement mémorable. Si l’on considère ce prince dans sa vie privée, on le voit à la vérité trop plein de sa grandeur, mais affable, ne donnant point à sa mère de part au gouvernement, mais remplissant avec elle tous les devoirs d’un fils, et observant avec son épouse tous les dehors de la bienséance: bon père, bon maître, toujours décent en public, laborieux dans le cabinet, exact dans les affaires, pensant juste, parlant bien, et aimable avec dignité. 

J’ai déjà remarqué ailleurs qu’il ne prononça jamais les paroles qu’on lui fait dire, lorsque le premier gentilhomme de la chambre et le grand maître de la garde-robe se disputaient l’honneur de le servir: « Qu’importe lequel de mes valets me serve? » Un discours si grossier ne pouvait partir d’un homme aussi poli et aussi attentif qu’il l’était, et ne s’accordait guère avec ce qu’il dit un jour au duc de La Rochefoucauld au sujet de ses dettes: « Que ne parlez-vous à vos amis? » Mot bien différent, qui, par lui-même, valait beaucoup, et qui fut accompagné d’un don de cinquante mille écus. 

Il n’est pas même vrai qu’il ait écrit au duc de La Rochefoucauld: « Je vous fais mon compliment, comme votre ami, sur la charge de grand maître de la garde-robe, que je vous donne comme votre roi. » Les historiens lui font honneur de cette lettre. C’est ne pas sentir combien il est peu délicat, combien même il est dur de dire à celui dont on est le maître, qu’on est son maître. Cela serait à sa place, si on écrivait à un sujet qui aurait été rebelle: c’est ce que Henri IV aurait pu dire au duc de Mayenne avant l’entière réconciliation. Le secrétaire du cabinet, Rose, écrivit cette lettre; et le roi avait trop de bon goût pour l’envoyer. C’est ce bon goût qui lui fit supprimer les inscriptions fastueuses dont Charpentier, de l’Académie française, avait chargé les tableaux de Lebrun, dans la galerie de Versailles: L’incroyable passage du Rhin, la merveilleuse prise de Valenciennes, etc. Le roi sentit que la prise de Valenciennes, le passage du Rhin, disaient davantage. Charpentier avait eu raison d’orner d’inscriptions en notre langue les monuments de sa patrie; la flatterie seule avait nui à l’exécution. 

On a recueilli quelques réponses, quelques mots de ce prince, qui se réduisent à très peu de chose. On prétend que, quand il résolut d’abolir en France le calvinisine, il dit: « Mon grand-père aimait les huguenots, et ne les craignait pas; mon père ne les aimait point, et les craignait; moi je ne les aime, ni ne les crains. » 

Ayant donné, en 1658, la place de premier président du parlement de Paris à M. de Lamoignon, alors maître des requêtes, il lui dit: « Si j’avais connu un plus homme de bien et un plus digne sujet, je l’aurais choisi. » Il usa à peu près des mêmes termes avec le cardinal de Noailles, lorsqu’il lui donna l’archevêché de Paris. Ce qui fait le mérite de ces paroles, c’est qu’elles étaient vraies, et qu’elles inspiraient la vertu. 

On prétend qu’un prédicateur indiscret le désigna un jour à Versailles: témérité qui n’est pas permise envers un particulier, encore moins envers un roi. On assure que Louis XIV se contenta de lui dire: « Mon père, j’aime bien à prendre ma part d’un sermon; mais je n’aime pas qu’on me la fasse. » Que ce mot ait été dit ou non, il peut servir de leçon. 

Il s’exprimait toujours noblement et avec précision, s’étudiant en public à parler comme à agir en souverain. Lorsque le duc d’Anjou partit pour aller régner en Espagne, il lui dit, pour marquer l’union qui allait désormais joindre les deux nations: « Il n’y a plus de Pyrénées. » 

Rien ne peut assurément faire mieux connaître son caractère que le Mémoire suivant, qu’on a tout entier écrit de sa main(84).

« Les rois sont souvent obligés à faire des choses contre leur inclination, et qui blessent leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plaisir, et il faut qu’ils châtient souvent, et perdent des gens à qui naturellement ils veulent du bien. L’intérêt de l’État doit marcher le premier. On doit forcer son inclination, et ne pas se mettre en état de se reprocher, dans quelque chose d’importance, qu’on pouvait faire mieux; mais quelques intérêts particuliers m’en ont empêché, et ont détourné les vues que je devais avoir pour la grandeur, le bien, et la puissance de l’État. Souvent il y a des endroits qui font peine; il y en a de délicats qu’il est difficile de démêler; on a des idées confuses. Tant que cela est, on peut demeurer sans se déterminer; mais, dès que l’on se fixe l’esprit à quelque chose, et qu’on croit voir le meilleur parti, il le faut prendre. C’est ce qui m’a fait réussir souvent dans ce que j’ai entrepris. Les fautes que j’ai faites, et qui m’ont donné des peines infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop nonchalamment aux avis des autres. Rien n’est si dangereux que la faiblesse, de quelque nature qu’elle soit. Pour commander aux autres, il faut s’élever au-dessus d’eux; et après avoir entendu ce qui vient du tous les endroits, on se doit déterminer par le jugement qu’on doit faire sans préoccupation, et pensant toujours à ne rien ordonner ni exécuter qui soit indigne de soi, du caractère qu’on porte, ni de la grandeur de l’État. Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connaissance de leurs affaires, soit par expérience, soit par étude et une grande application à se rendre capables, trouvent tant de différentes choses par lesquelles ils se peuvent faire connaître, qu’ils doivent avoir un soin particulier et une application universelle à tout. Il faut se garder contre soi-même, prendre garde à son inclination, et être toujours en garde contre son naturel. Le métier de roi est grand, noble, et flatteur, quand on se sent digne de bien s’acquitter de toutes les choses auxquelles il engage; mais il n’est pas exempt de peines, de fatigues, d’inquiétudes. L’incertitude désespère quelquefois; et, quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire, il faut se déterminer, et prendre le parti qu’on croit le meilleur. 

« Quand on a l’État en vue, on travaille pour soi; le bien de l’un fait la gloire de l’autre quand le premier est heureux, élevé, et puissant, celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus goûter que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu’il y a de plus agréable dans la vie. Quand on s’est mépris, il faut réparer sa faute le plus tôt qu’il est possible, et que nulle considération n’en empêche, pas même la bonté. 

« En 1671, un homme mourut, qui avait la charge de secrétaire d’État, ayant le département des étrangers. Il était homme capable, mais non pas sans défauts: il ne laissait pas de bien remplir ce poste, qui est très important. 

« Je fus quelque temps à penser à qui je ferais avoir cette charge; et après avoir bien examiné, je trouvai qu’un homme, qui avait longtemps servi dans des ambassades, était celui qui la remplirait le mieux(85).

« Je lui fis mander de venir. Mon choix fut approuvé de tout le monde; ce qui n’arrive pas toujours. Je le mis en possession de cette charge à son retour. Je ne le connaissais que de réputation, et par les commissions dont je l’avais chargé, et qu’il avait bien exécutées; mais l’emploi que je lui ai donné s’est trouvé trop grand et trop étendu pour lui. Je n’ai pas profité de tous les avantages que je pouvais avoir, et tout cela par complaisance et bonté. Enfin il a fallu que je lui ordonne de se retirer, parce que tout ce qui passait par lui perdait de la grandeur et de la force qu’on doit avoir en exécutant les ordres d’un roi de France. Si j’avais pris le parti de l’éloigner plus tôt, j’aurais évité les inconvénients qui me sont arrivés, et je ne me reprocherais pas que ma complaisance pour lui a pu nuire à l’État. J’ai fait ce détail pour faire voir un exemple de ce que j’ai dit ci-devant. » 

Ce monument si précieux, et jusqu’à présent inconnu, dépose à la postérité en faveur de la droiture et de la magnanimité de son âme. On peut même dire qu’il se juge trop sévèrement, qu’il n’avait nul reproche à se faire sur M. de Pomponne, puisque les services de ce ministre et sa réputation avaient déterminé le choix de ce prince, confirmé par l’approbation universelle; et s’il se condamne sur le choix de M. de Pomponne, qui eut au moins le bonheur de servir dans les temps les plus glorieux, que ne devait-il pas se dire sur M. de Chamillart, dont le ministère fut si infortuné, et condamné si universellement? 

Il avait écrit plusieurs Mémoires dans ce goût, soit pour se rendre compte à lui-même, soit pour l’instruction du dauphin, duc de Bourgogne. Ces réflexions vinrent après les événements. Il eût approché davantage de la perfection où il avait le mérite d’aspirer, s’il eût pu se former une philosophie supérieure à la politique ordinaire et aux préjugés; philosophie que dans le cours de tant de siècles on voit pratiquée par si peu de souverains, et qu’il est bien pardonnable aux rois de ne pas connaître, puisque tant d’hommes privés l’ignorent. 

Voici une partie(86) des instructions qu’il donne à son petit-fils, Philippe V, partant pour l’Espagne. Il les écrivit à la hâte, avec une négligence qui découvre bien mieux l’âme qu’un discours étudié. On y voit le père et le roi. 

« Aimez les Espagnols et tous vos sujets attachés à vos couronnes et à votre personne. Ne préférez pas ceux qui vous flatteront le plus; estimez ceux qui, pour le bien, hasarderont de vous déplaire. Ce sont là vos véritables amis. 

« Faîtes le bonheur de vos sujets; et dans cette vue n’ayez de guerre que lorsque vous y serez forcé, et que vous en aurez bien considéré et bien pesé les raisons dans votre conseil. 

« Essayez de remettre vos finances; veillez aux Indes et à vos flottes; pensez au commerce, vivez dans une grande union avec la France; rien n’étant si bon pour nos deux puissances que cette union à laquelle rien ne pourra résister(87).

« Si vous êtes contraint de faire la guerre, mettez-vous à la tête de vos armées. 

« Songez à rétablir vos troupes partout, et commencez par celles de Flandre. 

« Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir; mais faites-vous une sorte de règle qui vous donne des temps de liberté et de divertissement. 

« Il n’y en a guère de plus innocents que la chasse et le goût de quelque maison de campagne, pourvu que vous n’y fassiez pas trop de dépense. 

« Donnez une grande attention aux affaires quand on vous parle; écoutez beaucoup dans les commencements, sans rien décider. 

« Quand vous aurez plus de connaissance, souvenez-vous que c’est à vous à décider; mais quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous les avis et tous les raisonnements de votre conseil, avant que de faire cette décision. 

« Faites tout ce qui vous sera possible pour bien connaître les gens les plus importants, afin de vous en servir à propos. 

« Tâchez que vos vice-rois et gouverneurs soient toujours Espagnols. 

« Traitez bien tout le monde; ne dites jamais rien de fâcheux à personne: mais distinguez les gens de qualité et de mérite. 

« Témoignez de la reconnaissance pour le feu roi, et pour tous ceux qui ont été d’avis de vous choisir pour lui succéder. 

« Ayez une grande confiance au cardinal Porto-Carrero, et lui marquez le gré que vous lui savez de la conduite qu’il a tenue. 

« Je crois que vous devez faire quelque chose de considérable pour l’ambassadeur qui a été assez heureux pour vous demander, et pour vous saluer le premier en qualité de sujet. 

« N’oubliez pas Bedmar, qui a du mérite, et qui est capable de vous servir. 

« Ayez une entière créance au duc d’Harcourt; il est habile homme et honnête homme, et ne vous donnera des conseils que par rapport à vous. 

« Tenez tous les Français dans l’ordre. 

« Traitez bien vos domestiques, mais ne leur donnez pas trop de familiarité, et encore moins de créance. Servez-vous d’eux tant qu’ils seront sages: renvoyez-les à la moindre faute qu’ils feront, et ne les soutenez jamais contre les Espagnols. 

« N’ayez de commerce avec la reine douairière que celui dont vous ne pouvez vous dispenser. Faites en sorte qu’elle quitte Madrid, et qu’elle ne sorte pas d’Espagne. En quelque lieu qu’elle soit, observez sa conduite, et empêchez qu’elle ne se mêle d’aucune affaire. Ayez pour suspects ceux qui auront trop de commerce avec elle. 

« Aimez toujours vos parents. Souvenez-vous de la peine qu’ils ont eue à vous quitter. Conservez un grand commerce avec eux dans les grandes choses et dans les petites. Demandez-nous ce que vous aurez besoin ou envie d’avoir qui ne se trouve pas chez vous; nous en userons de même avec vous. 

« N’oubliez jamais que vous êtes Français, et ce qui peut vous arriver. Quand vous aurez assuré la succession d’Espagne par des enfants, visitez vos royaumes, allez à Naples et en Sicile passez à Milan, et venez en Flandre(88); ce sera une occasion de nous revoir: en attendant visitez la Catalogne, l’Aragon et autres lieux. Voyez ce qu’il y aura à faire pour Ceuta. 

« Jetez quelque argent au peuple quand vous serez en Espagne, et surtout en entrant dans Madrid. 

« Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez. Ne vous en moquez point. Chaque pays a ses manières particulières; et vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d’abord le plus surprenant. 

« Évitez, autant que vous pourrez, de faire des grâces à ceux qui donnent de l’argent pour les obtenir. Donnez à propos et libéralement et ne recevez guère de présents, à moins que ce soit des bagatelles. Si quelquefois vous ne pouvez évitez d’en recevoir, faites-en à ceux qui vous en auront donné de plus considérables, après avoir laissé passer quelques jours. 

« Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont vous aurez seul la clef. 

« Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner. Ne vous laissez point gouverner. Soyez le maître; n’ayez jamais de favori ni de premier ministre. Écoutez, consultez votre conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions(89). » 

Louis XIV avait dans l’esprit plus de justesse et de dignité que de saillies; et d’ailleurs on n’exige pas qu’un roi dise des choses mémorables, mais qu’il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en place, c’est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et de se rendre agréable à tous ceux qui l’approchent. On ne peut faire du bien à tout moment, mais on peut toujours dire des choses qui plaisent. Il s’en était fait une heureuse habitude. C’était entre lui et sa cour un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de grâces, sans jamais se dégrader, et de tout ce que l’empressement de servir et de plaire peut avoir de finesse, sans l’air de la bassesse. Il était, surtout avec les femmes, d’une attention et d’une politesse qui augmentait encore celle de ses courtisans; et il ne perdit jamais l’occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l’amour-propre en excitant l’émulation, et qui laissent un long souvenir. 

Un jour, Mme la duchesse de Bourgogne, encore fort jeune, voyant à souper un officier qui était très laid, plaisanta beaucoup et très haut sur sa laideur. « Je le trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un des plus beaux hommes de mon royaume, car c’est un des plus braves. » 

Un officier général, homme un peu brusque, et qui n’avait pas adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras dans une action, et se plaignait au roi, qui l’avait pourtant récompensé autant qu’on le peut faire pour un bras cassé: « Je voudrais avoir perdu aussi l’autre, dit-il, et ne plus servir Votre Majesté. — J’en serais bien fâché pour vous et pour moi, » lui répondit le roi; et ce discours fut suivi d’une grâce qu’il lui accorda. Il était si éloigné de dire des choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d’un prince, qu’il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus douces railleries, tandis que des particuliers en font tous les jours de si cruelles et de si funestes. 

Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux impromptus, aux chansons agréables; et quelquefois même il faisait sur-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient en vogue, comme celle-ci: 
 

Chez mon cadet de frère 
Le chancelier Serrant 
N’est pas trop nécessaire; 
Et le sage Boifrane 
Est celui qui sait plaire.

Et cette autre qu’il fit en congédiant un jour le conseil: 
 

Le conseil à ses yeux a beau se présenter, 
Sitôt qu’il voit sa chienne il quitte tout pour elle; 
             Rien ne peut l’arrêter 
             Quand la chasse l’appelle.

Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les agréments de l’esprit faisaient un des plaisirs de sa cour, qu’il entrait dans ces plaisirs, et qu’il savait, dans le particulier, vivre en homme, aussi bien que représenter en monarque sur le théâtre du monde. 

Sa lettre à l’archevêque de Reims, au sujet du marquis de Barbesieux, quoique écrite d’un style extrêmement négligé, fait plus d’honneur à son caractère que les pensées les plus ingénieuses n’en auraient fait à son esprit. Il avait donné à ce jeune homme la place de secrétaire d’État de la guerre, qu’avait eue le marquis de Louvois, son père. Bientôt mécontent de la conduite de son nouveau secrétaire d’État, il veut le corriger sans trop le mortifier. Dans cette vue, il s’adresse à son oncle, l’archevêque de Reims; il le prie d’avertir son neveu. C’est un maître instruit de tout; c’est un père qui parle. 

« Je sais, dit-il, ce que je dois à la mémoire de M. de Louvois(90); mais si votre neveu ne change de conduite, je serai forcé de prendre un parti. J’en serai fâché; mais il en faudra prendre un. Il a des talents, mais il n’en fait pas un bon usage. Il donne trop souvent à souper aux princes, au lieu de travailler; il néglige les affaires pour ses plaisirs; il fait attendre trop longtemps les officiers dans son antichambre; il leur parle avec hauteur et quelquefois avec dureté. » 

Voilà ce que ma mémoire me fournit de cette lettre, que j’ai vue autrefois en original. Elle fait bien voir que Louis XIV n’était pas gouverné par ses ministres, comme on l’a cru, et qu’il savait gouverner ses ministres. 

Il aimait les louanges; et il est à souhaiter qu’un roi les aime, parce qu’alors il s’efforce de les mériter. Mais Louis XIV ne les recevait pas toujours, quand elles étaient trop fortes. Lorsque notre Académie, qui lui rendait toujours compte des sujets qu’elle proposait pour ses prix, lui fit voir celui-ci: Quelle est de toutes les vertus du roi celle qui mérite la préférence? le roi rougit, et ne voulut pas qu’un tel sujet fût traité. Il souffrit les prologues de Quinault; mais c’était dans les plus beaux jours de sa gloire, dans le temps où l’ivresse de la nation excusait la sienne. Virgile et Horace, par reconnaissance, et Ovide, par une indigne faiblesse, prodiguèrent à Auguste des éloges plus forts, et, si on songe aux proscriptions, bien moins mérités. 

Si Corneille avait dit dans la chambre du cardinal de Richelieu, à quelqu’un des courtisans: « Dites à M. le cardinal que je me connais mieux en vers que lui, » jamais ce ministre ne lui eût pardonné; c’est pourtant ce que Despréaux dit tout haut du roi, dans une dispute qui s’éleva sur quelques vers que le roi trouvait bons, et que Despréaux condamnait. « Il a raison, dit le roi; il s’y connaît mieux que moi. » 

Le duc de Vendôme avait auprès de lui Villiers, un de ces hommes de plaisir, qui se font un mérite d’une liberté cynique. Il le logeait à Versailles dans son appartement. On l’appelait communément Villiers-Vendôme. Cet homme condamnait hautement tous les goûts de Louis XIV, en musique, en peinture, en architecture, en jardins. Le roi plantait-il un bosquet, meublait-il un appartement, construisait-il une fontaine, Villiers trouvait tout mal entendu, et s’exprimait en termes peu mesurés « Il est étrange, disait le roi, que Villiers ait choisi ma maison pour venir s’y moquer de tout ce que je fais. » L’ayant rencontré un jour dans les jardins: « Eh bien! lui dit-il en lui montrant un de ses nouveaux ouvrages, cela n’a donc pas le bonheur de vous plaire? — Non, répondit Villiers. — Cependant, reprit le roi, il y a bien des gens qui n’en sont pas si mécontents. — Cela peut être, repartit Villiers, chacun a son avis. » Le roi, en riant, répondit: « On ne peut pas plaire à tout le monde. » 

Un jour, Louis XIV jouant au trictrac, il y eut un coup douteux. On disputait; les courtisans demeuraient dans le silence. Le comte de Grammont arrive. « Jugez-nous, lui dit le roi. — sire, c’est vous qui avez tort, dit le comte. — Et comment pouvez-vous me donner le tort avant de savoir ce dont il s’agit? — Eh! sire, ne voyez-vous pas que, pour peu que la chose eût été seulement douteuse, tous ces messieurs vous auraient donné gain de cause? » 

Le duc d’Antin se distingua dans ce siècle par un art singulier, non pas de dire des choses flatteuses, mais d’en faire. Le roi va coucher à Petit-Bourg; il y critique une grande allée d’arbres qui cachait la vue de la rivière. Le duc d’Antin la fait abattre pendant la nuit. Le roi à son réveil, est étonné de ne plus voir ces arbres qu’il avait condamnés. « C’est parce que Votre Majesté les a condamnés qu’elle ne les voit plus, » répond le duc. 

Nous avons aussi rapporté ailleurs que le même homme ayant remarqué qu’un bois assez grand, au bout du canal de Fontainebleau déplaisait au roi, prit le moment d’une promenade; et, tout étant préparé, il se fit donner un ordre de couper ce bois, et on le vit dans l’instant abattu tout entier. Ces traits sont d’un courtisan ingénieux, et non pas d’un flatteur. 

On a accusé Louis XIV d’un orgueil insupportable, parce que la base de sa statue, à la place des Victoires, est entourée d’esclaves enchaînés. Mais ce n’est point lui qui fit ériger cette statue, ni celle qu’on voit à la place de Vendôme. Celle de la place des Victoires est le monument de la grandeur d’âme et de la reconnaissance du premier maréchal de La Feuillade pour son souverain. Il y dépensa cinq cent mille livres, qui font près d’un million aujourd’hui; et la ville en ajouta autant pour rendre la place régulière. Il paraît qu’on a eu également tort d’imputer à Louis XIV le faste de cette statue, et de ne voir que de la vanité et de la flatterie dans la magnanimité du maréchal. 

On ne parlait que de ces quatre esclaves; mais ils figurent des vices domptés, aussi bien que des nations vaincues; le duel aboli, l’hérésie détruite; les inscriptions le témoignent assez. Elles célèbrent aussi la jonction des mers, la paix de Nimègue; elles parlent de bienfaits plus que d’exploits guerriers. D’ailleurs c’est un ancien usage des sculpteurs de mettre des esclaves aux pieds des statues des rois. Il vaudrait mieux y représenter des citoyens libres et heureux; mais enfin, on voit des esclaves aux pieds du clément Henri IV et de Louis XIII, à Paris; on en voit à Livourne sous la statue de Ferdinand de Médicis, qui n’enchaîna assurément aucune nation; On en voit à Berlin sous la statue d’un électeur(91) qui repoussa les Suédois, mais qui ne fit point de conquêtes. 

Les voisins de la France, et les Français eux-mêmes, ont rendu très injustement Louis XIV responsable de cet usage. L’inscription Viro immortali, « A l’homme immortel, » a été traitée d’idolâtrie, comme si ce mot signifiait autre chose que l’immortalité de sa gloire. L’inscription de Viviani, à sa maison de Florence, Aedes a deo datae, « Maison donnée par un dieu, » serait bien plus idolâtre: elle n’est pourtant qu’une allusion au surnom de Dieu-donné, et au vers de Virgile, 

Deus nobis haec otia recit. (Egl. I, v. 6.)

A l’égard de la statue de la place de Vendôme, c’est la ville qui l’a érigée. Les inscriptions latines qui remplissent les quatre faces de la base sont des flatteries plus grossières que celles de la place des Victoires. On y lit que Louis XIV ne prit jamais les armes que malgré lui. Il démentit bien solennellement cette adulation au lit de la mort, par des paroles dont on se souviendra plus longtemps que de ces inscriptions ignorées de lui, et qui ne sont que l’ouvrage de la bassesse de quelques gens de lettres. 

Le roi avait destiné les bâtiments de cette place pour sa bibliothèque publique. La place était plus vaste; elle avait d’abord trois faces, qui étaient celles d’un palais immense, dont les murs étaient déjà élevés, lorsque le malheur des temps, en 1701, força la ville de bâtir des maisons de particuliers sur les ruines de ce palais commencé. Ainsi le Louvre n’a point été fini; ainsi la fontaine et l’obélisque que Colbert voulait faire élever vis-à-vis le portail de Perrault, n’ont paru que dans les dessins; ainsi le beau portail de Saint-Gervais est demeuré offusqué; et la plupart des monuments de Paris laissent des regrets. 

La nation désirait que Louis XIV eût préféré son Louvre et sa capitale au palais de Versailles, que le duc de Créquy appelait un favori sans mérite. La postérité admire avec reconnaissance ce qu’on a fait de grand pour le public; mais la critique se joint à l’admiration, quand on voit ce que Louis XIV a fait de superbe et de défectueux pour sa maison de campagne. 

Il résulte de tout ce qu’on vient de rapporter, que ce monarque aimait en tout la grandeur et la gloire. Un prince qui, ayant fait d’aussi grandes choses que lui, serait encore simple et modeste, serait le premier des rois, et Louis XIV le seconde. 

S’il se repentit en mourant d’avoir entrepris légèrement des guerres, il faut convenir qu’il ne jugeait pas par les événements: car, de toutes ses guerres, la plus juste et la plus indispensable, celle de 1701, fut la seule malheureuse. 

Il eut de son mariage, outre Monseigneur, deux fils et trois filles morts dans l’enfance. Ses amours furent plus heureux: il n’y eut que deux de ses enfants naturels qui moururent au berceau; huit autres vécurent, furent légitimés, et cinq eurent postérité. Il eut encore d’une demoiselle, attachée à Mme de Montespan, une fille non reconnue, qu’il maria à un gentilhomme d’auprès de Versailles, nommé de La Queue. 

On soupçonna, avec beaucoup de vraisemblance, une religieuse de l’abbaye de Muret d’être sa fille. Elle était extrêmement basanée, et d’ailleurs lui ressemblait(92). Le roi lui donna vingt mille écus de dot, en la plaçant dans ce couvent. L’opinion qu’elle avait de sa naissance lui donnait un orgueil dont ses supérieures se plaignirent. Mme de Maintenon, dans un voyage de Fontainebleau, alla au couvent de Muret; et voulant inspirer plus de modestie à cette religieuse, elle fit ce qu’elle put pour lui ôter l’idée qui nourrissait sa fierté. « Madame, lui dit cette personne, la peine que prend une dame de votre élévation, de venir exprès ici me dire que je ne suis pas fille du roi, me persuade que je le suis. » Le couvent de Muret se souvient encore de cette anecdote. 

Tant de détails pourraient rebuter un philosophe; mais la curiosité, cette faiblesse si commune aux hommes, cesse presque d’en être une, quand elle a pour objet des temps et des hommes qui attirent les regards de la postérité.